Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 35
Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques[789]; c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.
[Note 789: _Ub. supr._, p. 234.]
Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même[790], quelques opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par _Malerbi_. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été réimprimée plusieurs fois[791], et ne laisse pas d'être encore recherchée des curieux.
[Note 790: Page 235.]
[Note 791: La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol. in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de _Squarciafico_, où il atteste avoir aidé _Malerbi_ dans son travail; ce qui prouve que _Fontanini_ (_Biblioth. ital._, p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4°.), a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.]
Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul[792], que l'on a souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens, qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise, moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine, professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.
[Note 792: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 248.]
Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même célébrité, _Niccolò Fava_, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin de Sienne[793], qui était pourtant rival et antagoniste de _Fava_, le voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours. Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de _Fava_, dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois point surpris, répondit _Fava_; rien ne convient mieux à des hommes grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: _Fava_ le combattait corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les noeuds de sa dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est _Fava_ qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère, s'écria sur-le-champ: _Bone Deus_! Voilà Hérode et Pilate devenus amis! Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire, et leva la séance[794]; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.
[Note 793: _Ugo Benzi_.]
[Note 794: Tiraboschi, _loc. cit._, p. 250 et 251.]
Ce petit échec n'empêcha point que Paul de Venise ne passât toujours pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servît de règle pendant sa vie, qu'elle ne fût imprimée après sa mort[795], et qu'encore, à la fin du siècle, elle ne fût lue publiquement dans l'Université de Padoue. On imprima aussi[796] ses commentaires sur plusieurs traités d'Aristote; sur la physique, la métaphysique, les livres du monde, du ciel, de la génération et de la corruption, des météores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de célébrité, ne doivent pas être fort rares; car on en fit en peu d'années plusieurs autres éditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine de les chercher, et qu'on ait le désir ou le courage de les lire.
[Note 795: Ce fut un des premiers livres imprimés à Milan; il le fut en 1474.]
[Note 796: En 1476.]
L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre. On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.
La jurisprudence était toujours, après la théologie, ce qui conduisait le plus sûrement aux distinctions, aux emplois et à la fortune[797]. Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accroître de plus en plus. Les Universités se disputaient les plus célèbres, élevaient à l'envi leurs appointements, comme par une espèce d'enchère, et s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe après une victoire. On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas plus qu'aux philosophes; et si ces derniers étaient les monarques du savoir, les monarques des arts libéraux, les autres étaient aussi les monarques des lois, comme Christophe de _Castiglione_, conseiller de Jean-Marie Visconti, second duc de Milan; les monarques des jurisconsultes du temps, comme Raphaël Fulgose de Plaisance, et plusieurs autres.
[Note 797: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 371.]
Jean d'Imola fut encore un de ces hommes à immense renommée; le nombre de ses élèves et leur fidélité en sont les preuves; quand il passa de l'Université de Padoue à celle de Ferrare, que le marquis Nicolas III venait de rouvrir[798], trois cents de ses écoliers le suivirent, et six cents autres vinrent de Bologne exprès pour l'entendre[799]. Ce Jean d'Imola eut un élève qui ne fut pas moins célèbre que son maître. Il était de la même ville, et quoique son nom fût Alexandre _Tartagni_, il ne fut connu que sous celui d'Alexandre d'Imola. Il a laissé des ouvrages très-volumineux sur le Code, le Digeste, les Décrétales, les Clémentines, etc. Outre plusieurs titres glorieux qui lui furent donnés selon l'usage du temps, il eut celui de Père de la Vérité. Il faut croire qu'il le mérita; mais il noya cette vérité dans de trop gros et trop inutiles volumes, pour qu'on puisse vérifier le fait. Le droit féodal (puisqu'on est convenu d'appeler ainsi un corps de lois qui blessent tous les droits de la propriété, de la justice et de la raison), le droit féodal eut un interprète, un ré-ordonnateur et un commentateur célèbre dans Antoine de _Prato Vecchio_, créé comte et conseiller de l'empire par l'empereur Sigismond, et dont on a imprimé plusieurs ouvrages[800].
[Note 798: En 1402.]
[Note 799: _Papadopoli, Hist. Gymn. Palav._, vol. I, p. 212.]
[Note 800: Entre autres, Un _Répertoire_ ou _Lexique du Droit, Repertorium vel Lexicon juridicum_, Milan, 1481, et deux autres _Répertoires_, sur les _OEuvres de Barthole_, et sur les _OEuvres de Balde_, qui ont aussi été imprimés depuis.]
Mais aucun de ces jurisconsultes n'eut alors une réputation si grande et si universelle que François _Accolti_ d'Arezzo, ville féconde en hommes illustres, qui se firent gloire de substituer à leur nom celui d'_Aretino_, se trouvant plus honorés de leur patrie que de leur famille. Ce qu'un Azzon avait été au treizième, et un Barthole au quatorzième siècle, François _Accolti_ le fut au quinzième[801]. Il professa avec le plus grand éclat dans les Universités de Ferrare, de Sienne, de Milan, de Pise; fut dans une haute faveur auprès du marquis _Borso_ d'Este, et du duc François Sforce; laissa un grand nombre d'ouvrages, consultations et commentaires sur les Décrétales, livres sur les lois romaines, traités sur différentes matières de droit et de jurisprudence; et de plus fut un savant helléniste, et traduisit, du grec en latin, plusieurs homélies de S. Jean Chrysostôme, les lettres attribuées à Phalaris, et celles qu'on attribue aussi à Diogène le Cynique. Quelques critiques avaient imaginé un autre François d'Arezzo, à qui ils donnaient ces productions littéraires, réimprimées plusieurs fois, pour en dépouiller notre jurisconsulte; mais _Mazachelli_ et _Tiraboschi_ lui en ont restitué toute la gloire. Il eut aussi celle de faire des vers et de fournir une preuve de plus que ce talent peut s'allier avec des études graves et des emplois importants.
[Note 801: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 394.]
Dans la foule de ces légistes alors fameux, on remarque un Barthélemy _Cipolla_, Véronais, auteur, entre autres ouvrages imprimés, d'un Traité _des Servitudes des Maisons de Ville et de Campagne_[802]; et plus encore un Pierre _Tommai_ de Ravenne, non pas tant peut-être à cause de son profond savoir et de ses gros livres sur une science aujourd'hui peu en crédit parmi nous, que pour sa mémoire prodigieuse qui le rend une espèce de phénomène, bon à observer dans tous les pays et dans tous les siècles. À vingt ans, il savait par coeur tout le code[803]; on lui indiquait une loi, il récitait sur-le-champ les sommaires qu'en avait faits Barthole, et quelques passages du texte. Il examinait les opinions de différents docteurs sur cette loi, proposait et résolvait toutes les difficultés. Il retenait les leçons entières de son professeur, les écrivait mot pour mot, ou bien, au moment où elles finissaient, il les récitait devant un grand nombre d'écoliers, en remontant depuis les dernières paroles jusqu'au premières. Il les mettait en vers et les répétait sur-le-champ. Un prédicateur avait cité dans un seul sermon, cent quatre-vingts textes d'auteurs qui prouvaient l'immortalité de l'ame; le jeune _Tommai_ les répéta tous devant lui. Il retenait des sermons entiers, et les portait tout écrits au prédicateur. Il lisait rapidement une seule fois une longue suite de noms propres, et les répétait aussitôt dans le même ordre. Mais voici quelque chose de plus fort: il jouait aux échecs, un autre jouait aux dés, un troisième écrivait les nombres que les dés marquaient à chaque coup; _Tommai_ dictait en même temps deux lettres différentes, dont on lui avait prescrit le sujet: le jeu fini, il répétait tous les mouvements qu'avaient faits les échecs, tous les nombres formés par les dés, et toutes les paroles de ses deux lettres, en commençant par la fin.
[Note 802: _De Servitutibus urbanorum et rusticorum proediorum_.]
[Note 803: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 411.]
Il attribuait ces prodiges à un art particulier de classer dans son esprit les mots et les choses; il voulut communiquer au public ce secret merveilleux, dans un livre qu'il fit imprimer à Venise, en 1491, sous le titre du Phoenix[804], livre qui a été réimprimé plusieurs fois, et qui pourtant est fort rare. Fabricius, qui l'avait vu, dit dans sa Bibliothèque de la moyenne et basse latinité[805], qu'il l'a trouvé si obscur, qu'il aimait mieux se passer toute sa vie de ce talent, que de s'engager avec l'auteur dans des méthodes si compliquées et si difficiles à saisir. C'est ce Pierre _Tommai_, communément désigné sous le nom de Pierre de Ravenne, qui fit admirer sa science dans une partie de l'Allemagne, à la fin du quinzième siècle[806]. Le duc de Poméranie, Bogislas, revenant d'un pélerinage en Palestine, séjourna quelque temps à Venise. Son Université de Gripswald était tombée en décadence; il voulut emmener avec lui un savant qui pût la relever. Il choisit Pierre de Ravenne parmi tous ceux qui florissaient alors à Padoue et à Venise, obtint quoique avec peine son congé du doge, et partit avec le professeur, sa femme et ses enfants. Tous ceux de ses élèves qui étaient Allemands voulurent le suivre. En arrivant à Gripswald, il fut reçu avec les plus grands honneurs. Il y professa quelques années; mais, ayant perdu tous ses enfants à l'exception d'un seul, il voulut retourner en Italie, et n'y put jamais arriver. On le voit successivement arrêté par le duc de Saxe et par d'autres souverains, et dans une extrême vieillesse obtenant les mêmes succès, jouissant partout des mêmes honneurs. On perd enfin ses traces, et l'on ne fait plus que des conjectures sur le temps et le lieu de sa mort. Cela importe assez peu; mais il n'est pas sans intérêt de voir un savant Italien aller, quoique chargé d'années, répandre, vers le Nord, les bienfaits de la science, il peut aussi n'être pas inutile de voir encore un exemple de ce que deviennent souvent au bout de trois ou quatre siècles, les succès les plus étendus et les renommées les plus brillantes.
[Note 804: _Phoenix, sive ad artificialem memoriam comparandam brevis quidem et facilis, sed re ipsâ et usu comprobatâ introductio_.]
[Note 805: Vol. VI, p. 58.]
[Note 806: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 414.]
On trouve encore dans cette foule presque innombrable de docteurs et de professeurs, parmi les noms que quelque circonstance particulière peut engager à conserver, ceux de Barthélemy _Soccino_ de Sienne, et de son antagoniste le célèbre Jason _dal Maino_; ils disputèrent souvent ensemble dans l'Université de Pise, et leurs combats firent tant de bruit, que Laurent de Médicis voulut en être témoin, et fit, un jour, exprès le voyage[807]. Ce jour-là, les deux rivaux firent preuve égale de leur présence d'esprit, si ce n'est de leur bonne foi. Jason, pressé par son adversaire, imagina, pour lui échapper, d'inventer sur-le-champ un texte et de le citer à l'appui de son opinion. _Soccino_ s'en aperçut, inventa aussitôt un texte contraire, et le cita en faveur de la sienne. «Je voudrais bien savoir, dit le premier, où tu as été prendre ce texte; c'est, répondit le second, tout auprès de celui que tu viens de citer toi-même.» _Soccino_ était un homme d'un esprit mordant, joueur, libertin et prodigue; malgré les chaires lucratives qu'il remplit, et les ouvrages qu'il publia, il mourut pauvre[808], et ne laissa même pas de quoi se faire enterrer. Jason eut un caractère et une conduite tout-à-fait contraires. Sa vie fut régulière et honorée. Il fut chargé par les ducs de Milan de plusieurs missions d'éclat qu'il remplit avec dignité. Il reçut de l'empereur Maximilien, devant qui il avait prononcé un discours, le titre de comte Palatin; et de Louis Sforce, dit le Maure, celui de Patrice et la charge de sénateur. Quand Louis XII se rendit à Milan, après la prise de Gènes, la renommée de Jason lui inspira la curiosité de l'entendre. Le roi se rendit donc à l'Université avec une suite nombreuse, où se trouvaient cinq cardinaux; Jason récita une de ses leçons, dont Louis fut si satisfait, qu'il embrassa le professeur lorsqu'il descendit de sa chaire. Le roi s'entretint ensuite familièrement avec lui, et lui demanda, entre autres choses, pourquoi il ne s'était point marié; «c'est, répondit l'ambitieux Jason, afin que le pape puisse apprendre par le témoignage de V. M. que je ne suis pas indigne du chapeau de cardinal.» Paul Jove, en rapportant ce fait[809], dont il fut témoin, ne dit pas si le roi promit de lui rendre ce témoignage; ce qui est certain, c'est que Jason n'eut point le chapeau. On dit qu'il devint fou peu de temps avant sa mort[810], peut-être du chagrin de ne le pas avoir.
[Note 807: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 421.]
[Note 808: En 1507.]
[Note 809: _Elog. Doctor. Vir._, p. 126.]
[Note 810: Il mourut à Pavie, le 22 mars 1519.]
Le droit canon conduisait plus aisément que le civil à cet honneur si envié par Jason. Il eut alors un nombre peut-être plus grand encore de professeurs savants et fameux; mais si, dans l'état actuel des lumières, on s'intéresse médiocrement au sort du Code, du Digeste et de leurs verbeux commentateurs, on s'intéresse moins encore aux Décrétales, aux Clémentines et aux Extravagantes; d'ailleurs les plus célèbres de ces canonistes furent en même temps docteurs en l'un et en l'autre droit. On a donc déjà vu le nom de ceux qui pouvaient mériter quelque mention particulière, et il est plus que temps de quitter une science qui ne sera jamais dans un grand crédit chez aucun peuple, sans prouver, par cela même que, chez ce peuple, la législation est mauvaise, et par conséquent la civilisation imparfaite.
Le crédit dont peut jouir la médecine ne prouve pas la même chose; il prouve seulement que chez un peuple les hommes souffrants sont faibles, et croient facilement aux moyens qu'on leur dit avoir de conserver la vie et de rendre la santé. Or, c'est chez tous les peuples et dans tous les siècles que les hommes sont ainsi. Tout est dit contre la médecine quand on l'a nommée un art incertain et conjectural. L'expérience et l'étude attentive de la nature peuvent seules fixer son incertitude, et changer en axiôme ses doutes et ses conjectures; mais quel était, au quinzième siècle l'état de ces deux guides nécessaires? On suivait aveuglément des systèmes dépourvus d'expériences, ou un empyrisme sans système. La nature était encore toute couverte de ce voile que l'on commence à soulever. La médecine était pourtant très-honorée. Dans presque toutes les Universités elle était enseignée avec éclat; elle ne menait pas, comme le droit, aux charges et aux emplois publics; mais elle était elle-même une charge, une fonction, une dignité fondée sur la base très-solide de l'attachement à la vie.
Elle fut surtout dans un haut crédit à Milan, sous Philippe-Marie Visconti. Jamais prince ne s'occupa plus que lui des médecins, et ne leur donna plus d'occupation. Dans sa chambre, à table, à la chasse, partout et toujours, il fallait qu'il en eût auprès de lui, à la moindre douleur, il les faisait tous appeler; il les consultait sans cesse; il écoutait leurs conseils, mais ce n'était pas toujours pour les suivre. Quand ils contrariaient ses desseins ou ses goûts, il n'en faisait qu'à sa volonté; et si les médecins s'obstinaient, il les chassait de sa cour[811]. Les Sforce n'y eurent pas moins de foi que les Visconti. Milan fut donc alors la ville d'Italie où ils fleurirent en plus grand nombre; mais dans les autres parties, dans toutes les Universités, ils furent aussi très-nombreux. L'histoire de cette science offre dans ce siècle, en Italie, les noms d'une quantité prodigieuse de professeurs, dont plusieurs ont laissé, dans des ouvrages à peine connus aujourd'hui des gens de l'art, des preuves assez médiocres de leur savoir; on ne voit pas qu'aucun d'eux ait ouvert des routes nouvelles, ni fait faire des pas ou des progrès réels à la science. Il serait inutile de répéter ces noms, qui ne rappelleraient qu'une gloire éteinte et des souvenirs effacés.
[Note 811: _Pier Candido Decembrio_ dans sa Vie de Philippe-Marie _Visconti, Script. Rer. ital._, vol. XX.]
Il en est pourtant quelques-uns auxquels des circonstances particulières attachent de l'intérêt; Michel Savonarole, professeur à Padoue, et grand-père du trop fameux Dominicain Jérôme Savonarole, laissa, outre quelques ouvrages de profession, un éloge de Padoue, qui contient d'utiles renseignements sur cette ville; l'histoire le cite souvent, et Muratori l'a jugé digne d'entrer dans sa grande collection[812]. Pierre _Leoni_ de Spolète ne se livra pas seulement à la médecine, mais à la philosophie platonicienne; il fut intime ami de Marsile Ficin, et ce fut sans doute ce qui le fit appeler auprès d'un malade dont la mort entraîna la sienne. N'ayant pu sauver la vie à Laurent de Médicis, il fut trouvé noyé dans un puits, à Correggio. On dit alors qu'il s'y était jeté de désespoir; mais les plus clairvoyants accusent un homme puissant de l'y avoir fait jeter; et celui que Sannazar indique assez clairement, dans une de ses élégies italiennes[813], et à qui l'histoire impute cette barbare et injuste vengeance, est Pierre de Médicis, fils de Laurent[814].
[Note 812: _Scriptor. Rer. ital._, vol. XXIV.]
[Note 813: C'est celle qui termine l'édition de Padoue, Comino, 1723, in-4°., p. 412.]
[Note 814: Tiraboschi, t. VI, p. 345.]