Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 26
[Note 554: Ils ont été recueillis dans un volume devenu très-rare, sous le titre de: _Opera Pomponii Loeti varia_, Moguntiæ, 1521, in-8. Ce volume contient: _Romanæ Historiæ compendium_, etc., _de Romanorum Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de Antiquitatibus urbis Romæ_ (on croit que ce Traité n'est pas de lui), _Epistolæ aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium Sabetlicum_.]
[Note 555: Les Commentaires sur Quintilien sont imprimés avec ceux de Laurent _Valla_, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent, selon Maittaire, à Bâle, 1486, in-fol. _Apostolo Zeno_ en cite une autre édition, Bâle, 1544, in-8°., _Dissertaz. Voss._, t. II, p. 247.]
L'historien qui nous a conservé le détail des persécutions qu'éprouvèrent _Pomponio Leto_ et son académie, et qui y fut exposé lui-même, _Bartolemeo Platina_, était né à _Pladena_, dans le territoire de Crémone[556]. Le nom de sa famille était _de' Sacchi_; il y substitua celui de sa patrie, latinisé selon le goût du temps. Il suivit d'abord le métier des armes, et se livra tard à l'étude des lettres. On croit qu'il eut pour premier maître, à Mantoue, le bon et célèbre Victorin de _Feltro_. Conduit à Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprès du pape Pie II, il en obtint une place[557], qu'il perdit sous Paul II, et l'on vient de voir ce qu'il eut à souffrir des cruautés de ce pontife. Jeté dans les fers, questionné, torturé, ainsi que les compagnons de ses études, d'abord comme conspirateur, ensuite comme hérétique, sans avoir commis d'autre crime que d'être d'une académie de savants; calomnié, dénoncé par l'ignorance, et vu de mauvais oeil par un pape soupçonneux, il fut consolé de ses disgrâces par la faveur dont il jouit auprès de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde de la bibliothèque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit toute sa fortune. Il mourut à Rome, en 1481, âgé d'environ soixante ans.
Celui des ouvrages de _Platina_ qui a le plus de célébrité, ce sont ses Vies des pontifes romains[558].
[Note 556: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.]
[Note 557: Dans le collége ou conseil des _Abbréviateurs_, créé par Pie II, et détruit par son successeur.]
[Note 558: La première édition porte ce titre: _Excellentissimi Historici B. Platinoe in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif. max. proeclarum opus_, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux ouvrages de _Platina_ sont: 1°. _Historia inclytæ urbis Mantuæ, et serenissimæ familiæ Gonzagæ in libros sex divisa_, etc. Elle n'a été imprimée qu'en 1675, à Vicence, in-4°., avec des notes de _Lambecius_. 2°. _De Honestâ Voluptate ot Valetudine libri X_, imprimé pour la première fois à _Cividale del Friuli_ (_in Civitate Austriæ_), 1481, in-4°. Dans plusieurs des éditions subséquentes, on a ajouté au titre ces mois: _de Obsoniis_; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que _Platina_ avait fait _ex professo_, un livre sur la cuisine. Voyez _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 254.]
Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même, principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de l'ouvrage, que _Platina_ ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles doivent être bannis de l'Histoire.
Plusieurs auteurs de chroniques générales entreprirent dans ce siècle, comme dans les précédents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossières; mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des faits, des guides sûrs, et ils sont loin de pouvoir eux-mêmes en servir. L'un de ces chroniqueurs qui mérite le plus d'attention, est _Matteo Palmieri_, Florentin. Né en 1405[559], il étudia sous les plus habiles maîtres, parmi lesquels on compte Charles d'_Arezzo_ et _Ambrogio_ le Camaldule. Il fut revêtu des premiers emplois de la république, de plusieurs ambassades importantes, et même de la suprême dignité de gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique générale, depuis la création du monde jusqu'à son temps, n'a pas été publiée toute entière, mais seulement la dernière partie qui comprend depuis le milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quinzième[560]. Elle fut continuée jusqu'à l'année 1482, par un écrivain du même nom, et à peu près du même prénom que lui, mais qui n'était ni son parent ni son compatriote. _Mattia Palmieri_ de Pise est le nom de ce continuateur. Il fut secrétaire apostolique, et très-savant dans les langues grecque et latine. Il mourut à soixante ans, en 1483. C'est à peu près tout ce qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe à la Chronique de _Matteo_.
[Note 559: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 21.]
[Note 560: Depuis 447 jusqu'en 1449. La première édition parut à la suite de la Chronique d'Eusèbe, sans nom de lieu et sans date (Milan, 1475, in-4°. gr.); Voy. _Apostolo Zeno_, _Dissert. Voss._, t. I, p. 110; cette édition est de la plus grande rareté. Il en parut une seconde, Venise, 1483, in-4°., etc.].
Ce dernier écrivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas _Acciajuoli_, grand sénéchal du royaume de Naples[561], et un livre sur la prise de la ville de Pise[562]. On a de lui, en italien, quatre livres de _la Vie civile_[563], imprimés plusieurs fois, et même traduits en français[564]. Enfin, il fut aussi poëte. Il fit, en _terza rima_, à l'imitation du Dante, un poëme philosophique, ou plutôt théologique[565], qui eut pendant sa vie une grande célébrité. Mais sa théologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avança, par exemple, que nos ames étaient ces anges qui demeurèrent neutres dans la révolte contre leur créateur. Cette opinion mal sonnante, dénoncée à l'inquisition après sa mort, fit condamner solennellement son poëme, qui n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs bibliothèques d'Italie[566]. Quelques-uns ont même prétendu que l'auteur avait été brûlé avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouvé[567] que cela n'a ni été, ni pu être; que l'on fit à _Matteo Palmieri_, des funérailles publiques, ordonnées par la seigneurie de Florence; que _Rinuccini_ prononça son oraison funèbre, et que, pendant la cérémonie, ce poëme, que l'on prétend avoir fait condamner l'auteur, était déposé sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.
[Note 561: Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XIII.]
[Note 562: _De captivitate Pisarum, ibid._, vol. XIX.]
[Note 563: _Libro della Vita civile_, Florence, 1529, in-8°. Ce livre est écrit en Dialogues.]
[Note 564: Par Claude des Rosiers, et imprimé à Paris, 1557, in-8°.]
[Note 565: Marsile Ficin, en écrivant à l'auteur, adresse sa lettre: _Matheo Palmerio poetoe theologico_, épist. 45, l. I. Sur ce poëme, intitulé: _Cità di Vita_, et qui est divisé en trois livres et en cent chapitres, voy. _Apostolo Zeno, ub. supr._, p. 113 à 121.]
[Note 566: _Apostolo Zeno, loc. cit._, en compte trois principaux manuscrits dans les bibliothèques Ambroisienne à Milan, Laurentienne et de _Strozzi_, à Florence.]
[Note 567: _Loc. cit._, et surtout p. 119.]
D'autres historiens se renfermèrent dans de plus étroites limites, et se bornèrent à écrire les choses arrivées de leur temps. Le plus célèbre est _Æneas Sylvius Piccolomini_, qui devint pape sous le nom de Pie II. Il naquit en 1405[568], dans un château voisin de Sienne[569], et fit ses études dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal Capranica, et se rendit avec lui au concile de Bâle. Dans la rupture qui éclata entre plusieurs pères de ce concile et le pape Eugène IV, il fut du parti des opposants, écrivit pour eux, et les soutint pendant plusieurs années; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds d'Eugène, et obtint son pardon. Il avait changé de condition, plus légèrement encore que de parti, et s'était successivement attaché à trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques années, secrétaire de l'empereur Frédéric III. Il voyagea beaucoup, et dans presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en Écosse, en Hongrie, en Allemagne, en France, presque toujours chargé d'ambassades et de missions de confiance. Le pape Eugène le fit évêque de Trieste; Nicolas V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape lui-même[570]; et il est certain qu'il n'eût pas fait cette fortune avec les pères récalcitrants du concile de Bâle, et leur antipape Félix. Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occupé d'un vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on avait lieu d'attendre de lui.
[Note 568: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 24.]
[Note 569: À Consignano, village dont il fit une ville épiscopale quand il fut devenu pape, et que, de son nom de _Pio_, il nomma _Pienza_.]
[Note 570: 1458.]
Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection générale de ses OEuvres, et ne fut imprimé que cent vingt ans après sa mort. Ce sont des _Commentaires_ en douze livres, sur les événements arrivés de son temps en Italie[571]. On peut les considérer comme une histoire générale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans qu'il vécut, histoire écrite, non-seulement avec éloquence et avec force, mais avec une élégance de style qui était alors peu commune. Ses OEuvres[572] contiennent d'abord deux autres livres de _Commentaires_ sur les actes du concile de Bâle. Le parti qu'il avait suivi dans ce concile, dit assez sous quelles couleurs il en présente les actes. Les protestants, dont cet écrit flattait les opinions, l'ont fait réimprimer souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur, où il dit précisément le contraire sur l'autorité du vicaire de Dieu, et sur d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de rétractation qu'_Æneas Sylvius_ publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On les trouve dans le même recueil, et ce serait montrer peu de connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'étonner de voir cette diversité entre les écrits d'un prêtre qui veut faire fortune dans un concile, et ceux de ce même prêtre devenu évêque, cardinal et pape.
[Note 571: _Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quoe temporibus suis contigerunt, à R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam diù compositi, et à R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi ex vetusto originali, recogniti_, Rome, 1584, in-4°., réimprimé à Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donnés sous le nom d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour être de ce pontife lui-même. Voy. _Apostolo Zeno, Dissert. Voss._, t. I, p. 322.]
[Note 572: Édition de Bâle, 1571, in-fol.]
Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrégée de Bohême, celle de l'empereur Frédéric III; une Cosmographie qui contient la description de la grande Asie mineure, avec un exposé rapide des faits les plus mémorables, un abrégé de l'histoire de _Biondo Flavio_, et quelques autres écrits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules philosophiques, des harangues, des traités de grammaire et de philologie; un livre de lettres familières qui en contient plus de quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de morceaux de quelque étendue, entr'autres une espèce de roman ou histoire tragique de deux amants[573], où l'on croit qu'il raconte, sous des noms supposés, un fait arrivé à Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec l'empereur Sigismond. Cette variété de productions, leur nombre et le mérite littéraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, même dans un simple littérateur, qui en eût été occupé uniquement; qu'est-ce donc quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux éminentes fonctions qui partagèrent la vie de ce laborieux pontife, et qui sembleraient en avoir dû remplir tous les moments?
[Note 573: _Historia de Euriato et Lucretia se amantibus_, ep. CXIV, p. 623.]
Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continués par _Jacopo degli Ammanati_, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait bien ce témoignage de reconnaissance. Il était né dans le territoire de Lucques, avait fait d'excellentes études sous Charles et Léonard d'_Arezzo_, sous _Guarino_ de Vérone, et _Gianozzo Manetti_. S'étant rendu à Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrétaire. Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux plus indispensables dépenses[574]. Calixte III le fit secrétaire apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque sorte, lui donna son nom[575], l'éleva rapidement à l'évêché de Pavie et au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parlé dans l'histoire littéraire de ce temps, et c'est à lui que sont adressées tant de lettres des hommes les plus célèbres d'alors, sous le nom de cardinal de Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous Sixte IV, une nouvelle force. Il fut créé successivement légat de Pérouse et de l'Ombrie, évêque de Tusculum, et peu de temps après évêque de Lucques. Il l'était depuis deux ans, lorsqu'un médecin ignorant, pour le guérir de la fièvre quarte, lui fit prendre de l'ellébore, sans précaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se réveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'étend que depuis 1464 jusqu'à la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, à ce mérite près, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a joint un recueil de près de sept cents lettres[576], qui ne jettent pas peu de lumières sur les événements de ce siècle.
[Note 574: _Appena avea di che farsi rader la barba_. Tiraboschi, _ub. supr._ p. 30.]
[Note 575: _Piccolomini_.]
[Note 576: _Epistolæ et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis papiensis_, Milan, 1506, in-fol.]
Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur historien particulier: les différentes histoires littéraires entrent, sur presque tous, dans des détails intéressants pour chacune de ces villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique, dans les lettres et dans les arts. Dès le commencement de ce siècle, les Vénitiens avaient désiré d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et de mémoires informes, une histoire méthodique, élégante et suivie, qui consacrât les événements les plus mémorables de leur république. Plusieurs écrivains célèbres furent choisis, mais différents obstacles les empêchèrent de se livrer à ce travail. Celui qui l'entreprit enfin, fut _Marc-Antonio Coccio_, né en 1436, dans la campagne de Rome[577], sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer à son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de _Sabellico_. Il était élève de _Pomponio Leto_, et fut appelé, en 1475, à Udine, comme professeur d'éloquence. Il le fut, en la même qualité, à Venise, en 1484. La peste l'obligea, peu de temps après, de se retirer à Vérone, et ce fut là que, dans l'espace de quinze mois, il écrivit en latin les trente-trois livres de son _Histoire vénitienne_; il les publia en 1487[578], et la république en fut si contente, qu'elle lui assigna, par décret, une pension annuelle de deux cents sequins. _Sebellico_, par reconnaissance, ajouta à son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un dialogue sur les Magistrats vénitiens, et deux poëmes en l'honneur de la République.
[Note 577: À Vicovaro. Tiraboschi, _ub. supr._, p. 50.]
[Note 578: _Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asulâ_.]
Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est celui qu'il intitula _Rapsodie des Histoires_[579], et qui est une histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes in-folio[580]. _Sabellico_ a encore donné des notes et des commentaires sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le succès de son _Histoire de Venise_, il faut avouer, et il avoue lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge André _Dandolo_, dépôt le plus authentique et le plus ancien de l'histoire des premiers temps de la république[581]; cette négligence, à quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut accordé à _Sabellico_ pour la rédaction de son ouvrage, sont les principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie longue et douloureuse, en 1506[582].
[Note 579: _Rhapsodiæ Historiarum Enneades_. Chacune de ces Ennéades contient neuf livres. _Sabellico_ en publia sept, ou soixante-trois livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades, et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.]
[Note 580: _Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan. Hervagium_, 1560.]
[Note 581: Voy. _Foscarini, Letter. Venez._, p. 232.]
[Note 582: Voy. _Valerion. de infel. Literat._, l. I.]
_Bernardo Giustiniani_ forma, vers le même temps à peu près, le même dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de mérite littéraire. Né à Venise en 1408[583], il eut pour maîtres dans les lettres, _Guarino_, _Filelfo_ et Georges de Trébizonde. Il entra de bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant _Foscarini_[584], le premier essai d'un travail bien conçu sur l'Histoire vénitienne, et _Giustiniani_ doit être regardé comme le premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme _Dandolo_ le fut dans des temps encore barbares.
[Note 583: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 52.]
[Note 584: _Letter. Venez._ pag. 245.]
Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour historien Pierre-Paul _Vergerio_, dont je dois faire mention, non à cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né dès l'an 1349[585] à _Giustinopoli_ ou _Capo d'Istria_. Après avoir parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance, passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son histoire des princes de Carrare[586], une Vie de Pétrarque[587] et quelques autres ouvrages de différents genres, on a de _Vergerio_ un livre intitulé _des Moeurs honnêtes_[588], qui eut alors un succès si prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie d'Alexandre par Arrien[589]. Il fit aussi des vers, et même une comédie latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque Ambroisienne[590]. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les fatiguent le plus.
[Note 585: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 56.]
[Note 586: Publiée d'abord dans le _Thesaur. Antiq. ital._, t. VI, part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans après, comme inédite, dans le grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.]
[Note 587: Insérée par _Tomasini_, dans son _Petrarcha redivivus_.]
[Note 588: _De Ingenuis Moribus_, première édition, avec d'autres Opuscules, Milan, 1474, in-4°.; deuxième, 1477, et réimprimé plusieurs fois.]
[Note 589: Cette traduction est restée inédite; _Apostolo Zeno_ en a publié l'épître dédicatoire à Sigismond, _Dissert. Voss._ t. I, p. 55 et 56.]
[Note 590: Elle est intitulée _Paulus_; c'est une comédie morale qu'il avait composée dans sa jeunesse; _Sassi_ en a donné la Notice, et publié le Prologue, dans son _Histoire typographique de Milan_, colonne 393.]