Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 32

Chapter 323,604 wordsPublic domain

Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois[725]. Celui où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre, peu de jours après. _Luca Pulci_ célébra dans un poëme la victoire de Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468, Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent, quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études. Tel est le sentiment de _Tiraboschi_; tel est celui du savant abbé _Serassi_, dans sa _Vie d'Ange Politien_[726]; de William Roscoe, dans son excellente _Vie de Laurent de Médicis_, et de plusieurs autres écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas. Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.

[Note 725: Voy. ci-dessus, p. 377.]

[Note 726: En tête de l'édition des _Stanze_, Padoue, 1765, in-8°.]

À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes, qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république. Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien, mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent, et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore, mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478 vint. Julien fut assassiné par les _Pazzi_; Politien n'avait encore que vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester imparfait.

Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai _per brevità_, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils qu'après la sienne.

Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce (et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?

Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche, aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers. Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et d'Armide.

Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil et soeur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable, couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour. C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la Gloire: leurs feux réunis brûlent son coeur. Il va paraître dans la lice, en portant leur bannière.

Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de Politien. L'_ottava rima_, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection, reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite, qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de ces deux enchanteresses.

Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus fameuses, l'une dans l'_Orlando_, l'autre dans la _Jérusalem_. Tout le monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor, qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien[727].

[Note 727:

_Come orsa che l'alpestre cacciatore Ne la pietrosa tana assalit' habbia, Sta sopra i figli con incerto core, E freme in suono di pietà e di rabbia_. (L'ARIOSTE.)

_Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana Ha tolto il cacciator suoi cari figli: Rabbiosa il segue per la selva ircana, Che tosto crede insanguinar gli artigli_. (POLITIEN.)]

L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison, comme un chef-d'oeuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces vers du quatrième chant de la _Jérusalem_, où le son rauque de la trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de _la tartarea tromba_, avec les deux rimes des vers suivants, _rimbomba_, et _piomba_. Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du tartare et son double retentissement[728].

[Note 728:

_Chiama gli habitator dell' ombre eterne Il rauco suon della tartarea tromba; Treman le spatiose atre caverne, E l'aer cieco a quel romor rimbomba; Ne sì stridendo mai da le superne Regioni del cielo il folgor piomba_, etc. (LE TASSE.)

_Con tal romor, qualor l'aer discorda, Di Giove il foco d'alta nube piomba: Con tal tumulto, onde la gente assorda, Dall' alte cataratte il Nil rimbomba: Con tal' orror del latin sangue ingorda Sono Megera la tartarea tromba_. (POLITIEN.)]

Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa _Favola di Orfeo_ en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses absurdités qu'on appelait des _Mystères_; la première écrite avec élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières, par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes, et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur, poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en l'honneur de Bacchus.

Ce qu'il faut observer dans cette pièce, qui nous paraît aujourd'hui très-médiocre, et qui porte en effet tous les caractères de l'enfance de l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des préparatifs tumultueux d'une fête, et que cependant, outre le tissu général du dialogue qui est conduit naturellement, purement et même élégamment écrit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Aristée, le chant d'Orphée pour fléchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des Bacchantes, qui paraîtraient seuls exiger plus de temps; le dernier, plein d'inspiration, de verve et de chaleur[729], est le premier modèle d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultivé depuis avec succès. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphée quand il paraît pour la première fois sur la montagne; c'est une ode latine en vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fête se donnait à Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une singularité qui put paraître moins choquante dans un temps où la langue vulgaire était presque retombée en discrédit, et où l'on cultivait beaucoup plus la poésie latine que l'italienne. Au reste, il paraît aujourd'hui prouvé que cette ode qui se trouve parmi les poésies latines de Politien, a été interpolée après coup dans son Orphée. On a retrouvé[730] un ancien manuscrit où elle n'est pas; elle y est remplacée par un choeur, à l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les Dryades déplorent la mort d'Eurydice. L'édition que l'on a faite d'après ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui l'avaient précédée[731], et c'est d'après ce texte seulement que l'on peut juger une composition rapide et presque improvisée, qui donne cependant à Politien la gloire d'avoir été le premier auteur dramatique parmi les modernes, et à la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur d'avoir applaudi la première[732] un spectacle plus intéressant et plus noble que les momeries de la légende, les supplices et les diableries qui amusaient alors toute l'Europe.

[Note 729:

_Ognun segua, Bacco, le; Bacco, Bacco, Evoè_, etc.]

[Note 730: En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.]

[Note 731: L'ORFEO, _tragedia illustrata dal P. Ireneo Affò_. Venise, 1776, in-4°.]

[Note 732: Tiraboschi, _ub. supr._, démontre que la représentation de l'_Orfeo_ date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencèrent qu'en 1486.]

Les autres poésies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants populaires que les amis de Laurent de Médicis composaient à son exemple pour égayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des _canzoni a ballo_, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les autres, et qui ont plus de verve et d'originalité; mais parmi ces diverses poésies, qui ne sont que les délassements d'un esprit grave et studieux, on distingue une _canzone_ d'amour remplie d'images charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie[733]; c'est le morceau qui, depuis Pétrarque, retrace le mieux la manière de ce grand poëte lyrique; ainsi, dans le peu de poésies en langue vulgaire que Politien a laissées, on trouve la première renaissance du style poétique créé par le cygne de Vaucluse, et presque oublié depuis un siècle; l'_ottava rima_ de Boccace améliorée et portée au dernier degré de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet heureux essai, le premier modèle du dithyrambe italien.

[Note 733: _Monti, valli, antri e colli_, etc.]

Dans ses poésies latines on remarque aussi le fruit de son application continuelle à l'étude des anciens, avec le feu d'une imagination vraiment poétique, et ce goût, cette élégance qui étaient comme les attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'épigrammes latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants préfèrent celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre _sylves_ ou petits poëmes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinité moderne a produit de plus précieux. C'étaient des morceaux qu'il récitait publiquement lorsqu'il commençait dans l'Université de Florence ses cours de littérature grecque et latine, ou l'explication particulière de quelque poëte ancien. Le sujet du premier est la poésie et les poëtes en général; celui du second, la poésie géorgique, prononcé avant l'explication d'Hésiode et des Géorgiques de Virgile. Le troisième a pour objet les Bucoliques du même poëte. Le quatrième précéda l'explication d'Homère, et contient une riche énumération des beautés renfermées dans ses deux poëmes[734]. Ces pièces, dont chacune est de quatre, six et jusqu'à huit cents vers, sont pleines de détails intéressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au style, il ne ressemble plus aux bégaiements des premiers écrivains modernes qui voulurent, après les siècles de barbarie, rétablir la pureté de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le récit de la conjuration des _Pazzi_ l'est en prose[735], du latin le plus élégant; et si quelques critiques voient encore une grande différence, non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style et celui de _Pontano_, de Sannazar et de quelques autres poëtes, ou contemporains, ou qui suivirent immédiatement Politien, ce sont peut-être des nuances purement idéales, et qu'un lecteur, même instruit, est excusable de ne pas saisir.

[Note 734: Il intitula ces quatre pièces: _Nutricia_, _Rusticus_, _Manto_ et _Ambra_.]

[Note 735: Voy. ci-dessus, p. 383.]

Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études. Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses _Miscellanea_, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment, mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres familières[736], tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et pour ses talents.

[Note 736: _Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in quibus sunt Epistolarum libri XII_, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius, 1512, in-fol.]

Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie italienne. Ce furent les trois frères _Pulci_, de l'une des plus nobles et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ de Charlemagne[737]. _Bernardo Pulci_, l'aîné des trois frères, se fit d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle _Simonetta_, maîtresse de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première fois qu'elles aient été traduites en italien[738]. Il fit de plus un poëme sur la Passion de J.-C.[739], et mit plus de poésie dans son style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne semble le permettre.

[Note 737: Préface du _Morgante Maggiore_, de _Luigi Pulci_, Naples, sous le nom de Florence, 1732, in 4°.]

[Note 738: Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques, imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (_The Life of Lorenzo_, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et qu'on n'a point, de _Bernardo Pulci_, d'autres églogues que celles de Virgile qu'il a traduites.]

[Note 739: Imprimé à Florence, 1490, in-4°.]

Le second frère, _Luca Pulci_, avait, comme nous l'avons vu, célébré par un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le premier prix de l'adresse et de la valeur.