Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 9
Dante s'aperçoit, au chemin qu'a fait le soleil, du temps qui s'est écoulé sans qu'il y ait pris garde, pendant le récit de Mainfroy[178]. Cela inspire à un poëte philosophe des vers philosophiques d'un style ferme, exact, et, comme celui de Lucrèce, toujours poétique, sur la puissance de l'attention lorsqu'un objet nous attache par le plaisir, ou par la peine qu'il nous cause, et sur cette faculté auditive qu'exerce alors notre âme, indépendante de la faculté de penser et de sentir. Il reconnaît enfin qu'ils sont arrivés à ce passage étroit et difficile que les âmes leur avaient indiqué. Ils y gravissent avec beaucoup de peine, arrivent sur une première, plate-forme qui fait le tour de la montagne; et de là, sur une seconde, par un chemin non moins pénible. Ils s'asseyent alors, tournés vers le levant, d'où ils étaient partis; le spectacle du ciel et de l'immensité occasionne entr'eux des questions et des réponses astronomiques et géographiques, où Dante s'exprime toujours en poëte, en même temps qu'en géographe et en astronome. Les âmes des négligents sont retenues dans ces enceintes, qui précèdent le Purgatoire. Le poëte en décrit une troupe nonchalamment assise à l'ombre derrière des rochers, et peint avec sa fidélité ordinaire leur contenance et leurs attitudes indolentes. Il en distingue une qui était assise, se tenant les genoux embrassés, et courbant entre eux son visage[179]. Quelques mots qu'il adresse à son guide attirent l'attention de cette ombre: elle lève un peu les yeux et le regarde, mais seulement jusqu'à la moitié du corps; dernier coup de pinceau qui achève ce portrait si ressemblant. Ce qu'elle dit ne peint pas moins bien son caractère. Dante la reconnaît: il lui parle et la nomme[180]; mais ce nom est si obscur, que tous les commentateurs avouent n'en avoir jamais entendu parler.
[Note 178: C. IV.]
[Note 179:
_Sedeva ed abbroecciava le ginocchia, Tenendo 'l viso giù tra esse basso_.]
[Note 180: Ce nom est _Belacqua_; mais l'on n'en est pas plus avancé.]
D'autres ombres un peu moins inactives[181] s'aperçoivent que le corps du Dante n'est pas diaphane, que c'est un corps vivant, un mortel; Virgile le leur confirme: aussitôt elles remontent vers leurs compagnes, aussi rapidement que des vapeurs enflammées fendent l'air pur au commencement de la nuit, ou que le soleil d'été fend un léger nuage; elles reviennent aussi promptement toutes ensemble. Dante en est bientôt entouré. Toutes veulent qu'il fasse mention d'elles quand il retournera sur la terre, et qu'il leur obtienne des prières qui doivent abréger leurs épreuves. Plusieurs lui racontent leurs tristes aventures. Celle de _Buonconte_ de Montefeltro est la seule remarquable.
[Note 181: C. V.]
Buonconte avait été tué à la bataille de Campaldino[182], et l'on n'avait jamais pu retrouver son corps. C'est sur cela que Dante imagine cette fable épisodique. Ce guerrier Gibelin, blessé à mort dans la bataille, parvint auprès d'une petite rivière qui descend des Apennins, et se jette dans l'Arno. Là il tomba, en prononçant le nom de Marie. L'ange de Dieu vint aussitôt prendre son âme, et celui de l'Enfer criait: «O toi qui viens du ciel, pourquoi m'ôtes-tu ce qui est à moi? Tu emportes ce que celui-ci avait d'éternel, pour une petite larme qui me l'enlève[183]. Mais je vais traiter autrement ce qui reste de lui.» Alors il élève des vapeurs humides, les condense dans l'air, les combine avec le vent, et les fait retomber en pluie si abondante que toute la campagne est inondée; les ruisseaux se débordent; le corps de Buonconte est entraîné par le torrent et précipité dans l'Arno. Ses bras qu'il avait pris, en expirant, la précaution de mettre en croix sur sa poitrine, sont séparés; il est jeté d'un rivage à l'autre, et enfin plongé au fond du fleuve, où il est recouvert de sable. Cette machine poétique du diable troublant tout sur la terre et dans les airs, bouleversant les éléments, et mettant partout le désordre dans l'oeuvre du grand ordonnateur, se trouvait bien déjà dans quelques légendes et dans quelques contes ou fabliaux; mais elle paraît ici pour la première fois revêtue des couleurs de la poésie, et c'est du poëme de Dante qu'elle a passé dans l'épopée moderne, où elle joue presque toujours un grand rôle.
[Note 182: 11 juin 1289.]
[Note 183:
_Tu te ne porti di costui l'eterno, Per una lagrimetta che'l mi toglie_.]
Environné de ces ombres importunes, le poëte se compare à un homme qui vient de gagner une forte partie de dez[184], et qui, pendant que son adversaire s'éloigne seul et triste, se retire entouré de tous les spectateurs empressés à le suivre, à le précéder, à s'en faire voir, et obstinés à ne le quitter que quand il leur a tendu la main. Il nomme plusieurs de ces ombres d'hommes assassinés de diverses manières, qui le conjurent de prier pour elles. Dégagé de cette foule, il questionne son guide sur l'efficacité que ses prières pourront avoir. Virgile l'engage à ne se point occuper de ces difficultés, qui seront toutes résolues par Béatrix, quand il l'aura trouvée sur le sommet de la montagne. Dante double alors le pas, et se sent animé d'un nouveau courage. Mais à part de toutes ces ombres, dont ils commencent à s'éloigner, ils aperçoivent celle d'un poëte alors célèbre, de Sordel, l'un des Troubadours italiens qui s'était le plus distingué dans la langue et la poésie des Provençaux. Sordel était assis; son attitude était fière et presque dédaigneuse; le mouvement de ses yeux, lent et plein de décence. Il ne répond point à une première question que lui fait Virgile, et le laisse approcher en le regardant, comme un lion quand il se repose[185]. Mais dès que Virgile lui a dit que Mantoue fut sa patrie, lui qui était aussi de Mantoue, se lève, se nomme, et les deux poëtes s'embrassent.
[Note 184: C. VI.
_Quando si parte'l gíuoco della zara_, etc.]
[Note 185:
_Solo guardando A guisa di leon quando si posa_.]
Cet élan d'un sentiment patriotique en fait naître un dans l'âme du Dante; il s'emporte avec véhémence contre l'esprit de discorde qui perdait alors l'Italie: «Ah! malheureuse esclave, s'écrie-t-il, Italie, séjour de douleur, vaisseau sans pilote au sein de la tempête[186], toi qui n'es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution: cette âme généreuse n'a eu besoin que du doux nom de sa patrie pour faire à son concitoyen l'accueil le plus tendre et le plus empressé, et maintenant tous ceux qui vivent dans ton sein sont en guerre: ceux qu'une même enceinte et un même fossé renferment se dévorent entre eux. Cherche, malheureuse, cherche le long de tes rivages; regarde ensuite dans ton sein, et vois s'il est en toi quelque partie qui jouisse de la paix. Que te sert le frein des lois que t'imposa Justinien, si tu n'as plus personne qui le gouverne? Sans ce frein, tu aurais moins à rougir.» Ce n'est pas seulement comme Italien, mais comme Gibelin qu'il s'emporte ainsi. Il finit en exhortant les peuples d'Italie à reconnaître l'autorité de César; l'empereur Albert d'Autriche à dompter ces esprits rebelles, et Dieu, qui est mort pour tous les hommes, à se laisser enfin toucher par tant de malheurs.
[Note 186:
_Ahi serva Italia di dolore ostello, Nave senza nocchiero in gran tempesta, Non donna di provincie, ma b_....., etc.
Ce dernier mot, très-mal sonnant aujourd'hui, était alors de la langue commune. Il n'ôte rien à la force et à l'éloquence de ce morceau.]
De l'Italie en général il en vient à Florence sa patrie, et lui adresse une apostrophe assaisonnée de l'ironie la plus amère: «O Florence! tu dois être satisfaite de cette digression[187]. Elle ne peut te regarder, grâce à ton peuple, qui s'étudie à te procurer un autre sort. Beaucoup d'autres peuples ont la justice dans le coeur, mais elle y agit avec lenteur pour ne pas agir sans prudence; le tien l'a toujours à la bouche. Beaucoup se refusent aux charges publiques; mais ton peuple répond sans être appelé, et s'écrie: J'en veux supporter le poids. Maintenant réjouis-toi, tu en as bien sujet. Tu es riche; tu es en paix, tu es sage. Si je dis la vérité, ce sont les effets qui le prouvent.
[Note 187:
_Fiorenza mia, ben puoi esser contenta Di questa digression, che non ti tocca Mercè del popol tuo_, etc.]
Athène et Lacédémone qui firent des lois si sages et réglèrent si bien la cité, ne firent que peu de progrès dans l'art de bien vivre, auprès de toi qui fais des règlements si subtils, que ce que tu ourdis en octobre ne va pas jusqu'à la moitié de novembre[188]. Combien de fois, en peu de temps, as-tu changé de lois, de monnaies, d'offices publics, d'usages, et renouvelé tes citoyens! Si tu as bonne mémoire, et un jugement sain, tu te verras toi-même comme une malade, qui ne trouve sur la plume aucune position supportable, et se retourne sans cesse pour donner le change à ses douleurs[189]». En lisant cette éloquente invective, on est tenté d'appliquer au Dante ce qu'il dit lui-même de Virgile, dans le premier chant de son Enfer, et de reconnaître en lui
_Quella fonte Che spande di parlar si largo fiume_.
[Note 188:
_Ch'a mezzo novembre Non giunge quel che tu d'ottobre fili_.]
[Note 189:
_Vedrai te simigliante a quella'nferma Che non può trovar posa in su le piume, Ma con dar volta suo dolore scherma_.]
Cependant le poëte Sordel ne connaît encore que comme Mantouan celui qu'il a si bien accueilli sur ce seul titre; il veut enfin en savoir davantage[190]. Virgile se nomme: Sordel, frappé de surprise et de respect, tombe à ses pieds: «O gloire du pays latin, lui dit-il, toi par qui notre ancienne langue montra tout son pouvoir! ô éternel honneur du lieu de ma naissance, quel mérite ou plutôt quelle faveur te montre à mes yeux?» Alors Virgile l'instruit du sujet de son voyage, et lui demande le chemin le plus court et le plus facile pour arriver au Purgatoire. Sordel, avant de leur indiquer une issue pour s'élever plus haut sur la montagne, les conduit vers une espèce de vallon, dont notre poëte fait une description riche et brillante. Les plus vives couleurs et les parfums les plus délicieux y charmaient les yeux et l'odorat[191]. Couchées entre des fleurs, des âmes y chantaient avec des voix mélodieuses l'hymne du _Salve Regina_. C'étaient des âmes d'empereurs et de rois, bons et mauvais, mais qui le furent avec assez d'indolence pour trouver ici place parmi les négligents. L'empereur Rodolphe, son gendre Ottaker ou Ottocar; Philippe-le-Hardi, roi de France, et Henri, roi de Navarre, qu'il peint tous deux affligés des moeurs dépravées de Philippe-le-Bel, fils de l'un et gendre de l'autre, et qu'il nomme, à cause de ce dernier roi, père et beau-père du mal français[192]; Pierre III d'Aragon, Charles d'Anjou, roi de Naples, Henri III, roi d'Angleterre, et quelques autres encore qui ne paraissent pas tous également bien placés dans cette catégorie de princes.
[Note 190: C. VII.]
[Note 191: Cette description se termine par ces trois vers charmants;
_Non avea pur natura ivi dipinto, Ma di soavità di mille odori Vi facea un incognito indistinto_.]
[Note 192:
_Padre, e suocero son del mal di Francia_.]
Le soir était venu quand ces ombres cessèrent leurs chants et commencèrent un autre hymne. C'est peut-être tout ce qu'eût dit un autre poëte; mais le nôtre le dit avec une richesse de poésie sentimentale et d'idées mélancoliques et touchantes, qui paraît en lui véritablement inépuisable[193]. «Il était déjà l'heure qui renouvelle les regrets des navigateurs et leur attendrit le coeur, le jour où ils ont dit adieu à leurs plus chers amis, et qui pénètre d'amour le nouveau pèlerin, s'il entend de loin le son de la cloche qui paraît pleurer le jour, quand il expire: alors je commençai à ne plus rien entendre, etc.»
[Note 193: C. VIII.
_Era già l'ora che volge'l disio A' naviganti e'ntenerisce il cuore, Lo di ch' han detto a' dolci amici a dio; E che lo nuovo peregrin d'amore Punge, se ode squilla di lontano, Che paia'l giorno pianger che si muore, Quand' io' ncominciai_, etc.
On reconnaît dans ce dernier vers l'original de celui-ci de la belle élégie de Gray, sur un cimetière de campagne.
_The curfew tells the knell of parting day_.]
Les âmes venaient de commencer un second hymne, lorsque leurs chants sont interrompus par l'arrivée de deux anges armés d'épées flamboyantes, mais dont la pointe est émoussée[194]. Ils sont envoyés par la vierge Marie pour défendre ce vallon du serpent qui va tenter d'y pénétrer. Ils s'abattent sur le sommet de deux rochers. Peu de temps après, le serpent arrive et commence à se glisser entre les fleurs. Les deux anges s'élèvent dans les airs, mettent en fuite le reptile par le seul bruit de leurs ailes, et viennent se remettre à leur poste. Nino, juge, c'est-à-dire souverain de Gallura en Sardaigne, et Conrad, de la famille des Malaspina, qui avaient donné au Dante un asyle dans son exil, reprennent avec lui, Sordel et Virgile, un entretien qu'avait interrompu l'arrivée du serpent.
[Note 194: Nous reviendrons bientôt sur ces deux anges, connue sur celui que nous avons déjà trouvé plus haut.]
Ils étaient assis tous cinq sur l'herbe fraîche, au lever de l'aurore[195]. Dante se sent accablé de sommeil; il s'endort. «C'était l'heure du matin[196] où l'hirondelle commence ses tristes plaintes, peut-être au souvenir de ses anciens malheurs, et que notre âme plus étrangère aux sens, et moins esclave de nos pensées, a dans ses visions quelque chose de divin.» Le poëte voit en songe un aigle aux ailes d'or qui fond sur lui comme la foudre, et l'enlève jusqu'à la sphère du feu, où ils s'embrasent et sont consumés tous les deux. À son réveil, il ne reconnaît plus autour de lui les mêmes objets; il apprend de Virgile ce qui s'est passé pendant son sommeil. Une femme nommée Lucie, qui est, selon les interprètes, le symbole de la grâce divine, est venue l'enlever et l'a porté au nouveau lieu où il se trouve. Sordel et les autres sont restés où ils étaient auparavant. Virgile a suivi les traces de la belle Lucie, qui lui a indiqué, près de là, l'entrée du Purgatoire, et a disparu en même temps que Dante rouvrait les yeux. Il se lève et marche vers la porte avec son guide. Elle était gardée par un ange, armé d'une épée étincelante. Lorsque cet ange apprend que c'est Lucie qui les a conduits, il leur permet d'approcher des trois degrés de marbres de différentes couleurs, au haut desquels il se tient immobile. Dante, soutenu par Virgile, monte péniblement jusqu'à lui, se prosterne à ses pieds et le conjure, en se frappant la poitrine, de lui permettre l'entrée de ce lieu redoutable. L'ange le lui permet enfin. La porte s'ouvre, et tourne sur ses gonds avec un fracas horrible. A ce bruit succède une harmonie délicieuse. Le poëte, en entrant dans cette enceinte, entend les louanges de l'Éternel chantées par des voix si mélodieuses qu'elles lui rappellent l'impression qu'il a souvent éprouvée quand l'orgue accompagnait le chant des fidèles, et que tantôt on entendait les paroles, tantôt elles cessaient de se faire entendre.
[Note 195: C. IX.]
[Note 196:
_Nell' ora che comincia i tristi lai La rondinella presso alla mattina_, etc.]
Toute cette première division de la seconde partie du poëme est, comme on voit, fertile en descriptions et en scènes dramatiques. Les descriptions surtout y sont d'une richesse, qu'une sèche analyse peut à peine laisser entrevoir; les cieux, les astres, les mers, les campagnes, les fleurs, tout est peint des couleurs les plus fraîches et les plus vives. Les objets surnaturels ne coûtent pas plus au poëte que ceux dont il prend le modèle dans la nature. Ses anges ont quelque chose de céleste; chaque fois qu'il en introduit de nouveaux, il varie leurs habits, leurs attitudes et leurs formes. Le premier, qui passe les âmes dans une barque[197], a de grandes ailes blanches déployées, et un vêtement qui les égale en blancheur. Il ne se sert ni de rames, ni de voiles, ni d'aucun autre moyen humain; ses ailes suffisent pour le conduire. Il les tient dressées vers le ciel, et frappe l'air de ses plumes éternelles qui ne changent et ne tombent jamais. Plus l'oiseau divin[198] approche, plus son éclat augmente; et l'oeil humain ne peut plus enfin le soutenir. Les deux anges qui descendent avec des glaives enflammés pour chasser le serpent[199], sont vêtus d'une robe verte comme la feuille fraîche éclose; le vent de leurs ailes, qui sont de la même couleur, l'agite et la fait voltiger après eux dans les airs: on distingue de loin leur blonde chevelure; mais l'oeil se trouble en regardant leur face et ne peut en discerner les traits. Enfin, le dernier que l'on a vu garder l'entrée du Purgatoire, porte une épée qui lance des étincelles que le regard ne peut soutenir; et ses habits sont au contraire d'une couleur obscure, qui ressemble à la cendre ou à la terre desséchée, soit pour faire entendre à ceux qui vont expier leurs fautes que l'homme n'est que poussière; soit pour signifier, comme le veulent d'autres commentateurs[200], que les ministres de la religion doivent se rappeler sans cesse ces mots de l'Ecclésiastique, dont on les soupçonne apparemment de ne se pas souvenir toujours: _De quoi s'énorgueillit ce qui n'est que terre et que cendre[201]?_
[Note 197: C. II, v. 23 et suiv.]
[Note 198: _L'uccel divino._]
[Note 199: C. VIII, v. 25 et suiv.]
[Note 200: Velutello et Lombardi.]
[Note 201: _Quid superbit terra et cinis?_ (ECCLÉSIASTIC, c. X, v. 9.)]
On se rappelle que l'enceinte générale du Purgatoire est composée de sept cercles, placés l'un sur l'autre autour de la montagne que Dante et Virgile commencent à gravir. Chacune de ces enceintes particulières décrit une plate-forme circulaire, sur laquelle s'expie l'un des sept péchés mortels. Le passage par où l'on monte de l'un à l'autre est presque toujours long, étroit et difficile. Le premier cercle est celui des orgueilleux[202]; leur punition est de marcher courbés sous des fardeaux énormes. Avant de les voir paraître, Dante regarde avec admiration sur le flanc de la montagne, qui s'élève jusqu'au second cercle, et qui est du marbre blanc le plus pur, des sculptures en relief supérieures aux chefs-d'oeuvre de Policlète et même à ceux de la Nature. Ce sont des exemples d'humilité qu'elles retracent; l'Annonciation de l'ange à l'humble Marie, la gloire de l'humble psalmiste qui dansait devant l'arche, et qui, en cette occasion, dit notre poëte dans son style énigmatique, était plus et moins qu'un roi[203]; enfin, un trait d'humanité de Trajan, qui n'a de rapport avec le Purgatoire que parce qu'on prétend que saint Grégoire en fut si touché qu'il demanda et obtint que ce bon empereur fût retiré de l'Enfer; trait, au reste, qui n'est rapporté que par des historiens très-suspects[204], et que Baronius et Bellarmin eux-mêmes traitent de fable. Mais un poëte n'est pas obligé d'être si scrupuleux; Dante a suivi une sorte de tradition populaire: il a parfaitement représenté dans ses vers, ce qu'il dit avoir vu sculpté sur le marbre: ne lui en demandons pas davantage.
[Note 202: C. X.]
[Note 203: _E più e men che re era'n quel caso._]
[Note 204: Le moine Helinant ou Elinant, dans sa _Chronique_; Jean Diacre, dans la _Vie de S. Grégoire_, l'_Eucologe des Grecs_; et même S. Thomas, au rapport du P. Lombardi. Une veuve éplorée se jeta, selon eux, à la bride du cheval de Trajan, au milieu du cortége militaire qui l'accompagnait, et au moment où il partait pour une expédition lointaine. Elle le conjurait de venger la mort de son fils, massacré par des soldats. Trajan promit d'abord de lui rendre justice à son retour; mais, sur les instances de cette malheureuse mère, il s'arrêta, et ne partit qu'après l'avoir satisfaite. Dion Cassius, et son compilateur Xiphilin, rapportent le même trait de l'empereur Adrien.]
A la vue du supplice des orgueilleux, qui est de marcher tellement courbés sous d'énormes fardeaux, qu'ils conservent à peine la forme humaine, il s'élève contre l'orgueil des chrétiens qui contraste avec la misère et les infirmités de l'âme. C'est là que se trouve cette image emblématique de l'âme humaine, dont le texte est souvent cité, mais qui, dans une traduction, ne conserve peut-être pas le même éclat et la même grâce:
_Non v'accorgete voi che noi siam vermi Nati a formar l'angelica farfalla Che vola alla giustizia senza schermi?_
C'est-à-dire, ou du moins à peu près, «Ne voyez-vous pas que nous sommes des vermisseaux nés pour former le papillon angélique qui doit voler vers l'inévitable justice?» Ces orgueilleux, pliés et presque écrasés sous les charges qu'ils portent, récitent l'Oraison dominicale toute entière. Ce n'est pas pour eux, disent-ils, qu'ils en adressent à Dieu la dernière prière[205], mais pour ceux qui sont restés au monde après eux; en sorte que ce sont ici, contre la coutume, les âmes du Purgatoire qui prient pour celles des vivants.
[Note 205: _Sed libera nos à malo_; ce que Dante traduit avec S. Chrysostôme (_in Matth._, c. 6) par: _Délivre-nous du malin esprit_, ou du démon, au lieu de _délivre-nous du mal_, comme on le dit en français.]
Quelques-unes de ces ombres se font connaître, ou sont reconnues par le poëte. Il reconnaît celle d'un peintre en miniature, nommé _Oderisi da Gubbio_, qui avait eu de son temps une grande célébrité; c'est dans sa bouche que Dante met cette belle tirade, sur l'état où la peinture était déjà parvenue en Italie, sur l'orgueil des artistes et sur la vanité de la gloire. Il se fait donner par lui le titre de frère; est-ce pour rappeler l'amitié qui les avait unis, ou l'étude qu'il avait faite lui-même de l'art du dessin? Cela peut être, mais au reste c'est en général le style dont se servent les ombres dans le Purgatoire. L'égalité y règne, et l'on dirait que ce titre, qui en est le doux symbole, serait un des moyens qu'elles emploient pour calmer leurs peines. «Mon frère, lui dit Oderisi, les tableaux de _Franco_ de Bologne plaisent aujourd'hui plus que les miens; tout l'honneur est maintenant pour lui; je n'en ai plus qu'une partie. Je ne lui aurais pas tant accordé quand je vivais, tant j'avais le désir d'exceller et d'être le premier dans mon art..... O vaine gloire des talens humains; combien l'éclat dont ils brillent dure peu, si des siècles grossiers ne leur succèdent! Cimabué crut remporter la palme dans la peinture, et maintenant _Giotto_ a tant de renommée qu'il obscurcit celle de son maître. Ainsi dans l'art des vers, le second _Guido_ efface la gloire du premier[206]; et peut-être est-il né maintenant un poëte qui les surpassera tous deux[207]. Tout ce vain bruit du monde ressemble au souffle des vents qui vient tantôt d'un côté de l'horizon, tantôt de l'autre, et qui change de nom parce que sa direction change. Avant que mille années s'écoulent; quelle réputation auras-tu de plus, si tu es parvenu jusqu'à l'extrême vieillesse, que si tu étais mort avant de quitter le balbutiement de l'enfance? Mille ans comparés à l'éternité sont un espace plus court que n'est un mouvement de l'oeil comparé à celui du cercle le plus lent et le plus immense des cieux ... Votre renommée est comme la couleur de l'herbe qui vient et s'en va, que flétrit et décolore ce même soleil qui la fait sortir verte du sein de la terre.»
_La vostra nominanza è colar d'erba, Che viene e va, e quei la discolora Per cui ell'esce della terra acerba_.
[Note 206: C'est-à-dire, que _Guido Cavalcanti_ surpasse _Guido Guinizzelli_.]