Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Chapter 9

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[Note 146: Le grand duc François Ier. confia cette correction à _Leonardo Salviati_, qui était alors l'oracle de la langue toscane, et formait, à lui seul, une autorité. Il se donna, dans son édition, des libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort, il n'échappa point à la critique, et _Boccalini_ ne l'épargna pas dans sa _Pietra di Paragone_; mais _les Avvertimenti della lingua sopra il Decamerone_, que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont un ouvrage précieux, et vraiment classique pour l'étude de la langue. Sur toutes ces vicissitudes que le _Décaméron_ a éprouvées, voyez le livre de Manni, _Istoria del Decamerone_, part. III, p. 628 et suiv.]

Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de l'art de conter et de l'art d'écrire. «Cet ouvrage, dit expressément M. Denina, quoique moins grave que la comédie du Dante, et moins poli que les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la langue italienne. Les écrivains du seizième siècle n'en parlent qu'avec un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a peut-être d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition générale, qui est merveilleux, et qui n'a été égalé par aucun autre auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les moeurs et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de traits d'histoire qui y sont touchés de main de maître[147].»

[Note 147: _Vicende della Letteratura_, l. II, cap. 13.]

Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est permis de tout lire, on peut faire du _Décaméron_ une de ses lectures favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des moeurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes, d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité, de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.

CHAPITRE XVII.

_État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans le genre du_ Décaméron; _grands poëmes à l'imitation de celui du Dante; dernières observations sur le quatorzième siècle_.

Tandis que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si générale aux esprits, qu'ils les ramenaient à l'étude et à l'imitation des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la langue de leur patrie, d'autres études, auxquelles ils se tinrent presque entièrement étrangers, continuaient de fleurir, et d'autres écrivains, dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes d'Aristote; et malgré le livre de Pétrarque, où il avait attaqué l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne[148], l'Arabe Averroës avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient l'entendre. La méthode des scholastiques continuait de régner dans la théologie de l'école et d'en épaissir les ténèbres. Les Thomistes et les Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortillés, les plus creux et les plus obscurs. Loin que les étudiants en fussent découragés, ou que le nombre des maîtres diminuât, le zèle des uns et la quantité des autres semblaient aller toujours croissant.

[Note 148: _De sui ipsius et multorum ignorantià_.]

Pétrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres. «Autrefois, écrivait-il, il y avait des professeurs de cette science; aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n'en était pas ainsi, nous n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres inutiles[149].» Mais il avait beau dire; cette foule de maîtres ne cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que là étaient les promesses de la fortune, les appâts de l'ambition et le chemin des grandeurs. Ce torrent se débordait hors de l'Italie dans les universités des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs des universités ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette célèbre école, en nomme un assez grand nombre[150]. Les auteurs italiens lui reprochent d'en avoir oublié plusieurs[151]; mais ceux dont il parle et ceux qu'il oublie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs oeuvres, aussi profondément inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'eût pas beaucoup perdu à ce qu'ils le fussent toujours.

[Note 149: _De Remed. utriusq. fortunæ_, liv. I, Dial. 46.]

[Note 150: Le Père Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et directeur de Pétrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Père Denis; Gérard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques, qui fut archevêque de Rouen, évêque de Lodève, et ensuite d'Auxerre, etc.]

[Note 151: Voyez Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. V, l. II, c. I.]

Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son retour[152], avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et lui opposèrent l'anti-pape Clément VII[153], source de ce grand schisme qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat, et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle s'était souillée dans sa jeunesse.

[Note 152: Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le 27 mars 1378.]

[Note 153: Robert, cardinal de Genève.]

Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal. Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr, en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de lui donner place dans cette immense collection[154]. Tiraboschi, avec sa bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi, il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre[155].» Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.

[Note 154: Vol. XI, 10 juin.]

[Note 155: _Stor. della Letter. ital._, t. V, p. 128.]

Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps, mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de Duraz[156]. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire[157]: l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq des cardinaux, y compris Louis Donato[158]. Il eût été plus heureux, s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa théologie.

[Note 156: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 130.]

[Note 157: V. _Abrégé de l'Hist. ecclés._, Berne, 1767, vol. II, an. 1385.]

[Note 158: Voy. _Abrégé de l'Hist. ecc._ etc. Voy. aussi _Abrégé chronologique de l'Hist. ecclés._ Paris, 1751, vol. II, même année.]

La fin non moins déplorable du poëte astrologue, _Cecco d'Ascoli_, et les persécutions éprouvées par l'astrologue médecin Pierre d'Abano, ne détournaient point de l'étude de l'astrologie judiciaire. Un Génois, nommé _Andalone del Nero_, qui se rendit célèbre par ses connaissances en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul dessein de les augmenter, s'égara, comme presque tous les astronomes le faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris de ses leçons à Naples, parle de lui avec de grands éloges dans son Traité de la Généalogie des Dieux, l'appelle _son vénérable maître_[159], et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans l'éloquence. On a de lui un Traité latin _de la composition de l'astrolabe_, publié à Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, à la Bibliothèque impériale, un de ses Traités sur la sphère, la théorie des planètes, leurs équations, avec une introduction aux jugements astrologiques[160], qui n'a jamais été ni publié ni traduit.

[Note 159: Liv. XV.]

[Note 160: _Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphoera, Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica_. Catal. des Manuscr., vol. IV, p. 333, n°. 7272.]

Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait à Bologne d'une grande réputation lorsqu'il fut appelé à Paris par Charles V. Ce roi, qu'on appela _le Sage_, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut traité à sa cour avec distinction, payé avec magnificence et créé conseiller du roi. Il avait prédit l'heure de sa propre mort, et fit à sa science l'honneur de mourir à l'heure qu'il avait fixée. C'est sa fille Christine de Pisan qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a écrite en français[161]. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son siècle et de son sexe. Elle a laissé, outre cette histoire, _le Trésor de la cité des dames_[162], et quelques autres ouvrages français en prose et en vers[163]. Elle tient à l'Italie par sa naissance, et à la France par ses écrits.

[Note 161: Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le _Recueil de l'Acad. des Inscript._, t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a été publiée par l'abbé Lebeuf, _Dissert. sur l'Hist. de Paris_, t. III, p. 103.]

[Note 162: Imprimé à Paris en 1497.]

[Note 163: J'ai parlé du _Trésor de la Cité des Dames_, au sujet du jurisconsulte _Giovonni d'Andrea_ et de sa fille _Novella_, t. II, de cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mémoire de Boivin, _ub. supr._]

On l'a dit avec vérité,

Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.

Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il récompense la folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait l'astrologie auprès de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour cette prétendue science, non-seulement dans ses états, mais en Italie, d'où vinrent, à l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure qu'ils prédisaient aux autres[164]. Leurs noms ont été soigneusement recueillis[165], et l'on a tenu registre de leurs découvertes et de leurs prédictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et dominicain, qui prédit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques, _plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqué plusieurs grands personnages_[166], telles encore que les prédictions faites par un certain Marc, de Gênes, de la mort d'Édouard III, roi d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remportée sur les Flamands, en 1382, par les Français, que commandait le duc de Bourgogne[167]; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs charlataneries et de leurs bévues.

[Note 164: Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.]

[Note 165: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc., rédigé par Simon de Phares, écrivain du quinzième siècle, et publié par l'abbé Lebeuf, _Dissertat sur l'Hist. de Paris_, t. III, p. 448 et suiv.]

[Note 166: Ibid., p. 451.]

[Note 167: Voy. _Catalogue des principaux Astrologues_, etc. etc.]

On est encore forcé de compter parmi les astrologues le fameux Paul le géomètre, né à Prado, en Toscane, à qui son savoir en arithmétique, fit aussi donner le nom de Paul de l'_Abbaco_. Il ne se bornait pas à connaître les astres et à en tirer des pronostics; il construisait de ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans son pays même[168]. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365[169]; et cependant on cite de lui un testament fait l'année suivante[170]. Par ce testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent déposés dans un couvent de Florence[171], que les moines en eussent une clef, sa famille une autre, et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se trouvât un astrologue florentin qui fût jugé, par quatre maîtres dans cet art, digne de les posséder. On ne dit pas ce que sont devenus ces clefs et ce dépôt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui existaient alors, il y en eut qui se soucièrent de subir ce jugement[172].

[Note 168: Tiraboschi, _ub. supr._]

[Note 169: _Uomini illustri Fiorentini_.]

[Note 170: Mehus, _Vit Ambros. Camaldul_, p. 194; Manni. _Sigili_, t. XIV, p. 22, etc.]

[Note 171: La Sainte-Trinité.]

[Note 172: Manni, _loc. cit._, et Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont été imprimés à Bâle en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et qu'il ne connaît non plus aucun autre écrivain qui en ait parlé.]

Ni leur nombre, ni leur succès n'en imposaient à Pétrarque, que l'on trouve toujours à cette époque répandant les lumières ou combattant l'erreur; loin de se laisser entraîner au torrent, il ne cessa de se moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages publiés, soit dans ses lettres[173]. Mais c'étaient des paroles jetées au vent. L'ignorance était trop générale et le préjugé trop enraciné, pour que les efforts d'un seul homme, quelque supérieur qu'il fût, pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas moins des alchimistes[174] que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre, très-grand dans ce siècle, ni celui de leurs dupes.

[Note 173: Voy. surtout une Lettre à Boccace, _Senil_, l. III, ép. I.]

[Note 174: Voy. _De Remed. utr. fortunæ_, l. I, Dial. III.]

L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme l'astrologie l'était de l'astronomie qui était aussi dans son enfance. La médecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre; mais souvent aussi elle s'en tenait à ses propres études, et elle dut à ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils, médecins et amis de Pétrarque, qui pourtant n'aimait pas les médecins, ne furent ni alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux à leur profession l'étude de l'astronomie et de la mécanique. Padoue, leur patrie, dut au premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement admirées[175]. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise, Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine. Elles produisaient de savants élèves, qui devenaient à leur tour de célèbres professeurs. La plupart s'en tenaient à l'enseignement et à la pratique. Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que l'art était de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui paraît s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les autres; c'est le célèbre Mondinus, regardé encore aujourd'hui comme le restaurateur de l'anatomie, dont il a laissé un Traité, le premier qui ait été écrit depuis les anciens[176]. Ce traité servait encore de texte et presque de loi dans les universités, deux cents ans après sa mort. Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir donné naissance à Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie, qu'il soit né, qu'il ait étudié, exercé, enseigné, fait ses belles expériences, et écrit dans son sein[177].

[Note 175: J'ai parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t. II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation, _Mém. de l'Académ. des Inscript. et Bel. Let._, t. XX, p. 440, où il a confondu le fils et le père, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi a redressées, t. V, p. 177 et suiv.]

[Note 176: Voy. Freind, _Histor. Medic._, et M. Portal, _Histoire de l'Anatomie_, t. I.]

[Note 177: Le _Traité d'Anatomie_ de Mondinus a eu plusieurs éditions citée par M. Portal, par Fabricius, _Bibl. med. et inf. latin._, vol. V, etc.]

Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande réputation. Pierre _Crezcenzio_ écrivit, dans un âge fort avancé, sur le premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.

_Crezcenzio_ s'éloigna de sa patrie, quand il la vit déchirée par des dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les villes d'Italie, qui étaient alors presque toutes indépendantes, étaient dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et militaires, sous le titre de capitaines ou de _podestà_. Elles exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne, fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que _Crezcenzio_ parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des sentiments de concorde et dans un état de paix. Il observait partout les procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier. Enfin, de retour à Bologne, et déjà fort âgé, il recueillit toutes ses observations, et publia, vers l'an 1304, un Traité d'agriculture, divisé en douze livres, qu'il dédia au roi de Naples, Charles II. Il survécut près de seize ou dix-sept ans à cette publication, et mourut vers la fin de 1320, âgé d'environ quatre-vingt-sept ans[178].

[Note 178: _Vita di P. Crezcenzio_, en tête de la traduction ital. de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8°.]