Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 36

Chapter 363,608 wordsPublic domain

Gabriel _Zerbi_, de Vérone, eut une mort encore plus funeste. Après avoir professé la médecine à Rome et à Padoue, il la professait à Venise lorsqu'un grand personnage parmi les Turcs, attaqué d'une maladie grave, y envoya demander un habile médecin. Gabriel, choisi par le doge, partit, guérit le Turc, reçut de riches présents et revenait très-content avec un fils tout jeune, qu'il avait emmené dans ce voyage. À peine était-il en chemin, que le Turc, s'étant livré à quelques excès, retomba malade et mourut. Ses enfants soupçonnèrent le médecin italien de l'avoir empoisonné; on le poursuivit, on l'atteignit, et après lui avoir donné l'horrible spectacle de voir scier en deux son enfant, on le fit périr du même supplice[815]. Ce malheureux _Zerbi_ a laissé un livre de métaphysique, et un autre d'anatomie[816], dont M. Portal donne un extrait dans l'histoire de cette science[817]. Jean _Marliani_, de Milan, fut à la fois mathématicien, philosophe et médecin célèbre. Il donnait des leçons de toutes ces sciences, et l'on venait pour les suivre, même des pays étrangers. On le nommait en philosophie un Aristote, un Hippocrate en médecine, en astronomie un Ptolémée; cela ne nous est pas nouveau, mais ce qui l'est, c'est que ces titres magnifiques lui furent donnés dans un édit du duc de Milan[818]. _Marliani_ écrivit, dans ces trois différents genres, beaucoup d'ouvrages que l'on cite, mais sans dire s'ils justifient cette grande réputation de l'auteur[819]. Alexandre _Achillini_, Bolonais, frère du poëte Jean Philotée, dont nous avons parlé, fut plus célèbre philosophe que médecin[820], et ce nom d'_Achillini_, porté, dans le siècle suivant, par un second poëte petit-fils du premier, fut encore plus illustré en poésie qu'en philosophie et en médecine.

[Note 815: _Valerianus, de Infel. Liter._, l. I.]

[Note 816: _Medicus theoricus_, c'est-à-dire, le professeur de médecine théorique.]

[Note 817: Tom. I, p. 247 et suiv.]

[Note 818: Jean-Galeaz-Marie Sforce; l'édit est du 26 septembre 1483.]

[Note 819: Voyez-en la liste dans _Argelati, Bibl. Script. Mediol_, t. II, part. I.]

[Note 820: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 359.]

_Niccolò Leoniceno_, de Vicence, mérite un article à part, sinon comme médecin, du moins comme savant littérateur, et comme l'un des plus forts érudits de ce siècle où il en existait de si forts. Il traduisit le premier, en latin, les OEuvres de Galien. Pratiquant peu la médecine, «je sers mieux le public, disait-il, qu'en visitant les malades, puisque j'instruis les médecins». On distingue entre ses ouvrages, celui où il examine les erreurs de Pline et des autres anciens auteurs qui ont écrit sur les simples employés comme médicaments[821], ce livre lui fit des querelles avec plusieurs savants; il les soutint sans aigreur: il entrait dans son régime de ne se fâcher jamais. Son empire sur toutes ses passions, sa vie chaste et sobre, lui donnèrent une santé inaltérable; il vécut jusqu'en 1524, et mourut à quatre-vingt-seize ans. Il traduisit aussi en latin les Aphorismes d'Hippocrate, en italien les Histoires de Dion, de Procope et quelques dialogues de Lucien: il écrivit le premier en Italie sur la maladie qu'on y appelle _mal français_, qu'on nomme en France _mal de Naples_, et qui, dit-on, ne commença à être connue en Europe qu'en 1494[822]. On a enfin de lui trois livres d'Histoires diverses, des Lettres et d'autres Opuscules, qui annoncent des connaissances aussi variées qu'étendues.

[Note 821: _Plinii et aliorum plurium auctorum, qui de simplicibus medicaminibus scripserunt errores notati_, etc.; Bude, 1532, in-fol.]

[Note 822: _De Morbo Gallico_, Venise, Alde, 1497. Les OEuvres de _Leoniceno_ ont été recueillies, Bâle, 1533, in-fol.]

L'astronomie était encore alors trop souvent accompagnée des rêveries de l'astrologie judiciaire, mais souvent aussi elle marchait sans cette déshonorante escorte. La crédulité des grands était l'encouragement de la charlatanerie des astrologues. Philippe-Marie Visconti n'en était pas moins entouré que de médecins. L'historien de sa vie[823] nomme avec soin tous ceux qu'il fit venir à sa cour, et décrit les formes superstitieuses avec lesquelles il les consultait dans toute affaire. Ils perdirent tout en le perdant. François Sforce n'était pas homme à leur donner de l'emploi[824]; leurs noms ne furent plus prononcés sous son règne qu'avec le mépris qui leur était dû. Parmi ceux qui joignirent à quelque faible pour l'astrologie de grandes connaissances astronomiques, on distingue Jean _Bianchini_, Bolonais, selon les uns, et Ferrarois selon d'autres, qui publia des tables astronomiques, où sont combinés tous les mouvements des planètes; elles furent réimprimées plusieurs fois dans le siècle suivant[825], et valurent à leur auteur, de la part de l'empereur Frédéric III, la permission, pour lui et pour ses descendants, d'ajouter l'aigle impérial à leurs armes[826]. Un autre Ferrarois, Dominique-Marie _Novara_, fit un présent plus précieux au monde; il lui donna le grand Copernic. Ce _Novara_ était un génie hardi et qui aimait à se frayer des routes nouvelles; il ne serait pas impossible que le jeune Copernic, son élève, qu'il associait à toutes ses observations astronomiques, eût reçu de lui les premières idées de son Système du monde.

[Note 823: _Pier Candido Decembrio, ub. supr._]

[Note 824: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 298.]

[Note 825: _Id. ibid._, p. 299.]

[Note 826: _Id. ibid._, p. 302.]

J'en suis fâché pour un art que j'aime; mais je trouve parmi les astrologues les plus connus de ce siècle un des ses plus savants musiciens. La musique qu'on avait d'abord enseignée dans les écoles publiques, et qui était au nombre des sept arts, n'était que le plain-chant. Mais l'art avait fait des progrès, et la musique, telle qu'elle était au temps dont nous parlons, n'avait point, à proprement parler, d'école. Louis Sforce fut le premier qui pensa à en fonder une pour elle à Milan; et le premier professeur de cette école fut _Franchino Gaffurio_. Il était né à Lodi, le 14 janvier 1451[827]; dans sa jeunesse, il alla montrant son art à Vérone, à Mantoue, à Gènes et jusqu'à Naples. Chassé de cette dernière ville par la peste et par les incursions des Turcs, il revint à Lodi, où il enseignait la musique aux enfants, lorsqu'il fut appelé à Milan par Louis-le-Maure[828]. Il y composa plusieurs ouvrages estimés, sur la théorie et la pratique de cet art[829], et fit traduire de grec en latin, les ouvrages des anciens auteurs sur la musique. Il était de plus assez bon poëte, très-habile en astronomie, et malheureusement aussi en astrologie. Ce fut d'astrologie et non d'astronomie qu'il fut professeur à Padoue en 1522, lorsque la chute de Louis Sforce, et les révolutions de Milan eurent renversé sa chaire musicale. Il avait alors soixante-onze ans, et mourut peu de temps après.

[Note 827: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 327.]

[Note 828: En 1484.]

[Note 829: _Theoricum opus harmonicæ disciplinæ_, Milan, 1492, in-fol.; _Practica Musicæ utriusque cantûs, ibid._, 1496; _de armo nicâ Musicorum instrumentorum, ibid._, 1418.]

La Toscane fut un des états de l'Italie où les études astronomiques furent suivies avec le plus d'ardeur; mais ce fut aussi l'une de celles où l'astrologie judiciaire y mêla le plus ses erreurs. On croit que Marsile Ficin lui-même eut la faiblesse d'y donner quelque créance. Pic de la Mirandole résolut au contraire de les combattre ouvertement. Son Traité en douze livres contre l'astrologie, qui ne parut qu'après sa mort, jeta l'alarme parmi les charlatans et parmi les dupes. Le savant astronome et astrologue _Lucio Bellanti_ y répondit par une _Défense de l'astrologie_[830], aussi en douze livres, précédés d'un livre de questions _sur la vérité de l'astrologie_[831]. L'auteur paraît de la meilleure foi du monde dans cette apologie. Il parle avec la plus haute estime de celui à qui il répond. Il regrette que ceux qui ont publié son ouvrage après sa mort, aient imprimé cette tache à son nom, et il ne doute pas que s'il eût vécu, il n'eût supprimé une production si peu digne de lui[832]. _Lorenzo Buonincontri_ de _San Miniato_ mêla aussi les rêveries astrologiques à la science de l'astronomie, et méritait, plus qu'aucun autre, d'en être exempt[833]. Obligé de quitter sa patrie dès sa jeunesse, il eut pendant plusieurs années une destinée errante. Il passa ensuite à Naples auprès du roi Alphonse. Il y expliqua le poëme de l'_Astronomie_ de Manilius, et compta le célèbre _Pontano_ parmi ses disciples. Outre divers ouvrages astronomiques et astrologiques en prose, on en a de lui un, en trois livres et en vers hexamètres, intitulé _Des Choses naturelles et divines_[834], où il mêle, selon son caprice, un abrégé de la religion chrétienne avec des folies astrologiques, et avec quelques notions saines et exactes de géographie et d'astronomie. Il cultiva aussi l'histoire, et composa des annales dont une partie est imprimée dans le grand recueil de _Muratori_[835], et l'_Histoire des Rois de Naples_, aussi imprimée en grande partie dans un autre recueil[836]. Malgré tout son savoir et tous ses talents, il vécut pauvre, et ne dut peut-être qu'à la libéralité du cardinal _Riario_ de ne pas mourir de misère.

[Note 830: _Astrologiæ defensio contra Joannem Picum Mirandulanum_.]

[Note 831: _De Astrologiæ veritate liber Quæstionum_.]

[Note 832: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 304.]

[Note 833: _Id. ibid._, p. 306.]

[Note 834: _Rerum Naturalium et Divinarum, sive de rebus coelestibus libri tres_.]

[Note 835: Depuis 1360 jusqu'en 1458. _Script. Rer. ital._, vol. XXI.]

[Note 836: _Delitioe eruditorum_, du docteur Lami, vol. V, VI, VIII.]

Celui de tous ces astronomes qu'on peut regarder comme le plus célèbre, et qui fut le plus entièrement à l'abri des folies qui dégradaient alors cette science, c'est Paul _Toscanelli_, né à Florence, en 1397[837], auteur du superbe Gnomon de la cathédrale de cette ville, dont le savant La Condamine, en passant à Florence, en 1755, eut la gloire de solliciter et d'obtenir la réparation. Le savoir de _Toscanelli_ était si universellement reconnu dans l'Europe, que la roi Alphonse de Portugal voulut avoir son avis sur le projet de navigation aux Indes orientales. _Toscanelli_ répondit aux questions qui lui furent faites, par deux lettres, l'une adressée à Fernando Martinez, chanoine de Lisbonne, l'autre à Christophe Colomb: il y joignit une carte de navigation, relative à ce projet, et ne contribua pas peu, par ses conseils, au succès de l'entreprise[838]. C'est aux astronomes, c'est aux ouvrages qui ont pour objet l'astronomie, qu'il convient de rappeler les services que cet illustre Florentin rendit à la science. En parlant de ses deux réponses aux questions du roi de Portugal, je viens de toucher un sujet dont l'intérêt plus général veut que nous nous y arrêtions davantage. Le goût pour les navigations lointaines, et l'ardeur pour les découvertes, qui régnait alors, en produisirent une à jamais célèbre, l'un des grands événements qui signalent ce siècle mémorable, et qui en doit terminer le tableau.

[Note 837: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 308.]

[Note 838: Voy. la Vie de Christophe _Colombo_, par Ferdinand _Colombo_ son fils, et le Traité sur le Gnomon de Florence, par l'abbé Ximenès.]

La passion pour les voyages de long cours était née depuis long-temps en Italie. Dès la fin du treizième siècle, le Vénitien Marc-Paul avait publié la relation de ceux qu'il avait faits dans les Indes orientales, à la Chine et au Japon; elle avait excité de toutes parts le désir de l'imiter, de découvrir des pays nouveaux, et de voir de ses yeux tant de merveilles. Le nombre des voyageurs fut considérable dans le quatorzième siècle, et les Portugais qui, dans le quinzième, semblèrent inspirés par le génie des découvertes, eurent pour conseil un Florentin, et pour coopérateur, ou plutôt pour guide, un Italien, dont la patrie positive a été long-temps incertaine, que Gênes, Plaisance et le Montferrat se sont disputés, mais qu'un savant Piémontais a récemment et définitivement prouvé appartenir au Montferrat[839]. Celui-ci s'élançant plus loin dans la carrière, non content de découvertes partielles, ajouta une quatrième partie au globe, et fit à l'ancien univers le présent d'un nouveau monde. Enfin un autre Italien, plus heureux paraît avoir démontré que _Colombo_ était né dans le Montferrat, au château de _Cuccaro_, qui appartenait à sa famille., donna son nom à cette partie nouvelle de la terre, qui a exercé depuis une si grande influence sur les trois autres, et principalement sur l'Europe, sans qu'on ait osé décider encore si ce n'a pas été en général, et à tout considérer, une influence funeste.

[Note 839: Après avoir examiné les trois opinions contradictoires qui existaient au sujet de la patrie de Christophe _Colombo_, Tiraboschi s'était décidé en faveur de Gênes, t. VI, part. I, p. 172 et suiv. M. _Galeani Napione_, de l'académie de Turin, a réfuté Tiraboschi par une Dissertation, insérée d'abord dans les Mémoires de cette illustre académie (_Littérature et Beaux-Arts_, année 1805), réimprimée depuis, avec des augmentations considérables, Florence, 1808, in-8°.; et il parait avoir démontré que _Colombo_ était né dans le Montferrat, au château de _Cuccaro_. qui appartenait à sa famille.]

_Cristoforo Colombo_, né en 1442 à _Cuccaro_, dans le Montferrat, de parents nobles, mais pauvres, transporté à Gênes encore enfant, montra, dès sa jeunesse, un goût décidé pour la mer. Il fit son apprentissage avec un célèbre corsaire, son parent, et du même nom que lui. Ayant fait un commencement de fortune, il s'associa son frère, Barthélemy _Colombo_, qui dessinait très-habilement des cartes géographiques à l'usage des navigateurs. Ils s'établirent tous deux à Lisbonne, où Christophe se maria. En observant les cartes géographiques de son frère, et en écoutant les récits que les navigateurs portugais faisaient de leurs voyages, il conçut les premières idées de sa découverte. Ce fut alors qu'il écrivit à Paul _Toscanelli_, et qu'il en reçut une réponse propre à l'encourager dans son entreprise; mais elle exigeait des dépenses qu'un gouvernement seul pouvait faire. _Colombo_ fit d'abord au sénat génois l'hommage de ses projets: on les traita de rêves et de visions. Jean II, roi de Portugal, y fit un meilleur accueil; mais les commissaires qu'il nomma eurent l'indignité de dérober à _Colombo_ ses cartes et ses plans, et de faire partir sur une caravelle un pilote qui heureusement ne fut pas assez habile pour en faire usage, et revint en Portugal comme il en était parti. _Colombo_ indigné abandonne ce pays, envoie son frère en Angleterre, passe lui-même en Espagne, proposant partout son nouveau monde, et ne pouvant le faire agréer à personne. Il écrivit à la cour de France, qui à peine daigna lui répondre. Un moine franciscain, nommé _Marchena_[840], reparla de lui à la cour d'Espagne; on l'écouta enfin; mais les prétentions de _Colombo_ parurent trop fortes, et ayant encore éprouvé des refus, il était prêt à quitter l'Espagne, lorsque la prise de Grenade sur les Maures changea les dispositions de la cour. Au milieu de la joie que répandit cette conquête, la reine Isabelle, sollicitée de nouveau, adopta définitivement le projet. _Colombo_ fut appelé, reçu avec honneur, et créé, par des lettres-patentes, amiral perpétuel et héréditaire dans toutes les îles et continents qu'il viendrait à découvrir, vice-roi et gouverneur de ces mêmes pays, avec la dixième part de tout ce qu'ils pourraient produire, outre le remboursement de ses dépenses.

[Note 840: _Fra Giovanni Perez de Marchena_.]

Le 3 août 1492 fut le jour mémorable où il partit du port de Palos avec trois caravelles pour la plus grande entreprise qu'on ait jamais tentée[841]. On sait quel fut le succès de ce premier voyage, les découvertes qu'il fit, et la réception magnifique et triomphante qui lui fut faite à Barcelonne, lorsqu'il y parut à son retour. Dix-sept vaisseaux furent mis sous ses ordres. Cette seconde expédition, aussi glorieuse que la première, fut troublée par les manoeuvres de l'envie. _Colombo_ revint en Espagne, et les déconcerta par sa présence. Mais à son troisième voyage, lorsqu'après avoir déjà donné à cette cour plusieurs îles, entre autres Cuba, St.-Domingue, la Jamaïque, la Trinité, il avait commencé à découvrir le continent qu'il prenait encore pour une île, l'envie obtint un premier triomphe: _Colombo_ fut destitué de ses emplois, et ramené en Europe chargé de fers. Dès qu'il put se faire entendre, il cessa de paraître coupable, et cependant toute la grâce qu'il put obtenir, fut d'aller dans un quatrième voyage[842] s'exposer à de nouveaux dangers, pour conquérir à un gouvernement ingrat des terres et des richesses nouvelles. À son dernier retour en Espagne, en 1504, il se trouva privé d'un puissant appui. La reine Isabelle n'était plus. Ferdinand, prévenu par les ennemis de _Colombo_, n'eut plus personne auprès de lui pour le défendre. Des délais, de vaines promesses, des propositions humiliantes, devinrent l'unique récompense de tant de travaux et de services: et tandis que les trésors de la Castille se grossissaient chaque jour du produit des découvertes de ce grand homme, il mourut de chagrin, plus encore que des suites de ses fatigues, à l'âge de soixante-cinq ans.

[Note 841: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 180.]

[Note 842: En 1502.]

Lorsqu'il eut été dépossédé de ses emplois et amené captif en Europe, un autre amiral fut chargé de continuer la découverte du Nouveau Monde. Cet amiral, nommé Alphonse d'_Ojeda_, avait sur sa flotte un homme destiné à recueillir la gloire de cette expédition et de celles du malheureux _Colombo_. Il se nommait _Amerigo Vespucci_. Né à Florence le 9 mars 1451[843], d'une famille noble, il fut envoyé par son père en Espagne, pour y apprendre le commerce. Le bruit que faisaient à Séville les découvertes de _Colombo_ lui inspirèrent le désir d'en faire de semblables. Il était très-instruit en astronomie, en cosmographie, et avait appris la navigation, soit dans des voyages précédents, soit par des études que sa passion naissante lui avait fait entreprendre. Lorsque la flotte d'Alphonse d'_Ojeda_ partit, il obtint du roi d'y être employé. Quelques auteurs ont prétendu qu'il fut lui-même commandant de cette flotte, mais l'autre opinion paraît beaucoup plus probable. On l'accuse aussi d'avoir, dans les narrations de ses voyages, commis des erreurs volontaires de dates pour s'attribuer l'honneur d'avoir abordé le premier au continent du Nouveau-Monde, que cependant _Colombo_ avait découvert et reconnu avant lui. Quoi qu'il en soit, après plusieurs voyages signalés par des découvertes, dont il a laissé la description dans des lettres que l'on possède imprimées[844], il revint en Espagne, et fut fixé à Séville en 1507, avec le titre de pilote majeur. Son emploi était d'examiner tous les pilotes, et de leur désigner les routes qu'ils devaient tenir en naviguant: titre et fonctions très-convenables, dit le judicieux _Tiraboschi_[845], pour un homme versé dans la science de la navigation, mais au-dessous du mérite de celui qui aurait commandé en chef une flotte, et découvert le continent d'un nouveau monde. Ce fut cet emploi qui lui fournit l'occasion de rendre son nom immortel, en le donnant aux pays nouvellement découverts. En dessinant les cartes pour servir de guides à la navigation des pilotes, il indiquait le nouveau continent par le nom d'_America_[846], et ce nom, répété par les navigateurs et par les pilotes, devint bientôt universel. Les Espagnols eurent beau s'en plaindre, ce nom est resté au Nouveau-Monde. De quelque nature que fussent les droits d'_Amerigo Vespucci_ pour le lui donner, suivant l'observation très-simple et très-juste des auteurs de l'Histoire des voyages[847], après une si longue possession, il est trop tard pour les combattre.

[Note 843: _Bandini, Vita di Amerigo Vespucci_, Florence, 1745, in-4°., cap. II, p. XXIV.]

[Note 844: À la suite de sa Vie, écrite et publiée par _Angelo Maria Bandini, ub. supr._]

[Note 845: Tom. VI, part. I, p. 190.]

[Note 846: Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 847: Traduite et rédigée par l'abbé Prévôt, t. XLV, p. 255.]

Les Florentins qui ont conservé de leurs anciennes moeurs l'usage de tenir fortement à la gloire de leurs illustres concitoyens, défendent celle de ce célèbre voyageur contre tous les reproches que lui font les Espagnols, les Génois, et qui sont, malgré leurs efforts, adoptés par les historiens les plus impartiaux et les juges les plus intègres. Ils tiennent, pour ainsi dire, éternellement allumé devant son nom le _Fanale_ qui le fut devant sa maison, par décret de la république[848]. C'était un honneur que leurs aïeux n'accordaient qu'à ceux qui avaient bien mérité de la patrie.

[Note 848: _Bandini, Vita_, etc., p. XLV.]

Quand le bruit des voyages d'_Amerigo Vespucci_ et l'éclat de son nom se répandirent dans l'Europe, on fit des fêtes à Florence, et la seigneurie envoya, devant la maison de sa famille, les lumières qui y restèrent allumées pendant trois nuits et trois jours; c'est ce qu'on nommait _il Fanale_. On illuminait alors dans toute la ville, et les nobles étaient obligés d'entretenir des feux au haut de leurs maisons ou de leurs palais, pour se montrer d'accord avec l'allégresse publique. C'est ainsi que ce peuple sensible savait honorer ses grands hommes.

Tel fut le mémorable événement qui termine avec tant d'éclat l'histoire du quinzième siècle. Si l'on parcourt d'un oeil rapide son étendue entière, on en voit les différentes parties marquées par diverses époques, qui sont liées ensemble comme les actes d'un drame. Au commencement, on se retrace, comme dans une exposition, la gloire du siècle passé, les trois grands phénomènes qui ont paru sur l'horizon littéraire, la langue fixée par eux, et les modèles inimitables qu'ils ont laissés. On reconnaît que s'il est jamais possible de s'élever à leur hauteur, c'est en suivant la même route, en marchant avec eux sur les pas des anciens, en se pénétrant des beautés de leur langage, de la sublimité de leurs conceptions, de la grandeur et de la finesse également naturelles de leur style. On semble quitter alors une langue naissante, on se livre tout entiers à la recherche des ouvrages des anciens et à leur étude. Le latin redevient, pour ainsi dire, la seule langue écrite, et le grec seul est encore une langue savante. On redouble d'ardeur pour l'apprendre, et pour en posséder les monuments. Nulle dépense n'est épargnée, nulle peine ne rebute, nul voyage n'effraie. On parcourt, on explore, on fouille l'Europe entière: un commerce s'établit en Orient, non pour des objets matériels de consommation ou de luxe, mais pour les trésors de l'ame et les richesses de l'esprit. L'Italie est ainsi préparée, quand l'Orient s'écroule, et jette en quelque sorte dans son sein, des savants, des philosophes, des littérateurs dispersés, emportant avec eux, comme leurs dieux pénates, non les statues de leurs ancêtres, mais les productions de ces grands génies et leurs chefs-d'oeuvre immortels. Ils arrivent dans des lieux si bien disposés à les recevoir, comme dans une seconde patrie. Ils n'y trouvent pas seulement un asyle, mais des distinctions, des honneurs. Des chaires s'élèvent pour eux, des gymnases leur sont ouverts; Aristote retrouve son lycée et Platon son académie.