Histoire littéraire d'Italie (4/9)

Part 10

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Quelques poëtes florissaient alors en France, Robert Wace, Chrestien de Troyes, et plusieurs autres. Wace était plutôt un historien, ou chroniqueur en vers, qu'un poëte; ses longs romans de _Brut d'Angleterre_ et de _Rou_ ou _Rollon de Normandie_, le prouvent[294]. Chrestien était un poëte, un vrai romancier; il avait _translaté_ en vers, non des histoires, mais plusieurs fables tirées d'Ovide, et même son _Art d'aimer_[295]. Dès que cette traduction en prose du roman de Tristan lui fut connue, il s'empressa de la mettre en vers[296]; il y mit aussi _Perceval le Gallois_; il commença _Lancelot du Lac_, mais la mort l'empêcha de l'achever[297]. Il ne faut pas croire qu'il se bornât au rôle de simple versificateur; il ajoutait souvent du sien, disposait quelquefois les événements d'une manière toute nouvelle, ou tirait d'un seul épisode un roman tout entier[298]. Mais enfin la filiation de ces romans est bien établie; l'original était né en Angleterre; écrit en langue latine, il fut traduit en prose française, au douzième siècle, par ordre de Henri II, et mis aussitôt en vers par un ou deux poëtes français. Le langage de ces longs poëmes ayant vieilli, la langue et la versification s'étant améliorées dans le quatorzième siècle, la lecture en devint plus fatigante par leur mauvais style, qu'attrayante par la singularité et la variété des événements et des fictions. On les remit en prose dans le quinzième siècle; ce fut sous cette nouvelle forme qu'ils furent imprimés dès la fin de ce même siècle, ou au commencement du seizième; et ils ont vieilli à leur tour.

[Note 294: Voyez Notices et extraits des manuscrits de la bibliothèque impériale, etc. t. V, p. 21 et suiv,, la notice du roman de Rou, par M. de Brequigni.]

[Note 295: Dans le prologue d'un de ses romans (_Cligès_ ou _Cliget_), on voit qu'il avait traduit d'Ovide, outre ce poëme de l'_Art d'aimer_, la fable de Tantale qui sert aux dieux dans un repas son fils Pélops, et celles de Térée, de Progné et de Philomèle. Voici ces dix premiers vers qui sont une espèce de table des romans que Chrestien de Troyes avait faits ou mis en vers quand il commença celui de Cliget. Le roman qu'il cite au premier vers contient des aventures de chevaliers de la Table ronde, mais ne fait point partie de la grande série des romans dont cet ordre et son chef, le roi Artus, sont les héros.

Cil qui fist d'Eree et d'Enide Et les commandemens d'Ovide Et l'Art d'amors en romans mist, Et le mors de l'espaule fist[B], Del roi Marc et d'Ysselt la Blonde[C] Et de la Hupe et de l'Aronde[D], Et del Rossignol la Muance[E], Un autre conte recommance D'un varlet qui en Gresse fut Del lignage le roi Artu.

(Manuscrit de la Bibliothèque impériale, fonds de Cangé, in-fol., Nº. 27, fol. 188, verso.)]

[Note B: Fable de Pélops, dont l'épaule seule fut mangée.]

[Note C: Roman de Tristan, neveu du roi Marc et d'Yseult, femme de roi de Cornouailles.]

[Note D: Fable de Térée et de Philomèle.]

[Note E: Fable de Térée et de Philomèle.]

[Note 296: Voyez dans la note précédente le cinquième vers de la citation.]

[Note 297: Ce roman fut terminé par Godefroy de Leigny ou de Ligny.]

[Note 298: C'est ainsi qu'il tira le roman de _Perceval le Gallois_, d'une partie du grand roman de _Tristan de Léonnois_, dont il avait mis en vers les autres parties; c'est encore ainsi que d'un épisode de _Lancelot du Lac_ il tira son dernier roman intitulé _la Charrette_, ou _Lancelot de la Charette_.]

Du moment où, pour la première fois, ils avaient été traduits du latin, c'est-à-dire, dès le douzième siècle, la fable du roi Artus, de la Table ronde et de ses chevaliers, avait pris en Angleterre même une vogue que n'avaient pu lui donner l'histoire prétendue de Geoffroy de Monmouth et les autres chroniques latines faites à l'imitation de la sienne. Elle en eut aussi dès-lors en France, et dans un temps où, à ce qu'il paraît, le roman national attribué à Turpin n'y en avait pas acquis une fort grande. Il était alors regardé comme une histoire, et traduit comme tel en français, si même il l'était déjà, par Michel de Harnes[299]; encore est-il bon d'observer que les récits fabuleux de cette chronique, loin d'embrasser tous les exploits de Charlemagne, ne commencent qu'à sa dernière expédition en Espagne. Le plus ancien roman français dont la famille de Charles ait été le sujet, est celui de Pepin son père et de sa mère Berthe _au grand pied_; l'auteur, nommé Adenès[300], ne florissait que fort avant dans le treizième siècle[301], sous le règne de Philippe-le-Hardi. Quelques traits romanesques de la jeunesse de Charlemagne se trouvent aussi dans le roman de Girard d'Amiens[302], qui écrivait ou en même temps qu'Adenès, ou quelques années auparavant[303]. Bientôt les héros de Montauban, Renaud et ses trois frères, figurèrent dans des romans, soit de la même main que Berthe et Pepin, soit de différents auteurs. Charlemagne reparut dans tous ces romans entouré de sa pairie, toujours engagé dans des aventures nouvelles, et ajoutant à ses exploits fabuleux d'autres exploits, c'est-à-dire, d'autres fables. Dès-lors l'attention publique se partagea entre Charlemagne et ses Pairs, Artus et sa Table ronde; mais il est certain que le succès poétique de cette dernière fiction avait précédé de plus d'un siècle, même en France, celui de l'autre.

[Note 299: Il écrivit sous Philippe-Auguste, qui régna jusqu'en 1223; il ne fut pas le seul qui traduisit, comme une histoire, la chronique attribuée à Turpin. Deux siècles après, sous Charles VIII, l'annaliste Robert Gaguin en fit une traduction nouvelle, et l'inséra très-sérieusement dans la continuation de ses annales. L'original latin a été inséré de même beaucoup plus tard par Scardius, dans son recueil d'historiens germaniques, _Germanicaram Rerum quatuor celebriores vetustioresque chronographi_, Francfort, 1566, in-fol.]

[Note 300: Adenès, surnommé le Roi, soit parce qu'il était roi d'armes du duc de Brabant, soit plutôt parce qu'il avait été couronné à Valenciennes dans une cour d'amour. Outre _Berthe au grand pied_, on a de lui le fameux roman de _Cléomadès_ et celui d'_Ogier le Danois_; les Bénédictins, auteurs de l'Histoire littéraire de la France, lui attribuent même les _Quatre Fils Aymon_, _Renaud de Montauban_, _Maugis d'Aigrement_, et quelques autres.]

[Note 301: De 1270 à 1285.]

[Note 302: On en trouve l'extrait, _Bibliothèque des Romans_, premier volume d'octobre 1777, d'après un manuscrit qui nous est inconnu.]

[Note 303: Sous le règne de Louis IX.]

Devenues populaires en France, ces deux fictions passèrent en Espagne: peut-être même y avaient-elles pénétré dès auparavant; et si c'est trop de dire que la chronique attribuée à Turpin y avait pris naissance, on peut croire au moins qu'elle ne tarda pas à être connue dans ce pays, dont la conquête en est le principal sujet, et dont S. Jacques en Galice, premier agent surnaturel de cette fable, est le patron. Et cette fable, et toutes les autres, ne circulèrent pas impunément au milieu d'un peuple à imagination romanesque, et chez qui les fictions orientales étaient devenues presque indigènes. Les faits d'armes des douze Pairs et de la Table ronde y prirent de nouveaux accroissements, et l'on y vit, sinon éclore, du moins se développer et s'accroître, comme pour rivaliser avec l'Angleterre et la France, la troisième branche de romans poétiques, la brillante et intéressante fable d'Amadis.

Au reste, l'Angleterre, l'Espagne et la France peuvent se disputer tant qu'on voudra l'invention de ces romans de chevalerie et de féerie: ce qui en fait le grand intérêt pour nous n'appartient ni à l'une ni à l'autre; toutes trois ont fourni matière à ce qu'ils ont d'historique et d'héroïque; toutes trois y ont pour ainsi dire établi les premiers fondements et les bases du merveilleux; mais l'Italie a sur toutes les trois l'avantage d'avoir donné la première à ces romans une existence durable par les formes épiques dont elle les a revêtus, par les nouveaux trésors de l'imagination qu'elle a su y répandre, et par toutes les richesses de style d'une langue poétique et fixée.

Des deux premières branches de romans dont nous avons parlé, on ne peut nier que celle des romans français n'ait sur l'autre un grand avantage; les douze Pairs de Charlemagne, armés pour délivrer la France et l'Europe de la tyrannie des Sarrasins, sont plus intéressants que les chevaliers d'Arthur, cherchant le saint Graal, c'est-à-dire, le plat ou l'écuelle dans laquelle J.-C. avait mangé, et dont avait hérité Joseph d'Arimathie; courant, pour la conquérir, les plus périlleuses aventures, et finissant par se faire moines ou ermites. Il est vrai que si les travaux des chevaliers de la Table ronde et ceux des douze Pairs se ressemblent si peu par leur objet, les chevaliers des deux ordres se ressemblent beaucoup par leur vaillance, leur galanterie et leurs exploits; et que les premiers auteurs de ces romans y ont à peu près également répandu le merveilleux de la féerie et l'intérêt des épisodes d'amour. Il faut pourtant que la fable de Charlemagne ait eu un attrait plus puissant que celle du roi Arthur, sur les imaginations italiennes, puisque les connaissant toutes deux par d'anciennes traductions, elles s'exercèrent long-temps sur Charlemagne et sur le brave Roland, avant de s'occuper de Lancelot, de Gyron le Courtois, et de quelques autres chevaliers de la Table ronde.

Roland, et les autres paladins, devinrent nationaux, ou du moins populaires, en Italie, autant qu'ils l'étaient en France même. Les poëtes se piquèrent d'enchérir les uns sur les outres, et il y eut une sorte d'émulation à qui attribuerait à cet invincible Roland les exploits et les aventures les plus extraordinaires. Il fut l'Hercule moderne sur qui l'on accumula des merveilles qui auraient suffi pour vingt autres héros. Il subit le sort assez commun aux personnages célèbres, d'être chanté par des poëtes qui ne méritaient pas tous d'être les échos de sa gloire; mais après avoir amusé le peuple par des récits grossiers, dont les auteurs mêmes sont inconnus, il eut dans le _Pulci_ et dans le _Bojardo_ des chantres plus dignes de lui; et lorsqu'il fut enfin célébré par le grand Arioste, quand l'Homère de Ferrare eut réuni à tous les charmes des fictions romanesques, la noblesse et l'éclat de la trompette épique, le nom de Roland n'eut plus rien à envier à celui d'Achille.

Mais avant que nous puissions voir le génie épique italien dans ce dernier développement de sa richesse, il faut revenir sur nos pas, examiner avec quelque attention quelles avaient été ses premières tentatives et quels furent ses progrès, avant que le _Roland furieux_ se fût placé dans l'épopée romanesque, comme un terme au-delà duquel il a été défendu au génie moderne de s'élancer.

CHAPITRE IV.

_Suite de l'épopée romanesque; I Reali di Francia, roman en prose; poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; poëmes de la première époque, Buovo d'Antona, la Spagna, Begina Ancroja._

Les personnages merveilleux du roman épique ne sont pas seulement les magiciens, les fées et autres agents surnaturels; les principaux héros eux-mêmes sont au-dessus de la nature, et font des choses qu'il n'a jamais été donné aux hommes de faire. Quelques-uns de ces guerriers sont enchantés, et ne peuvent recevoir de blessures mortelles; d'autres possèdent des armes que les fées ont aussi touchées; ils font, avec ces armes, des exploits au-dessus de toute vraisemblance, ou qui ont, dans cette seule espèce de poëmes, une vraisemblance convenue. La plupart de ces héros sont de la création des poëtes romanciers, ou sont dans les romans, tout autres que dans l'histoire; dix siècles les séparent de nous; on nous a tant dit que l'homme a dégénéré, et il est si vrai du moins qu'il a perdu de sa force physique; nous nous soucions peu, à une telle distance, qu'on exagère cette perte en exagérant la supériorité qu'avaient sur nous, dans ce genre dont nous faisons peu de cas, des héros presque tous imaginaires.

Pour bien comprendre les différentes actions particulières qui font le sujet des principaux poëmes romanesques, il faudrait se faire d'abord une idée générale de ces héros qu'on y doit voir agir; mais leur grand nombre entraînerait de trop longs préliminaires; tous n'ont pas d'ailleurs la même importance, et il suffit, mais il est indispensable d'avoir quelque connaissance de ceux qui doivent jouer les premiers rôles. L'empereur Charlemagne, Roland son neveu, et Renaud, cousin de Roland, sont au-dessus de tous les autres; et comme ce sont eux qui ont le plus de rapport avec notre histoire, c'est en eux qu'il est le plus intéressant pour nous d'observer les altérations que des imaginations étrangères y ont faites. J'abrégerai ces explications; et ce qu'on trouve dans de gros livres, je tâcherai de le dire en peu de mots.

C'est de Charlemagne surtout qu'on peut dire que celui de l'histoire et celui des romans, sont deux différents Charlemagne. L'histoire le fait venir, comme on sait, de Pepin d'Héristal, petit-fils d'un autre Pepin[304], et père de Charles-Martel, qui eut pour fils Pepin-le-Bref, père de Charlemagne. Les romans le font descendre, au huitième degré en ligne directe, de l'empereur Constantin. Un vieux roman italien en prose, intitulé: _I Reali di Francia_, c'est-à-dire les Princes de la maison royale de France, contient cette filiation plus que suspecte[305], et la fait venir d'un fils de Constantin, nommé _Fiovo_, qui passa dans les Gaules et y régna. De ce _Fiovo_ naquit Florel ou _Fiorello_; de Florel, _Fioravante_; et de celui-ci deux fils, Octavien-au-Lion et Gisbert-au-Fier-Visage. De Gisbert naquit Michel; de Michel, Constantin, surnommé l'Ange; et de ce Constantin, Pepin, père de Charlemagne. Cet empereur était donc issu de la branche cadette. Octavien, frère aîné de son trisaïeul Gisbert, eut pour fils Bovet; Bovet eut Guidon d'Antone; et celui-ci, _Buovo_, ou Beuves d'Antone, descendant, au même degré que Pepin, de _Fiovo_, fils de Constantin[306]. On verra bientôt pourquoi j'ai dû faire mention de cette branche aînée.

[Note 304: Pepin de Landen, ou Pepin-le-Vieux, qui avait été donné par Clotaire II pour gouverneur à son fils Dagobert I.]

[Note 305: La première édition de ce roman, qui est fort belle, porte, à la fin, la date de Modène, 1491, in fol.; la seconde est de Venise, 1499, _ibid._; toutes deux sont très-rares. La troisième, qui n'est pas commune, est en petit in-4º., sous ce titre: _I Reali di Franza nel quale si contiene lu generatione di tutti i Re, ducchi, principi e baroni di Franza e de li paladini, colle battaglie da loro fatte; comenzando da Constantino imperatore fine ad Orlando conte d'Anglante_, etc., _Venezia_, 1537. Il en a été fait, depuis, plusieurs autres éditions in-8º. Ce livre est des premiers temps de la langue italienne, et mis au nombre de ceux qui font autorité. On croit qu'il fut d'abord écrit en latin; quelques-uns même l'ont attribué, mais sans preuve, au savant Alcuin. Ce qui prouve qu'il ne peut être de lui, c'est qu'il y est question de l'Oriflamme, que nos rois ne firent porter dans les combats qu'au douzième siècle. (Louis VI, dit le Gros, fut le premier.) Quoi qu'il en soit, la traduction italienne est précieuse par l'antiquité des traditions fabuleuses et par la naïveté du style. On la juge de la fin du treizième ou du commencement du quatorzième siècle. _Salviati_ en avait vu une copie, qu'il jugeait écrite vers l'an 1350.]

[Note 306: Cette descendance des deux branches de la race prétendue de Constantin, et les exploits et aventures de chacun de ces héros, remplissent les cinq premiers livres du roman des _Reali di Franza_.]

La naissance romanesque de Charlemagne et les aventures de sa mère Berthe-au-Grand-Pied, tiennent une bonne place dans ce vieux livre des _Reali di Francia_[307]. Tandis que l'histoire se tait sur la jeunesse de cet empereur, on en trouve ici les plus petits détails, mais tels que l'histoire n'en peut assurément faire aucun usage. On y voit Charles obligé de s'enfuir de Paris, après que le roi Pepin, son père, a été assassiné par deux bâtards qu'il avait eus d'une rivale de Berthe. La maison de Mayence, déjà ennemie de la sienne, trame et soutient cette intrigue; elle fait couronner roi l'aîné des deux parricides, met à prix la tête du jeune Charles; et ce qu'il y a d'édifiant, c'est que le pape Sergius, qui était mort, il est vrai, depuis plus de soixante ans[308], excommunie tous ceux qui oseraient donner asyle au fugitif[309]. Caché d'abord dans une abbaye, sous le nom de _Maine_, ou de _Mainet_ (_Maino_ ou _Mainetto_), Charles se sauve ensuite en Espagne; il est introduit sous le même nom à la cour de Galafre, roi sarrazin, qui habitait Sarragoce et régnait sur toutes les Espagnes. Il entre au service de ses trois fils, Marsile, Bulugant et Falsiron, les mêmes contre lesquels il eut dans la suite de si terribles guerres à soutenir.

[Note 307: Elles occupent les dix-sept premiers chapitres du sixième et dernier livre.]

[Note 308: Pepin mourut en 768; Sergius était mort en 701.]

[Note 309: _Reali di Fr._, l. VI, c. 18.]

Ce roi avait de plus une fille nommée Galéane ou Galérane; elle devient amoureuse de _Mainetto_; il le devient d'elle, et l'épouse en secret après l'avoir rendue chrétienne. C'était l'usage entre un chrétien et une sarrazine; on catéchisait en faisant l'amour, et le prélude du dernier acte de la séduction était ordinairement le baptême.

Cependant il s'est offert des occasions brillantes où l'époux de Galérane s'est couvert de gloire. Un roi d'Afrique a déclaré la guerre à Galafre, et l'a vaincu. Galafre et ses fils sont faits prisonniers; et c'est Charles qui les délivre par des faits d'armes de la plus haute chevalerie. La gloire et le crédit qu'il acquiert, excitent dans l'ame des trois jeunes princes toutes les fureurs de l'envie; ils complotent de se défaire de lui. Instruit de leur projet, il s'échappe de Sarragoce; Galérane le suit; ils vont à Rome, en Lombardie, en Bavière. Charles parvient à s'y faire un parti et à se procurer une armée. Il rentre en France, attaque l'usurpateur, le tue de sa main; et remonte sur le trône de son père[310].

[Note 310: Cette partie de l'action s'étend jusqu'au ch. 51 de ce 6e. livre.]

La naissance et les premières aventures de Roland ne sont pas moins merveilleuses dans ce roman italien, tiré sans doute de nos plus vieux romans français. Charlemagne avait régné plusieurs années avec gloire et rempli l'Europe de sa renommée; il avait une soeur cadette, nommée Berthe comme sa mère, dont le jeune chevalier Milon d'Anglante devint amoureux. Milon arrière-petit-fils du fameux Beuves d'Antone, tenait ainsi d'assez près à la famille royale; il était même de la branche aînée des descendans de _Fiovo_[311]; mais sa fortune ne répondait point à sa naissance. Cela ne l'empêcha point de plaire à la jeune princesse. Le fruit de leurs rendez-vous devint bientôt si visible que l'empereur en fut instruit. Au milieu de la gloire dont il était environné, Charles était le tyran de sa famille: il renferma sa soeur dans une tour, et résolut de la condamner à mort, elle et son amant.

[Note 311: Voyez ci-dessus, p. 167.]

Le duc Naime, ayant inutilement assayé d'obtenir leur grâce, délivre, pendant la nuit, Milon de sa prison, Berthe de sa tour, les emmène chez lui, fait venir des témoins, des notaires, les marie secrètement et les met en liberté. Charlemagne, instruit de leur fuite, bannit Milon, s'empare de ses biens, et fait excommunier les deux époux par le pape. Milon et Berthe se sauvent, et tâchent d'arriver jusqu'à Rome. Ayant tout vendu pour vivre, chevaux, armes et vêtements, ils ne peuvent aller que jusqu'aux environs de Sutri[312]. Là, ils entrent dans une caverne, où Berthe accouche d'un fils; une circonstance minutieuse, et sans doute imaginaire comme le reste, fait donner à ce fils le nom qu'il a depuis rendu si célèbre. Il était si fort dès le moment de sa naissance, qu'il se _roula_ du fond de la grotte jusqu'à l'entrée. Son père, qui était absent quand sa mère était accouchée, y trouva l'enfant à son retour. Voulant ensuite lui donner un nom, il se rappela cette petite scène, et le nomma Roland, c'est-à-dire, _Roulant_[313].

[Note 312: A huit lieues de Rome.]

[Note 313: _La prima volta_, dit-il à Berthe, _che io la vidi, si lo vidi io che il rotolava, et in Franzoso è a dire rotatare roorlare... Io voglio per rimemoranza che l'habbia mome Roorlando_. (_Real. di Franza_, l. VI, c. 53.)]

Milon n'eut pendant cinq ans, pour subsister dans cette grotte, lui, sa femme et son fils, que les aumônes qu'on lui faisait et qu'il allait tous les jours chercher à Sutri. Cet état de misère lui devint insupportable; il résolut d'aller tenter la fortune, dit adieu à sa femme, lui recommanda son fils, et partit. Il se rendit d'abord en Calabre, d'où il passa en Afrique, au service du roi Agolant, personnage qui doit jouer un grand rôle dans les romans épiques, ainsi que ses deux fils, Trojan et Almont. Milon, caché sous le nom significatif de _Sventura_, fait des exploits admirables contre les ennemis de ces princes, passe avec eux en Perse, puis dans l'Inde, et puis on ne sait où, car ici on le perd de vue, et il ne reparaît plus dans le roman[314].

[Note 314: _Ibidem_, c. 55 et 56. A la fin du chapitre suivant, l'auteur annonce le retour d'Agolant en Afrique, et son passage prochain en Italie avec son fils Almont, _come la historia tocca seguendo_; ce qui fait voir que le roman n'est pas fini, et que ce sixième livre devait être suivi de quelques autres. Les faits sont ici très-différents de ce qu'ils sont dans le romant espagnol, d'où les auteurs de la _Bibliothèque des_ _Romans_ ont tiré l'histoire des premières années de Roland. Voy. premier volume de novembre 1777. Je les donne dans toute leur simplicité, d'après les _Reali di Franza_, qui sont la source primitive, ou tirés immédiatement de cette source.]

Cependant le petit Roland son fils, resté dans cette grotte, près de Sutri, avec sa mère, grandissait, et donnait à la malheureuse Berthe des espérances et des craintes. Son courage et sa force extraordinaire le distinguaient parmi les polissons de son âge; il le regardaient comme leur chef; quoiqu'il les battît quelquefois, ils partageaient avec lui leurs petites provisions, et lui en donnaient même pour sa mère. Comme il était presque nu, quatre d'entre eux firent une quête et ramassèrent de quoi acheter du drap pour lui faire un habit; deux achetèrent du drap blanc et deux du drap rouge; de ces quatre pièces réunies on fit un habit où le blanc et le rouge étaient divisés par quartiers; et c'est de cette petite circonstance, dont il eut le noble orgueil de vouloir conserver le souvenir, qu'il prit dans la suite le nom de Roland _du Quartel_[315].

[Note 315: _Orlando dal quartiere, ub. supr._, c. 60.]