Histoire littéraire d'Italie (3/9)
Chapter 10
Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations. Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait être encore utile aujourd'hui; elle est au moins très-curieuse par la connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne, que l'on voit avec surprise avoir été, dès cette époque reculée, sur un grand nombre d'objets, la même que de nos jours. On peut citer pour exemple le chapitre de la culture du lin, où l'auteur prescrit les engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes, auxquelles les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien ajouter[179]; mais lorsqu'il veut s'élever à la théorie, et rendre raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avicenne ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, écrit en latin, fut traduit en italien avant la fin du même siècle. On avait attribué à _Crezcenzio_ lui-même cette traduction; mais il a été reconnu depuis qu'elle date du temps où la langue avait acquis tout son perfectionnement, c'est-à-dire d'un demi-siècle après l'époque où l'auteur écrivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le père Bartoli[180], on reconnaît à la perfection de son style qu'il est du siècle où l'on écrivait le mieux[181].
[Note 179: M. Corniani, _I Secoli della Letter. ital._, t. I, p. 178.]
[Note 180: À la fin de la préface du petit Traité de critique grammaticale, intitulé: _Il Torto ed il dritto del non si può_, qu'il a donné sous le nom de _Ferrante Longobardi_, Rome, 1655, pet. in-12.]
[Note 181: La première édition de l'ouvrage latin est de 1471, Augsbourg, in-fol., sous ce titre: _Petri de Crescentiis ruralium commodorum_, lib. XII, _Augustoe vindeticorum_, etc. La traduction italienne fut imprimée pour la première fois à Florence, 1478, aussi in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, 1605, et de Naples, 1724, 2 vol. in-8°.]
La jurisprudence, qui avait été la profession de cet auteur agronome, était, par les mêmes raisons que la théologie, dans un haut degré de faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y distinguaient à l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumière sur les obscurités de cette science, que le nombre même de ceux qui la professaient devait inévitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes, mais qui reçut dans ce siècle des honneurs presque divins[182]. Astre et lumière des jurisconsultes, maître de vérité, fanal du droit, guide des aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués, selon l'usage du temps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses, on ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et à ses immenses travaux.
[Note 182: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.]
Barthole naquit la même année que Boccace, en 1313, à Sasso-Ferrato, dans la Marche d'Ancône. Il se livra, dès sa jeunesse, à l'étude du droit sous les maîtres les plus célèbres, à Pérouse d'abord, et ensuite à Bologne. Il y devint maître lui-même, et lors de la fondation de l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que 26 ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres. Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une à Pérouse, où on lui déféra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter à Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Université naissante les mêmes priviléges dont jouissaient toutes les autres. L'empereur lui en accorda de personnels, et spécialement celui de porter dans son écusson les armes des rois de Bohême. Quelques auteurs ont pensé que ces honneurs étaient le prix de la fameuse bulle d'or, que Charles publia l'année suivante, qu'il avait concertée à Pise avec Barthole, et dont il lui avait confié la rédaction[183]. Il ne jouit pas long-temps de ces distinctions; de retour à Pérouse, il y mourut, selon l'opinion la plus probable, âgé seulement de 46 ans. La brièveté de sa vie rend presque inconcevables la profondeur et l'étendue de ses connaissances et le volume énorme de ses écrits. Gravina, en rendant justice à son érudition et à la force de sa dialectique, le juge sévèrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilités qu'il introduisit dans l'étude du droit. «Son génie et son érudition lui nuisirent, dit ce critique judicieux[184]: possédant toute la misérable science de ce temps-là, il ne fit que retourner de mille manières les sophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du péripapéticisme, etc.»
[Note 183: De Sade, _Mém. pour la Vie de Pétrar._, t. III, p. 409.]
[Note 184: _De origine juris civilis_, l. I, §. 164.]
La vaste compilation des oeuvres de Barthole contient quelques Traités de droit public, tels que ceux _des Guelphes et des Gibelins_; _de l'Administration de la République_; _de la Tyrannie_, etc. On y en trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succès peut servir à faire connaître l'esprit de son temps. C'est une cause plaidée devant J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre[185]. _Cacodoemon_ comparaît devant le tribunal, en qualité de procureur de toute la malice infernale. Sa procuration, passée devant le notaire de la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain à comparaître à l'audience trois jours après la date. Le genre humain, pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la première fois, expédier par contumace. Il a recours à la Sainte-Vierge et la supplie de prendre sa défense. Elle se déclare donc son avocate; mais le Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes en étant exclues, selon le Digeste _De postulatione_: de plus, il la déclare suspecte, comme mère du juge, conformément à la loi _De appellatione_. La Vierge répond à l'exception; 1°. que les femmes sont admises à plaider dans les causes des misérables, selon la disposition du paragraphe I, _De foeminis_, etc., et que le genre humain est précisément dans ce cas; 2°. que même une mère peut parler dans sa propre cause, comme il est écrit dans les expressions, chapitre _Priorem_, etc. Cette question d'ordre judiciaire étant vidée, _Cacodoemon_ produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain, comme il le faisait avant la rédemption; il s'appuie des textes d'une infinité de lois; mais la Vierge Marie n'en allègue pas moins que lui dans ses réponses, toutes favorables à son client. Enfin, le divin juge prononce la sentence d'absolution _formiter_, séant _pro tribunali_, au parquet ordinaire des causes, au-dessus des trônes des anges, dans le palais de sa résidence, après avoir vu toutes les citations, procurations, allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite sentence écrite et publiée par S. Jean l'Evangliste, notaire et écrivain public de la cour céleste[186].
[Note 185: _Tractatus quæstionis ventilatæ coram Domino nostro J.-C. inter virginem Mariam ex unâ parte, et Diabolum ex alterâ_, p. 165 et suiv. du livre intitulé: _Bartholi Consilia, quæstiones et tractatus_, Lyon, 1568.]
[Note 186: _I secoli della Letter. ital. di Giamb._ Corniani, t. I, p. 436.]
Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le célèbre Balde, fils d'un médecin de Pérouse. On raconte beaucoup de traits de cette rivalité, qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des écrivains sages les révoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec eux que d'y croire[187]. Balde fut professeur à Pérouse, sa patrie, puis à Sienne, à Pise, à Padoue et à Pavie. Il laissa partout une grande admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui était vif, brillant, fécond en réparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement et de science, mais, à ce qu'il paraît, un peu lourd. Balde n'a guère laissé moins d'écrits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que l'année même de la fin du siècle, âgé de soixante-quinze ou seize ans, et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que son maître.
[Note 187: Voy. Tiraboschi, _ub. supr._, et Mazzuchelli, _Scrit. ital._]
C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que nous avons vu, dans la Vie de Pétrarque, jouer un des premiers rôles parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du Véronais. Il fut notaire et juge à Véronne. Les Scaliger, seigneurs de cet état, le chargèrent, en 1335, d'une mission auprès du pape Innocent XII, qui résidait à Avignon: c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire littéraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le premier modèle de ces _Bibliothèques universelles_, et de ces _Dictionnaires des hommes illustres_, qui se sont tant multipliés depuis. S. Jérôme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette espèce, n'avaient parlé que des écrivains sacrés[188]. Photius n'avait traité que des livres qui lui étaient tombés entre les mains. Guillaume de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets, depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet ouvrage écrit en latin, a été imprimé à Venise, en 1547, sous ce faux titre: _De originibus rerum_[189], que l'auteur ne lui avait point donné. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothèque de Venise[190], porte celui-ci: _De viris illustribus_[191], qui lui convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on appelle une _Bibliothèque_. Les auteurs y sont rangés par ordre alphabétique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que permettait une époque où l'on avait si peu de secours pour ce travail, on trouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il était impossible qu'il ne s'y glissât pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs, mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il paraît surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de ténèbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donné le premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment un, historique et géographique, où l'auteur recherche surtout les premières origines, et c'est ce qui a causé l'erreur commise au titre de l'édition de Venise. Cette édition très-rare d'un ouvrage curieux est si remplie de fautes, qu'elle ne peut-être, pour ainsi dire, d'aucun usage. Montfaucon, et après lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une nouvelle, corrigée sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni personne après eux, n'a exécuté ce dessein, qui ne serait pas sans utilité[192].
[Note 188: Tiraboschi, t. V, p. 322.]
[Note 189: Le titre entier du livre imprimé est: _De Originibus rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense_, Venet., 1547.]
[Note 190: Dans celle de S. Jean et S. Paul (_di SS. Giovanni e Paolo_).]
[Note 191: Le titre entier de ce manuscrit est, après le _Proemium_: _Incipit liber de Viris illustribus editus à Guillelmo Pastregico veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico_.]
[Note 192: Voy. Maffei, _Verona illustr._, part. II, p. 115, et Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.]
Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres historiens de ce nom, outre le complément des histoires de son oncle et de son père[193], composa aussi un ouvrage intéressant pour l'histoire littéraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et n'écrivit que les _Vies des hommes illustres de Florence_. Le comte Mazzuchelli en a publié pour la première fois[194], non le texte original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nommé, en 1401, pour expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il mourut peu de temps après. Les titres d'_Eliconio_ et de _Solitario_, que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes illustres, prouvent que, quoiqu'il eût rempli à Pérouse quelques fonctions honorables[195], il s'était ensuite entièrement livré aux lettres et à l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier auteur d'une histoire littéraire particulière, comme Guillaume de Pastrengo, d'une histoire littéraire générale. Quant à l'histoire politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pût être comparé aux Villani. Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est considérable, et celui des chroniques ou histoires particulières des différentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premières sont même peu utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de tous, parce qu'il l'est à d'autres titres, est le premier commentateur du Dante, _Benvenuto da Imola_. On a de lui, sous le titre de _Liber Augustalis_, une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps; ouvrage dont la sécheresse et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses oeuvres latines, mais sous le nom du véritable auteur[196]. Landolphe Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'église de Chartres, et que l'on dit de la noble famille des Colonne[197], écrivit, entre autres ouvrages, un _Breviarum historiale_, qui a été imprimé en France[198], et Français _Pipino_ ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains, il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers qu'on ne trouve point ailleurs[199]. Muratori n'a inséré dans sa grande collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176[200]. Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui peuvent être de quelque usage, et peut-être même en a-t-il outre-passé le nombre. On y distingue les deux _Cortusi_[201], continuateurs de l'histoire de Padoue, commencée par _Albertino Mussato_ dont nous avons parlé dans un précédent chapitre[202], mais qui restèrent fort au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; _Ferreto_ de Vicence[203], l'un des meilleurs historiens de ce temps; _Calvano Fiamma_ de Milan[204], qui ne lui est point inférieur; Jean de _Cermenate_[205], émule et compatriote de _Fiamma_, et plusieurs autres. Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les bibliothèques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien à perdre, ni pour la gloire littéraire de l'Italie, ni pour l'histoire!
[Note 193: Ce complément n'est que de quarante-deux chapitres; il termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu'à la fin de 1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.]
[Note 194: En 1747.]
[Note 195: Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy. Tiraboschi, _loc. cit._]
[Note 196: Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4°., tout à la fin du volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.]
[Note 197: Tiraboschi, t. V, p. 318.]
[Note 198: À Poitiers, en 1479.]
[Note 199: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 319.]
[Note 200: _Script. Rer. ital._, vol. IX.]
[Note 201: _Guglielmo Cortusio_ et _Albrighetto Cortusio_, son parent.]
[Note 202: Tom. II, p. 305.]
[Note 203: _Script. Rer. ital._, vol. IX, p. 935.]
[Note 204: Auteur du _Manipulus Florum, ibid._, vol. XI, p. 533.]
[Note 205: _Ibid._, vol. IX, p. 1223.]
J'aurais dû placer dans la première époque de ce siècle, mais je n'oublierai pas ici, _Marino Sanuto_, noble vénitien, qui ne fut pas, à proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un ouvrage intéressant sur les régions qu'il avait parcourues et sur les événements dont il avait été témoin. Il fit jusqu'à cinq fois le voyage d'Orient, et visita l'Arménie, l'Égypte, les îles de Chypre et de Rhodes, etc. De retour à Venise, il composa son livre _Secretorum fidelium crucis_, où il décrit exactement ces contrées lointaines, les moeurs de leurs habitants, les révolutions, les guerres entreprises pour les retirer des mains des infidèles, et les causes des mauvais succès de ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour venir à bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs états de l'Europe, pour engager les princes à exécuter ses plans. Il les présenta au pape Jean XXII, à Avignon, et lui mit sous les yeux des cartes où tous ces pays et les saints lieux étaient fidèlement décrits; il adressa, sur ce sujet, des lettres à plusieurs personnages importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an 1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprimés, pour la première fois, par Bongars, dans le _Gesta Dei per Francos_[206]. C'est un des plus curieux de cette collection; le premier livre surtout peut être regardé comme un traité complet sur le commerce et la navigation de ce siècle, et même des siècles antérieurs[207].
[Note 206: Hanoviæ, 1511, 2 vol. in-fol.]
[Note 207: Foscarini, _Letteratura Veneziana_, p. 417.]
À l'égard de la littérature proprement dite, et principalement de la poésie, qui était le genre de littérature le plus généralement cultivé, on a bien fait de ne pas tirer des bibliothèques, et l'on aurait encore mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini de vers qui furent produits dans ce siècle. Ce fut comme une épidémie qui se répandit rapidement, qui passa même les Alpes, et qui exerça surtout ses ravages à Avignon et autour de Pétrarque, devenu, bien contre son gré, le centre de ce tourbillon poétique. C'est ce qu'une de ses lettres familières décrit avec des détails aussi vrais que plaisants. «Jamais, écrit-il[208], ce que dit Horace ne fut plus vrai qu'à présent:
Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers[209].
[Note 208: _Famil._, l, XIII, ép. 7, manuscrit de la Biblioth. impér., n°. 8568; _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 243.]
[Note 209: _Scribimus indocti doctique poemata pessim._ (Ep. I, l. II. v. 117.)]
C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie: mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme, je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste, autrefois si rare, est commune à présent, etc.»
On voit, par cette lettre même, que c'était de poésies latines qu'on accablait Pétrarque, et non de poésies en langue vulgaire; car si cette langue commençait à devenir universelle en Italie, elle était à peine connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'où il lui venait aussi tant de vers. Lui-même, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un amusement de la poésie italienne. Ses travaux sérieux étaient en latin. C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivré dans sa jeunesse. Ce qui contribua peut-être à ce dégoût, fut de voir le même triomphe accordé, douze ou quinze ans après, à un homme qu'il était loin sans doute de regarder comme son égal. On le nommait _Zanobi da Strada_. Philippe Villani l'a placé parmi les _illustres Florentins_; mais si la couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque célébrité que par cette couronne même.
Zanobi était fils du célèbre grammairien _Giovanni da Strada_, qui avait été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état que son père; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile, Nicolas Acciajuoli, à qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi quitta l'école de grammaire et de rhétorique, dont il subsistait obscurément à Florence, pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu honorablement par le grand-sénéchal, créé par lui secrétaire du roi, et bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié, qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses lettres. En 1355, lors qu'il se rendit à Pise, auprès de l'empereur Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut là qu'il obtint pour lui, de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe. Mathieu Villani, dans son histoire[210], fait mention de cette cérémonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tête, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous les barons de l'empereur.
[Note 210: L. V, ch. 26.]