Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 8
[Note 157: Ils étaient fils d'_Alberto degli Alberti_, noble florentin, et s'appelaient, l'un Alexandre, et l'autre Napoléon _degli Alberti_.]
Dante détournait les yeux de ce spectacle, lorsqu'il aperçut deux ombres plongées dans la même fosse et acharnées l'une sur l'autre.... Oserai-je le suivre? Entreprendrai-je de retracer ici ce tableau si célèbre, et qui est peut-être encore au-dessus de sa renommée? Trouverai-je dans une langue qui passe pour timide, et dans une froide prose, d'assez fortes couleurs pour rendre cette horreur sublime? Je l'oserai, je l'essaierai du moins. Ce qui fait la difficulté de l'entreprise y donne de l'attrait. D'autres l'ont essayé avant moi; mais ils semblent avoir craint d'être simples, et je tâcherai surtout de conserver à cette peinture son effroyable simplicité.
«Je vis, continue le poëte, deux ombres glacées dans une seule fosse: l'une des têtes couvrait l'autre, et comme un homme affamé mange du pain, de même la tête qui était dessus enfonçait dans l'autre ses dents, à l'endroit où le cerveau se joint à la nuque du cou[158]. O toi, lui dis-je, qui montres par une action si féroce ta haine pour celui que tu dévores, dis-m'en la cause, afin que si tu as raison de le haïr, sachant qui vous êtes et quel fut son crime, je puisse, de retour au monde, venger ta mémoire, si ma langue ne se dessèche pas!
[Note 158:
_E come'l pan per fame si manduca Cosi'l sovran li denti all' altro pose La' ve'l cervel s'aggiunge colla nuca_, etc.
Une fausse délicatesse peut trouver dans ces vers et dans leur traduction une espèce de crudité de style; mais ce n'est ni au Dante, ni à sa langue, qu'il faut la reprocher; c'est à nous et à la nôtre.]
«Le coupable détourna sa bouche de cette horrible pâture[159], et l'essuyant avec les cheveux de la tête dont il avait rongé le crâne, il me dit: Tu veux que je renouvelle une douleur aigrie par le désespoir, et dont la seule pensée m'oppresse le coeur, avant que je commence à parler, mais si mes paroles doivent être un germe qui ait pour fruit l'opprobre de celui que je dévore, tu me verras à la fois parler et verser des larmes. Je ne sais qui tu es, ni de quelle manière tu es descendu ici-bas; mais tu me parais Florentin à ton langage. Tu dois savoir que je suis le comte Ugolin, et celui-ci l'archevêque Roger. Je t'apprendrai maintenant pourquoi je le traite ainsi. Je n'ai pas besoin de dire que m'étant fié à lui, je fus pris et mis à mort par l'effet de ses perfides conseils; mais ce que tu ne peux avoir appris, mais combien ma mort fut cruelle, tu vas l'entendre, et tu sauras alors s'il m'a offensé.
[Note 159: C. XXXIII.
_La bocca sollevò dal fiero pasto Quel peccator, forbendola a' capelli Del capo ch'egli avea diretro guasto_; etc.]
«Dans la tour obscure qui a reçu de moi le nom de _Tour de la Faim_, et où tant d'autres ont dû être enfermés depuis, une ouverture étroite m'avait déjà laissé voir plus de clarté[160], lorsqu'un songe affreux déchira pour moi le voile de l'avenir. Je crus voir celui-ci, devenu maître et seigneur, chasser un loup et ses louveteaux vers la montagne qui empêche Pise et Lucques de se voir. Il avait envoyé en avant les _Gualandi_, les _Sismondi_ et les _Lanfranchi_, avec des chiennes maigres, avides et dressées à la chasse. Après avoir couru peu de temps, le père et ses petits me parurent fatigués, et je crus voir les dents aiguës de ces animaux leur ouvrir les flancs. Quand je m'éveillai vers le matin, j'entendis mes enfants, qui étaient auprès de moi, pleurer en dormant, et demander du pain. Tu es bien cruel, si déjà tu n'es ému en pensant à ce que mon coeur m'annonçait; et si tu ne pleures pas, qu'est-ce donc qui peut t'arracher des larmes?
[Note 160: Je lis _più lume_ avec _Landino_, _Vellutello_, Alde _Lombardi_, et le plus grand nombre des manuscrits. Si on lit _più lune_, comme l'édition des académiciens de la Crusca, et quelques autres, il faut traduire: «m'avait déjà laissé voir plusieurs fois la clarté de la lune.»]
«Déjà ils étaient éveillés; l'heure approchait où l'on apportait notre nourriture, et chacun de nous, à cause de son rêve, doutait de la recevoir. J'entendis qu'on fermait la porte au bas de l'horrible tour. Alors je regardai mes fils sans dire une parole. Je ne pleurais point; je me sentais en dedans pétrifié. Ils pleuraient, eux; et mon petit Anselme me dit: Comme tu nous regardes, mon père! qu'as-tu? Je ne pleurai point encore; je ne répondis point pendant tout ce jour, ni la nuit suivante, jusqu'au retour du soleil. Lorsque quelques rayons pénétrèrent dans cette prison douloureuse, et que je vis sur quatre visages les propres traits du mien, transporté de douleur, je me mordis les deux mains. Eux, pensant que j'y étais poussé par la faim, se levèrent tout à coup, et me dirent: Mon père[161], nous souffrirons beaucoup moins, si tu veux te nourrir de nous. Tu nous as revêtus de ces chairs misérables; dépouille-nous-en aussi. Alors je me calmai, pour ne pas augmenter leur peine. Ce jour et le suivant nous restâmes tous en silence. O terre impitoyable! pourquoi ne t'ouvris-tu pas? Quand nous fûmes parvenus au quatrième jour, Gaddi se jeta étendu à mes pieds, en me disant: Mon père, que ne viens-tu me secourir? et il mourut; et je vis, comme tu me vois, les trois qui restaient tomber ainsi l'un après l'autre, du cinquième au sixième jour. Je me mis alors à me traîner en aveugle sur chacun d'eux, et je ne cessai de les appeler trois jours entiers après leur mort. La faim acheva ensuite ce que n'avait pu la douleur.--Quand il eût dit ces mots, roulant les yeux, il reprit entre ses dents le malheureux crâne, et comme un chien dévorant, il les y enfonça jusqu'aux os.»
[Note 161:
_Padre, assai ci fia men doglia Se tu mangi di noi: tu ne vestisti Queste misere carni, e tu le spoglia_.
Ce tercet paraissait au Tasse plein d'une expression si tendre et si noble, il lui plaisait tant, au rapport du père Venturi, qu'il ne se lassait point de le citer et d'en faire l'éloge. Mais ce même tercet est excessivement difficile à traduire. _Se tu mangi di noi_, est même tout-à-fait intraduisible: il est impossible de dire en français, _manger de nous_, comme on dit _manger du pain_, et c'est cependant cette ressemblance d'expression qui, dans l'italien, est en même temps naïve et terrible. _Dépouille-nous-en aussi_, paraîtra peut-être bien nu; mais comment rendre autrement ces mots si touchants: _e tu le spoglia_. J'ai du moins sauvé cette figure poétique: _Vestire spogliare le carni_, qui est du style religieux, ou même biblique si l'on veut, mais qui n'en avait ici qu'une propriété de plus, et à laquelle aucun des traducteurs français du Dante n'a songé. Enfin j'ai respecté, autant que je l'ai pu, cette effrayante, sans doute, mais admirable simplicité.]
Loin d'être fatiguée par un récit aussi énergique, la voix du Dante s'élève encore avec une force nouvelle, pour lancer des imprécations contre Pise, qui avait souffert dans ses murs cette action barbare. Si le comte Ugolin passait pour l'avoir trahie, il ne fallait pas du moins envelopper dans son supplice ses fils, dont un âge si tendre attestait l'innocence. Il appelle cette ville nouvelle Thèbes et la honte de l'Italie. Puisque les peuples voisins n'en font pas justice, il désire que les petites îles de _Capraia_ et de la _Gorgone_, situées près l'embouchure de l'Arno, se détachent, ferment le cours du fleuve, et en fassent remonter les eaux, pour aller dans Pise même submerger tous ses habitants.
Cette effrayante et terrible scène doit rendre languissant et faible tout ce que l'Enfer même peut encore offrir. On se soucie peu d'un _Alberic_[162] qui avait fait massacrer tous ses parents dans un repas où ils étaient ses convives, et de quelques autres misérables plongés dans la glace, la tête renversée, et les larmes gelées et amoncelées dans les yeux. On regrette que Dante ne l'ait pas senti, et n'ait pas vu que du moment où il avait fait parler Ugolin au fond du gouffre, il n'avait rien de mieux à faire que d'en sortir. Il n'y reste pas long-temps. Entré dans la quatrième et dernière division de ce dernier cercle, où sont punis les traîtres les plus coupables, il voit flotter l'étendard du prince des Enfers[163]. Il aperçoit, en traversant cet espace, les damnés qui le remplissent, couverts d'une glace transparente, dans diverses attitudes, et comme des objets conservés dans du verre. Tout se tait. Après l'agitation bruyante des autres cercles, il ne restait peut-être plus, pour frapper l'imagination, et pour lui faire concevoir le dernier excès de la douleur, d'autre moyen que le silence. Au centre, règne Lucifer, enfoncé jusqu'aux reins dans la glace. Sa taille plus que gigantesque, son épouvantable difformité, sont peintes des traits les plus forts qu'ait pu tracer le poëte. Cela dut faire une grande sensation de son temps, où le seul ressort de la morale était la crainte, où celui de la crainte était le diable, et où chacun s'étudiait à donner au diable tout ce qui pouvait inspirer le plus d'effroi. Aujourd'hui cela perd tout son effet, et rien de plus froid qu'une peinture terrible qui n'inspire point de terreur.
[Note 162: C'était encore un _Cavalier Gaudente_, qu'on appelait pour cela _Frate Alberigo_, quoiqu'il fût militaire. Il était de la maison des Manfrédi, seigneurs des Faenza.]
[Note 163: C. XXXIV.
_Vexilla regis prodeunt inferni_, etc.]
Sans nous occuper donc des trois énormes faces du monstre, l'une rouge, l'autre noire et l'autre jaunâtre, de ses trois gueules écumantes qui mâchent éternellement trois damnés[164], de ses six ailes démesurées, et de tout le reste de son effroyable colosse, il suffit de nous rappeler que le centre de l'Enfer, où l'archange rebelle est plongé, est aussi le centre de la terre, et de voir le parti que Dante a tiré de cette idée. Virgile le prend sur ses épaules, saisit le moment où Lucifer cesse d'agiter ses sextuples ailes, s'attache aux flocons de glace dont les flancs du monstre sont couverts comme d'une épaisse toison, et descend ainsi jusqu'à sa ceinture. Alors, se tenant plus fortement aux poils, il tourne, avec beaucoup d'efforts, sa tête où il avait les pieds, et monte au lieu de descendre. Il sort enfin par l'ouverture d'un rocher, dépose Dante sur le bord, et y monte après lui. Les jambes renversées de Satan sortent par ce soupirail; il est là toujours debout, à la place où il tomba du ciel. Il s'enfonça jusqu'au centre de la terre, et il y resta fixé. C'est-là que cesse d'agir cette force de gravitation qui entraîne tous les corps pesants; et il est assez remarquable qu'à travers la mauvaise physique que supposent les explications qu'il donne ensuite des effets produits sur la forme de la terre, par la chute même de Satan, le Dante eût déjà cette idée[165]. Au-dessus de l'endroit où les deux poëtes se sont assis, un ruisseau tombe à travers les rochers; ils montent l'un après l'autre par la route étroite et difficile que l'eau a creusée; ils voient enfin reparaître la lumière, et se trouvent, après tant de fatigues, rendus à la clarté du jour.
[Note 164: Le premier est Judas Iscariotte, et les deux autres, sans qu'on puisse voir quel rapport ont avec Judas ces deux meurtriers célèbres, Brutus et Cassius.]
[Note 165: Il l'énonce clairement par ces mots qu'il met dans la bouche de Virgile:
_Tu passasti il punto Al qual si traggon d'ogni parte i pesi_.]
CHAPITRE IX.
_Suite de l'Analyse de la Divina Commedia_.
_Le Purgatoire_.
Si jamais l'inspiration se fit sentir dans les chants d'un poëte, c'est certainement dans les premiers vers que Dante laisse échapper avec une sorte de ravissement, en quittant l'Enfer pour des régions moins affreuses, où du moins l'espérance accompagne et adoucit les tourments. Son style prend tout à coup un éclat, une sérénité qui annonce son nouveau sujet. Ses métaphores sont toutes empruntées d'objets riants. Il prodigue sans effort les riches images, les figures hardies, et donne à la langue toscane un vol qu'elle n'avait point eu jusqu'alors, et qu'elle n'a jamais surpassé depuis. «Pour voguer sur une onde plus favorable[166], la nacelle de mon génie dresse ses voiles, et laisse derrière elle cette mer si terrible. Je vais chanter ce second règne, où l'âme humaine se purifie et devient digne de monter au Ciel. Mais ici, muses sacrées, puisque je suis tout à vous, que la poésie morte renaisse, que Calliope relève un peu mes chants, qu'elle les accompagne de ces accords, dont les malheureuses filles de Piérius se sentirent frappées, et qui leur ôtèrent tout espoir de pardon.» Puis, commençant tout de suite son récit par une description presque magique: «La douce couleur du saphir oriental, qui se condensait, dit-il, dans la perspective riante d'un air pur, jusqu'au premier cercle des cieux, rendit à mes yeux tous leurs plaisirs, aussitôt que j'eus quitté l'air infernal qui avait attristé mes yeux et mon coeur[167].» Sa lyre est montée sur ce ton; il continue: «Le bel astre qui invite à l'amour, réjouissait tout l'Orient, lorsque je me tournai vers l'un des pôles, et que j'y vis briller quatre étoiles qui ne furent jamais vues que de la première race des mortels. Le ciel paraissait jouir de leurs rayons. Malheureux Septentrion, tu es veuf et à jamais à plaindre, puisque tu ne peux les voir[168]!» Laissant à part le sens allégorique de ces étoiles, et les quatre vertus dont les commentateurs y voient l'emblème, y a-t-il une poésie plus brillante, plus rayonnante, pour ainsi dire, et qui fasse mieux sentir le passage ravissant des ténèbres à la lumière!
[Note 166: C. I.
_Per correr miglior acqua alza le vele Omai la navicela del mia ingegno Che lascia dictro a se mar si crudele_, etc.]
[Note 167:
_Dolce color d'oriental zaffiro Che s'accoglieva nel sereno aspetto Dell' aer puro, infino al primo giro, Agli occhi miei ricominciò diletto_, etc.]
[Note 168:
_O Settentrional vedovo sito Po' che privato se' di mirar quelle_!]
Observons que le poëte ne se livre pas à ce transport en entrant dans le Purgatoire; où il n'y a ni astres, ni cieux brillants, et où l'espérance même est encore attristée par des souffrances: le lieu de la nouvelle scène qu'il va parcourir est divisé en trois parties; le bas de la montagne, jusqu'à la première enceinte du Purgatoire: les sept cercles du Purgatoire qui, s'élevant les uns sur les autres, occupent la plus grande portion de la montagne, et le Paradis terrestre, qui est au sommet. C'est maintenant aux environs de la montagne, et dans l'espace qui la sépare de la mer, qu'il voit se lever ou se déchirer tout à coup le voile sombre qui lui cachait depuis long-temps les éclatantes beautés de la nature. En se tournant vers le nord, il voit prés de lui un vieillard d'un aspect si vénérable, que celui d'un père ne doit pas l'être davantage pour son fils. Sa longue barbe était mêlée de blanc, comme l'étaient aussi ses cheveux, qui tombaient des deux côtés sur sa poitrine. Les rayons des quatre étoiles saintes éclairaient si vivement son visage, que Dante le voyait comme à la clarté du soleil. Ce vieillard demande aux voyageurs qui ils sont, et se montre surpris de les voir échappés au noir abîme, et parvenus aux lieux qu'il habite. Virgile avertit Dante de s'agenouiller en sa présence, et de baisser les yeux devant lui. Il répond ensuite aux questions du vieillard, et l'instruit du sujet qui a engagé son disciple à ce périlleux voyage. C'est surtout le désir de la liberté, de cette liberté si chère, et dont celui qui a renoncé pour elle à la vie sait si bien le prix[169]. Jusque-là, on ignore quelle est cette ombre vénérable. On l'apprend ici de Virgile. «Tu le sais, continue-t-il, toi qui, pour elle, dans Utique, ne craignis point de te donner la mort, et laissas ta dépouille mortelle, qui, au grand jour, sera revêtue de tant d'éclat.»
[Note 169:
Libertà va cercando, ch'è si cara Come sa chi per lei vita rifiuta.]
Des objections théologiques ont été faites à notre poëte, sur la place qu'il assigne à Caton dans les avenues du Purgatoire, et sur l'espérance qu'il lui donne d'un sort heureux au jour du jugement. Le dernier commentateur du Dante, le P. Lombardi, répond à ces objections comme il peut, mais cela n'importe guère à ceux qui, comme nous, ne considèrent ce poëme que du côté poétique.
Caton apprend aux deux poëtes ce qu'ils doivent faire pour gravir cette montagne d'expiations et d'épreuves. Il faut d'abord que Dante se ceigne d'une ceinture de joncs cueillis au bord de la mer[170], et qu'il se lave le visage, pour en effacer la fumée des brasiers infernaux. Après ces instructions, il disparaît. Dante se lève, et se dispose à suivre de nouveau son maître. Au lever de l'aurore, ils remplissent d'abord les formalités expiatoires qui leur ont été prescrites. Le soleil paraît[171], et ils voient s'avancer un objet lumineux qui voguait rapidement sur les eaux. C'est une barque remplie d'âmes qui vont au Purgatoire, et un ange éclatant de blancheur et de lumière qui les y conduit[172]. Elles chantent, en approchant, le cantique que les Hébreux chantèrent après la sortie d'Égypte. L'ange, quand il les a déposées sur le rivage, s'en retourne aussi promptement qu'il est venu[173]. Ces âmes vont errant comme des étrangères dans un pays inconnu: elles aperçoivent les deux voyageurs, et leur demandent quel chemin elles doivent suivre. Virgile leur apprend qu'ils sont étrangers comme elles, et qu'ils sont parvenus en ce lieu par un chemin si difficile, que la route qu'ils doivent faire en montant ne leur paraîtra qu'un jeu. Les âmes, en s'approchant du Dante, s'aperçoivent à sa respiration qu'il vit encore. Elles sont frappées d'étonnement, et l'entourent en foule, comme le peuple se presse, pour apprendre des nouvelles, autour d'un messager qui porte en signe de paix une branche d'olivier.
[Note 170: Le jonc, disent ici les commentateurs, est par son écorce unie et lisse le symbole de la pureté et de la simplicité; il est, par sa souplesse, celui de la patience, toutes vertus nécessaires dans le chemin du ciel.]
[Note 171: C. II.]
[Note 172: Je ne dis rien de plus ici de cet ange qui est peint; comme tout le reste, d'une manière admirable. Je reviendrai plus loin sur cet objet.]
[Note 173:
_Ed el sen gì, come venne, veloce_.]
L'une des ombres s'avance vers lui pour l'embrasser, avec tant d'affection qu'il fait vers elle un mouvement pareil. Mais il sent alors le vide de ces ombres, qui n'ont de réel que l'apparence. Trois fois il étend ses bras, et trois fois, sans rien saisir, ils reviennent sur sa poitrine. L'ombre sourit, et se montre enfin si bien à lui, qu'il reconnaît en elle _Casella_, son maître de musique et son ami. Ils s'entretiennent quelque temps avec toute la tendresse de l'amitié; ensuite le poëte, fidèle à son goût pour la musique, prie _Casella_, s'il n'a point perdu la mémoire ou l'usage de ce bel art, de le consoler dans ses peines, par la douceur de son chant; le musicien ne se fait point prier; il chante une _canzone_ de Dante lui-même[174], avec une voix si douce et si touchante, que Dante et Virgile, et toutes les âmes venues avec _Casella_, restent enchantées de plaisir. Cette petite scène lyrique, au bord de la mer, a un charme particulier, surtout pour ceux qui ont voué, comme notre poëte, une affection constante à cet art consolateur. Mais le sévère Caton vient troubler leur jouissance; il leur rappelle qu'ils ont autre chose à faire que d'entendre chanter, et qu'ils doivent, avant tout, s'avancer vers la montagne. Ils se dispersent «comme des colombes occupées à becqueter un champ de blé, et qui voient paraître tout à coup un objet qui les effraye[175].»
[Note 174:
_Amor che nella mente mi ragiona_.]
[Note 175:
_Come quando, cogliendo biada o loglio, Gli colombi adunati alla pastura_, etc.]
Dante et Virgile s'avancent: ils arrivent au pied de la montagne[176], et cherchent un endroit accessible. Ils voient venir sur leur gauche une troupe d'âmes qui cherchent aussi un chemin. Elles marchent si lentement, qu'on n'aperçoit point les mouvements de leurs pas. Virgile leur adresse la parole; elles s'avancent alors plus promptement, les premières d'abord, les autres à leur suite, comme des brebis qui sortent du bercail: les unes se pressent, les autres plus timides attendent, la tête et les yeux baissés vers la terre; simples et paisibles, ce que la première fait, les autres le font de même; si elle s'arrête, elles s'arrêtent comme elle, et ne savent pas pourquoi[177]. Cette comparaison naïve, et presque triviale, tirée des objets champêtres, qui paraissent avoir eu pour notre poëte un charme particulier, est exprimée dans le texte avec une vérité, une élégance et une grâce qui la relèvent, sans lui rien faire perdre de sa simplicité. Il y donne le dernier trait, en peignant ce troupeau d'âmes simples et heureuses, s'avançant avec un air pudique et une démarche honnête. L'ombre de son corps, que le soleil projette sur la montagne, effraye celles qui marchent les premières; elles reculent quelques pas, et toutes les autres qui les suivent en font autant, sans savoir pourquoi. Virgile les rassure en leur disant que celui qu'il avoue être un homme vivant, n'est point venu sans l'ordre du ciel. Alors elles leur indiquent un chemin étroit, où ils peuvent pénétrer avec elles. L'une de ces âmes se fait connaître; c'est Mainfroy, roi de la Pouille, fils de Frédéric II, mort excommunié comme son père. On n'avait pas voulu qu'il fût enterré en terre sainte: il le fut auprès du pont de Bénévent. Mais ce ne fut pas assez, au gré du pape Clément IV, qui chargea le cardinal de Cosence de faire exhumer le cadavre, et de l'envoyer hors des états de l'Église.
[Note 176: C. III. J'omets ici beaucoup de descriptions, de discours, d'explications philosophiques; il s'agit de gravir la montagne du Purgatoire; et ne pouvant pas faire d'une analyse une traduction, j'écarte tout ce qui ne conduit pas à ce but.]
[Note 177:
_Come le pecorelle escon del chiuso_, etc.]
L'ombre de Mainfroy assure que cela fut inutile, que ce cardinal perdit sa peine, que la miséricorde de Dieu est infinie, et que l'excommunication d'un pape n'ôte pas tout moyen de rentrer en grâce auprès de l'Éternel, pourvu que l'on ait une ferme espérance; seulement, si l'on meurt contumace, on doit rester en dehors du Purgatoire, trente fois autant de temps qu'on a persisté dans son obstination, à moins que ce temps ne soit abrégé par de bonnes prières. Je ne sais si les papes admettaient alors cette espèce de tarif: depuis long-temps leur prudence l'a rendu à peu près inutile; ils ont excommunié beaucoup moins, et n'envoient plus de cardinaux déterrer les cendres des rois.