Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 28

Chapter 283,684 wordsPublic domain

Je passe un grand nombre d'autres poëtes qui eurent alors quelque réputation, pour parler des deux _Strozzi_, père et fils, dans lesquels on aperçoit, quant à l'élégance du style, un progrès considérable; on peut l'attribuer aux leçons que donnèrent long-temps à Ferrare, leur patrie, _Guarino_ de Vérone et Jean _Aurispa_. Les _Strozzi_ ou _Strozza_ de Ferrare descendaient de ceux de Florence[635], _Tito Vespasiano Strozzi_, le dernier de quatre frères qui se distinguèrent dans les lettres[636], les éclipsa tous. Les ducs _Borso_ et Hercule d'Este lui confièrent plusieurs emplois civils et militaires, où il ne fut pas à l'abri de tout reproche; il paraît surtout qu'il n'eut pas le talent de se faire aimer[637]. Ses poésies imprimées par Alde[638], sont nombreuses et de différents genres; il y en a de galantes, de sérieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une élégance très-rare au milieu de ce siècle, époque où il florissait. Il y en a davantage encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il avait épousé _Barbara Torella_, veuve riche et bien née; un homme d'un haut rang, qui était son rival, le fit lâchement assassiner. L'histoire, trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqué par ce silence même; il n'y avait alors à Ferrare qu'une seule famille qui pût y faire taire les lois[639]. Les poésies d'Hercule _Strozzi_, imprimées avec celles de son père, sont d'une latinité pure, et indiquent autant de sensibilité d'ame que de vivacité d'esprit. Il en a laissé en manuscrit, dont plusieurs sont imparfaites, entre autres _la Borséide_, que son père avait commencée à la louange du duc _Borso_, et qu'en mourant il l'avait chargé de finir. Il a aussi des poésies italiennes, éparses dans quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit éloge que d'avoir été mis par l'Arioste au rang des plus illustres poëtes, dans le quarante-deuxième chant de l'_Orlando_[640].

[Note 635: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.]

[Note 636: Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.]

[Note 637: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 208.]

[Note 638: _Strozii Poetæ pater et filius, Venetiis, in oedibus Aldi et Andreoe Asulani Soceri_, 1513, in-8.]

[Note 639: _Neque coedis quisquam authorem, silente proetore, nominavit_. Paul Jove, _Elogia doctorum Virorum_, p. 104.]

[Note 640:

_Noma lo scritto Antonio Tebaldeo, Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo_. (St. 84.)]

_Bartolommeo Prignani_, qu'on appelle aussi _Paganelli_, né à Prignano, dans l'évêché de Reggio, fut professeur à Modène, où l'on a imprimé de lui trois livres d'Élégies[641], un Poëme en vers élégiaques et en quatre livres, intitulé de l'_Empire d'Amour_[642], et un petit poëme philosophique sur la Vie tranquille[643], où il se proposa de répondre aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accepté des places qui lui étaient offertes à la cour de Rome. Plusieurs poëtes connus sortirent de son école, et il en nomme un bien plus grand nombre dans ses Élégies; tous jouissaient alors de quelque réputation, et sont pour la plupart complètement ignorés aujourd'hui.

[Note 641: En 1488.]

[Note 642: _De imperio Cupidinis_, 1492.]

[Note 643: _De Vitâ quietâ_. Ce dernier n'est pas imprimé à Modène, mais à Reggio, 1497.]

_Panfilo Sassi_ de Modène, poëte italien et latin, improvisait facilement dans les deux langues; il était doué d'une mémoire si prodigieuse, qu'un autre poëte ayant un jour récité devant lui une épigramme à la louange du podestat de Brescia, il le traita de plagiaire, et pour prouver le fait, répéta rapidement l'épigramme toute entière. Le poëte, qui était certain de l'avoir faite, avait beau se défendre, tout le monde était convaincu du plagiat; mais _Sassi_ le tira d'embarras en répétant la même épreuve sur d'autres épigrammes et sur tous les vers qu'on voulut réciter devant lui. Il vécut jusqu'en 1515, et mourut plus qu'octogénaire. Ses poésies latines et italiennes ont été imprimées plusieurs fois. Cependant, à en croire un Dialogue de _Giraldi_[644] elles ne démentent point ce qu'a dit Aristote, que ces prodiges de mémoire n'en sont pas toujours de génie et de jugement.

[Note 644: _De poetis suorum temporum_. Dialog. I, col. 541.]

Pour ajouter à cette liste déjà longue une autre qui le serait beaucoup plus, je n'aurais qu'à traduire ce même Dialogue, ou l'extrait assez étendu qu'en a donné le savant et patient Tiraboschi[645]; parmi une vingtaine de poëtes dont il y parle, je ne nommerai que _Pacifico Massimo_ d'Ascoli, qui mourut centenaire à la fin de ce siècle, et dont on a imprimé plusieurs fois les poésies volumineuses et faciles. Cette fécondité et cette facilité lui firent alors une grande réputation. On ne balançait point à le comparer à Ovide; mais il est arrivé de cette comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postérité replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort au-dessous des premiers. Sans être un Ovide, _Pacifico Massimo_ fut un poëte d'un mérite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de l'infortune. Ses parents, chassés d'Ascoli par la guerre civile, et poursuivis par le parti ennemi, s'arrêtèrent à environ trois mille pas de la ville, au bord d'une petite rivière nommée le _Marino_. Sa mère y fut surprise par les douleurs de l'enfantement; étant accouchée à l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner à son fils le nom de _Pacifico_. Après quelques années d'une vie fugitive, ils rentrèrent dans leur patrie, où le jeune Pacifique fit bientôt des progrès surprenants. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, les mathématiques, l'occupèrent tour à tour. Il passa ensuite à la jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans plusieurs Universités célèbres; mais la poésie fut toujours le principal objet de ses travaux. Il a laissé des ouvrages historiques, philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres poëmes, vingt livres entiers d'élégies, parmi lesquelles il y en a de fort libres qui seraient oubliées comme les autres, si elles n'avaient été réimprimées en France depuis peu d'années, avec des poésies de ce genre, dont j'aurai bientôt occasion de parler.

[Note 645: Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.]

Quelques poëtes du même temps ont mieux conservé la renommée dont ils jouirent pendant leur vie, et méritent d'être plus particulièrement connus. _Giannantonio Campano_, né vers l'an 1437 à Cavelli, village de la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les troupeaux dans son enfance. Un bon prêtre reconnut en lui des indices de talent, et l'emmena à Naples, où il fit ses études sous le célèbre Laurent Valla. _Campano_ voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrêté en chemin, pillé par des voleurs, et obligé de se sauver à Pérouse. Il y trouva d'abord un asyle, et ensuite un état conforme à ses études et à ses goûts. Il y fut nommé professeur d'éloquence. Il remplissait avec distinction cette chaire[646], lorsque le pape Pie II, passant à Pérouse pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit, peu de temps après, évêque de Crotone, et ensuite de _Terame_[647]. Sa faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrès de Ratisbonne pour traiter de la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Sixte IV, qui avait été l'un de ses disciples à Pérouse, le fit successivement gouverneur de _Todi_, de _Foligno_, et de _Città di Castello_; mais ce pape ayant fait assiéger cette dernière ville, parce que les habitants avaient fait difficulté d'y recevoir ses troupes, _Campano_, touché des désastres dont ce peuple était menacé, écrivit au pontife avec une liberté qui le mit dans une telle colère, qu'il lui ôta son gouvernement, et le chassa même de l'état ecclésiastique. L'infortuné prélat se rendit à Naples, et n'y ayant pas reçu l'accueil qu'il avait espéré, il se retira dans son évêché de _Teramo_, où il mourut en 1477, à l'âge de cinquante ans.

[Note 646: En 1459.]

[Note 647: Le premier évêché dans la Calabre, et le second dans l'Abruzze.]

Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours, harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres, intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II, l'histoire de _Braccio_ de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte; c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de travail.

Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il était de la famille _Spagnuoli_ de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien compatriote[648]. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout, augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages, imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes _in-fol._[649], avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre volumes _in_-8°. sans commentaires[650]. Les principaux sont dix Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de _Parthenice Ia_., _Parthenice IIa._, _IIIa._, _IVa._, etc.; quatre livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.

[Note 648: _Epist._, vol. II, ép. 395.]

[Note 649: Paris, 1513.]

[Note 650: Anvers, 1576.]

Jean _Aurelio Augurello_ valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini[651], d'une famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme intitulé _Chrysopoeia_, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a plusieurs éditions de ce poëme[652] et de ses autres poésies latines[653] qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des anciens. Les poésies italiennes d'_Augurello_ ont aussi été imprimées plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque, les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.

[Note 651: Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.]

[Note 652: La première à Venise, avec son autre poëme intitulé _Geronticon_, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par _Grattarolo_, Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du _Théâtre chimique_, Strasbourg, 1613 et 1659; vol. II de la _Bibliothèque chimique_ de Manget, Genève, 1702, in-fol., etc.]

[Note 653: _Carmina_, Vérone, 1491, in-4°.; Venise, Alde, 1505, in-8°.]

Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la passion. Il se nommait _Bologni_. Sa première étude fut celle des lois; la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise[654], et dont on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux d'_Augurello_, et cependant _Bologni_ obtint de l'empereur Frédéric III la couronne poétique que _Augurello_ ne reçut pas. Cette couronne fut accordée par le même empereur à _Giovanni Stefano_ de Vicence, qui se fait appeler en tête de ses poésies _Ælius Quintius Emilianus Cimbriacus_. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien, successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se donnaient alors à la protection, et souvent même, selon _Tiraboschi_, pour de l'argent[655], ce qui en avait considérablement diminué la valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le _Cimbriaco_, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses ouvrages qui aient été imprimés.

[Note 654: Dans la famille _Soderini_. Tiraboschi, _ub. sup._, p. 232.]

[Note 655: _Questo onore fu concedato talvolta più al denaro che al merito_, t. VI, part. II, p. 233.]

J'ai déjà parlé d'un improvisateur[656], et nous retrouverons souvent, dans la suite, des exemples de ce genre particulier de poëtes; mais aucun d'eux peut-être n'eut des succès aussi brillants qu'_Aurelio Brandolini_, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. Né d'une famille noble de Florence[657], il eut, dès sa première enfance, le malheur de perdre la vue. Il se fit connaître de bonne heure par le talent de traiter sans préparation, en vers latins, les sujets les plus difficiles; et sa réputation se répandit si loin, que lorsque le roi de Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'université de Bude, où il appela le plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir _Aurelio_. Ce roi étant mort en 1490, ce fut lui qui prononça son oraison funèbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine à Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.

[Note 656: _Panfilo Sassi_.]

[Note 657: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 236.]

Une nouvelle carrière s'ouvrit alors pour son éloquence. Quoiqu'aveugle, il alla prêcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave, sententieux, philosophique. «On croirait, dit un écrivain du temps[658], entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Théophraste.» Ce même auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent poétique d'_Aurelio_: «Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres poëtes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les fait, lui, et les chante en _impromptu_. Il fait briller, dans cet exercice, une mémoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau génie et une si grande perfection de style, que cela est à peine croyable. À Vérone, dans une assemblée nombreuse composée des hommes les plus distingués par leur rang et par leur science, et devant le podestat même, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposés. On l'invita enfin à improviser sur les hommes illustres dont Vérone a été la patrie. Alors, sans s'arrêter un instant pour réfléchir, sans hésiter et sans interrompre son chant, il célébra de suite, en très-beaux vers, Catulle, Cornélius Népos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur à cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit tout à coup à exposer, en vers très-élégants, toute son Histoire naturelle, divisée en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres, et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a toujours été familier. Il l'exerça souvent devant Sixte IV, soit quand on célébrait la fête de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un autre sujet, quelque imprévu et quelque difficile qu'il pût être, etc.[659]» C'est là ce don de la nature qu'ont possédé depuis, en italien, un cavalier _Perfetti_, une _Corilla Olimpica_, un _Luigi Serio_, que possède aujourd'hui comme eux un _Gianni_; don que l'on peut déprécier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui paraît toujours moins étonnant et plus facile, à mesure qu'on est moins en état, je ne dis pas de le posséder, mais de le comprendre.

[Note 658: _Matteo Bosso, Epist. Famil. II_, ép. 75.]

[Note 659: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 237 et 238.]

_Aurelio_ jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus célèbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps à Naples, auprès du roi Ferdinand II. Il revint ensuite à Rome, où il mourut en 1497. On a de lui, outre ses poésies, plusieurs ouvrages en prose, sur une grande variété de sujets. On estime principalement son _Traité de l'Art d'Écrire_[660], où il explique les secrets du style avec une élégance et une précision dignes de servir de modèles. On le désigne ordinairement sous le nom de _Lippo Fiorentino_, du mot latin _lippus_, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'était, mais affligé de la vue. Il eut un frère ou un cousin, nommé Raphaël _Brandolini_, poëte, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et à qui cette infirmité fit donner, comme à lui, le surnom de _Lippo_[661]. Raphaël séjourna aussi à Naples; il y était quand Charles VIII s'en rendit maître, et il prononça un panégyrique de ce roi, qui lui donna pour récompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, à moins que ce brevet ne fût payable en France, il est probable que notre orateur ne fut jamais payé de ses éloges.

[Note 660: _De Ratione Scribendi_. La meilleure édition est celle de Rome, 1735.]

[Note 661: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 240.]

À Naples, où ces deux poëtes firent souvent des preuves publiques de leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degré d'activité à l'ardeur avec laquelle on y cultivait la poésie latine. Une gloire que les littérateurs italiens accordent à cette ville, c'est d'avoir produit la première des vers latins aussi semblables, pour l'élégance et la grâce, à ceux du siècle d'Auguste, qu'il était possible à des modernes de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand _Pontano_ qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner aux élèves qu'il eut dans l'art des vers et à ceux qui devaient les suivre, à se débarrasser entièrement de la rouille des temps barbares, et à redonner à la poésie latine l'éclat pur et brillant du style antique. Mais il faut avouer qu'il fut immédiatement précédé par un autre poëte, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine _Beccadelli_ ou _Beccatelli_, surnommé _Panormita_, à cause de Palerme sa patrie, en latin _Panormus_. Il y était né en 1394[662]. À l'âge de vingt-six ans, il fut envoyé à l'Université de Bologne, pour étudier les lois. Ses études finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie _Visconti_. Il fut ensuite professeur de belles-lettres à Pavie, mais sans quitter la cour de Milan, où il jouissait d'un revenu de 800 écus d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de Lombardie, lui accorda la couronne poétique, et l'on croit que ce fut à Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite à la cour de Naples, auprès du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit constamment ce roi dans ses expéditions et dans ses voyages. Alphonse le combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne, l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois importants, et l'envoya en ambassade à Gênes, à Venise, à l'empereur Frédéric III, et à quelques autres princes. Après la mort d'Alphonse, le _Panormita_ ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attaché de même en qualité de secrétaire et de conseiller. Il mourut à Naples, à soixante-dix-sept ans, en 1471.

[Note 662: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.]

Son histoire intitulée _Des Dits et Faits du roi Alphonse_[663], fut récompensée par un don de mille écus d'or. On a de lui cinq livres de Lettres, des Harangues, un poëme sur Rhodes, des Tragédies, des Élégies et d'autres Poésies latines sur divers sujets[664]. Celles qui ont fait le plus de bruit ont été long-temps inédites; c'est un recueil, divisé en deux livres, de petits poëmes épigrammatiques, non-seulement libres, mais excessivement obscènes, auquel il donna le titre d'_Hermaphroditus_, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous deux. Il le dédia cependant à Cosme de Médicis. Les dignités et les occupations graves de l'auteur de cette dédicace, l'âge et le caractère de celui qui la reçut, rendent également inexplicable l'excessive liberté de choses et de mots qui règne dans l'ouvrage, écrit, au reste, avec une extrême pureté de style, et vraiment latin par l'élégance comme par le cynisme d'expression[665]. Les copies qui s'en répandirent, excitèrent contre l'auteur un violent orage. _Filelfo_ et Laurent _Valla_ l'attaquèrent par des écrits: des moines prêchèrent contre lui publiquement, brûlèrent son livre, et le brûlèrent lui-même en effigie à Ferrare et à Milan.

[Note 663: _De Dictis et Factis Alphonsi regis_, lib. IV.]

[Note 664: _Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina proeterea quoedam_, etc. Venise, 1555, in-4.]

[Note 665: Le latin dans ses mots brave l'honnêteté. (BOIL.)]