Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 30
Son métier ne l'empêcha point d'être l'ami de plusieurs artistes, gens de lettres et savants distingués de son temps; le grand nombre d'éditions qui se sont faites de ses poésies bizarres, prouve celui de ses admirateurs. Des auteurs d'un caractère grave en ont fait les plus grands éloges[692]; d'autres les ont mises au rang des folies les plus insipides. «Il me paraît, dit _Tiraboschi_[693], que ceux qui l'ont attaqué et ceux qui l'ont défendu ont également perdu leur temps, mais plus encore ceux qui l'ont commenté.» Plusieurs se sont donné cette peine, et entre autres _Doni_, qui, selon _Apostola Zeno_, aurait encore plus besoin d'être expliqué que le poëte qu'il explique. Il y a, en effet, de quoi lasser la patience la plus déterminée dans la lecture du texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots populaires, de ce que les Florentins appellent _riboboli_, espèces de quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre, tantôt est aussi décousu, aussi proverbial et aussi énigmatique que le texte; tantôt s'évertue à l'éclaircir, et c'est alors qu'il est doublement inintelligible. On connaît, dans notre vieille poésie française, des Épîtres du Coq à l'Âne, telles qu'on en trouve dans Marot, où chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit; où les phrases commencent, finissent et se succèdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque, et qui ont fait appeler _coq-à-l'âne_ des propos sans signification et sans suite. Rien ne peut mieux donner l'idée des sonnets de _Burchiello_. Le plus clair de tous, et celui dont les idées sont le mieux suivies, est le sonnet où ce barbier-poëte fait se quereller, à son sujet, la Poésie et le Rasoir[694]. La première dit au second: «Pourquoi enlèves-tu mon _Burchiello_ à son cabinet? Le Rasoir se fait de la boîte à savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi: Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans moi, sans l'eau chaude et le savon, _Burchiello_ serait d'une couleur tirant sur la cire blanche et sur l'émeraude. Tu te trompes, lui répond l'autre; son coeur brûle d'un désir trop noble pour descendre jamais si bas. Point de bruit, interrompt le Poëte: que celui de vous deux qui m'aime le plus paie mon vin.»
[Note 692: Tel que _Leonardo Dati_, évêque de Massa, et secrétaire apostolique sous Paul II, Christophe _Lundino_, _Benedetto_, _Varchi_, etc.]
[Note 693: Tom. VI, part. II, p. 147.]
[Note 694: _La Poesia combatte col Rasoio_.]
Si tout le reste était ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mérite d'un recueil rempli de pièces aussi originales. Tel qu'il est, il faut qu'il en ait un réel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le sage _Tiraboschi_ lui ait refusé le sien. On trouve dans les vers de ce poëte, quand on se résout à les lire, des traits vifs et spirituels, dont il ne faut pas s'entêter à chercher la liaison ni la signification précise; on y trouve surtout une élégance et une pureté de langage qui charment les Florentins, et qu'un étranger même peut apercevoir, à mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on peut enfin souscrire à ce jugement de l'un des derniers éditeurs: «Si la nouveauté des pensées, étranges sans doute, mais qui ont pourtant de la grâce quand on en pénètre le sens, si le naturel des expressions, la justesse des termes, la solidité des sentiments, la rareté des inventions, l'imitation des meilleurs modèles (qualités qui percent au travers d'une extravagance affectée dans ses vers), peuvent constituer un véritable poëte, il n'est personne qui puisse refuser ce titre à notre barbier florentin. Si l'on joint à tout cela un style plein de mots ou de proverbes cachés et mystérieux qui lui donnent une teinte originale, il faut répondre à ceux qui oseraient encore le mépriser, ce que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter[695].»
[Note 695: Préface de l'édition des sonnets du _Burchiello_, sous la date de Londres, 1757, in-8°.]
Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se moquer des poésies du _Burchiello_, on reconnaît, dans plusieurs poëtes de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de _Domenico da Urbino_, de _Niccolò Cieco d'Arezzo_, de _Francesco Alberti_, d'_Antonio Alamanni_, du _Bellincioni_, d'_Alessandro Adimari_, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du _Burchiello_ même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part; cela s'appelle écrire ou rimer à la _Burchiellesca_, et les poëtes qui ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation, sont des poëtes _Burchiellesques_; Voltaire a dit:
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie _Burchiellesque_ dans l'une de ces subdivisions.
Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain _Niccolò Malpigli_ de Bologne, un autre _Niccolò_ d'Arezzo qui était aveugle, et dont la réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un _Tommaso Cambiatore_ de Reggio, qui traduisit le premier, en vers italiens, l'_Énéide_ de Virgile[696], et fut couronné poëte à Parme, en 1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie, son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été, par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu, suffiront pour le prouver.
[Note 696: _In terza rima_, traduction imprimée à Venise en 1532.]
Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses, des sonnets et des _canzoni_. Ce ne fut cependant point l'amour qui le rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit amant[697]. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies. Une jeune dame, que l'on croit être la belle _Simonetta_[698], maîtresse de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue[699]. L'habitude des sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de l'illustre famille des _Donati_. Cette passion fut, à ce qu'il paraît, toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une vingtaine de _canzoni_, les espérances, les craintes, les désirs de l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de simplicité.
[Note 697: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo_, etc., ch. 2.]
[Note 698: C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme de Politien. Voy. _the Life of Lorenzo_, etc., édit. de Bâle, t. II, p. 113, note.]
[Note 699: C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire, précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se trouve.]
Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465 qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis[700], il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses _canzoni_, pour rappeler plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans, qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses OEuvres.
[Note 700: Voy. _Apostolo Zeno_, notes sur _Fontanini_, t. II, p. 3, et _Lettres_, t. III, p. 335.]
L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de fleurs[701]; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de l'Amour et par ses larmes[702]. S'il entreprend d'expliquer dans une _canzone_ le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un coeur à l'autre, qui entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu bizarre[703].
[Note 701: _Oimè che belle lagrime fur quelle_, etc.]
[Note 702: _Non di verdi giardini, ornati e colti_, etc.]
[Note 703: Voy. dans la _canzone_ XIII, Partan leggieri e pronti, la deuxième strophe, _Delle caverne antiche_, etc., et la suivante.]
C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame, et qui pénètrent par les siens dans les ténèbres de son coeur, lui retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure maison des abeilles[704]; il se représente aussitôt l'essaim réveillé, volant çà et là dans la forêt, sur le calice des fleurs dont la terre est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur industrie. «Ainsi la sage et prévoyante abeille compose de fleurs, de feuilles et d'herbes variées, le miel qu'elle conserve ensuite pour la saison où le monde n'a plus de roses ni de violettes». Il ne faut pas chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose comparée et l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une imagination féconde et riante, un rare talent de peindre, et une prédilection pour les tableaux tirés de la nature et de la vie champêtre, qui est un indice de bonté autant que de génie poétique, et une source de vraies jouissances autant que de véritable talent.
[Note 704: _Quando raggio di sole_, Canz. X.]
Dans le sonnet et dans la _canzone_, Laurent suivit les mêmes formes dont Pétrarque et d'autres poëtes plus anciens avaient tracé le modèle. Il employa l'octave inventée par Boccace, dans des stances souvent réimprimées sous le titre de _Selve d'Amore_[705], à l'exemple des _Sylves_ du poëte Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allégories. L'auteur se plaint de l'absence de sa maîtresse; il s'en plaint à elle, à l'Amour, à toute la nature; mais bientôt il se promet son retour; alors tout est changé, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses idées, ou, si l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champêtres. Les rameaux desséchés se revêtiront de feuilles nouvelles[706]; les buissons arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants; les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuyés de l'étable où ils languissent pendant l'hiver; et, là-dessus, il décrit la vie de ces bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chère frugale, et leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent ces tableaux villageois; toute la nature est animée pour célébrer cet heureux retour. Le poëte voit les objets comme s'ils étaient présents. Sa maîtresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin obscur[707], pâle, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumière du jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante. C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidèle et hideux; il en trace l'histoire, depuis le moment où elle naquit avec l'Amour, fils comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et paraît soulever contre elle la nature entière; ensuite il s'adresse à l'Espérance, et c'est l'Amour lui-même qui lui en trace le portrait[708]. Mais à la fin de cette peinture poétique, le poëte philosophe se montre, et l'on peut dire que les couleurs en sont plus fortes qu'à l'Amour n'appartient. «De toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses prophéties, soit verbales, soit écrites sur des papiers menteurs qui annoncent ce qui doit être, lorsqu'il est arrivé, et l'alchimie, et celle qui, de la terre, prétend mesurer les cieux, et la conjecture qui suit la volonté, etc.»
[Note 705: Dans la plus ancienne édition de ces stances, citée par M. Roscoë, Pesaro, 1513, elles sont intitulées: _Stanze bellissime et ornatissime intitulate le Selve d'Amore_, etc. Dans l'édition d'Alde, elles n'ont d'autre titre que _Stanze_.]
[Note 706: _Lieta e maravigliosa i rami secchi_, etc. SELVE D'AMORE, St. 21.]
[Note 707: _Solo una vecchia in un oscuro canto_, etc. St. 39.]
[Note 708: _E una donna di statura immensa_, etc. St. 67.]
Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est particulier, et qui est singulièrement propre à exprimer des sentiments naïfs, mêlés d'images gracieuses et assaisonnés d'une gaîté rustique. Le goût de Laurent de Médicis, pour les objets champêtres, le porta à se servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de naturel que d'esprit, dans les stances intitulées: _La Nencia da Barberino_. Il y introduit le villageois _Vallero_, qui fait l'éloge de _Nencia_, sa maîtresse, paysanne du village de _Barberino_. Rien de plus naïf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit poëme est le premier modèle de ce genre; que l'on appelle _Rusticale_ ou _Contadinesco_, villageois. Louis _Pulci_ voulut l'imiter dans sa _Deca da Dicomano_; mais il n'eut ni la même gaîté ni la même grâce. On ne peut comparer à la _Nencia_, que les plaintes de _Cecco da Varlango_[709] qui parurent dans le dernier siècle; poëme agréable, sans doute, mais où le langage rustique est plus exclusivement employé, moins tempéré par la langue commune, mêlé de plus de proverbes et de _riboboli_ toscans, et qui, par cette raison, est d'une obscurité qui exige des commentaires, tandis qu'avec un peu d'attention, la _Nencia_, la charmante _Nencia_ peut être entendue de tout le monde. On voit, qu'en général, et dans tous les genres, le génie de Laurent était toujours ami du naturel et de la clarté.
[Note 709: _Lamento di Cecco da Varlango_, de _Fr. Baldovini_. La meilleure édition est celle de 1755, in-4°., avec des notes et des éclaircissements, par _Orazio Marini_. C'est dans ce même langage que Michel-Ange _Buonanotti_ le jeune a fait sa jolie comédie de _la Tancia_; mais à la langue près, il n'y a aucun rapport entre une comédie en cinq actes et des stances telles que celles de _la Nencia_, de _la Deca_ et de _Cecco_.]
Il l'était même dans les matières les plus difficiles et les plus relevées de la philosophie. Dans sa jeunesse, et dès le temps où la philosophie platonicienne était un des objets favoris de ses études, il entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie, applicable à la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette clarté précieuse qui lui était naturelle, mais en plaçant ses explications dans un cadre qui prouve une rare élévation d'ame et une grande supériorité d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de quel pouvoir il était né. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et les petits esprits, ne changea rien à son heureuse et noble nature. Il vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagéra ni les avantages de la richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champêtre, souvent enviée par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un poëme divisé en six chapitres, qui porte le titre d'_Altercation_[710], il se représente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. «Chez vous, lui dit-il, heureux bergers, ne règnent ni la haine ni la perfidie cruelle; l'ambition ne peut naître dans vos sillons. Le bien que vous possédez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue contraire à son propre coeur; celui dont les actions sont les meilleures est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le coeur soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste à dissimuler et à farder la vérité.»
[Note 710: Ce poëme, imprimé sans date, mais probablement vers la fin du quinzième siècle, sous te titre: ALTERCATIONE, _overo Dialogo composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici_, etc. in-12, n'ayant jamais été réimprimé, était devenu si rare qu'il ne se trouve ni dans la Bibliothèque italienne de _Fontanini_, ni dans celle de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie. Il remplit quarante pages in-4°. de la belle édition des Poésies de _Lorenzo de' Medici_, donnée à Londres, 1801, in-4°., pour servir de supplément à sa Vie écrite par W. Roscoe.]
Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible, ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle, puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par l'élévation des idées et des sentiments.
D'autres poésies morales, composées dans un âge plus mûr, contiennent des vérités fortes, énoncées dans un style plus nerveux et plus poétique, mais toujours avec la même clarté. Tel est ce _capitolo_ que l'auteur adresse à son esprit, à qui il reproche vivement toutes ses erreurs. «Réveille-toi, esprit paresseux[711], sors de ce sommeil qui couvre tes yeux d'un voile épais, et leur cache la vérité; réveille-toi enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et trompeuse, quand le désir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux éclat nous éblouit ce qu'on appelle honneur, utilité, plaisir, tout ce qu'on dit être la source d'un bonheur paisible. Pense à la dignité de ton intelligence, qui ne te fut point donnée pour rechercher un bien mortel et périssable, mais pour aspirer au ciel même.» La pièce entière, qui a plus de cent cinquante vers, est écrite sur ce ton, d'autant plus remarquable qu'aucun autre poëte n'en avait donné l'exemple. Ce n'est ni le ton du Dante ni celui de Pétrarque dans ses _capitoli_; c'est celui d'une espèce de satire morale dont on peut regarder Médicis comme l'inventeur.
[Note 711: _Destati, pigro ingegno, da quel sogno_, etc.]