Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 25

Chapter 253,678 wordsPublic domain

[Note 523: W. Roscoe, _the Life of Lorenzo de' Medici_, ch. I, pour certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas, cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. IX, et _Bernardo Ruccellai, de Bella ital._, qu'il a presque littéralement traduit. _Ruccellai_ termine ainsi le récit de ce désastre: _Hæc omnia magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum oevi in deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit_.]

Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples, et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la superstition qui l'aveugle et l'avilit.

CHAPITRE XXI.

_Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle; Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie_.

On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à l'interprétation de leurs chefs-d'oeuvre; on y joignit la recherche et la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur tour à expliquer les monuments.

L'un des premiers à employer cette méthode fut _Flavio Biondo_ ou _Flavius Blondus_, né à Forli en 1388[524]. On a peu de détails certains sur les premières époques de sa vie. Il était encore jeune lorsqu'il fut envoyé à Milan par ses concitoyens pour traiter de quelques affaires. Il paraît qu'en 1430 il était chancelier du préteur de Bergame, et que quatre ans après il fut secrétaire du pape Eugène IV; il le fut aussi des trois successeurs d'Eugène, mais il ne les accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie, s'appliquant partout à la recherche et à l'explication des antiquités. Il était marié, ce qui l'empêcha de tirer parti de sa place pour s'avancer dans la carrière ecclésiastique; et lorsqu'il mourut à Rome en 1463, il laissa cinq fils très instruits dans les lettres, mais sans fortune.

[Note 524: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.]

Le séjour de plusieurs années qu'il fit à Rome, et son application à en étudier les anciens monuments, lui fit naître l'idée de publier une description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des édifices, des portes, des temples et des autres grands débris de Rome antique, qui existaient encore en partie, ou qui avaient été rétablis. C'est ce qu'il exécuta dans un ouvrage en trois livres, intitulé _Rome renouvelée_[525], dans lequel il déploya une érudition prodigieuse pour le temps. Il en montra peut-être encore davantage dans sa _Rome triomphante_[526], où il entreprît de décrire fort en détail les lois, le gouvernement, la religion, les cérémonies, les sacrifices, l'état militaire, les guerres de l'ancienne république romaine. Un troisième ouvrage embrasse l'Italie entière, sous le titre de l'_Italie expliquée_[527], la fait voir divisée en quatorze régions, comme elle l'était anciennement, et développe l'origine et les révolutions de chaque province et de chaque ville. On a encore du même auteur un livre de l'Histoire de Venise[528]. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage, qui devait comprendre l'Histoire générale depuis la décadence de l'empire romain jusqu'à son temps; il le divisa par décades, à l'imitation de Tite-Live; il en avait composé trois et le premier livre de la quatrième; la mort l'empêcha d'aller plus loin, et cet ouvrage imparfait est resté en manuscrit dans la bibliothèque de Modène. Quant à ceux qui sont imprimés, ou y trouve peu d'élégance dans le style, et dans les faits des erreurs graves et fréquentes; mais ce sont les premières productions de ce genre qui aient paru; les défauts que l'on y remarque doivent être attribués à cette cause et au temps où vivait l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une érudition étendue et d'un immense travail.

[Note 525: _Romoe instauratoe_, lib. III.]

[Note 526: _Romoe triumphantis_, lib. X.]

[Note 527: _Italioe illustratoe_.]

[Note 528: _De Origine et Gestis Venetorum_.]

La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, _Bernardo Ruccellai_, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, et digne encore, à certains égards, de la réputation qu'il eut alors. Il naquit en 1449[529]. Sa mère était fille du célèbre Pallas _Strozzi_, l'un des citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui était, par son zèle à encourager les lettres, à rassembler des livres et des antiquités, le rival de _Niccolo Niccoli_ et des Médicis eux-mêmes. _Bernardo_ entra dès l'âge de dix-sept ans dans la famille de ces derniers, par son mariage avec Jeanne de Médicis, fille de Pierre, et soeur de Laurent. Jean _Ruccellai_ son père, avec une magnificence royale, dépensa pour en célébrer la fête, une somme de trente-sept mille florins. Le jeune _Bernardo_, après son mariage, continua ses études avec la même ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait pour lui une affection particulière. Après la mort de Laurent de Médicis, l'académie platonicienne trouva dans _Bernardo_ un généreux protecteur. Il fit bâtir un palais magnifique, avec des jardins et des bosquets destinés aux conférences philosophiques de l'académie, et ornés des monuments antiques les plus précieux, qu'il avait rassemblés à grands frais.

[Note 529: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 9.]

Son goût pour les lettres ne l'empêcha point de se livrer aux affaires publiques. Il fut élu, en 1480, gonfalonnier de justice. La république l'envoya, quatre ans après, son ambassadeur à Gènes, et lui confia encore trois ambassades, l'une auprès de Ferdinand, roi de Naples, et les deux autres auprès du roi de France Charles VIII. Il remplit divers emplois pendant les révolutions que Florence éprouva à la fin du siècle, et sa conduite ambiguë et partiale n'y fut pas généralement approuvée. Il mourut en 1514, et fut enterré dans l'église de Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait terminé, avec une magnificence extraordinaire, la façade, que son père avait commencée. Le principal ouvrage de _Bernardo Ruccellai_, a pour titre, _De la ville de Rome_[530]. Il y a recueilli avec un soin extrême tout ce qui, dans les anciens auteurs, peut donner une idée des magnifiques édifices de cette capitale du monde. Ce livre est rempli d'érudition, de critique, écrit avec une élégance et une précision peu communes, et meilleur à tous égards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la même matière. Le nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'_Oricellarius_; c'est pour cela que les jardins académiques de son palais furent si célèbres pendant long-temps sous le nom d'_Orti Oricellarii_. Son ouvrage n'a été publié à Florence que dans le dernier siècle[531]. Il laissa de plus une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733[532]: enfin on a publié, en 1752, à Leipsick un petit Traité de lui sur les magistrats romains[533]. Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le Recueil imprimé des Chants du carnaval (_Canti carnascialeschi_), il y en a un de lui qui porte le titre de _Triomphe de la Calomnie_.

[Note 530: _De urbe Româ_.]

[Note 531: Dans le Recueil intitulé: _Rerum ital. Scriptores Florentini_, t. II, p. 755.]

[Note 532: Sous la date de Londres.]

[Note 533: _De Magistratibus romanis_. C'est le savant antiquaire _Gori_ qui l'envoya de Florence à l'éditeur.]

Le fameux _Annius_ de Viterbe est un antiquaire du même temps, mais d'une autre espèce. Son nom était Jean _Nanni_, _Nannius_, et ce fut pour suivre la mode qui régnait alors, qu'il changea ce dernier nom en celui d'_Annius_. Né à Viterbe, vers l'an 1432[534], il entra fort jeune dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses études non-seulement le grec et le latin, mais l'hébreu, l'arabe et les autres langues orientales. Ses succès dans la prédication commencèrent sa célébrité. Appelé de Gènes à Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son crédit à la cour romaine, même sous le méchant pape Alexandre VI, qui le nomma, en 1499, maître du sacré palais. _Annius_ mourut environ trois ans après[535], âgé de soixante-dix ans.

[Note 534: Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.]

[Note 535: Le 13 novembre 1502.]

Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation, qu'ils durent en partie à la destruction récente de l'empire grec; c'est son _Traité de l'Empire des Turcs_[536], et celui qu'il intitula: _Des Victoires futures des Chrétiens sur les Turcs et les Sarrasins_[537]. Mais ce qui lui a fait le plus de renommée en bien et en mal, c'est le grand recueil d'_Antiquités diverses_[538], qu'il publia à Rome en 1498, et qui ont été réimprimées plusieurs fois. Il prétendit avoir retrouvé et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens de la plus haute antiquité, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor, Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthène, qu'il nomme Metasthène, et quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvés dans un voyage qu'il avait fait à Mantoue pour accompagner le cardinal de S. Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticité.

[Note 536: _Tractatus de imperio Turcarum_, Gênes, 1471.]

[Note 537: _De futuris Christianorum triumphis in Turcos et Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos_, Gênes, 1480, in-4°. Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la troisième n'est qu'une récapitulation du premier traité. Les deux autres contiennent des applications de l'Apocalypse à Mahomet, et des prédictions véhémentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le Recueil des Sermons qu'il avait prêchés à Gènes, et qui lui avaient fait une si grande réputation.]

[Note 538: _Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis Joannis Annii Vilerbiensis_, Rome, 1498, in-fol. la même année à Venise, et depuis à Paris, à Bâle, à Anvers, à Lyon, tantôt avec et tantôt sans les Commentaires.]

On fut ébloui par cette publication fastueuse. Dans un temps où tous les auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut à la résurrection de ceux d'_Annius_; mais si l'Italie entière commença par être dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. _Annius_ y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima dans le dix-septième siècle[539]; mais la critique éclairée du dix-huitième a réduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. «Ce serait, dit _Tiraboschi_[540], une perte inutile de temps, que d'alléguer des preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est impossible de convaincre.» La question ne pourrait plus être que de savoir si ce moine, aussi crédule que savant, qualités qui ne s'excluent pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour authentiques ces manuscrits supposés, ou s'il fut assez fourbe lui-même pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits. L'une de ces deux suppositions paraît à peu près aussi difficile à concevoir que l'autre; mais elles sont à peu près également indifférentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil d'antiquités est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un d'impostures.

[Note 539: Voy. les détails de cette querelle entre _Mazza_, dominicain, qui publia une Apologie d'_Annius_, _Sparavieri_ de Vérone, qui écrivit contre, et François _Macedo_, qui répondit pour _Mazza_; _Apostolo Zeno, Dissert, Voss._, t. II, p. 189 à 192.]

[Note 540: _Ub. supr._, p. 17.]

Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi à ce que nous a laissé sur les antiquités, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par ses voyages et par son ardeur à rechercher les anciens monuments; mais le plus grand nombre des amateurs de la palæographie lui accorde plus de confiance: c'est _Ciriaco_ d'Ancône, né dans cette ville vers l'an 1391[541], et qui commença, dès l'âge de neuf ans, à montrer cette passion pour les voyages, dont il fut possédé toute sa vie. À vingt-un ans, après avoir déjà vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre oncle, en Égypte. Deux ans après son retour en Italie, il commença à voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les îles de l'Archipel, firent naître en lui le goût pour les monuments antiques, qui acheva de se développer lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna dans la Grèce, apprit le grec à sa source, passa en Syrie, revint dans l'Archipel, séjourna dans l'île de Chipre, à Rhodes, à Mitylène, et dans les autres îles où se trouvent les plus riches débris des temps anciens, et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de médailles, d'inscriptions et d'autres antiquités. Il y était appelé par l'élection d'Eugène IV, qu'il avait beaucoup connu à Rome, et qui lui fit l'accueil qu'il en devait attendre. _Ciriaco_ se mit alors à rechercher les antiquités des différentes villes du Latium. Il parcourut, pendant près de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisième fois en Orient, peut-être même une quatrième, toujours occupé des mêmes études, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en Italie vers le milieu du siècle, et qu'il y mourut quelque temps après.

[Note 541: Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.]

Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que très long-temps après sa mort, et dont on n'a même publié que des fragments. Ceux de son voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664[542]. Son _Itinéraire_, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en étudier les antiquités, n'a été imprimé qu'en 1742[543], et sur un manuscrit si mal en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y faire une idée juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur. Enfin, d'autres fragments sur les antiquités d'Italie ont encore paru en 1763[544]. Des antiquaires attentifs reconnaissent que _Ciriaco_ d'Ancône s'est souvent trompé dans la manière de transcrire et d'interpréter les inscriptions, sur la date et l'authenticité de plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de chronologie et de géographie; mais, avec le secours d'une critique éclairée, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilité des recherches d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intérêt à tromper; et il serait malheureux de s'être donné tant de peines pendant sa vie, pour ne laisser, après sa mort, que la réputation d'un homme de peu de lumières ou de mauvaise foi.

[Note 542: À Rome, par _Moroni_, bibliothécaire du cardinal _Barberini_.]

[Note 543: À Florence, par l'abbé Mehus.]

[Note 544: À Pesaro, avec des notes d'Annibal _degli Abati Olivieri_.]

Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquités, et dont la vie mérite d'ailleurs une attention particulière, est _Giulio Pomponio Leto_. Tous ces noms étaient de son choix. Il était né bâtard de l'illustre maison de _Sanseverino_, dans le royaume de Naples[545]; il évita toujours avec soin de parler de sa naissance; il répondait même brusquement à ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque cette famille puissante lui eût écrit pour l'inviter à venir demeurer dans son sein, où il aurait joui de l'abondance et de l'état le plus heureux, il répondit laconiquement: «_Pomponio Leto_ à ses parents et à ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu[546].» Il se rendit très-jeune à Rome, où il étudia d'abord sous un habile grammairien de ce temps[547], et ensuite sous Laurent _Valla_. Celui-ci étant mort en 1457, _Pomponio_ fut jugé capable de remplir sa chaire. Ce fut alors qu'il fonda une académie qui lui attira bientôt de violents orages.

[Note 545: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 11.]

[Note 546: _Pomponius Loetus cognatis et propinquis suis salutem. Quod petitis fieri non potest. Valete._ Id. ibid.]

[Note 547: _Pietro da Monopoli_.]

Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité, s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms anciens: le fondateur choisit celui de _Pomponio Leto_, ou plutôt _Pomponius Loetus_; Philippe _Buonaccorsi_, s'appela _Callimaco Esperiente_, ou _Callimachus Experiens_, ainsi des autres. Peut-être ces jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes, où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre l'église, et enfin en conspiration contre son chef.

_Platina_, dans son _Histoire des Papes_, raconte au long toute cette affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple romain des spectacles et des fêtes pendant le carnaval[548], lorsqu'on vint lui dénoncer cette conspiration prétendue. Effrayé, ou feignant de l'être, il ordonne aussitôt un grand nombre d'arrestations, et entre autres celle de _Platina_ lui-même. Tous les académiciens qu'on put prendre furent arrêtés comme lui, incarcérés, mis à la question, et souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux[549], jeune homme de la plus grande espérance, en mourut peu de jours après. _Pomponio Leto_ était alors à Venise: il y était même depuis trois ans dans la maison _Cornaro_, et l'on ne sait, ni le motif de ce séjour, ni comment le pape, qui le soupçonna de complicité avec ses confrères, s'y prit pour faire violer, à son égard, les lois de l'hospitalité. Quoi qu'il en soit, le malheureux _Pomponio_ fut conduit enchaîné à Rome, incarcéré et torturé comme les autres, sans que l'on pût arracher à personne l'aveu de ce qui n'existait pas.

[Note 548: 1468.]

[Note 549: _Agostino Campano_.]

L'arrivée de l'empereur Frédéric III interrompit, pour quelque temps, la procédure. Dès qu'il fut parti, le pape se rendit lui-même au château St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la conjuration, mais sur des hérésies dont on les supposait auteurs. Il fit ensuite passer leurs opinions à l'examen des plus savants théologiens, qui n'y trouvèrent point d'hérésie. Paul retourna cependant une seconde fois au château, et, après une nouvelle épreuve tout aussi inutile que la première, il finit en déclarant qu'à l'avenir on tiendrait pour hérétique quiconque prononcerait, ou sérieusement, ou même en plaisantant, le nom d'académie[550]. Il ne rendit pourtant point encore la liberté aux accusés; il les retint en prison jusqu'après l'année révolue. Ce terme arrivé, il fit d'abord adoucir leur captivité, et leur permit enfin d'être libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de coupables, et sans avoir voulu reconnaître hautement leur innocence. Mais ce qui la prouve évidemment, c'est que son successeur, Sixte IV, qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant à _Platina_ la garde de la bibliothèque du Vatican, et permit à _Pomponio Leto_ de reprendre sa chaire publique, où il continua de professer avec un grand concours et de grands succès. Sixte n'aurait certainement pas traité ainsi des conspirateurs ni des hérétiques. _Pomponio_ parvint même à réunir son académie dispersée. On trouve, dans un historien[551] du temps, le récit de deux anniversaires qu'elle célébra en corps, avec beaucoup de solennité, en 1482 et 1483, l'un de la mort de _Platina_, l'autre de la naissance ou de la fondation de Rome.

[Note 550: _Paulus tamen hoereticos eos pronunciavit qui nomen Academioe, vel serio vel joco deinceps commemorarent_. (_Platina ia Paulo II._)]

[Note 551: Journal de _Jacopo da Volterra_, publié par Muratori, _Script. Rer. ital._, vol. XXIII, p. 144.]

_Pomponio_ vécut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait été obligé d'aller finir ses jours dans un hôpital, comme l'assure _Valerianus_[552], qui, pour grossir son livre, a souvent ajouté aux infortunes trop réelles des gens de lettres, des infortunes imaginaires. Il en a oublié une de _Pomponio_, qui méritait cependant d'être citée; c'est qu'en 1484, dans une sédition qui s'éleva contre Sixte IV, sa maison fut pillée, ses livres et tous ses effets volés, et lui, forcé de s'enfuir en désordre[553], un bâton à la main. Mais cette perte fut bientôt réparée; quand la sédition fut apaisée, ses amis et ses écoliers lui envoyèrent à l'envi tant de présents, qu'il se trouva, pour ainsi dire, plus à son aise qu'auparavant. Il se faisait généralement estimer par sa probité, sa simplicité, son austérité même. Uniquement occupé de ses études, il n'y avait pas un réduit obscur à Rome, pas le moindre vestige d'antiquité qu'il n'eût observé avec attention, et dont il ne pût rendre compte. On le voyait errer seul et rêveur au milieu de ces monuments, s'arrêter à chaque objet nouveau qui frappait ses yeux, rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut à Rome en 1498. Les regrets qui éclatèrent à sa mort, et la pompe extraordinaire de ses funérailles, attestent qu'il n'avait pu être réduit à finir dans un hospice une vie environnée de tant de considération et d'estime.

[Note 552: _De Infelicitate Litterat._, l. II.]

[Note 553: _In giupetto coi borzacchini_, Journal de _Stephano Infessura_; _Script. Rer. ital._, vol. III, part. II, p. 1163.]

On a de lui plusieurs ouvrages propres à faire connaître les moeurs, les coutumes, les lois de la république romaine, et l'état de l'ancienne Rome. Ce sont des Traités sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur les lois, un abrégé de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune Gordien jusqu'à l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages[554] pleins d'une érudition profonde et variée. Il s'appliqua de plus à expliquer et à commenter plusieurs anciens auteurs. Les premières éditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontées avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mêmes soins pour les OEuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur Virgile[555].