Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 11

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Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, où la réputation de Zanobi n'était pas généralement répandue. Les amis de Pétrarque s'étonnèrent de voir que le grand-sénéchal, qui était un de ses amis particuliers, se fût employé avec tant de chaleur pour avilir en quelque sorte l'honneur qu'il avait reçu, en le faisant décerner à un homme qui lui était si inférieur. Pétrarque lui-même ne fut pas insensible à cette espèce d'avilissement de la couronne poétique. Dans la préface d'un de ses écrits[211], il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il désigne Charles IV) n'avait pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas pour cela d'aimer Zanobi, qui était non seulement un homme d'esprit, mais des moeurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce poëte fut élevé, toujours par le crédit d'Acciajuoli, à la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VI[212]; mais il ne la posséda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361, âgé seulement de quarante-neuf ans. Ses écrits restèrent entre les mains de sa famille; d'autres disent qu'ils furent déposés chez un notaire de Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour[213]. L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie était si avantageuse, sans que l'on puisse savoir à quel point elle était fondée, que lorsque les Florentins résolurent[214] d'élever, aux frais du trésor public, de magnifiques mausolées à Dante, à Accurse, à Pétrarque et à Boccace, ils y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans exécution pour lui comme pour tous.

[Note 211: _Invect. in Med._]

[Note 212: En 1359.]

[Note 213: On n'a imprimé de lui que les dix-neuf premiers livres de la traduction en prose italienne des Morales de S. Grégoire. L'auteur du reste de cette ancienne traduction est inconnu.]

[Note 214: En 1396.]

Plusieurs autres poëtes latins brillèrent encore à la fin de ce siècle. On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche, ou sans entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues d'intérêt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces noms paraissent mériter une mention particulière. L'un est celui de François _Landino_, fils d'un peintre qui avait alors quelque réputation, et parent de _Landino_, célèbre commentateur du Dante. Il était aveugle et musicien. Ayant perdu la vue dès son enfance par la petite-vérole, il commença bientôt, dit Philippe Villani[215], à sentir le malheur de cet état de cécité; et, pour en adoucir l'horreur par quelque distraction consolante, il s'amusait à chanter, comme un enfant qu'il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur de la mélodie, il chantait selon les règles de l'art, en s'accompagnant de l'orgue ou de quelque instrument à cordes. Il fit rapidement des progrès si admirables, qu'il jouait en très-peu de temps de tous les instruments de musique, même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus habiles. Il inventa même par la seule force de son génie, des instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi, du consentement de tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement couronné de lauriers, à Venise, par le roi de Chypre, comme les poëtes l'étaient par les empereurs. Il mourut à Florence en 1390.

[Note 215: _Vite d' illustri Fiorentini_, p. 84.]

François _Landino_ n'était pas seulement musicien, il était aussi grammairien, dialecticien et poëte. Son habileté à toucher l'orgue, lui fit donner le surnom de _Francesco degli Organi_, et c'est ainsi qu'il est nommé dans les recueils où l'on trouve de lui quelques poésies italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins[216]; le style n'en est pas inférieur à celui des poésies latines de Pétrarque.

[Note 216: Voy. Mehus, _Vita Ambrog. Camald._, p. 324. Ces vers sont intitulés: _Versus Francisci organistoe de Florentiâ_.]

L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres, non-seulement comme poëte, mais comme littérateur et philosophe, et dont le nom se trouve souvent joint à celui de Pétrarque, est _Lino Coluccio Salutato_. _Coluccio_ est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms des enfants, et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur vie: De _Niccolo_, on fait _Niccoluccio_, petit Nicolas; on retranche ensuite, pour abréger, la première syllabe, et il reste _Coluccio_, qui ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, _Lino_, semblerait être encore un diminutif abrégé du même nom; _Niccolo_, _Niccolino_, _Lino_; mais peut-être aussi le prit-il par une affectation de noms antiques qui était alors commune parmi les savants[217]. _Coluccio Salutato_ était né en Toscane[218] en 1330. Son père, qui était homme de guerre, enveloppé dans les troubles de sa patrie, fut exilé, et se retira à Bologne. Le jeune _Coluccio_ y fut élevé; il annonça de bonne heure des dispositions naturelles pour la littérature; mais il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir aux ordres de son père, et se livrer à l'étude des lois. Le père mourut, et _Coluccio_ quitta le code pour se livrer tout entier à l'éloquence et à la poésie. On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de revenir à Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est-à-dire lorsqu'il était âgé de trente-huit ans, il était collègue de François _Bruni_ dans la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, après être retourné à Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et épousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants[219]. La réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer à toutes les espérances de fortune la place de chancelier de la république de Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement pendant plus de trente années. Les lettres qu'il écrivait passaient pour si éloquentes que Jean Galéas Visconti, étant en guerre avec la république, disait qu'une lettre de _Coluccio Salutato_ lui faisait plus de mal que mille cavaliers florentins[220].

[Note 217: Tiraboschi, t. V, p. 492.]

[Note 218: Au château de Stignano, dans Valdinievole, près de Pescia.]

[Note 219: Elle se nommait Piera, et était de Pescia, ville voisine du château où il était né. Tiraboschi, _ub supr._]

[Note 220: Tiraboschi, _ub. supr._]

Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer à des études et à de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits était l'objet continuel de son zèle. Il en recueillait le plus qu'il lui était possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient été pour tout autre un grand travail, n'étaient pour lui qu'un amusement. Les auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de son siècle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents que de son savoir. Ils le comparent à Cicéron et à Virgile; mais nous avons appris à réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses autres ouvrages, qui ont été imprimés, sont un nouvel exemple de la nécessité de ces réductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose et dans ses vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était alors très-rare, et des traces sensibles d'une étude attentive et continue des anciens auteurs, qui ne l'était pas moins. On n'a imprimé de lui en prose latine, outre ses lettres[221], qu'un Traité _de la noblesse des lois et de la médecine_[222]. Les bibliothèques de Florence en possèdent en manuscrit plusieurs autres[223]; la plus grande partie des vers qu'il avait composés s'y conserve aussi; mais on en a publié quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce qu'il y aurait peut-être de plus intéressant à connaître serait la traduction d'une partie du poëme du Dante en vers latins, dont l'abbé Méhus nous a donné deux fragments dans sa vie d'Ambroise le Camaldule[224]. _Coluccio_ mourut en 1406, âgé de soixante seize ans. Plusieurs années auparavant, les Florentins avaient demandé à l'empereur la permission de le couronner du laurier poétique, et elle leur avait été accordée; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces délais, l'affaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut décernée qu'après sa mort[225]. Elle fut posée sur son cercueil, et les honneurs qui devaient être rendus à ce vieillard illustre accompagnèrent au tombeau un cadavre insensible.

[Note 221: Elles ont été publiées en deux différents recueils, l'un donné par l'abbé de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paraître que la première partie du sien, Florence, 1741, avec une savante préface et des notes; prévenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence, 1742, il n'acheva point son édition. Lami se donna le tort de parler du modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement. Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de _Coluccio_, par Philippe Villani, p. XXIII, observe qu'on doit réunir ces deux recueils, les lettres de l'un n'étant pas les mêmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit: la plus grande partie est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.]

[Note 222: _De Nobilitate legum ac Medicinoe_. Venise, 1542.]

[Note 223: On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497; Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abbé Mehus, _Vit. Ambr. Camald._, et dernièrement M. J. B. Corniani, _I secoli della Letter. ital._ t. I, p. 413.]

[Note 224: Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de plusieurs autres pièces inédites du même auteur.]

[Note 225: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 496.]

Le nombre des poëtes en langue vulgaire était encore plus considérable que celui des poëtes latins; mais il y en a peu qui aient mérité, par l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers, que l'on en garde le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens qui ne se contentèrent pas de protéger les poëtes, et qui poétisèrent eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio[226] rangent dans cette classe la plupart des petits princes de ce temps-là. Plusieurs dames se distinguèrent aussi par leur goût pour la poésie et quelques unes par leurs talents. Il y eut même une Sainte qui est comptée, pour sa prose, parmi les autorités du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte Catherine de Sienne. Sa vie appartient à l'hagiographie ou histoire des saints plus qu'à l'histoire des lettres. Dans cette dernière, cependant, elle a de remarquable qu'elle a été l'occasion d'une guerre grammaticale et d'une espèce de schisme. On sait, et elle raconte elle-même que son éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans, lorsqu'elle entra dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait même pas l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à lire, à écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la fleur de l'âge[227] en 1380. Ses lettres ascétiques sont écrites d'un style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si vives et si agréables, que Sienne, sa patrie, a prétendu s'en servir pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du langage. _Girolamo Gigli_, savant Siennois, qui donna, en 1707, une édition soignée des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un vocabulaire des mots et des expressions propres à l'auteur. Il s'y donnait de très-grandes libertés, et traitait avec peu de ménagements les Florentins, leur langue et leur académie, dont il était cependant. L'impression de ce _Vocabolario Cateriniano_ était fort avancée, quand tout-à-coup il fut arrêté, prohibé par ordre du pape Innocent XII, l'auteur banni à quarante milles de Rome, où se faisait l'impression, et ensuite rayé de la liste des académiciens de Florence, par décret de l'académie elle-même; enfin, selon l'expression d'un historien récent de la littérature italienne[228], traité comme coupable, non-seulement de lèze-grammaire, mais même de lèze-majesté[229]. Si les vers de sainte Catherine avaient été seuls, ils n'auraient point donné lieu à de pareils scandales, à en juger par une oraison qui est imprimée dans le quatrième volume de ses OEuvres[230], et où l'on trouve moins de génie que de ferveur.

[Note 226: _Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni poesia_.]

[Note 227: À trente-trois ans.]

[Note 228: M. Giamb. Corniani, _I secoli della Letter. ital._, t. I, p. 388.]

[Note 229: Le _Vocabolario Cateriniano_, qui fut alors lacéré et brûlé à Florence, par la main du bourreau, y a été réimprimé depuis, sous le faux titre de _Manille_, et sans date, in-4°., avec un Supplément qui le complète. Gamba, _Testi di Lingua_, p. 88.]

[Note 230: Pag. 341; elle commence ainsi:

_O Spirito santo, vieni nel mio core Per la tua potenzia traila a te, Dio_, etc.]

Celui des poëtes lyriques de cette époque qui approcha le plus du style de Pétrarque est _Buonaci corso da Montemagno_. Il y en eut deux de ce nom, l'aïeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un seul. Le chanoine _Casotti_ découvrit le premier qu'ils étaient deux, et donna, en 1718, à Florence, la meilleure, édition de leurs OEuvres[231], avec une préface qui éclaircit complètement ce qui regarde la famille des _Montemagno_. C'était une des plus distinguées de Pistoja, où elle avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. _Buonaccorso_ l'ancien en fut lui-même gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la douceur et de la grâce. Gravina[232] le loue d'avoir approché de Pétrarque par ces deux qualités, si ce n'est par l'élévation, le savoir et la variété des sentiments. Le _Tassoni_, dans ses considérations sur Pétrarque, compare souvent des vers de _Montemagno_, avec ceux de ce grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit pas, comme l'ont pensé quelques critiques, que le troisième sonnet de Pétrarque[233], soit imité du premier de _Montemagno_[234]; mais lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est _Montemagno_ qui a été l'imitateur, il ne peut lui-même se dissimuler la faiblesse de ses preuves. Plusieurs autres sonnets de _Buonaccorso_, sans avoir la même ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on pourrait appeler Pétrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de _Montemagno_ le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est vrai qu'en poésie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de goût, pour se faire un assez grand nom.

[Note 231: La première édition fut donnée à Rome, en 1559, in-8°, par _Nicolo Pilli_ de Pistoja, le même qui publia aussi les OEuvres de _Cino_.]

[Note 232: _Della ragione Poetica_, l. II, §. 29 et 30.]

[Note 233: _Era il giorno che al sol si scolorano_, etc.]

[Note 234: _Erano i miei pensier ristretti al core_.]

Pistoja produisit un autre poëte contemporain de Pétrarque, qui fut même, dit-on, son disciple, et qui fit, après sa mort, un long poëme à sa louange; mais l'on n'y peut guère approuver que l'intention et le zèle. Il se nommait _Zenone de' Zenoni_. Son poëme, qu'il intitula: _Pietosa fonte_, est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le savant Lami l'a publié le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses _Delicioe eruditorum_, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il avoue lui-même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des détails qui le rendent de quelque utilité pour l'histoire littéraire de ce temps[235].

[Note 235: Lami, _loc. cit._, au commencement de l'avis au lecteur.]

Le même volume est terminé par une _canzone_ sur ce même sujet de la mort de Pétrarque[236]. Elle vaut mieux, sans être fort bonne. Son auteur est _Franco Sacchetti_, auteur justement célèbre à d'autres titres, qui passe cependant pour avoir approché du style de Pétrarque dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures, après celles du _Décaméron_, quoique loin encore de les égaler.

[Note 236: Elle a pour titre: _Morale di Franco Sacchetti da Firence per la morte di M. Francesco Petrarca_.]

_Franco Sacchetti_, né à Florence, vers l'an 1335[237], d'une famille ancienne et illustrée par les premiers emplois de la république, annonça de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très-jeune encore, il composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de Pétrarque; mais avec un tour d'idées et de style qui lui était propre. Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mérite y frappa tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics, dans les salles de délibérations du gouvernement, dans celles des tribunaux, sur les portes des différents offices, des inscriptions en vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune _Sacchetti_ pour ces inscriptions, où l'on voulait toujours que la poésie et la morale donnassent des leçons de liberté. On a conservé plusieurs sonnets qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que la poésie. La simplicité des idées et du style y est un mérite, puisqu'ils étaient destinés à être entendus et retenus par le peuple. On lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du lion qui était placé au-dessus d'une espèce de tribune aux harangues, à la façade du palais des prieurs[238]. Il fit ce distique remarquable par sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle:

_Corona porto per la patria degna Acciocchè liberta ciascun mantegna_.

[Note 237: Préface de la bonne édition donnée à Naples, sous le titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.]

[Note 238: Aujourd'hui le _Palazzo Vecchio_.]

_Franco Sacchetti_ fut revêtu de plusieurs magistratures, tant à Florence même que dans différentes parties de la Toscane. Il voyagea aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres à Bologne, à Gênes et à Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous états, et avec les littérateurs les plus célèbres. La considération dont il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, _Giannozzo Sacchetti_, avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379. L'année suivante, il fut statué par un décret, que les pères, les frères, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient été déclarés rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, être ni du nombre des prieurs (magistrature suprême de la république), ni membres d'aucun des colléges de magistrature. _Sacchetti_ fut seul excepté de cette disposition sévère, et cela, dit l'historien _Ammirato_, parce qu'il était tenu pour homme de bien, _per esser tenuto uomo buono_[239]; mais cette faveur ne put le consoler de la perte de son frère. Il devint sujet à des maladies graves, et ses infirmités furent augmentées par des accidents imprévus. Étant tombé de cheval, ou plutôt de mulet, dans un de ses voyages, il voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit à Pistoja, où un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le manqua de même. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se sentit long-temps de cette chute.

[Note 239: _Stor. fiorent._, l. XIV.]

Chargé, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infestés par le brigandage et par la guerre; il fut attaqué en mer et pillé par les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux. La république l'indemnisa par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs années après, dans la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de la ville furent saccagés et brûlés. Les possessions de _Franco Sacchetti_, qui étaient à Marignole, furent entièrement détruites, et lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au milieu de ses occupations et de ses désastres, il ne cessa jamais de cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il mourut peu d'années après la fin de ce siècle[240]. C'était un homme d'une amabilité singulière, et remarquable par le mélange de la gravité de son caractère et de la gaîté de son esprit. Cette gaîté brille dans presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le plus grand nombre n'est point imprimé, il y en a plusieurs qui sont non seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les premiers modèles. Il aimait beaucoup la musique et la savait parfaitement. Dans un manuscrit où ses _madrigali_ et ses ballades, portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit plusieurs fois, écrit en marge, le sien même[241]. Ce n'est pas seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses poésies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la même personne; mais on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un sonnet fait la vingt-sixième année, de n'être pas plus avancé que le premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du sonnet signifie à peu près[242]:

Malheureux! si je pense encore Au peu qu'a gagné par ses vers Le grand Pétrarque auprès de Laure, Aux longs tourments qu'il a soufferts... Je frémis, je me sens de glace: J'écris pourtant, et le temps passe.

[Note 240: Bottari, _ub. sup._]

[Note 241: _Intonata per Francum Sacchetti_, ou _Francus dedit sonum_. Bottari, _ub. sup._]

[Note 242:

_E quando io penso al mio signor Petrarca, Quel ch' acquistò in Laura pe' suoi versi, Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca_.]

Peu de ses poésies sont imprimées[243]. Le vocabulaire de la Crusca, qui les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui appartenait à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724, dans la bibliothèque de cette famille[244]. Il contenait environ cent soixante-dix sonnets, trente-huit _canzoni_ de différents genres, quarante-neuf ballades, un grand nombre de _madrigali_ et d'autres poésies de toute espèce. Il contenait aussi des lettres, les unes latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier, quarante-neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles, qui ne sont pas tout-à-fait du même genre, ni du même style.

[Note 243: Je ne connais qu'un sonnet cité par Crescembeni, _Stor. della Volg. Poesia_, l. II, n°. 8; la _canzone_ sur la mort de Pétrarque, dont il est parlé ci-dessus, une autre _canzone_ qui vaut mieux, dans le Recueil des _Rime Antiche_, qui suit la _Bella Mano_, réimpression de 1750, et quatre sonnets dans la préface de Bottari.]

[Note 244: Bottari, _ub. supr._ Le marquis _Matteo Sacchetti_, descendant du poëte, possédait à Rome, à la même époque, une copie de ce manuscrit. _Id. ibid._]