Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 33

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Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des moindres productions de _Luca Pulci_. Son _Driadeo d'Amore_ est un poëme pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent ces montagnes. C'est là que la Dryade _Lora_, fille d'Apollon, est aimée du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour; Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. _Lora_ le poursuit à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. _Lora_, qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois; une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la _Lora_ se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi _Luca Pulci_ n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture de son _Driadeo d'Amore_.

Le _Ciriffo Calvaneo_ est un poëme plus considérable du même auteur. C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production de ce genre, après le _Buovo d'Antona_ et la reine _Ancroja_, qui ne sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du _Ciriffo_. _Paliprenda_, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne. Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades, et abandonnée par son amant, dans le même état où était _Paliprenda_. Un corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens, où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée d'un fils, à qui elle avait donné le nom de _Ciriffo_, et, à cause des monts où elle était réfugiée, le surnom de _Calvaneo_. Quand le terme est arrivé, _Paliprenda_ se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme simplement _Povero_, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'_Avveduto_, le prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on, d'un vieux manuscrit, intitulé _Liber pauperis prudentis_, le Livre du Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au _Ciriffo_[740]. _Pulci_ laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en sept chants; Laurent de Médicis chargea _Bernardo Giambullari_ de l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a été imprimé d'abord[741]; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept chants de _Luca Pulci_[742], avec ses stances sur la joûte de Laurent, et ses héroïdes ou épîtres en vers.

[Note 740: Cité par _Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent._, vol. V, part. XIV, cod. 30.]

[Note 741: Venise, 1535, in-4.]

[Note 742: Florence, Giunt, 1572, in-4.]

Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est de _Lucretia à Lauro_, c'est-à-dire, de la belle _Lucretia Donati_ à Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de _Pulci_; mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion, de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.

_Luigi Pulci_ est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a donné le plus d'éclat à son nom, est le _Morgante Maggiore_, premier modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce _Tornabuoni_, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre chronologique; je réserve le _Morgante_ pour le placer en tête de ce genre si riche et si varié.

On a de _Luigi Pulci_ quelques autres poésies, entre autres une suite de sonnets bizarres, souvent indécents et grossiers, mais qui ne sont pas tous de lui. _Matteo Franco_, poëte florentin du même temps, et l'un de ses meilleurs amis, était comme lui dans l'intime familiarité de Laurent de Médicis. Ils imaginèrent, pour l'amuser[743], de se faire une guerre à outrance, et de se dire l'un à l'autre, dans des sonnets, les injures les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'être amis, ni de boire et de rire ensemble à la table de Médicis et ailleurs. Le recueil qu'on en a fait monte à plus de cent quarante sonnets. Le style est non-seulement d'une liberté cynique, mais souvent dans le genre proverbial et décousu des bouffonneries du _Burchiello_. Il est fâcheux que Laurent ait encouragé une lutte de cette espèce. Les deux champions y jouent un rôle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil n'aurait dû plaire à une ame aussi noble et à un esprit aussi éclaire.

[Note 743: _Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo del loro Mecenate_, Préface de l'édition de 1759, in-8°.]

Quand ces sonnets parurent imprimés, Rome aurait sans doute pardonné les injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais la liberté des deux poëtes était allée jusqu'à des matières sur lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mêla, et la circulation de ces poésies satiriques fut défendue. Dans un des sonnets qui encoururent sa colère, le plus décent de tous et peut-être aussi le plus clair, _Pulci_ examine à sa manière ce que c'est que l'Ame, et se moque des absurdités qu'on a dites sur ce sujet, d'après Aristote et Platon. Il compare l'Ame à ces confitures qu'on enveloppe dans du pain blanc tout chaud, ou à une carbonnade placée dans un pain fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y a été, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu'à peine y peut-on arriver avec la plus longue échelle. Certaines gens croient y trouver des bec-figues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrière eux. Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Vallée noire, où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_[744]. Louis _Pulci_ se repentit dans la suite des libertés qu'il avait prises, ou crut devoir conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attiré. Il fit en conséquence sa _Confession_ à la Vierge, espèce de poëme en tercets, très-orthodoxe, très-pieux même, qui le réconcilia peut-être avec l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller avec tous les amis des vers.

[Note 744: Son. 145.]

Le succès qu'eut dans le monde la _Nencia da Barberino_ de Laurent de Médicis, engagea Louis _Pulci_ à l'imiter dans sa _Beca da Dicomano_. C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la _Nencia_; on lit une fois la _Beca_, et l'on n'y revient plus. On dirait que _Pulci_ eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces deux pièces, dans les deux premiers vers de sa _Beca_:

_Ognun la Nencia tutta notte canta, E della Beca non se ne ragiona_.

En dernier résultat, le _Morgante_ est le seul fondement solide de la réputation de Louis _Pulci_. On n'a rien de certain sur le temps ni sur les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne parlerait plus de son auteur.

Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le lise presque plus, est le _Roland amoureux_ du _Bojardo_. L'Arioste, en le continuant, et le _Berni_, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes. _Matteo Maria Bojardo_, comte de _Scandiano_, naquit dans ce château, près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434[745]. Il fit ses études dans l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc _Borso_, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna _Borso_ dans son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé, en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène; puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois, d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote, et du latin, l'_Âne d'or_ d'Apulée. On a de lui des poésies latines[746] et italiennes[747] d'un style moins élégant que facile, et dans lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de l'auteur.

[Note 745: Voy. Tiraboschi, _Biblioth. Modan._, t. I, article _Bojardo_.]

[Note 746: _Carmen Bucolicon_, Reggio, 1500, in-4°.; Venise, 1528. Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule Ier.]

[Note 747: _Sonetti e Canzoni_, Reggio, 1499, in-4°.; Venise, 1501, in-4°.]

Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout l'appareil des théâtres anciens. Les _Ménechmes_, l'_Amphitrion_, la _Cassine_, la _Mostellaire_ de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce fut pour ces fêtes brillantes que le _Bojardo_ écrivit sa comédie de _Timon_, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée en tercets, ou _terza rima_[748]. Ce n'est pas une bonne comédie, mais comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le _Timon_ peut être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue vulgaire. Quant à son _Orlando innamorato_, ce n'est pas ici le lieu d'en parler. Je le renvoie, avec le _Morgante_, au volume suivant, où je traiterai de la poésie épique.

[Note 748: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 302, pense que la première édition du _Timon_ est celle de _Scandiano_, février 1500, in-4°., et que celle qui est sans date, in-8°., n'est que la seconde. Cette pièce a été réimprimée, Venise, 1504, in-8°., 1513, et 1517, _id._]

J'y dois renvoyer de même le _Mambriano_ de _Francesco Cieco da Ferrant_. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était _Bello_, mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire, en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques dans le genre du _Burchiello_, qui font croire qu'il supportait assez gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu qu'il ne fût pas triste.

Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie bizarre et satirique, c'est _Bernardo Bellincioni_. Né à Florence, il se fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491. Ses poésies furent imprimées deux ans après[749]. Elles sont au nombre de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple. On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu. _Francesco Cei_, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce temps que _Gasparo Visconti_, poëte milanais, mort jeune, en 1499[750]; mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut ranger à peu près dans la même classe _Agostino Staccoli d'Urbino_, que le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de souplesse et de facilité dans son style.

[Note 749: _Sonetti_, _Canzoni_, _Capitoli_, _Sestine et altre rime_, Milan, 1493, in-4°. Cette première édition est fort rare, mais très-incorrecte.]

[Note 750: Il n'avait que trente-huit ans.]

_Serafino_, surnommé _Aquilano_, parce qu'il était d'Aquila dans l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan, d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur, c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour que cet effet soit peu durable.

_Serafino_ eut un compétiteur et un rival dans _Antonio Tebaldeo_ de Ferrare, né en 1463, médecin de profession, né poëte, et qui paraît s'être plus occupé de poésie que de médecine. Dans sa jeunesse, il s'adonna principalement à la poésie italienne; il chantait et s'accompagnait d'un instrument, comme l'_Aquilano_, et ses succès étaient les mêmes; mais ses premières études avaient été plus fortes; il écrivait en latin avec une grande pureté, et comme il vécut très-vieux et qu'il vit, dans le siècle suivant, naître des poëtes italiens, tels que le _Bembo_, Sannazar et d'autres, qui rendaient à la poésie toscane l'élégance que n'avaient pas su lui donner les poëtes du quinzième siècle, il préféra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et témoigna même un vif regret de la publicité qu'on avait trop tôt donnée à ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les lisant, d'être un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger, comme l'ont fait quelques critiques[751], parmi les corrupteurs du bon goût en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais goût qui dominait de son temps. Un style dépourvu d'élégance, des sentiments forcés et des pensées peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au _Tebaldeo_; ils sont communs à la plupart de ces poëtes de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième[752], qui prétendaient imiter Pétrarque, et qu'on plaçait, ou qui se plaçaient eux-mêmes au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses défauts.

[Note 751: Muratori, _Perf. Poes._]

[Note 752: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VI, part. II, p. 156.]

Tel fut _Bernardo Accolti_ d'Arezzo, fils de _Benedittino Accolti_, historien de quelque célébrité. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de celui d'_Accolti_, et pour mieux exprimer la supériorité de ses talents et de son génie, il ne se nomma plus autrement que l'_Unique_[753]. Quand on annonçait dans le public qu'il allait réciter des vers, soit à Urbin, où il obtint ses premiers succès, soit à Rome, on fermait les boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on plaçait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les hommes les plus savants, les prélats les plus distingués, se rangeaient autour de l'_Unique_, et il était souvent interrompu par des applaudissements universels[754]. Rien ne prouve mieux le néant de ce qu'on appelle quelquefois gloire poétique, et qui n'est que le bruit du moment. Le _Notturno_, Napolitain, à qui l'on ne connaît point d'autre nom, et l'_Altissimo_, Florentin, qui s'appelait _Cristoforo_, et qui préféra ce superlatif pour indiquer, comme l'_Unique_, combien tout le reste était au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait superflu de nommer, puisque personne n'a d'intérêt, ni n'aurait de plaisir à les lire, eurent alors des succès presque aussi grands, et servent seulement à nous faire connaître à quel degré d'avilissement étaient tombés et les talents et les honneurs poétiques.

[Note 753: _Unico Aretino_.]

[Note 754: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 157.]

_Antonio Fregoso_ ou _Fulgoso_, patricien génois, ne s'éleva pas beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde: si nous en croyons même le surnom de _Fileremo_ qu'il prit et qu'il porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de _Ris de Démocrite_, et de tristes qu'il intitule _Pleurs d'Héraclite_, divisées en trente _capitoli_, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche blanche, _la Cerva bianca_, est un poëme moral et amoureux, en octaves, dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible et médiocre. Enfin, sous le nom de _Selve_, on trouve dans son recueil un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers. _Timoteo Bendedei_, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit prendre le nom de _Filomuso_; le _Cariteo_, que l'on croit né espagnol, mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; _Benedetto da Cingoli_, dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.

_Gian Filoteo Achillini_ mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes scientifiques et moraux, l'un intitulé _Il Viridario_, en octaves[755], et l'autre _Il Fedele_, en _terza rima_[756], il a semé, sinon beaucoup de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le brillant et le faux éclat.

[Note 755: _Canti IX_, Bologne, 1513, in-4°.]

[Note 756: Lib. V, _Cantilene cento_, Bologne, 1523, in-8°. Ces deux poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.]