Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 13

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Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la chape, et crie d'une voix forte le mot _jube_. C'était la forme pour obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du _Pecorone_ comme du Recueil de _Franco Sacchetti_, il n'a jamais été prohibé ni mis à l'index.

Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de l'ancienne Rome, il y eut, dit-il[262], dans la ville d'Albe un roi qui descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans _un monastère_ de la déesse Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et cela n'est pas vrai[263]. L'origine de Florence vient après celle de Rome[264], et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus Métellus revient _de France_ avec son armée; Catilina l'apprend, et sachant que Métellus est déjà en _Lombardie_, il se décide à sortir de Fiésole. Il arrive dans la plaine de _Pistoja_, range ses troupes en bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et vaillants[265]», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un _maréchal_ de son armée, nommé _Florino_, est tué dans cette guerre, et enterré près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après, une ville qui s'appela d'abord _Floria_, tant à cause du nom de _Florino_, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de _Florentia_, _Fiorenza_, _Firenze_, Florence.

[Note 262: Journ. X, Nouv. II.]

[Note 263: _Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati dal dio Marte, e questo non è vero_.]

[Note 264: Journ. XI, Nouv. I.]

[Note 265: _Signori, siate gagliardi_.]

Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle[266] comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que cet Atlas laissa trois fils, _Sicanus_, _Italus_ et _Dardanus_; que ce dernier passa en Asie avec Apollon _Astrologue_ et une suite nombreuse; qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du texte[267]. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer, en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre _ser Giovanni_ n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un _on dit_, soeur Saturnine raconte très nettement la chose[268], et frère _Auretto_ lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche Nouvelle[269]. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que l'on fait cas du _Pecorone_, c'est pour celle de la langue, et pour la manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.

[Note 266: Journ. XV, Nouv. I.]

[Note 267: _Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una femmina_. (Journ. VIII, Nouv. I.)]

[Note 268: Journ. XIII, Nouv. II.]

[Note 269: _Per certo questa è stata una ricca Novella_.]

Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une mention particulière de _Fazio degli Uberti_[270]. Je ne l'ai considéré alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce poëme appartient. _Fazio_ était encore jeune quand il le commença; mais il ne le termina que dans sa vieillesse[271], et même il ne vécut pas assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du poëme est composé de deux mots latins _dicta mundi_, les dits du monde; on écrit par corruption _ditta mundi_, _detta mondi_ et _detta mondo_. Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de chapitres, et écrit en _terza rima_: ou tercets, comme la _Divina Commedia_. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres rencontres. Le _Dittamondo_ étant absolument inconnu en France, et très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du sujet dans le reste de l'ouvrage.

[Note 270: Tom. II, p. 316.]

[Note 271: Vers l'an 1367.]

Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour, accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche, s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son dessein.

Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur, de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob. Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son coeur.

A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour s'est introduit dans un coeur on a beau l'en arracher, on a bien de la peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre, pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même, a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une fervente prière.

Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui. L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il l'invite à passer la nuit auprès de lui.

Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire, lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux. Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras, insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la vie. Si la terre, répond le poëte[272], ne couvre pas mon corps, le ciel le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle[273].--Cela vaut mieux, réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en murmurant et disparaît.

[Note 272:

_E se non fia coperta da la terra, Il cielo il coprirà, ne con più degno_ Coperchio niun corpo mai si serra. Non fu trovà de le tumbe la'ngegno Accio che' morti ne havesser dolcezza, Ma pergli vivi che è d'honore un segno.

(Dittam. ch. 4.)]

[Note 273: Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait commencé ce poëme dans sa jeunesse.]

Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles, les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa force.

Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre. Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde, seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.

Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée, baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.

C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence, redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux en Afrique et en Asie.

Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme, du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme. Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a jamais eu que deux éditions[274], toutes deux fort rares, faites sans soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes, mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du Dante, c'est, après la _Divina Commedia_, l'ouvrage le plus considérable que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une édition moins rare et plus lisible.

[Note 274: _Vicenza_, 1474. in-fol., et _Venezia_, 1501, in-4°.]

C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le _Dittamondo_, sur le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près, et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue poétique. Il se nommait _Federigo Frezzi da Foligno_, et _Il Quadriregio_ est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en 1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après, comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416[275]. On ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il donna le titre de _Quadriregio_ ou _Quadriregno_. Il eut l'idée, non moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour, de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux de Saint-Dominique.

[Note 275: _Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e l'autore_, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725, in-4°. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence, au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne; elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.]