Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 6
Tandis que Virgile parle au monstre dont il veut se servir pour descendre, Dante visite les dernières extrémités du cercle. Les avares y sont tourmentés, ils s'agitent sur le sable brûlant comme s'ils étaient mordus par des insectes. Chacun d'eux porte un sac ou une poche pendue au cou. Dante ne reconnaît la figure d'aucun d'eux; mais, par un trait de satyre ingénieux, les armoiries peintes sur quelques-uns de ces sacs, lui font distinguer parmi les ombres qui les portent celles de plusieurs nobles de Florence. L'orgueil sert donc ici d'enseigne et comme de dénonciateur à l'avarice. On ne pouvait tirer plus heureusement sur deux vices à la fois. Cependant Virgile était déjà monté sur la croupe du monstre, qui se nomme Geryon, quoi qu'il n'ait rien de commun avec le Geryon de la fable. Dante, saisi de frayeur, monte pourtant aussi, et se place devant son maître, qui le soutient dans ses bras. Geryon commence par reculer lentement comme une barque qui se détache du rivage, puis se sentant comme à flot dans l'air épais, il se retourne et descend dans le vide en nageant au milieu des ténèbres. Le poëte compare la crainte dont il est saisi en se sentant descendre environné d'air de toutes parts, et ne voyant plus rien que le monstre qui le porte, à celle qu'éprouva Phaëton quand il abandonna les rênes; ou Icare lorsqu'il sentit fondre ses ailes. Geryon suit sa route en nageant avec lenteur; il tourne et descend. Dante ne s'aperçoit d'abord de l'espace qu'il traverse que par le vent qui souffle sur son visage et au-dessous de lui. Ensuite il est frappé du bruit que fait le torrent en tombant au fond du gouffre; bientôt il entend des plaintes et il aperçoit des feux qui lui annoncent qu'il approche d'un nouveau séjour de tourments. Enfin Geryon arrive au bas des rochers, les y dépose, et disparaît comme un trait. Cette descente extraordinaire est peinte avec une effrayante vérité. On partage les terreurs du poëte ainsi suspendu sur l'abîme, et l'on se sent, pour ainsi dire, la tête tourner en le regardant descendre.
Le huitième cercle où il arrive[98] est d'une construction particulière. C'est celui où les fourbes sont punis. Dante distingue dix espèces de fraudes, et trouve le moyen de leur attribuer à toutes une nuance différente de peines. Au centre du cercle est un puits large et profond, et entre ce puits et le pied des rochers, le cercle se divise en dix espaces ou fosses concentriques qui sont creusées de manière que, dans chacune de ces fosses, est enfoncée une des dix classes de fourbes. Enfin depuis l'extérieur du grand cercle jusqu'au puits qui est au milieu, des rochers jetés d'une fosse à l'autre, servent de communications et comme de ponts pour y passer. C'est à toute cette enceinte; aussi bizarre que terrible, que le poëte a donné le nom de _Malebolge_ ou de _fosses maudites_. Dans la première de ces _bolges_ ou fosses, sont plongés les fourbes qui ont trompé les femmes ou pour leur propre compte ou pour celui d'autrui. Partagés en deux files, ils courent en sens contraire. Des démons, armés de grands fouets, les battent cruellement et les forcent de courir sans cesse. Dante reconnaît dans l'une de ces deux files _Caccia Nemico_, Bolonais, qui avait vendu sa propre soeur au marquis de Ferrare[99]; il apprend de lui qu'il n'est pas à beaucoup près le seul de son pays qui soit là pour le même crime. Un diable interrompt _Caccia Nemico_, et le fait courir à grands coups de fouet. Le poëte va chercher plus loin un exemple de ceux qui ont trompé des femmes pour eux-mêmes. C'est Jason, que son maître lui fait reconnaître dans la seconde file, et qui, comme on voit, courait et était fouetté depuis long-temps pour avoir trompé Hypsipyle et Médée. La seconde fosse contient les flatteurs, ceux qui se sont rendus coupables de la plus basse peut-être, mais aussi de la plus utile de toutes les fraudes, l'adulation. Leur supplice est plus sale et plus dégoûtant qu'il n'est permis de le dire; ils sont plongés tout entiers dans ce qu'il y a de plus infect et de plus immonde; et si l'on ne peut en vouloir au poëte pour les avoir placés dans un élément si digne d'eux, on peut au moins lui reprocher une franchise d'expression que ne peut accuser le manque de goût ni la grossièreté d'aucun siècle.
[Note 98: C. XVIII.]
[Note 99: _Obizzo du Este_, le même qu'il a compté ci-dessus parmi les tyrans sanguinaires.]
Les simoniaques remplissent la troisième fosse[100]. Le poëte, avant de la décrire, apostrophe ce magicien Simon, qui voulut acheter de saint Pierre le pouvoir de conférer la grâce divine, et qui donna son nom à un vice que l'on peut nommer ecclésiastique[101]; il s'adresse en même temps à ses misérables sectateurs, dont la rapacité prostitue à prix d'or les choses de Dieu qui ne devraient être données qu'aux plus dignes. C'est pour vous maintenant, leur dit-il, que doit sonner la trompette[102]. Cela ressemble à une déclaration de guerre; et nous l'allons voir joindre en effet corps à corps ceux qu'il regardait sans doute comme les généraux ennemis, puisque, Gibelin déclaré, il était exilé, ruiné, persécuté par le parti des Guelfes, dont les papes étaient les chefs. Il marche à eux avec tant de fracas; il est si ingénieux et si vif dans le combat qu'il leur livre, que l'on peut croire que l'idée de ce chant est une des premières qui s'était présentée à lui dans la conception de son poëme, qui l'avait le plus engagé à l'entreprendre, et qui était entrée le plus nécessairement dans son plan.
[Note 100: C. XIX.]
[Note 101: La simonie n'est autre chose que la vente ou la transmission intéressée des emplois et des biens de l'Église.]
[Note 102:
_Or convien che per voi suoni la tromba_.]
Le fond de cette fosse est divisé en trous enflammés, où les Simoniaques sont plongés la tête la première; leurs jambes et leurs pieds tout en feu paraissent seul au dehors, et font des mouvements qui leur sont arrachés par la souffrance. Dante en remarque un dont les pieds s'agitent avec plus de rapidité, il désire l'interroger. Virgile le fait descendre presque au fond de la fosse en le soutenant le long du bord. Là, il parle au malheureux damné en se courbant vers lui, comme le confesseur se courbe vers le perfide assassin lorsqu'il subit son supplice. Le damné, au lieu de répondre, lui dit: Est-ce toi Boniface? es-tu déjà las de t'enrichir, de tromper et d'avilir l'église? Le poëte surpris n'entend rien à ce langage. Quand le malheureux voit qu'il s'est trompé, ses pieds s'agitent avec plus de force; il soupire et d'une voix plaintive, il avoue qu'il est le pape Nicolas III, de la maison des Ursins, qui ne songea qu'a amasser des trésors pour lui et pour son avide famille. Au-dessous de sa tête sont enfoncés ceux de ses prédécesseurs qui ont été coupables du même crime. Il y tombera lui-même quand ce Boniface VIII qu'il attend sera venu; mais Boniface n'agitera pas long-temps ses pieds hors de ce trou brûlant; après lui viendra de l'occident un pasteur sans foi et sans loi, qui les enfoncera et les couvrira tous deux, Boniface et lui. Il désigne ainsi Clément V, que fit nommer le roi de France Philippe-le-Bel[103]. Ce trait satirique est aussi piquant et aussi nouveau que hardi. On doit se rappeler que Dante en commençant son poëme feint que c'est l'année même de la révolution du siècle, ou en 1300, qu'il eut la vision qui en est le sujet. Nicolas III était mort vingt ans auparavant[104], et Boniface VIII, mort en 1303, n'attendit en effet que onze ans, dans ce trou brûlant, Clément V. Pouvait-on représenter plus vivement la simonie successive de ces trois papes? Mais furent-ils en effet tous trois simoniaques? Voyez l'histoire.
[Note 103: Voy. sur cette élection, ci-après, chap. XI, vers le commencement.]
[Note 104: En 1280.]
Le poëte une fois en verve sur ce sujet fécond, n'en reste pas là. Il interpelle Nicolas, et lui demande quelle somme Notre Seigneur exigea de St. Pierre, avant de remettre les clefs entre ses mains. «Certes, il ne lui demanda rien; il ne lui dit que ces mots: Suis-moi. Ni Pierre, ni les autres, ne demandèrent à Mathias de l'or ou de l'argent, quand il fut élu à la place du traître Judas. Tu es donc justement puni. Garde bien maintenant ces trésors qui te rendaient si fier. Et si je n'étais retenu par un vieux respect pour la thiare[105], je vous ferais encore des reproches plus graves. Votre avarice corrompt le monde entier, foule les bons, élève les méchants. C'est vous, pasteurs iniques, que l'évangéliste avait en vue, quand il voyait celle qui était assise sur les eaux se prostituer aux rois. Vous vous êtes fait des dieux d'or et d'argent; et quelle différence y a-t-il entre vous et l'idolâtre, si non qu'il en adore un, et vous cent[106]?
[Note 105:
_E se non fosse ch'ancor lo mi vieta La riverenza delle somme chiavi_, etc.]
[Note 106: Le père Lombardi me paraît expliquer cela mieux que les autres interprètes. Selon lui, _un_ et _cent_ sont ici des nombres déterminés pour des nombres indéterminés, et marquant seulement la proportion qu'il y a entre cent et un. C'est comme si le Dante disait: quelque nombre d'idoles ou de dieux qu'adorassent les idolâtres, vous en adorez cent fois plus. Il est difficile autrement d'entendre comment les idolâtres, c'est-à-dire, les polythéistes n'adoraient qu'un seul dieu.]
Ah! Constantin! que de maux a produits, non ta conversion, mais la dot dont tu fus le premier à enrichir le chef de l'Église[107]». A ce discours, Nicolas III, soit colère, soit remords, agitait ses pieds avec plus de violence. Dante le quitte enfin; Virgile le prend dans ses bras et le fait remonter sur le bord d'où ils étaient descendus.
[Note 107: Au temps du Dante, on croyait encore à la donation de Constantin.]
Si cette virulente sortie scandalise des âmes timorées, dont tout le monde connaît le zèle aussi désintéressé et surtout aussi charitable que sincère, il faut leur rappeler qu'il y a eu des papes plus traitables à cet égard, et de meilleure composition que les papistes, puisqu'ils ont accepté la dédicace de plusieurs éditions de la _Divine Comédie_, sans exiger qu'on en retranchât un seul vers.
La quatrième fosse[108], ou vallée à laquelle passent les deux poëtes, renferme les prétendus devins. Leur supplice est assorti à leur crime. Ils ont voulu, par des moyens coupables, pénétrer dans l'avenir: ils ont maintenant la tête et le cou renversés, et leur visage tourné à contre-sens, ne voit que derrière leurs épaules, qui sont inondées de leurs larmes[109]. Ce sont d'abord les devins de l'antiquité, Amphiaraüs, Tiresias, Arons[110], et enfin la devineresse Manto. Dante s'arrête à parler d'elle, ou plutôt à écouter ce que lui en dit Virgile, qui ne paraissant que raconter son histoire, et les voyages qu'elle avait faits avant de se fixer, pour exercer son art, aux lieux où fut ensuite bâtie Mantoue, fait en effet l'histoire de la fondation de cette ville, qu'il reconnaît pour sa patrie[111]. Parmi les autres devins antiques, Virgile lui montre encore Eurypyle qui partageait avec Calchas les fonctions d'augure, dans le camp des Grecs, au siége de Troie[112]. Quelques devins modernes viennent ensuite, tels que Michel Scot, l'un des astrologues de Frédéric II, _Guido Bonatti_ de Forli, Asdent de Parme, charlatans obscurs qui avaient sans doute alors de la réputation, et quelques vieilles sorcières qu'heureusement le poëte ne nomme pas.
[Note 108: C. XX.]
[Note 109: Ce ne sont pas leurs épaules qui en sont baignées: le teste dit tout simplement:
_Che'l pianto degli occhi Le natiche bagnava per lo fesso_.
Mais il n'est pas permis en français d'être si naïf.]
[Note 110: Devin qui habitait les carrières de marbre des montagnes de Luni près de Carrare. Lucain a dit de lui, Pharsale, l. I, v. 586.
_Aruns incoluit desertoe moenia Lunoe_, etc.]
[Note 111: Il n'était pourtant pas né dans cette ville même, mais dans un village voisin appelé Andès: c'est ce qui a fait dire à Silius Italicus, l. 8,
_Mantua musarum domus, atque ad sydera cantu. Erecta Andino_.]
[Note 112: Cet Eurypile est cité dans le discours du traître Simon, quelques vers après qu'il a parlé de Calchas, Énéide, l. II, v. 114. Le texte italien donne ici lieu à une observation. Dante fait dire à Virgile:
_E così'l canta. L'alta mia tragedia in alcun loco_.
Par cette haute tragédie, il entend son Énéide, conformément à l'idée que Dante s'était faite des trois styles, tragique, comique et élégiaque. C'est cette idée qui l'avait déterminé à donner à son poëme le titre de Comédie. Cela confirme ce que j'en ai dit, t. I, p. 484.]
Un autre pont le conduit à la cinquième vallée[113], où sont jetés dans de la poix brûlante ceux qui ont fait un mauvais trafic et prévariqué dans leurs emplois. Ici se trouve cette comparaison justement vantée où il emploie poétiquement et en très-beaux vers, dans la description de l'arsenal de Venise, un grand nombre d'expressions techniques. «Telle que dans l'arsenal des Vénitiens, on voit pendant l'hiver bouillir la poix tenace destinée à radouber leurs vaisseaux endommagés[114], et hors d'état de tenir la mer; l'un remet à neuf son navire, l'autre calfeutre les flancs de celui qui a fait plusieurs voyages: l'un retravaille la proue, l'autre la poupe: celui-ci fait des rames, celui-là tourne des cordages, un autre raccommode ou la misaine ou l'artimon; telle bouillait dans ces profondeurs, non par l'ardeur du feu, mais par un effet du pouvoir divin, une poix épaisse et gluante, qui de toutes parts en enduisait les bords». Un diable noir, accourt les ailes ouvertes, saute légèrement de rochers en rochers, et vient jeter dans cette fosse un des Anciens de la république de Lucques, ville où, s'il faut en croire le Dante, il était si commun de trafiquer des emplois publics, que personne n'y était exempt de ce vice[115]. Le damné va au fond, et revient à la surface; mais tous les diables se moquent de lui; il n'y a point là, lui disent-ils, de sainte Face[116], comme à Lucques, pour le défendre; et quand il veut s'élever au-dessus de la poix bouillante, ils l'y replongent avec de longs crocs dont ils sont armés. Lorsque les voyageurs vont pour passer dans la vallée suivante, une foule de ces diables armés de crocs se poste au bas du pont pour les arrêter. Ici commence un long épisode où les diables trompent d'abord les deux poëtes, leur font prendre un détour, sous prétexte que le pont est rompu, et s'offrent à les conduire vers une autre arcade. Le chef de cette troupe leur donne pour escorte dix des diables qui la composent, et les désigne tous par leurs noms. Ces noms sont de la façon du poëte. Ce sont _Alichino, Calcabrina, Cagnazzo, Barbariccia, Libicocco_, ainsi des autres. Beau sujet à commentaires que de chercher à savoir où il les avait pris, et le sens qu'il y attachait. Les interprètes n'y ont pas manqué, et le résultat est qu'aucun d'eux n'a pu y rien entendre[117].
[Note 113: C. XXI.]
[Note 114:
_Quale nell' Arzanà de' Viniziani Bolle l'inverno la tenace pece, A rimpalmar li legni lor non sani_, etc.]
[Note 115: Il dit cela dans un vers satyrique d'excellent goût.
_Ogni uom v'è baratlier, fuor che Bonturo_.
Ce _Bonturo Bonturi_, de la famille des _Dati_, était, selon tous les commentateurs, le plus effronté de tous les _barattieri_, ou trafiquants d'emplois, de la ville de Lucques. Cette ironie spirituelle et piquante ne serait pas déplacée dans une satyre d'Horace. En italien, la _baratteria_ est pour les emplois publics ce qu'est _la simonia_ pour ceux de l'église.]
[Note 116:
_Quì non ha luogo il santo Volto_.
Allusion à une sainte Face miraculeuse que les Lucquois prétendaient posséder, et dont il paraît qu'ils étaient très-fiers.]
[Note 117: Je passe ici, pour abréger, beaucoup de détails que les adorateurs du Dante regretteront peut-être: je crois pourtant qu'il en a peu qui soient vraiment à regretter. Ils me pardonneront du moins de n'avoir rien dit du dernier vers de ce vingt et unième chant.]
La cohorte se met en marche, cela rappelle au Dante des idées militaires, et pour ainsi dire bruyantes: sa poésie devient pompeuse et bruyante comme elles. «J'ai vu, dit-il[118], des cavaliers marcher en bataille, ou commencer l'attaque, ou passer en revue, et quelquefois battre en retraite; j'ai vu, ô gens d'Arezzo, des troupes légères insulter votre territoire et y faire des expéditions rapides: j'ai vu des tournois et des joutes guerrières, tantôt au son des trompettes, ou au son des cloches portées sur des chars, tantôt au bruit des tambours, ou signal donné par les châteaux avec des instruments, soit de notre pays, soit des nations étrangères; mais je n'ai jamais vu marcher au son d'instruments si bizarres ni cavaliers ni piétons; on n'entendit jamais un pareil bruit sur un vaisseau quand on signale la terre ou les étoiles». C'est dans cet appareil qu'ils côtoyent l'étang de poix bouillante ou les prévaricateurs sont plongés. Il se passe entre les damnés et les diables des scènes horribles et ridicules. Ces diables, quand ils sont en gaîté ne sont pas de trop bons plaisants. C'est, à ce qu'il paraît, quelqu'une de ces farces grossières qu'on représentait alors devant le peuple, et où l'on mettait aux prises de pauvres âmes avec des diables armés de tisons et de fourches (spectacles un peu différents de ceux qui amusaient les loisirs, élevaient et anoblissaient les sentiments et les pensées des anciens peuples), c'est quelqu'une de ces représentations fanatiques et burlesques, qui aura donné au Dante l'idée de cette espèce de comédie dans l'Enfer. L'action en est vive, pétulante, mais elle ne produit rien que de triste et de rebutant pour le goût. Plus on reconnaît le poëte dans quelques comparaisons et dans quelques détails, plus on regrette de voir la poésie employée à un tel usage. Un Navarrois[119], favori du bon roi Thibault, comte de Champagne, et un moine de Gallura en Sardaigne[120], tourmentés pour le trafic honteux qu'ils firent sur la terre, ne sont pas des morts assez connus pour donner le moindre intérêt à ces détails.
[Note 118: C. XXII.
_Io vidi già cavalier muover campo, E cominciare stormo, e far la mostra, E talvolta partir per loro scampo_, etc.]
[Note 119: _Giampolo_, ou _Ciampolo_.]
[Note 120: _Frate Gomita_, favori de _Nino de' Visconti_ de Pise, gouverneur ou président de Gallura.]
Les deux poëtes ont enfin l'adresse d'échapper à ces diables tapageurs, à cette soldatesque infernale, et de passer dans la sixième vallée[121]. Ils sont poursuivis; mais Virgile prend Dante dans ses bras, l'emporte et le sauve. Cette action réveille la sensibilité exquise et profonde de notre poëte: quelque naturelle qu'elle fût en lui, on ne comprend pas comment il pouvait la retrouver au fond de ces abîmes, et parmi d'aussi tristes fictions, «Mon guide m'enleva, dit-il, comme une mère réveillée par le bruit et qui voit près d'elle les flammes de l'incendie, prend son fils, fuit sans s'arrêter, plus occupée de lui que d'elle-même, et sans prendre même le temps de se vêtir[122]. Il se laisse aller à la renverse en me tenant ainsi sur la pente de ces rochers. L'eau qui se précipite par un canal pour tourner la roue d'un moulin, ne coule pas aussi rapidement que mon maître descendit alors, en me portant sur sa poitrine, plutôt comme son fils que comme un compagnon de voyage[123]».
[Note 121: C. XXIII.]
[Note 122:
_Che prende'l figlio, e fugge, e non s'arresta, Avendo più di lui che di se cura, Tanto che solo una camicia vesta_.
Mot à mot: «Tant qu'elle sort vêtue de sa seule chemise». Mais, encore une fois, il nous est défendu d'être aussi simples que les italiens, à qui nous reprochons tant de ne l'être pas.]
[Note 123:
_Portando sene me sovra'l suo petto Come suo figlio, e non come compagno_.]
Dans cette sixième fosse, où les voilà parvenus, ils trouvent les hypocrites marchant à pas lents, peints de diverses couleurs, vêtus de grandes chapes, avec des capuchons ou des frocs qui leur cachent les yeux; ces chapes sont en dehors tissues d'un or éblouissant, mais en dedans elles sont de plomb, et si pesantes que ces malheureux sont courbés sous leur poids. Cet emblême est clair et significatif, mais le poëte en tire peu de parti. Entouré pendant sa vie de tant d'hypocrites sur la terre, il n'en reconnaît que deux dans les Enfers, et ce sont deux Bolonais obscurs, dont les noms ne sont liés à aucun souvenir historique[124]. Les autres restent enfoncés dans leurs capuces. Chacun peut se figurer qui il lui plaît sous ces pesantes enveloppes. Depuis le siècle du Dante jusqu'au nôtre, on n'a manqué dans aucun temps de gens dont le métier fut de s'en couvrir; et il n'est personne qui ne connaisse des figures qui iraient fort bien sous ces frocs.
[Note 124: Il faut cependant être juste: Dante pouvait croire que ces noms, qui avaient brillé un instant à Florence, brilleraient aussi dans l'histoire. Ces deux hypocrites se nommaient, l'un _Catalano_, et l'autre _Loderingo_. Il étaient chevaliers de l'ordre religieux et militaire des _Frati Godenti_, ou _Gaudenti_, dont nous avons parlé dans le chap. VII, au sujet du poëte _Guittone d'Arezzo_. Florence crut, en 1266, apaiser les deux partis qui la divisaient, en mettant ces deux chevaliers, l'un Gibelin, l'autre Guelfe, à la tête du gouvernement. Il se trouva que c'étaient deux hypocrites; vendus tous deux aux Guelfes, ils opprimèrent les Gibelins, firent brûler leurs maisons, et les firent chasser de la ville. _Indè iroe_.]
Avant de sortir de cette fosse, une réponse de l'un des deux Bolonais fait éprouver à Virgile un instant de trouble et même de colère; mais ce nuage se dissipe bientôt. L'idée de ce double mouvement suffit pour inspirer au Dante cette belle comparaison tirée des objets les plus simples, mais exprimée avec toutes les richesses de la poésie homérique. «Dans cette partie de la renaissante année[125], où le soleil trempe ses cheveux dorés dans l'onde du verseau, et où déjà les nuits perdent de leur longue durée, quand le givre du matin ressemble sur la terre à la neige, sa blanche soeur, mais qu'il doit se dissiper en peu de temps, le villageois qui manque de provisions pour ses troupeaux, se lève, regarde, et voyant la campagne toute blanchie, se livre au plus profond chagrin. Il retourne à sa maison, et se plaint, errant ça et là, comme un malheureux qui ne sait quel parti prendre. Il revient ensuite, et reprend l'espérance, en voyant la face de la terre changée en peu de moments; il prend sa houlette et conduit ses brebis au pâturage. C'est ainsi que mon maître me fit pâlir de crainte, quand je vis son front se troubler, et c'est ainsi qu'il guérit bientôt lui-même le mal qu'il m'avait fait.»
[Note 125: C. XXIV.
_In quella parte dei giovinetto anno Che'l sole i crin sotto l'Aquario tempra, E già le nutti al mezzodì s'envanno_, etc.]
Du fond de la sixième vallée où marchent les deux poëtes, il leur faut beaucoup d'efforts pour remonter sur le pont qui conduit à la septième. Cette marche pénible est décrite avec toutes les couleurs de la poésie; mais il est impossible d'entrer dans tous ces détails; de plus grandes beautés nous appellent, et sont encore loin de nous. Citons cependant ce trait que Virgile adresse à son élève, dans un moment où il le voit manquer de force et de courage. «Ce n'est, lui dit-il, ni en s'asseyant sur la plume ni sous des courtines qu'on acquiert de la renommée, et celui qui sans renommée consume sa vie, ne laisse après lui de traces sur la terre que comme la fumée dans l'air ou l'écume sur l'onde[126].»
[Note 126:
_Che seggendo in piuma In fama non sivien, nè sotto coltre: Sanza la qual chi sua vita consuma, Cotal vestigio in terra di se lascia, Qual fummo in aere, ed in acqua la schiuma_.]