Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 12
Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace, dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au langage commun que celui du _Décaméron_; et c'est surtout dans les sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les moeurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence, ces traits servent quelquefois à les éclaircir.
Les Nouvelles de _Franco Sacchetti_ sont en général plus courtes que celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins détaillés, moins soignés, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui forment dans le _Décaméron_ une admirable variété. Elles sont presque toutes plaisantes, racontées avec légèreté, et du ton d'un homme qui, pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-même. Il faut s'en prendre au temps où vivait l'auteur, de la grossièreté de quelques expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette excuse que Boccace. Il fait aussi plus fréquemment agir des personnages contemporains, rois, magistrats, poëtes, artistes, marchands, ouvriers, bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un maître Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus original de tous. Ce maître Gonelle attrape et fait rire tout le monde, depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue à Naples à un abbé riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni aussi spirituel ni d'aussi bon goût que l'on croirait qu'il l'eût fallu pour plaire à un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages[245]. Ce que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, Édouard[246] et de Philippe de Valois, roi de France[247], prouve, il est vrai, combien les rois étaient alors populaires et accessibles, mais donne une assez pauvre idée de leurs plaisirs. Barnabé Visconti, seigneur de Milan, et d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette espèce. On voit même un évêque inquisiteur qui s'amuse à effrayer un pauvre imbécille, nommé Albert[248], le menace de le faire brûler comme Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui fait dire sur le _Pater noster_. Fort bien, dit _Franco Sacchetti_, mais si ce pauvre Albert eût été un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait peut-être donné tant à entendre qu'il se fût racheté de ses deniers, pour n'être pas torturé ou brûlé[249].
[Note 245: Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage l'abbé à recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal, de se jeter alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dévorer. Il feint que l'accès lui prend: l'abbé s'enfuit épouvanté, quitte une chape magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle. (Nouv. CCXII.)]
[Note 246: Une espèce de garçon meunier, ou de cribleur de grain (_vagliatare_), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Édouard se jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le récompense magnifiquement quand le garçon meunier le blâme et l'injurie; et le nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus habile, dit à Édouard: «Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes mensonges, je lui dirai rarement la vérité.» (Nouv. III.)]
[Note 247: Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beaucoup; il fait promettre une récompense à qui le trouvera. C'est un paysan qui le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton. Philippe, très-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit naïvement. Le roi fait donner devant lui à l'huissier vingt-cinq coups de bâton, refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie, mais lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv. CXCV.)]
[Note 248: Nouv. II.]
[Note 249: _E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato_. (Nouv. II.)]
Le poëte par excellence, Dante, paraît plusieurs fois sur la scène[250]. On trouve même, au sujet de son tombeau à Ravenne, devant lequel il n'y avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix était tout noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui, un trait peut-être historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter[251]. Des artistes célèbres y figurent aussi, tels que _Giotto_, _Buffamalco_, _l'Orcagna_, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelés à _S. Miniato_, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église, sont représentés[252], discutant et se disputant après boire, pour savoir quel avait été, _Giotto_ toujours excepté, le plus grand peintre. L'un dit _Cimabuè_, l'autre _Stefano_, élève de _Giotto_, un troisième _Buffamalco_. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur _Alberti_; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette proposition: il soutient son dire et le prouve par des détails de la toilette des femmes qui sont tout-à-fait plaisants. Dans la Nouvelle suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures légistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des officiers publics sont chargés de la faire exécuter et de procéder contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens défendus. Ils arrêtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont prohibés: «Cela, un ruban!» dit celle qu'on arrête, en l'arrachant de dessus sa tête et le pliant dans sa main; «c'est une guirlande.» Les boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine, ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête, et l'on est obligé de révoquer la loi.
[Note 250: Nouv. VIII, CXIV, CXV.]
[Note 251: Voy. Nouv. CXXI.]
[Note 252: Nouv. CXXXVI.]
_Sacchetti_ ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines, les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont toujours été lues et réimprimées librement.
En voici une très-courte, qui donne à la fois une idée de ce qu'était alors l'éloquence de la chaire, et de l'influence que des prédicateurs grossiers exerçaient sur le peuple[253]. L'auteur raconte que, se trouvant à Gênes dans le temps de la guerre entre les Génois et les Vénitiens, et lorsque les Vénitiens venaient de battre les Génois, il entendit un frère de l'ordre des ermites, prêcher ainsi dans l'église de St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. «Je suis Génois, et si je ne vous disais ma pensée, je me croirais très-coupable. Ne vous fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement aux ânes. La nature des ânes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si vous donnez un coup de bâton à l'un de la troupe, tous se séparent et se mettent à fuir, l'un ici, l'autre là, tant ils sont lâches et poltrons. Vous faites précisément comme eux. Les Vénitiens, au contraire, sont proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de vénitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrés les uns contre les autres, frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frappés, parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frappâtes les Vénitiens; ils se sont serrés, défendus et vous ont attaqués à leur tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous n'avez que tant de galères armées; ils en ont presque deux fois autant. Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant qu'eux, et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais d'entrer à Venise.» Avec cette éloquence grossière, c'était là certainement un bon citoyen et un brave moine.
[Note 253: Nouv. LXXI.]
Cette prédication en rappelle à l'auteur une d'une autre espèce, qu'il raconte aussitôt après. Il met sur la scène, ou plutôt dans la chaire, un évêque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes sottises[254]. Ce bon évêque, voulant tancer les Florentins sur le péché de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension, et tout cela n'avait guère de rapport à la fête; il y vint enfin comme il put, et voulant faire comprendre à ses auditeurs avec quelle rapidité le Christ monta au ciel; il leur dit: «Comment s'éleva-t-il? Il s'éleva comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'éleva comme une flèche qui part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lancé par une arbalète; bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables l'avaient emporté.--L'auteur ajoute que, se trouvant après ce beau sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Écriture avait fourni à ce maître imbécille ce qu'il venait de dire en chaire. Le prieur répondit que c'était un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il lui avait peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce mal, reprit _Franco Sacchetti_, est donc continu et ne le quitte jamais; car chaque fois qu'il prêche, il en dit de pareilles, et quelquefois encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le préfère à tous les autres prédicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles reliques. Il y en a une surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs d'un prétendu saint Ugolin, et ne fait aucune grâce à toutes ces superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de gré que la raison.
[Note 254: Nouv. LXXII.]
Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que _Franco Sacchetti_, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur d'un Recueil qui porte le singulier titre de _Pecorone_. Cet augmentatif de _pecora_ signifie en italien la même chose qu'en français, une pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le reste. En voici à peu près le sens:
Ce livre est nommé _la Pécore_. J'ai trouvé, sans beaucoup de frais, Ce beau titre qui le décore; Il semble pour lui fait exprès, Tant on y voit d'hommes niais. Moi qui suis plus niais encore, À leur tête je vais bêlant: Je fais des livres et j'ignore Ce que c'est que style et talent. Enfin, j'en veux faire à ma tête; Et si mon projet réussit, Si je deviens homme d'esprit, De l'avis de plus d'une bête, Ne t'en étonne pas, lecteur, Le livre est fait comme l'auteur[255].
[Note 255:
Poniam che'l facci a tempo e per cagione Che la mia fama ne fasse onorata, Come sarà da zotiche persone, Non ti maravigliar di ciò, lettore; Che'l libro è fatto com' è l'autore.]
Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du moins son prénom, _Ser Giovanni_[256]. On ne l'appelle en effet que _Ser Giovanni Fiorentino_; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il les écrivit à Dovadola[257], château dans une vallée de la Romagne, à neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que dans le siècle suivant[258] à la république de Florence. _Ser Giovanni_, né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie, comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du savant chanoine _Biscioni_, qui en fait un moine franciscain, et le premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le moins autant de douter qu'elle soit fondée[259]. Le titre de _ser_ ou _sere_ que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille[260].
[Note 256:
Mille trecento con settant' alto anni Veri correvan, quando incominciate Fu questo libro, scritto et ordinato, Come vedete, per me Ser Gioviani.]
[Note 257: _Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato da la fortuna_, etc.]
[Note 258: En 1440.]
[Note 259: Voy. la préface de _Gaetano Poggiali_, en tête de l'édition du _Pecorone_, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793, p. XXI.]
[Note 260: _Ibid._, p. XIV.]
S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du _Pecorone_, il n'y en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.
Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une soeur Saturnine, jeune, belle, sage, et de moeurs si pures et si angéliques, que la prieure et les autres soeurs étaient remplies d'amour et de vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune homme nommé _Auretto_, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes moeurs et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la jeune soeur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place, qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des soeurs, et surtout de soeur Saturnine. Or il advint, dit naïvement l'auteur, que ledit frère _Auretto_, regardant honnêtement plusieurs fois ladite soeur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent, et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées avec adresse: car ce frère _Auretto_ et cette soeur Saturnine, qui ne font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main, s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade (car cette imitation du _Décaméron_ ne manque point à ce recueil), se lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.
Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome, l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des moeurs de la Babylone de l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux moeurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour faire connaissance avec la manière de l'auteur.
Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche, il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de Boccace[261], bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et, selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en grande amitié.
[Note 261: Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.]
Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours, croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un consistoire où l'on examinera la question proposée par maître Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit, le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule. L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés; Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.