Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 34
_Antonio Cornazzano_ demande aussi une mention particulière, quoiqu'il ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec Dante et Pétrarque[757]. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres, sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin _de Re militari_[758]. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'_Art de gouverner et de régner_; le second, _les Vicissitudes de la Fortune_; le troisième, _sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont le plus excellé dans cet art_. Tous ces titres sont aussi en latin, quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou _terza rima_[759]. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, _canzoni_, etc.[760] sont moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de _Cornazzano_, tant en prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite, mais n'ont malheureusement aucun attrait.
[Note 757: _Antonium Cornazzanum_, dit un orateur de ce temps, _in versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham_. Discours d'_Alberto da Ripalta, Script. Rer. ital._, vol. XX, p. 934.]
[Note 758: Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8°., etc.]
[Note 759: Venise, 1517, in-8°.]
[Note 760: Venise, 1502, in-8°.; Milan, 1519, _ibid._]
Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût. Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, _Girolamo Benivieni_. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier fit, comme on l'a vu[761], un très-savant commentaire sur la _canzone_ de _Benivieni_, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour divin. Il y a dans cette _canzone_ dans ses sonnets et dans ses autres poésies[762], une clarté, un naturel et une pureté de goût qui appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile. _Benivieni_ fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour seconder les vues de ce prédicant politique, des _canzoni a ballo_, ou chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de Médicis; il en commençait une par ces mots:
_Non fu mai'l più bel solazzo, Più giocondo ne maggiore Che, per zelo e per amore Di Gesù, diventar pazzo_.
[Note 761: Ci-dessus, p 370.]
[Note 762: Florence, héritiers _Giunti_, 1519, in-8°.]
Ce refrain revient douze fois dans la _canzone_, et le dernier vers de chacun des douze couplets, finit encore par le mot _pazzo_; et le poëte, en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri général:
_Ognun gridi com' io grido Sempre pazzo, pazzo, pazzo. Non fu mai più bel solazzo_, etc.
Mettant à part ces pieuses folies, _Girolamo Benivieni_ écrivit jusqu'à la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie italienne toute sa splendeur.
Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui, ce vers passé en adage:
Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût;
Molière n'a rien dit contre les femmes poëtes. En Italie, le quinzième siècle en eut un plus grand nombre que les précédents; plusieurs d'entr'elles joignirent à la poésie d'autres connaissances littéraires, sans en être moins aimables; plusieurs même tempérèrent par leur talent poétique des études trop graves pour leur sexe, et peut-être écartèrent d'elles l'anathême lancé par notre grand comique, contre les femmes à chausse de docteur et à bonnet carré. On voit, par exemple, une princesse Battiste, fille d'Antoine de _Montefeltro_[763], dont on a des poésies, et surtout une _canzone_ pleine d'énergie et de force, adressée aux princes italiens[764], qui harangua en latin, dans plusieurs occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercés, et remporta sur eux la victoire. Elle épousa, en 1395, _Galeotto_ ou _Galeazzo Malatesta_, qui mourut cinq ans après. Restée veuve, elle se fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de réputation par sa sainteté, qu'elle s'en était fait dans le monde par ses talents.
[Note 763: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.]
[Note 764: Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.]
On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance, élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de son talent dans une occasion importante pour sa famille. _Piergentile Varano_, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de _Camerino_; il avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa soeur. Elle rentra avec lui à _Camerino_, et adressa au peuple une autre harangue latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux ans.
Elle laissa une fille nommée Battiste comme sa bisaïeule, et qui, dès l'âge de quatorze ans, comme sa mère, prononça à Milan, où elle était élevée auprès de François Sforce, un discours latin, dont l'élégance remplit tout l'auditoire d'étonnement et d'admiration. Revenue à Pesaro, dans sa famille, elle continua de s'exercer à l'éloquence. Il ne passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle ne le complimentât en latin, et souvent par des discours improvisés. Devenue, en 1459, épouse de Frédéric, duc d'Urbin, elle harangua un jour le pape Pie II, avec tant d'éloquence, que lui, qui était cependant un homme très-éloquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui répondre sur le même ton. Sa mort fut encore plus prématurée que celle de sa mère. Elle mourut à vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funèbre, prononcée par le célèbre _Campano_, et imprimée parmi les OEuvres de ce savant évêque[765], que sont tirés ces faits qui ne paraîtront peut-être pas indignes de l'histoire.
[Note 765: C'est la dernière de cinq oraisons funèbres qu'on y a recueillies.]
Le goût pour l'art oratoire paraît avoir été, à cette époque, aussi commun parmi les femmes que le talent poétique; et il est aisé d'expliquer comment l'éclat que l'on donnait aux succès augmentait l'ardeur pour l'étude, ou plutôt cela n'a pas besoin d'explication. La jeune Hippolyte Sforce, fille du duc François, et destinée au roi de Naples Alphonse II, avait été instruite, dès l'enfance, dans les lettres grecques par le célèbre Constantin _Lascaris_. Elle prononça dans plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangué par des femmes. On sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi qu'aux seigneurs de sa cour, réduits pour la plupart à admirer sans entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite _Solari_. Jacques Philippe _Tomasini_ a écrit la vie et publié[766] les lettres latines d'une _Laura Cereta_, de Brescia, qui fut aussi très-célèbre par son savoir. Enfin, _Alessandra Scala_, fille de l'historien Barthélemi _Scala_, et femme du poëte Marulle, fut poëte elle-même; et si l'on n'a d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs, imprimés dans les OEuvres de Politien, dont elle fut aimée.
[Note 766: En 1680. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 167.]
J'ai parle d'une Isotte, maîtresse et ensuite femme d'un seigneur de _Rimini_[767], à laquelle les poëtes de son temps firent une réputation de talent poétique, et en voulurent même faire une de sagesse. Une autre Isotte eut des droits plus réels à cette double renommée. Elle était fille de Léonard _Nogarola_ de Vérone. Quand le docte Louis _Foscarini_, patricien de Venise, était podestat de Vérone[768], Isotte assistait aux assemblées de savants qu'il réunissait chez lui; on y débattait des questions jugées alors très-importantes. On y examinait un jour si la première faute ne doit pas être attribuée à Adam plutôt qu'à Ève. Isotte fut du premier avis, et ce qu'elle dit là-dessus parut si beau, qu'on l'imprima un siècle après à Venise[769], avec une de ses élégies latines. On ne sait si ce furent ses préventions contre Adam qui l'engagèrent au célibat, mais on assure qu'elle mourut fille à l'âge de trente-huit ans. À Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas III; à Milan, _Domitilla Trivulci_, fille d'un sénateur de ce nom, se distinguèrent également par leur beauté, leurs talents pour la musique et pour les arts agréables, et par l'étude qu'elles avaient faite des lettres grecques et latines, au point d'écrire facilement en prose et en vers dans ces deux langues.
[Note 767: Voy. ci-dessus, p. 446.]
[Note 768: En 1451. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 169.]
[Note 769: En 1563.].
Mais aucune de ces femmes n'eut alors une réputation si éclatante que _Cassandra Fedele_, née à Venise, vers l'an 1465. Son père _Angiolo Fedeli_ lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrès, qu'elle faisait, dès sa première jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les épîtres familières de Politien, se trouve la réponse qu'il fit à une lettre que cette jeune Muse lui avait écrite. Elle est remplie des expressions de l'admiration la plus vive. «Vous écrivez, lui dit Politien[770], des lettres spirituelles, ingénieuses, élégantes, vraiment latines, remplies d'une certaine grâce enfantine et virginale, et cependant à la fois pleines de sagesse et de gravité. J'ai lu aussi votre discours, que j'ai trouvé savant, riche, harmonieux, noble, digne de votre heureux génie. J'ai même appris que vous avez le talent d'improviser qui a quelquefois manqué à de grands orateurs. On dit que dans la dialectique vous savez compliquer des noeuds que personne ne peut dénouer, et trouver la solution de ce qui avait été jugé et paraissait devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez également soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;
Et Vierge, vous osez vous mêler aux guerriers[771].
[Note 770: _Epist._, l. III, ép. 17.]
[Note 771: _Audetque viris concurrere virgo_. (VIRGILE.)]
Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez, vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.
Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate, je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à l'éducation et aux études.
CHAPITRE XXIII.
_État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie, Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations générales._
Engagés depuis long-temps dans l'examen des progrès que firent, pendant ce siècle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont occupé tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons annoncé, il est vrai, dans l'histoire du treizième siècle[772], que nous donnerions à l'avenir moins d'attention à la dialectique de l'école, à la théologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres proprement dites allaient désormais réclamer cette attention toute entière. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette époque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'étude firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si, enfin, dans ce temps où tous les esprits semblaient se diriger vers la lumière qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'oeuvre de l'antiquité, ce qui avait été presque tout autrefois, était encore quelque chose.
[Note 772: Tom. I, p. 374.]
Les Universités, théâtres bruyants et souvent orageux, des combats et des triomphes scholastiques, n'éprouvèrent pas, dans le cours de cette période, les mêmes vicissitudes que dans les précédentes, excepté peut-être celle de Bologne[773]; vers le commencement du siècle, elle joignit aux autres facultés, des chaires d'éloquence grecque et latine, et eut pour professeurs _Guarino_ de Vérone, Jean _Aurispa_, et _Filelfo_. Elle parut alors reprendre son ancien éclat, mais des troubles s'élevèrent. Bologne secoua le joug des papes[774] et le reprit[775]; l'Université se dépeupla, et quand la paix fut rétablie, l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles espérances, en disant que le nombre des écoliers s'élèverait bientôt à cinq cents[776]. On se rappelle un temps où ils montaient à dix mille. Cependant lorsque Bologne eut pour légat le cardinal Bessarion[777], l'Université se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors jusque vers la fin du siècle, les Italiens et les étrangers y revinrent avec un concours presque égal à celui de ses meilleurs temps. Christian, roi de Danemarck, la visita en allant à Rome, en 1474. On cite comme un trait honorable pour l'Université, mais qui ne l'est pas moins pour ce roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses courtisans prissent à Bologne le grade de docteur, l'un en droit et l'autre en médecine. On éleva dans l'église de St.-Pierre un théâtre sur lequel étaient placés, selon l'usage, des sièges pour les professeurs qui devaient conférer le doctorat. On en avait disposé un plus élevé et plus magnifiquement décoré pour le roi. Mais il ne voulut point y monter, et dit qu'il regardait comme très-glorieux pour lui de s'asseoir au même rang que ceux qui étaient dans tout le monde en si grande vénération par leur savoir[778].
[Note 773: Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.]
[Note 774: En 1428.]
[Note 775: En 1431.]
[Note 776: _Script. Rer. ital._ de Muratori, vol. XVIII, p. 641.]
[Note 777: De 1450 à 1455.]
[Note 778: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 60.]
L'Université de Padoue avait souffert, et du désastre des temps, et de l'érection de quelques écoles dans des villes voisines; quand la république de Venise se fut emparée de cette ville, le sénat lui accorda un privilége exclusif, qui ôtait à toutes les autres écoles de l'état vénitien, le droit d'enseigner les sciences, à l'exception de la grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-même de cette loi; lorsque Paul II, né Vénitien, pour se faire un mérite auprès de sa patrie, lui accorda le bienfait d'une université, le sénat décréta que dans ce nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrés en philosophie et en médecine, mais qu'en jurisprudence et en théologie, on ne pourrait être reçu qu'à Padoue. Florence au contraire, devenue maîtresse de Pise, laissa d'abord languir l'Université qui y était née dans le dernier siècle. Les Florentins voulurent donner à celle qu'ils possédaient eux-mêmes toutes les préférences et toute la faveur. Ils s'aperçurent bientôt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils députèrent quatre de leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels était Laurent de Médicis, pour rouvrir l'école de Pise, qu'ils dotèrent convenablement[779]. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur les biens de l'église. Sa prospérité renaissante fut troublée deux fois par la peste[780], qui en écarta les professeurs et les disciples; mais elle le fut bien davantage par l'arrivée de Charles VIII, et par les troubles et les expéditions militaires qui bouleversèrent la Toscane, pendant le reste du siècle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle put respirer et qu'elle reprit l'état florissant, dont elle n'a plus cessé de jouir.
[Note 779: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 65.]
[Note 780: En 1481 et 1485.]
Les Universités de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prospérèrent constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Pérouse, n'éprouvèrent rien de remarquable pendant ce siècle. On distingue entre celles qui prirent alors naissance, l'Université de Turin, fondée, en 1405, par Louis de Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achaïe[781]. Amédée VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en augmenta les priviléges. Elle attira dès-lors un grand concours, et fit tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizième siècle. Elle n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois à Chieri[782], à Savigliano[783], à Montcalier; elle revint enfin à Turin[784], où elle a continué de fleurir jusqu'à nos jours[785].
[Note 781: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 75.]
[Note 782: 1428; elle y resta huit ans.]
[Note 783: 1435; à Turin, deux ans après, d'où elle se transporta encore pour la même cause à Montcalier.]
[Note 784: En 1459.]
[Note 785: Elle en fut encore chassée dès le commencement du siècle suivant, avec les souverains de cet état, et n'y fut ramenée que par Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.]
Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible, dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages, l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.
L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort étranger à la théologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis, étendre à propos les limites de sa compétence. Les Monts-de-Piété venaient d'être institués par un moine assez peu connu, quoique saint, le B. Bernardin de _Feltro_, de l'ordre des frères mineurs[786]. Trois papes les avaient autorisés[787]; et cependant quelques théologiens et quelques canonistes prétendirent que ces établissements, fondés par un saint et brevetés par trois papes, étaient usuraires, et partant illicites. Les Monts-de-Piété eurent des défenseurs. Les deux partis trouvèrent dans l'écriture, dans les pères, dans les conciles, tout ce qu'il fallait pour les attaquer et pour les défendre; la querelle ne se termina qu'en 1515, où Léon X confirma définitivement ces institutions utiles.
[Note 786: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 227.]
[Note 787: Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.]
L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un saint[788]. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462, affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion, était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre. De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et ensanglanté le monde.
[Note 788: Tiraboschi, _ibid._, p. 223.]