Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 7
Les voleurs qui ont joint la fraude au brigandage sont punis dans cette fosse. Le fond en est comblé d'un épais amas de serpents, tels que la sabloneuse Lybie, l'Éthiopie ni l'Égypte n'en produisirent jamais de plus affreux. Parmi ces serpents les ombres coupables courent nues et épouvantées; elles courent les mains liées derrière le dos avec des couleuvres, dont la tête et la queue leur percent les reins, et se renouent ensemble devant eux. Un serpent s'élance sur une de ces ombres, la pique, la fait tomber en cendres; mais cette cendre se rassemble d'elle-même, et l'ombre se relève telle qu'elle était auparavant. «C'est ainsi, dit le poëte, en se servant d'expressions et d'images imitées d'Ovide, et qu'il est bien extraordinaire que ces damnés lui rappellent, c'est ainsi que de l'aveu des anciens sages, le Phénix meurt et renaît quand la fin de son cinquième siècle approche[127]. Il ne se nourrit ni d'herbes ni de grains pendant sa vie, mais seulement de parfums, et des larmes de l'encens; et les parfums et la myrrhe sont le dernier lit où il repose». Cela est peut-être beaucoup trop poétique et trop beau pour un _Vanni Fucci_, voleur de vases sacrés à Pistoie[128], qui n'est là que pour dire quelque mots obscurs, et qui ont besoin de commentaire, sur les _Blancs_ et les _Noirs_, ces deux factions nées dans sa patrie, et qui avaient fait ensuite tant de mal aux Florentins. Il prend la fuite après avoir maudit Dieu, Pistoie et Florence. Il est poursuivi par un Centaure[129] couvert de serpents depuis la croupe jusqu'à la face. Un dragon enflammé se tient, les ailes étendues, debout sur ses épaules. Ce Centaure est Cacus, ce brigand du mont Aventin, tué par Hercule, quoique Cacus ne fût point un Centaure.
[Note 127: Imitation ou traduction abrégée de ce beau passage des Métamorphoses d'Ovide:
_Una est, quoe reparet, seque ipsa reseminet ales. Assyrii Phoenica vocant: non fruge, neque herbis, Sed turis lacrimis, et succo vivit amomi_. Métam., l. XV, v. 392 et suiv.]
[Note 128: Ce misérable avait volé le trésor de la sacristie du dôme de Pistoie: un de ses amis, nommé _Vanni della Nona_, aussi honnête homme que lui sans doute, les avait recélés. On soupçonna de ce vol un autre homme que l'on mit en prison. _Fucci_ le tira d'affaire en lui conseillant de faire faire, par le podestat, une recherche dans la maison de _Vanni della Nona_. Les effets furent trouvés, et le malheureux _Vanni_ pendu. Dante met quelquefois de bien vils coquins dans son Enfer.]
[Note 129: C. XXV.]
Trois ombres s'élèvent à la fois du fond de la fosse. Deux serpents énormes et d'une forme extraordinaire s'attachent successivement à chacune d'elles, se collent tout entiers à leurs corps, enlacent leurs pattes à leurs bras, à leurs flancs, à leurs jambes. Par une métamorphose étrange et par trois procédés différents, décrits tous les trois avec une variété prodigieuse, les membres et le corps des serpents, les membres et le corps des deux ombres se fondent les uns dans les autres; ce ne sont plus ni des serpents, ni des figures d'hommes, ce sont des monstres informes qui participent de l'homme et du serpent, et tels qu'on n'en a jamais vu. Ce morceau, qui a environ cent vers dans l'original, riche de comparaisons, d'images, d'harmonie imitative, perdrait trop à être abrégé ou même traduit. Il est plein de verve, d'inspiration, de nouveauté. C'est peut-être un de ceux où l'on peut le plus admirer le talent poétique du Dante, cet art de peindre par les mots, de représenter des objets fantastiques, des êtres ou des faits hors de la nature et de toute possibilité, avec tant de vérité, de naturel et de force qu'on croit les voir en les lisant, et que les ayant lus une fois, on croit toute sa vie les avoir vus.
Dans cette étrange métamorphose, les serpents qui se transforment en hommes et les hommes métamorphosés en serpents sont des damnés les uns comme les autres. Tous ont été des citoyens distingués de Florence, qui sont punis dans cette fosse réservée aux voleurs, non pour des vols particuliers, mais, selon la conjecture des commentateurs les plus éclairés, pour avoir, dans les premiers emplois, détourné à leur profit les impôts, ou fait de toute autre manière leur fortune aux dépens de la république[130]. Ayant ainsi consacré et comme immortalisé leur opprobre, le poëte triomphe cruellement de celui qui en rejaillit sur cette odieuse Florence qui l'a proscrit. «Jouis, ô Florence, s'écrie-t-il[131]! tu t'es élevée si haut que ta renommée vole sur la terre et sur la mer, et que ton nom se répand dans l'Enfer même. J'ai trouvé parmi les voleurs cinq de tes citoyens d'un tel rang que j'en rougis, et qu'il t'en revient peu de gloire.» Il présage ensuite à son ennemie des malheurs que ses plus proches voisins désirent, et qu'il ne saurait voir arriver trop tôt. Puis reprenant sa route avec son guide, ils entrent dans la huitième vallée.
[Note 130: Les cinq prévaricateurs qu'il nomme avec un art particulier, et à mesure qu'il les peint comme agents ou patients de ce singulier supplice, sont _Cianfa Donati, Agnel Brunelleschi, Buoso Donati, Puccio Sciancato_ et _Francesco Guercio Cavalcante_. Le quatrième nom seul est obscur; les _Donati_, les _Brunelleschi_, et les _Cavalcanti_ étaient des premières familles de Florence.]
[Note 131: C. XXV.
_Godi, Firenze, poi che se' si grande Che per mare e per terra butti l'ali, E per lo'nferno il tuo nome si spande_.]
Elle est remplie de flammes étincelantes, divisées en groupes enflammés et mobiles, dont chacun contient une âme criminelle qu'on ne voit pas. Un spectacle si nouveau que le poëte se crée à lui-même, lui inspire deux comparaisons très-différentes entre elles; l'une tirée des objets champêtres, auxquels on doit observer qu'il revient souvent, comme tous les grands poëtes, l'autre des traditions de l'Écriture et de l'Histoire des Prophètes. Ces flammes sont en aussi grand nombre, que le villageois, qui se repose sur la colline dans la saison des plus longs jours, voit pendant la nuit de vers luisants dans la vallée, peut-être à l'endroit même où sont ses vignes et ses champs; et les damnés sont enveloppés et cachés dans ces flammes, de même qu'Elysée vit disparaître le char d'Elie qui montait au ciel, et que, voulant le suivre des yeux, il n'aperçut plus que la flamme qui s'élevait contre un léger nuage.
Une de ces flammes est double, et Virgile lui apprend qu'elle renferme Ulysse et Diomède; ils y expient l'invention frauduleuse du cheval de Troie, l'enlèvement du Palladium et la mort de Déidamie. Le premier, interrogé par Virgile, raconte ses voyages et sa mort tout autrement qu'on ne les lit dans l'_Odyssée_. Il erra long-temps avec ces compagnons dans la Méditerranée. Passant ensuite le détroit de Gibraltar, ils s'avancèrent dans l'Océan; le cinquième mois, ils aperçurent de loin une haute montagne. Ils essayaient d'en approcher lorsqu'un tourbillon s'éleva de cette terre nouvelle, et les enfonça, eux et leur vaisseau, jusqu'au fond des mers. Les commentateurs[132] veulent que Dante, en suivant une tradition différente de celle d'Homère, et dont on trouve quelques traces dans Pline et dans Solin[133], désigne ainsi la montagne du haut de laquelle on feint qu'était le Paradis terrestre, où il doit monter dans la seconde partie de son poëme; mais rien dans le texte n'indique cette intention. Il faut peut-être aller plus loin que les commentateurs. En effet, ne serait-il pas possible que le Dante eût eu quelque connaissance ou quelque idée de la grande catastrophe de l'île Atlantide, qui paraît avoir été placée dans l'Océan qui porte encore son nom; que cette montagne, d'où s'élève un tourbillon destructeur, fût le volcan de Ténériffe, qui, depuis long-temps éteint, domine sur les Canaries, anciens débris de la grande île, et qu'enfin le poëte eût voulu consigner cette tradition dans son ouvrage? Je livre aux studieux amateurs du Dante cette conjecture, que ce n'est pas ici le lieu d'approfondir, mais qui s'accorderait peut-être avec ce que les anciens ont dit des îles Fortunées, où ils plaçaient le séjour des bienheureux, et avec ce qu'en ont écrit quelques modernes. Ne pourrait-on pas croire aussi, et peut-être avec plus de vraisemblance, que, quoique l'Amérique ne fût pas encore découverte, il courait déjà des bruits de l'existence d'un autre monde, au-delà des mers; et que le Dante, attentif à recueillir dans son poëme toutes les connaissances acquises de son temps, ne négligea pas même ce bruit, si important par son objet, tout confus qu'il était encore[134]?
[Note 132: _Daniello, Landino, Vellutello, Venturi_, et plus récemment _Lombardi_.]
[Note 133: Ils donnent Ulysse pour fondateur à Lisbonne, ou Ulisbonne, ville située sur cette mer.]
[Note 134: Le discours d'Ulysse à ses compagnons paraît plus favorable à cette dernière vue «Ne refusez pas, leur dit-il, à ce peu de vie qui vous reste, la connaissance d'un monde sans habitants, que vous pouvez acquérir en suivant le cours du soleil.
_A questa tanto picciola vigilia De' vostri sensi, ch'è del rimanente, Non vogliate negar l'esperienza, Diretro al sol, del mondo senza gente_.]
Une autre flamme s'avance[135]; ses pointes recourbées s'agitent en forme de langue, comme celles de la première, et font entendre des gémissements et des plaintes semblables aux mugissements du taureau brûlant de Sicile, qui rendit pour premiers sons les cris de son inventeur[136].
[Note 135: C. XXVII.]
[Note 136:
_Come'l bue Civilian che mugghiò prima Col pianta di colui_ (_e ciò fu dritto_) _Che l'avea temperato con sua lima, Mugghiava con la voce dell' afflitto_, etc.
littéralement: «Ce taureau d'airain _mugissait avec la voix du malheureux_ qui y était enfermé,» expression neuve et aussi juste que poétique.]
C'est l'âme de Gui de Montefeltro qui est renfermée dans cette flamme. Gui reconnaît Dante, et l'interroge le premier sur l'état actuel de la Romagne, qu'il avoue avoir été sa patrie. Dante l'en instruit en peu de mois, et l'interroge à son tour. Gui lui raconte alors son histoire. Il avait été homme de guerre, célèbre par des actions d'éclat, mais où la ruse avait plus de part que le courage. Il s'était fait ensuite Cordelier[137], et ne songeait qu'à son salut, quand le prince des nouveaux Pharisiens, qui était en guerre, non avec les Sarrazins ou les Juifs, mais avec des Chrétiens[138], vint dans son cloître, et lui demanda quelque ruse pour perdre ses ennemis, et pour leur prendre Preneste. Il vit en lui des scrupules; mais il parvint à les lever, et à lui arracher cette espèce d'oracle, qu'au reste celui qui le demandait était fort en état de se prononcer à lui-même: Beaucoup promettre et tenir peu t'assurera la victoire[139]. Ce pape, car on reconnaît ici Bonifaoe VIII, à qui notre poëte ne perd aucune occasion de rendre le mal que Boniface lui avait fait; ce pape avait promis à Gui le ciel pour récompense. Je puis, comme tu sais, lui avait-il dit, fermer et ouvrir le ciel, et c'est pour cela que nous avons deux clefs[140]; mais à sa mort, lorsque saint François vint pour s'emparer de son âme, un diable plus prompt la saisit et la jeta dans le brasier éternel. Cela est raconté très-sérieusement, et même en très-bons vers. Je l'abrège en prose tout aussi sérieuse, et crois inutile de répéter ici des réflexions que chacun fait assez de soi-même.
[Note 137:
_I fui uom d'arme, e po' fui cordigliero_.
Ces moines étaient ainsi nommés en France, dit le P. Lombardi, à cause de la corde qui leur servait de ceinture. Le véritable mot italien est _francescano_.]
[Note 138:
_Lo Principe de' nuovi Farisei_.
Ce prince est le Pape, et ces nouveaux Pharisiens, les cardinaux et les prélats de sa cour: les Chrétiens avec lesquels il était en guerre, étaient les Colonna, dont le palais était voisin de Saint-Jean-de-Latran;
_Avendo guerra presso a Laterano_.]
[Note 139:
_Lunga proniessa, con l'attender corto Ti farà trionfar nell' alto seggio_.
D'après ce conseil, le vieux pape feignit d'être touché du sort des Colonna qui étaient renfermés dans cette ville; il promit de leur pardonner, et de les rétablir dans leurs biens, s'ils lui remettaient Preneste, et s'ils s'humiliaient devant lui. Ils rendirent la ville, et le pape la fit raser tout entière, et les persécuta plus obstinément que jamais.]
[Note 140:
_Lo ciel poss'io serrare e disserrare, Come tu sai: però son due le chiavi_.]
Dans la neuvième fosse de ce terrible cercle, ceux qui ont répandu des hérésies, des dissensions et des scandales, souffrent des peines de sang, et présentent des spectacles hideux. Dante frémit lui-même du sang et des plaies dont il va parler[141]. Toute autre langue que la sienne ne pourrait rendre de tels objets, qui sont gravés dans sa pensée, et se sentirait défaillir. Les champs fertiles de la Pouille, baignés autrefois du sang des Romains dans leurs guerres contre Annibal, ensanglantés depuis par les combats de Robert Guiscard, et récemment par cette lutte terrible entre Mainfroy et Charles d'Anjou, quand tous les morts qui les ont couverts montreraient leurs membres mutilés et leurs blessures, n'offriraient aux yeux rien de pareil.
[Note 141: C. XXVIII.]
Mahomet paraît le premier. Ses intestins pendent hors de son ventre, fendu dans toute sa longueur. On peut ici, comme en plusieurs autres endroits, reprocher au poëte, non, certes, la faiblesse de ses peintures, mais leur hideuse et dégoûtante fidélité. Ali et tous les autres propagateurs de schismes et de scandales, fendus de même, vont en troupe avec le prophète des Musulmans. Des hérétiques, des intrigants et des brouillons plus modernes, mais plus obscurs[142], viennent ensuite. Les uns ont les lèvres, la langue, les oreilles ou le nez coupés, les autres les deux mains. Ils lèvent les bras, et le sang ruisselle sur leur visage; un autre tient par les cheveux sa propre tête, séparée de son corps, et la porte devant les yeux de ceux à qui il parle. Ce dernier qui n'est ici présenté que comme un artisan de fraude, confident d'un jeune prince à qui il donna de perfides conseils, figure à des titres plus honorables dans l'Histoire littéraire de France: c'est Bertrand de Born[143], l'un de nos plus célèbres Troubadours.
[Note 142: L'un d'eux avait fait récemment beaucoup de bruit. C'est un certain _Frà Dolcino_, ermite hérétique, qui prêchait, entr'autres erreurs, que la communauté des biens, et même celle des femmes, était permise aux chrétiens. Il ne manqua pas de prosélytes. Suivi de plus de trois mille hommes et femmes, il vivait avec eux, dans cet état de nature et de promiscuité qui était le fond de sa doctrine. Quand les vivres leur manquaient, ils fondaient sur les propriétés et pillaient tout aux environs. Ils commirent pendant deux ans toutes sortes d'excès. Ils furent enfin surpris dans les environs de Novarre. _Frà Dolcino_ fut brûlé comme hérétique, avec Marguerite sa compagne, et plusieurs autres de ses complices des deux sexes. C'est peut-être un des caractères les plus extraordinaires de ce genre qui aient jamais existé. Voyez son histoire (_Historia Dulcini_), dans le recueil de Muratori, _Script. rer. italic._ t. IX.]
[Note 143: Ou, comme Dante l'appelle, _Bertram dal Bornio_. Il était sans doute peu connu en Italie, parce qu'il appartient à l'histoire d'Angleterre et de France; et cette ignorance où l'on était à son égard a jeté tous les commentateurs sans exception dans des erreurs qu'ils se sont successivement transmises. Le texte même du Dante, qu'ils ne comprenaient pas, en a été altéré. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans la discussion de ce passage, où j'ai, le premier, soupçonné de l'altération et de l'erreur. C'est le sujet d'une dissertation particulière, et non d'une note, qui excéderait toute proportion.]
Les yeux du Dante, fatigués de ces tristes spectacles, sentaient le besoin de pleurer[144]. Virgile le presse de hâter le pas. Le temps s'écoule; il leur en reste peu pour tous les objets qu'ils ont à voir encore. Ils ont aperçu de loin une ombre qui montrait le Dante, et semblait le menacer; c'était celle d'un de ses parents, homme de mauvaise vie[145], qui avait été tué dans une rixe, et qui lui en voulait sans doute, parce que sa mort n'avait pas été vengée par sa famille. Après un dialogue peu intéressant sur ce sujet, les deux poëtes arrivent à la dixième et dernière de ces fosses, qui, toutes comprises dans le huitième cercle, vont toujours s'inclinant par degrés vers le centre, sur lequel toutes pèsent à la fois. Des cris plaintifs et divers frappent l'oreille et blessent le coeur des pointes aiguës de la pitié[146]. Tous les maux entassés dans les hôpitaux les plus malsains égaleraient à peine ceux qui sont accumulés dans cette fosse. Les damnés s'y traînent, comme des moribonds couverts de lèpre ou comme des pestiférés. Leur peau écailleuse est tourmentée de démangeaisons insupportables; ils la déchirent avec leurs ongles. Ce sont plusieurs espèces de faussaires: l'un avait falsifié les métaux; il était d'Arezzo[147], et avait trompé un certain Albert de Sienne, homme simple, que l'évêque de cette ville avait vengé en faisant brûler vif, comme magicien, le faussaire. Ceci amène contre les Siennois une tirade satirique, où l'on distingue ce trait décoché à la fois contre eux et contre les Français. «Fut-il jamais nation plus vaine que la Siennoise? Certes, la Française elle-même ne l'est pas autant de beaucoup[148]». Nation vaine ou frivole si l'on veut; mais quel rapport y a-t-il alors entre nous et ce crédule Albert? Nation sotte et de peu d'esprit, comme quelques commentateurs l'entendent[149]; mais quel rapport entre ces défauts et les nôtres?
[Note 144: C. XXIX.]
[Note 145: Il se nommait _Geri del Bello_.]
[Note 146: Comment rendre autrement ces expressions, si hardiment figurées?
_Lamenti saettaron me diversi Che di pietà ferrati avean gli strali_.]
[Note 147: Son nom était Griffolin. Il avait fait croire à l'imbécille Albert qu'il savait l'art de voler dans l'air, et lui avait promis de le lui apprendre. N'ayant pu remplir sa promesse, Albert se plaignit à l'évêque de Sienne, qui le regardait comme son fils; cet évêque fit un procès à Griffolin, et le condamna au feu comme magicien. Mais ce n'est pas pour cela que celui-ci est damné. Minos, à qui on n'en impose pas, lui a infligé cette peine parce qu'il avait fait dans le monde le métier trompeur d'alchymiste.]
[Note 148:
. . . . . . . _Hor fu giamai Gente si vana come la Senese? Certo non la Francesca si d'assai_.]
[Note 149:
_Per gente vana intende egli gente di poco senno_. (LOMBARDI.)]
C'est par des exemples tirés des fureurs d'Athamas et de celles d'Hécube que Dante essaie de nous faire comprendre[150] la rage que paraissaient éprouver deux ombres qui couraient comme des forcenées: ce sont celles de deux faussaires qui le furent dans deux genres bien différents; mais on doit être maintenant fait à ces disparates. L'une est l'âme antique de la scélérate Myrrha[151], qui se rendit plus amie de son père qu'une fille ne doit l'être, en se cachant sous de fausses apparences; l'autre est un Florentin qui avait escroqué une belle jument, en dictant et signant un testament faux, dans le goût de celui de notre comédie du _Légataire_. Maître Adam, faux monnoyeur de Brescia, est gonflé par l'hydropisie et brûlé par la soif. «Les clairs ruisseaux qui des vertes collines du Casentin tombent dans l'Arno, et leurs canaux bordés de frais ombrages, lui sont toujours présents, et leur image le dessèche plus encore que la maladie qui le consume[152]». Sentiment naturel et profond que le Tasse a très-heureusement imité dans le treizième chant de son poëme, lorsqu'il fait cette admirable description de la sécheresse qui désola l'armée chrétienne, et qu'il peint, comme le Dante, l'effet que produisait sur des malheureux tourmentés par la soif l'image fraîche et humide des torrents des Alpes, des vertes prairies et des fraîches eaux, qui bouillonnait dans leur pensée[153]. Dante, qui se plaît toujours à mêler des personnages anciens avec les modernes, place dans cet Enfer des faussaires, non seulement l'incestueuse Myrrha, mais le traître Sinon et la femme de Putiphar, qui accusa faussement Joseph. Toutes ces ombres se querellent et s'injurient. Dante prête involontairement l'oreille et s'arrête. Virgile le rappelle à lui-même, et lui reproche de vouloir entendre ce qu'il y a de la bassesse à écouter. Dante rougit, et continue de suivre son maître.
[Note 150: C. XXX.]
[Note 151:
_Quell' è l'anima antica Di Mirra scelerata, che divenne Al padre fuor del dritto amore, amica_.]
[Note 152:
_Li ruscelletti, che de' verdi colli Del Casentin discendon giuso in Arno, Facendo i lor canali freddi e molli, Sempre mi stanno innanzi, e non indarno, Che l'immagine lor via più m'asciuga Che'l male ond'io nel volto mi discarno_.]
[Note 153:
_Che l'immagine lor gelida, e molle L'asciuga e scalda, e nel pensier ribolle._ (_Gierusal. lib._ c. XIII., st. 80.)]
Ils marchent tous deux en silence[154] vers le puits central qui conduit au neuvième et dernier cercle de l'Enfer, et jusqu'au fond de l'abîme. Ils n'ont pour se conduire qu'une fausse lueur qui est moins que la nuit et moins que le jour[155]. Tout à coup le son éclatant d'un cor se fait entendre, tel que Roland ne sonna point d'une manière aussi terrible après la douloureuse défaite de Charlemagne à Roncevaux. Dante tourne la tête de ce côté; il croit apercevoir de hautes tours. Ce sont trois géants énormes, Nembroth, Éphialte, Antée, qui s'élèvent en effet comme des tours, de la ceinture en haut, au-dessus des bords du puits. Le poëte s'arrête à décrire leur stature prodigieuse, et à peindre par des comparaisons l'effet que produit sur lui leur aspect. Son guide les lui fait connaître l'un après l'autre, avec des circonstances historiques et poétiques sur lesquelles nous ne pouvons nous arrêter. C'est à Antée qu'il s'adresse pour qu'il les descende dans ce puits. Antée les soulève tous deux d'une seule main, les dépose légèrement au fond du gouffre, et se redresse comme le mât d'un vaisseau.
[Note 154: C. XXXI.]
[Note 155:
_Quivi era men che notte e men che giorno_.]
Dante, frappé de l'idée des terribles objets qui l'attendent, voudrait pouvoir former des sons plus âpres[156] et plus convenables à cet affreux séjour. Il invoque de nouveau les Muses, et s'enfonce, pour ainsi dire, dans toute l'horreur de son sujet. Dans ce cercle sont punis les traîtres. Il se partage en quatre fosses ou vallées. La première porte le nom de _Caïn_: c'est celle des assassins qui ont tué en trahison. Un lac glacé la remplit. Les criminels sont plongés jusqu'au cou dans la glace, et leurs têtes hideuses s'agitent, se haussent et se baissent à la surface, versant, à force de douleurs, des larmes qui se gèlent autour de leurs yeux et sur leurs joues. Deux têtes collées front contre front, et dont les cheveux sont entremêlés, sont celles de deux frères qui s'étaient tués l'un l'autre, comme Etéocle et Polinice[157]. Dante, en avançant sur la glace, au milieu de toutes ces têtes, en heurte une qu'il croit reconnaître. Il la saisit par les cheveux, et veut, malgré sa résistance, la contraindre de se nommer. C'est une autre tête qui prononce le nom de _Bocca_, misérable qui, dans la bataille de Montaperti, marchant avec les Guelfes, et gagné par l'or des Gibelins, coupa la main de celui qui portait l'étendard, et causa la déroute et le massacre de l'armée. Ce traître est accompagné de quelques autres, dont le poëte fait justice. Leurs têtes sont à l'entrée de la seconde division de ce cercle, qui porte le nom d'_Antenor_, et où sont enfoncés tous les traîtres à leur patrie.
[Note 156: C. XXXII.]