Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 29
_Valla_, dans une de ses Invectives, poussa la charité chrétienne jusqu'à désirer que le poëte fût brûlé en personne comme ses vers[666]. _Poggio_ lui-même, qui n'est pas, dans ses _Facéties_, un modèle de chasteté, trouva que son ami était allé trop loin, et le lui reprocha dans ses lettres. _Panormita_ se défendit par l'exemple des anciens qui ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorité pour les modernes. _Guarino_ de Vérone fit mieux: dans une lettre qui est à la tête du manuscrit conservé dans la bibliothèque Laurentienne, il défendit l'auteur, en alléguant l'exemple de S. Jérôme. L'_Hermaphrodite_, qu'on n'a pas osé publier pendant long-temps, par respect pour les moeurs publiques, a été imprimé à Paris depuis une vingtaine d'années[667]. L'éditeur a jugé sans doute que nos moeurs étaient de force à n'en avoir plus rien à craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les bibliothèques.
[Note 666: _Tertiò per se ipsum cremandus ut spero_. Laurent _Valla, in Facium Invectiva IIa_.]
[Note 667: En 1791, _chez Molini, rue Mignon_; ce qui est indiqué par cette adresse singulière: _Prostat ad Pistrinum in vico suavi_. C'est la première partie du recueil intitulé: _Quinque illustrium poetarum, Ant. Panormitæ; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani; Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem_, etc., in-8°.]
Antoine _Panormita_ jouissait à Naples d'une grande considération et d'une haute faveur, lorsque le jeune _Pontano_ y arriva. Il était né à la fin de 1426[668], à Cereto, diocèse de Spolète, dans l'Ombrie[669]. Il n'avait eu pour premiers maîtres que des grammairiens ignorants. La guerre le chassa de sa patrie. Il vécut, pendant quelque temps, parmi les armes et les soldats. Il se réfugia enfin à Naples, où il fut accueilli par le _Panormita_, qui voulut achever lui-même son éducation littéraire. Le maître ne tarda pas à être si content des progrès de son élève, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des poëtes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. _Pontano_ lui dut aussi son avancement et sa fortune; _Panormita_ le produisit auprès du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'éducation de son fils Alphonse II, dont _Pontano_ fut ensuite secrétaire, ainsi que du roi Ferdinand II. Attaché à ces princes, il ne les quitta plus, les accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent à soutenir, et se trouva à plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier; mais dès qu'il se faisait connaître, on s'empressait de le combler d'égards, et quand il voulait parler en public, il était couvert d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le chargea, en 1486, d'une ambassade auprès d'Innocent VIII, pour en obtenir la paix. _Pontano_ y souffrit beaucoup de peines et de fatigues; mais il en fut payé par le succès de sa négociation, et par les témoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la paix furent signés, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop à Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des précautions à prendre. «Mais _Pontano_ ne me trompera pas, répondit-il: c'est avec lui que je traite; la bonne foi et la vérité ne l'abandonneront pas, lui qui ne les abandonna jamais[670].» Alphonse II, qui avait été son élève, conserva toujours un grand respect pour lui. Il était un jour assis dans sa tente avec plusieurs généraux de son armée. _Pontano_ y entre, le roi se lève, fait faire silence, et dit en le saluant: «Voilà le maître[671].» Lors de la conquête de Charles VIII, il eut, comme Raphaël _Brandolini_, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours public, aux dépens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, après le prompt départ des Français, il reprit ses emplois et sa faveur auprès de la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, âgé, comme le _Panormita_, de soixante-dix-sept ans.
[Note 668: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 241.]
[Note 669: Il se nommait _Giovanni_ ou _Joannes_, et changea, selon l'usage, ce nom pour celui de _Gioviano, Jovianus_.]
[Note 670: _Jovian. Pontan. de Sermone_, l. II.]
[Note 671: _Id. ibid._, l. VI.]
On a de cet élégant et fécond écrivain[672], une Histoire en six livres, de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou; plusieurs Traités de philosophie morale, où il employa le premier une manière de philosopher libre et dégagée des préjugés de son temps, et ne suivit d'autres lumières que celles de la raison et de la vérité: on estime surtout son Traité _De Fortitudine_, du Courage. On trouve encore dans ses OEuvres deux livres sur l'aspiration, six livres _De Sermone_, du Discours, qu'il fit à soixante-treize ans, cinq Dialogues écrits avec une liberté quelquefois peu décente, et quelques autres Opuscules. Mais c'est surtout par ses poésies latines qu'il s'est rendu justement célèbre. Elles sont en très-grand nombre et de genres très-différents[673]: Poésies amoureuses, Églogues, Eudécasyllabes, Épigrammes, Épitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand poëme, en cinq livres, sur l'astronomie[674], un autre sur les météores, et un troisième sur la culture des orangers et des citrons, intitulé: _Du Jardin des Hespérides_[675]. Dans tous ces genres, il se montre également riche, abondant, élégant et rempli de ces grâces de style dont il passe pour avoir le premier retrouvé le secret. Le plus grand défaut de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. «Si ce poëte admirable, dit _Gravina_, avait mieux aimé choisir qu'accumuler, il se serait enrichi d'un or pur et sans mélange. Il voulut promener son heureuse veine sur plusieurs sujets d'érudition et plusieurs sciences, et s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir l'étendue et la souplesse de son génie, aussi naturellement disposé à la grandeur qu'à l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui, dans ce dernier genre, les grâces et tous les agréments de Catulle. Pour lui ressembler tout-à-fait, il ne manqua peut-être à _Pontano_ que l'économie et le travail[676].»
[Note 672: _Joviani Pontani Opera_, t. II, Basileæ, 1538. Cette édition est plus complète que celle d'Alde, 1519, in-4°.]
[Note 673: Venise, Alde, 2 vol. in-8°.; le premier en 1505, réimprimé en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais été réimprimé.]
[Note 674: _Urania_.]
[Note 675: _De hortis Hesperidum_.]
[Note 676: _Della Ragion poetica_, l. XXXIV.]
C'est à ce poëte illustre que Naples dut sa célèbre académie. Le _Panormita_ l'avait fondée, mais ce fut _Pontano_ qui la soutint, la perfectionna et lui donna sa plus grande célébrité. L'historien _Giannone_ l'a regardée comme si importante pour sa patrie, qu'il a donné la liste exacte de ses membres[677]. On y voit plusieurs noms dont l'éclat ne s'est pas conservé, malheur commun à toutes les académies du monde; et d'autres qui appartiennent au siècle suivant plus qu'au quinzième, tels que celui de Sannazar.
[Note 677: _Stor. di Nap._, l. XXVIII, c. 3.]
Parmi les poëtes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce siècle, on ne doit pas oublier Marulle, _Michele Marullo Tarcagnota_, Grec de naissance, mais qui fut amené en Italie, encore enfant, après la prise de Constantinople, sa patrie[678]. Il étudia les lettres grecques et latines à Venise, et la philosophie à Padoue. Il prit ensuite, pour subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les poésies ingénieuses que nous avons de lui[679]. Elles consistent en quatre livres d'épigrammes, trois livres d'hymnes, et un poëme resté imparfait, intitulé de l'_Éducation des Princes_[680]. Les épigrammes sont dédiées à Laurent de Médicis. Elles roulent sur des sujets de toute espèce, et ont quelquefois plus d'étendue que ce genre de poëmes n'en comporte ordinairement. Telle est, entre autres, une pièce de près de deux cents vers élégiaques, adressée à _Neoera_, dans laquelle il retrace une partie de ses malheurs, et il presse cette belle _Neoera_, souvent célébrée dans ses vers, de terminer très-sérieusement avec lui, et de l'accepter pour époux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il épousa, mais _Alessandra Scala_, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus aimables personnes de Florence.
[Note 678: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 452.]
[Note 679: Florence, 1497, in-4°.]
[Note 680: _De principum Institutione_.]
Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes les plus célèbres de son temps.
Il donna le titre de Naturels à ses Hymnes[681], parce qu'il y traite souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints du calendrier qu'ils sont adressés, mais aux Dieux de la mythologie, à Jupiter, à Minerve, à Bacchus, à Pan, à Saturne, à l'Amour, à Vénus, à Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le troisième livre, sont de petits poëmes, où Marulle semble s'être proposé Lucrèce pour modèle, et où il approche, en effet, quelquefois de sa force et de sa précision énergique. Ses talents méritaient une vie plus paisible et une fin moins malheureuse. En sortant à cheval de Volterra, où il avait visité un de ses amis[682], il se noya dans une rivière peu connue, nommée le _Cecina_, à qui cet accident doit donner, dans l'esprit des amis de la poésie et des lettres, une triste célébrité.
[Note 681: _Hymni Naturales_.]
[Note 682: _Rafaël Volterano_.]
Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore, et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens, philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun, était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et l'avilissement.
Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce siècle, l'idée de faire revivre l'ancien usage de reconnaître un homme de lettres poëte par un diplôme, et de le produire en public avec une couronne de laurier. Il accorda ces distinctions au _Panormita_, qui les méritait sans doute, et à un certain _Cambiatore_, que j'ai à peine cru devoir nommer parmi les poëtes italiens. Frédéric III en fut bien autrement libéral. Sans compter _Sylvius_, qui devint pape, et Nicolas _Perotti_, tous deux savants littérateurs, mais peu connus comme poëtes[683]; il en décora aussi le _Cimbriaco_, le _Bologni_, dont nous avons parlé sans vouloir trop exalter leur mérite, et de plus, un Grégoire et un Jérôme _Amasei_, deux frères aussi inconnus l'un que l'autre; un _Rolandello_ encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis _Lazarelli_, qui a du moins l'honneur d'avoir fait avant _Vida_ un poëme sur le ver à soie[684]. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de cette distinction devenue presque banale. _Filelfo_ la reçut d'Alphonse Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi René, fils d'Alphonse; un certain _Benedetto_ de Césène, du pape Nicolas V, et _Bernardo Belincioni_ de Louis Sforce, duc de Milan.
[Note 683: Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses OEuvres, et l'autre pièce plus mauvaise encore, qui la suit, intitulée: _Decastichon de Laudatissimâ Mariâ_.]
[Note 684: Imprimé à Iesi en 1765, édition donnée par l'abbé _Lancelotti_.]
Les villes s'attribuèrent aussi ce privilége. Florence avait couronné _Ciriaco_ d'Ancône, et même _Leonardo Bruni_ après sa mort. Vérone décerna le laurier avec une pompe extraordinaire à _Giovanni Panteo_, dont Mafféi parle avec de grands éloges[685], mais qui n'est guère connu que par ces éloges mêmes. Rome, ou plutôt l'académie romaine, couronna _Aurelini_, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel _Pingonio_ de Chambéry, qui faisait de beaux poëmes pour le mariage de Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-être plus, même à Turin, en 1502. On trouve souvent la qualité de poëte lauréat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de croire que, soit pour une pièce de vers à la louange d'un empereur, soit par pure protection ou même pour quelque argent, ils en obtenaient simplement le diplôme, sans oser pour cela célébrer la cérémonie. Qu'arriva-t-il de cette facilité aveugle ou vénale? Ce qui arrive immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal dans ces sortes d'honneurs littéraires, c'est qu'on ne peut les accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour être honorés. Ni Politien ni _Pontano_ ne furent proclamés poëtes par un diplôme, et ce sont les premiers poëtes de leur siècle.
[Note 685: _Veron. Ill._, part. II, p. 210.]
CHAPITRE XXII.
_De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni, Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo, l'Achillini_, etc.; _Femmes poëtes_.
Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique; tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès, celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence, avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si, placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses, et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.
Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est _Giusto de' Conti_, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais on sait peu de détails sur sa vie[686]. Il était né à Rome vers la fin du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste _Alberti_, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore. C'est-là tout ce que l'on sait de lui.
[Note 686: Voy. la Préface de l'édition de _la Bella Mano_, Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne, 1472, in-8.; Venise, 1492, in-4°.; et Paris, donnée par Corbinelli, 1595, in-12.]
Son recueil est intitulé _la Bella Mano_, parce qu'il y chante souvent la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers, tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main renferme tout son bonheur[687]; c'est elle qui attache ensemble à son coeur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son coeur et son ame de tant de noeuds, qu'il sera malgré lui forcé de les rompre. «Ô belle et blanche main[688], s'écrie-t-il dans un autre sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes pensées; c'est de toi que mon coeur, qui se meurt de désirs, attend quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort, la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le coeur qui est de feu, puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait dans _la Bella Mano_, si jamais le _Canzoniere_ de Pétrarque était perdu; mais quoique _Giusto de Conti_ ne soit pas à beaucoup près sans mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie, le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les grâces inimitables du modèle.
[Note 687: _O man leggiadra, ove il mio bene alberga_, etc.]
[Note 688: _O bella e bianca man, o man soave_, etc.]
Un second _Buonaccorso da Montemagno_, petit-fils du contemporain de Pétrarque[689], vivait à peu près dans le même temps que _Giusto de' Conti_.
[Note 689: Voy. ci-dessus, p. 176.]
Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à un seul _Buonacccorso_, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir à deux[690]. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les sonnets imprimés avec ceux de _Buonaccorso_ l'ancien, quelques discours latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient _Déclamations_. Dans l'un, qui traite _de la Noblesse_, un jeune romain de la noble et riche famille _Cornelia_, et un autre de la maison moins illustre et moins opulente des _Flaminius_, mais doué de plus de talents, de qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première. Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait moins à la dialectique de l'école.
[Note 690: Voy. la Préface de l'édition des deux _Buonaccorso da Montemagno_, Florence, 1718.]
On est obligé de ranger ici parmi les poëtes, et même de mettre au nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile à entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'être inintelligible, et y réussit parfaitement: c'est le fameux _Burchiello_[691]. Les opinions sont partagées sur le lieu de sa naissance. Les uns le font naître à Bibbiena, dans le Casentin, à environ trente milles de Florence, et les autres à Florence même. Son vrai nom était Dominique. Fils d'un barbier nommé Jean, il fut barbier comme son père. Il l'était à Florence en 1432, et mourut à Rome en 1448. Son génie original le portait à la satire. Il en enveloppa les traits d'obscurités, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus disparates, à mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques personnes pensent qu'il prit ce nom de _Burchiello_, parce qu'en langage toscan, _alla burchia_ veut dire à l'aventure, au hasard, mais que, sous ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sensé, un critique des moeurs et des ridicules de son siècle.
[Note 691: Voy. Manni, _Veglie piacevoli_, t. I, p. 28.]