Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 5

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On n'entend que trop bien ce que signifie le nom de cette ville de Palestine: quant à celui de Cahors, on l'explique en disant que cette ville de Guienne était alors un repaire d'usuriers, et que le poëte la nomme ici pour signifier l'usure. Du Cange, dans son glossaire de la basse latinité, lui donne en effet cette signification au mot _Caorcini_. Boccace dit, dans son commentaire sur ce vers, en parlant du penchant général des habitants de Cahors pour l'usure, et de l'ardeur avec laquelle ils l'exerçaient: _Per ta qual cosa è tanto questo lor miserabile esercizio divulgato, e massimamente appo noi, che come l'huom dice d'alcuno, egli è Caorsino, così s'intende che egli sia usurajo_.]

La fraude s'exerce ou contre l'homme qui se fie à nous, ou contre celui qui n'a pas cette confiance. Les hypocrites, les faussaires, les simoniaques, etc. sont tous dans cette dernière classe de criminels, et sont punis dans différentes divisions du second cercle. Les traîtres ou ceux qui ont trahi la confiance et l'amitié occupent seuls le troisième cercle, qui est le neuvième et dernier de tout l'enfer. Tel est le formidable espace qui leur reste à franchir.

Dante, avant de s'y engager, fait quelques questions à son guide. Pourquoi, lui demande-t-il, les criminels qu'ils ont vus jusqu'à présent, les paresseux, les voluptueux et les autres, sont-ils moins cruellement punis que ces derniers coupables? Virgile répond en lui rappelant la distinction que la morale établit entre l'incontinence, la méchanceté et la férocité brutale, trois vices que le ciel réprouve, mais dont le premier l'offense moins que les deux autres. Cette distinction est dans la morale d'Aristote[75], ce qui prouve que l'étude de ce philosophe était familière à notre poëte[76]. Pourquoi, demande-t-il encore, l'usure est-elle mise au rang des actes de violence qui outragent Dieu et la nature? Virgile prend sa réponse dans la philosophie générale, dans la physique d'Aristote et dans la Genèse. Mettant à part la singularité de cette dernière citation, dans la bouche de celui qui la fait, son explication, un peu obscure, est, dans sa première partie surtout, pleine de force et de dignité. «La philosophie, dit-il, apprend en plus d'un endroit à ceux qui s'y appliquent que la Nature tire sa source de la divine intelligence et de son art[77]. Rappelle-toi bien ta physique[78]; tu y trouveras que votre art, à vous autres mortels, suit autant qu'il le peut la Nature, comme le disciple suit son maître: votre art est donc, pour ainsi dire, le petit-fils de Dieu. Souviens-toi encore que, selon la Genèse, c'est de la Nature et de l'Art que l'homme, dès le commencement, dut tirer sa vie, et ensuite ses progrès[79].

[Note 75: Au commencement du septième livre.]

[Note 76: L'expression dont se sert Virgile fait voir combien le Dante avait particulièrement étudié ce traité de morale. Il ne nomme point, il ne désigne même pas Aristote; il dit simplement: Ne te rappelles-tu pas la manière dont _ta morale_ traite des trois dispositions que le ciel réprouve?

_Non ti rimembra di quelle parole Con le quai la tua etica pertratta Le tre disposizion che'l ciel non vuole_, etc.]

[Note 77:

_Filosofia, mi disse, a chi l'attende, Nota, non pure in una sola parte, Come natura lo suo corso prende Dal divino intelletto, e da sua arte_.

Il distingue ici, à la manière de Platon et des théologiens, les idées divines qui sont éternelles, et l'opération ou la volonté qu'il nomme art, et dont il fait le prototype de l'art humain.]

[Note 78: Virgile dit encore ici _la tua fisica_, pour la physique d'Aristote, dans laquelle on trouve en effet au second livre, et par conséquent, comme dit le texte, _non dopo molte carte_, cette comparaison de l'art humain, qui suit la nature, avec le disciple qui suit son maître. Dante ne pouvait pas faire une profession plus ouverte d'aristotélisme, et il était en même temps Platonicien.]

[Note 79: Ce n'est qu'implicitement que la Genèse dit cela. Le Paradis terrestre fut donné à l'homme _ut operaretur et custodiret illum_. Gen. II. 15. Après l'en avoir chassé, Dieu lui dit: _In sudore vultûs tui vesceris_. Gen. III. 19. Cela suffit au poëte pour y voir que Dieu destina la nature et ses productions aux besoins de l'homme; mais que l'homme dut employer l'art ou le travail, pour en tirer sa subsistance, et les progrès de la société.

_Da queste_ (la nature et l'art), _se tu ti rechi a mente Lo Genesi, dal principio convene Prender sua vita ed avanzar la gente_.

Cela eût été très bon dans la bouche de Dante lui-même: il ne s'est pas aperçu de l'inconvenance que cette citation de la Genèse avait dans celle de Virgile.]

Or, l'usurier tient une route contraire; il méprise et la Nature et l'Art, puisqu'il met ailleurs toute son espérance.

Ces explications finies, les deux voyageurs s'avancent vers le premier de ces trois cercles redoutables. Le monstre qui garde l'entrée du premier cercle est le Minotaure[80], et une foule de Centaures armés de flèches errent au bas des rochers, dans l'intérieur du cercle, sur les bords d'un fleuve de sang. Les commentateurs disent, avec assez d'apparence, que Dante a voulu désigner par ces monstres moitié bêtes et moitié hommes, la férocité brutale des hommes livrés à la violence qui sont punis dans ce cercle de l'Enfer. Il descend, avec son guide, de pointe en pointe de rochers, et arrive enfin au bord de ce fleuve de sang bouillant, où des damnés plongés jusqu'aux yeux jettent des cris horribles. Ici, leur dit un des Centaures, sont punis les tyrans qui ont versé le sang et envahi la fortune des hommes[81], et il leur en nomme plusieurs, tant anciens que modernes, Alexandre, le cruel Denys de Sicile, Azzolino, Obizzo d'Est[82] et d'autres encore, parmi lesquels Dante se garde bien d'oublier Attila.

[Note 80: C. XII. Le poëte appelle énergiquement ce monstre l'_Infamia di Creti_. On s'apercevra que dans ce chant, comme dans quelques autres, je passe sous silence beaucoup de détails, dont plusieurs cependant ont dans l'original un grand mérite poétique; mais j'ai dû me borner à ce qui est nécessaire pour saisir le fil de l'action et indiquer les principales beautés du poëme. En me prescrivant de faire une analyse très-rapide, j'ai encore à craindre de l'avoir faite beaucoup trop longue.]

[Note 81:

_E'l gran Centauro disse: ei son tiranni Che dier nel sangue e nell' aver di piglio: Quivi si piangon gli spielati danni_.]

[Note 82: Denys de Syracuse, Azzolino, nommé plus communément Eccelino, tyran de Padoue, Obizzo d'Est, marquis de Ferrare et de la Marche d'Ancône, tyran cruel et rapace, ne font ici aucune difficulté: il n'y en a que sur Alexandre. Vellutello le premier, ensuite Daniello, et plus récemment Venturi, ont prétendu dans leurs commentaires que ce tyran était Alexandre de Phère; Landino et les autres premiers commentateurs avaient établi que c'était Alexandre surnommé le Grand, et le père Lombardi a embrassé leur opinion. D'après Justin, qui raconte des traits nombreux de cruauté exercés par ce conquérant, sur ses parents et ses plus intimes amis, et d'après l'énergique expression de Lucain, qui l'appelle _felix proedo_, Pharsale, X. 21, on peut, dit-il, le placer avec justice parmi les tyrans _che dier nel sangue e nell' aver di piglio_. Le nom d'Alexandre seul, et sans autre désignation, dit assez l'intention du poëte; et l'omission qu'il a faite de lui parmi les grandes âmes, _Spiriti magni_, qu'il place dans les Limbes, prouve qu'il le réservait pour ce lieu de supplices.]

Le centaure transporte ensuite les deux poëtes sur sa croupe de l'autre côté du fleuve, où ils trouvent un bois épais qui n'est percé d'aucune route, planté d'arbres à feuilles noires, dont les branches tortueuses portent au lieu de fruits, des épines et des poisons[83]. Les harpies, dont notre poëte trace le hideux portrait d'après celui qu'en a fait Virgile, habitent ce bois affreux; il entend de toutes parts des gémissements, et ne voit point ceux qui les poussent. Son maître lui dit d'arracher une branche de quelqu'un de ces arbres; au moment où il lui obéit, une voix sort du tronc de l'arbre, et s'écrie: Pourquoi m'arraches-tu? Un sang noir coule de la branche, et la voix continue: Pourquoi me déchires-tu? n'as-tu donc aucun sentiment de pitié? Nous fûmes autrefois des hommes, et nous sommes devenus des arbres; ta main devrait être moins cruelle, quand nos âmes eussent animé des serpents[84]». Cette fiction est, comme on voit, imitée de Virgile, et le fut ensuite par le Tasse. Le poëte continue: «Comme un tison de bois vert brûlé par un de ses bouts gémit par l'autre, lorsque l'air s'en échappe avec bruit, ainsi des paroles et du sang sortaient à la fois de ce tronc d'arbre. Dante laisse tomber sa branche, et reste comme un homme frappé de crainte. «Je suis, reprend l'arbre, celui qui possédait le coeur et toute la confiance de Frédéric. La vile courtisane qui ne détourna jamais ses yeux lascifs de la cour de César, la peste commune et le vice de toutes les cours[85], enflamma contre moi des âmes envieuses qui enflammèrent celle de l'empereur. Mes honneurs furent changés en deuil. Je voulus échapper par la mort à l'infortune; ami de la justice, je fus injuste envers moi. Je le jure par les racines de ce tronc que j'habite; je ne manquai jamais à la foi que je devais à mon maître. Si quelqu'un de vous retourne sur la terre, je le conjure de prendre soin de ma mémoire encore abattue sous les coups que lui porta l'envie». On reconnaît ici Pierre des Vignes, chancelier de Frédéric II[86]. Ce bois est donc le lieu où sont punies les âmes des suicides ou de ceux qui ont été violents envers eux-mêmes. Celle du malheureux chancelier explique aux deux poëtes d'une manière curieuse, mais qu'il serait trop long de rapporter, comment elles y sont précipités, et ce qu'elles feront de leurs corps après le dernier jugement. D'autres suicides moins célèbres, mais qui l'étaient peut-être alors, occupent avec moins d'intérêt le reste de cette scène.

[Note 83: C. XIII.]

[Note 84:

_Uomini fummo, ed or sem fatti sterpi: Ben dovrebb' esser la tua man più pia, Se state fossim' anime di serpi_.]

[Note 85: Pour caractériser plus fortement l'envie, poison des cours, Le Dante n'a pas craint d'employer les termes de _meretrice_ et d'_occhi putti_ dont aucun poëte n'oserait peut-être se servir aujourd'hui dans le style noble. Mais que gagne-t-on avec cette délicatesse? ces quatre vers en sont-ils moins beaux?

_La meretrice che mai dall' ospizio Di Cesare non torse gli occhi putti, Morte commune e delle corti vizio Infiammò contra me gli animi tutti_, etc.

Tout ce morceau, où le pathétique est joint à la force, est d'une grande beauté.]

[Note 86: Voy. ce que nous avons dit de lui, t. I, pages 338 et 345.]

Celle qui la suit est toute différente. En avançant vers le centre du cercle, on passe de ce bois dans une plaine déserte qui en forme la troisième division[87]; elle est remplie d'un sable sec, épais et brûlant, et couverte d'ombres nues qui pleurent misérablement, et qui souffrent dans diverses postures. Les unes gisent à la renverse sur le sable, d'autres sont assises, et d'autres marchent sans repos. De larges flocons de feu pleuvent lentement sur toute cette plaine, comme la neige tombe sur les Alpes quand elle n'est pas poussée par le vent. «Telle que dans les plaines brûlantes de l'Inde Alexandre vit tomber sur ses troupes des flammes qui, même à terre, ne perdirent point leur solidité[88], telle descendait cette pluie d'un feu éternel. Le sable en la recevant s'enflammait, comme l'amorce sous les coups de la pierre, pour redoubler la rigueur des supplices».

[Note 87: C. XIV.]

[Note 88: Ceci n'est raconté ni dans Quinte-Curce, ni dans Justin, ni dans Plutarque, mais se trouve dans une lettre supposée d'Alexandre à Aristote.]

Là sont tourmentés ceux qui ont été violents contre Dieu. Au milieu d'eux est Capanée, qui dans son attitude et dans ses discours conserve son caractère indomptable, et ne paraît s'apercevoir ni du sable brûlant ni de la pluie enflammée. Un ruisseau de sang sort de la forêt, et se perd dans la plaine de sable; les flammes qui y tombent s'amortissent. Virgile interrogé par le Dante donne à ce ruisseau une explication mystérieuse. Au milieu de l'île de Crète, dans les flancs du mont Ida, est l'immense statue d'un vieillard. Sa tête est d'or pur, sa poitrine et ses bras d'argent; le reste du tronc est d'airain, et les extrémités sont de fer, à l'exception du pied sur lequel il s'appuie, et qui est d'argile. Ce vieillard est le Temps. Toutes les parties de son corps, excepté la tête, ont des ouvertures, d'où coulent des larmes qui filtrent jusqu'au centre de la terre, forment les fleuves des Enfers, l'Achéron, le Styx, le Phlégéton et, jusqu'au plus profond du gouffre, se réunissent dans le Cocyte, le plus terrible de tous. Cette grande image, poétiquement rendue, couvre des allégories que tous les commentateurs depuis Boccace ont très-amplement expliquées, mais où il vaut peut-être mieux ne voir que ce qui y est, c'est-à-dire, une idée un peu gigantesque, mais poétique du Temps, des quatre âges du monde et des maux qui ont fait pleurer la race humaine dans chacun de ces âges, excepté dans le premier, à qui la poésie de tous les autres siècles et les regrets de tous les hommes ont donné le nom d'âge d'or. Cette idée des fleuves de l'Enfer nés des larmes de tous les hommes porte à l'âme une émotion mélancolique où se combinent les deux grands ressorts de la tragédie, la terreur et la pitié.

Ce ruisseau[89] coule entre deux bords élevés comme les digues qui mettent la Flandre à l'abri de la mer, ou comme celles qui garantissent Padoue des inondations de la Brenta. Dante marchait sur l'un de ces bords; il voit sur le sable enflammé un grand nombre d'âmes qui le regardent d'en bas avec des yeux faibles et tremblants. L'une d'elles l'arrête par sa robe, et s'écrie en le reconnaissant. Il la reconnaît aussi malgré sa face noire et brûlée. Il se baisse, et mettant la main sur son visage: Est-ce vous, lui dit-il, _Brunetto Latini_? C'était lui en effet que, malgré tout son savoir, un vice honteux et qui outrage la Nature avait précipité dans ce lieu de douleurs.

[Note 89: C. XV.]

Dante, qui ne peut ni s'arrêter ni descendre auprès de _Brunetto_, marche courbé vers lui pour l'entendre, dans l'attitude du respect. «Si tu suis ta destinée, lui dit son ancien maître[90], tu ne peux qu'arriver glorieusement au port. Je m'en suis convaincu quand je jouissais de la vie; et si je n'étais mort avant le temps, voyant que le ciel t'avait si heureusement doué, je t'aurais encouragé à suivre ta carrière. Un peuple ingrat et méchant paiera tes bienfaits de sa haine, et cela est juste, car des fruits doux ne peuvent prospérer parmi des arbustes sauvages. Peuple avare, envieux et superbe! Ô mon fils, ne te laisse jamais souiller par ses moeurs. La Fortune te réserve l'honneur d'être appelé par les deux partis; mais tu t'éloigneras de tous deux». Dante lui répond toujours avec la même tendresse. «Si mes voeux étaient accomplis, vous ne seriez point encore banni du sein de la Nature humaine; je conserve empreinte dans mon coeur, et je contemple en ce moment avec tristesse votre bonne et chère image, et cet air paternel que vous aviez dans le monde quand vous m'enseigniez chaque jour comment l'homme peut se rendre immortel. Tandis que je vivrai, je veux que ma langue exprime la reconnaissance que je vous dois». Il n'y a rien dans aucun poëme de plus profondément senti, ni de mieux exprimé. Si l'on reconnaît, dans ce qui précède cette belle réponse, le ressentiment que le Dante conservait contre son ingrate patrie, on reconnaît aussi dans cette réponse même que son âme s'ouvrait facilement aux affections douces, et que son style se pliait naturellement à les rendre. Ce poëte terrible est, toutes les fois que son sujet le comporte ou l'exige, le poëte le plus sensible et le plus touchant[91].

[Note 90:

_Se tu segui tua stella_, etc.

J'ai cité ces vers dans le chapitre précédent, t. I, pag. 425, note(1): ils font allusion à l'horoscope que _Brunetto Latini_ avait tiré de la conjonction des astres, à la naissance du Dante.]

[Note 91: Fort bien; mais il fallait commencer par ne point placer son cher maître dans cette exécrable catégorie de pécheurs. La dépravation des moeurs, sur ce point, était-elle donc alors assez générale pour expliquer cette disparate choquante?]

Reprenant ensuite son caractère ferme et élevé, il ajoute qu'il est préparé à tous les coups du sort; que ces prédictions ne sont point nouvelles pour lui, et que pourvu que sa conscience ne lui fasse aucun reproche, la Fortune peut faire, comme elle voudra, tourner sa roue. Puis il demande à _Brunetto_ les principaux noms de ceux qui, pour le même péché, souffrent avec lui les mêmes peines. Ils sont trop nombreux, lui répond son maître, et il faudrait pour cela trop de temps. Apprends, en peu de mots, que ce sont tous des gens d'église, de grands littérateurs, des hommes célèbres. Il nomme Priscien, François Accurce, et indique un certain évêque de Florence[92] qui s'était souillé de ce crime, et que le _serviteur des serviteurs de Dieu_, c'est l'expression dont se sert ici le poëte, se borna à le transférer au siége épiscopal de Vicence où il mourut[93]. Enfin, après lui avoir recommandé son _Trésor_, ouvrage qu'il regardait comme son plus beau titre de gloire, il le quitte et s'éloigne rapidement.

[Note 92: _Andrea de' Mozzi_.]

[Note 93: Il dit cela brièvement et poétiquement, en mettant le nom des rivières qui passent à Florence et à Vicence, au lieu du nom de ces deux villes.

_Che dal servo de' servi Fa trasmutato d'Arno in Bacchiglione_.]

Dante est encore arrêté par les ombres de trois guerriers florentins[94] punis pour le même vice, sans doute très-connus alors, mais qui ne sont aujourd'hui d'aucun intérêt, et avec lesquels il s'entretient quelque temps. Il se fait demander par l'un d'eux si la courtoisie et la valeur habitent toujours Florence, ou si elles en sont tout-à-fait sorties, comme quelques rapports le leur font craindre. Dante, au lieu de lui répondre, lève la tête, et s'adressant à sa patrie elle-même, il lui crie: «Ô Florence! les hommes nouveaux et les fortunes subites ont produit en toi tant d'orgueil et des passions si démesurées que tu commences à t'en plaindre». On voit qu'il ne perd aucune occasion d'exhaler ses ressentiments, ou plutôt qu'il en fait naître à chaque instant de nouvelles. Celle-ci est la moins heureuse de toutes. S'il eût existé pour lui un art et des règles, on pourrait l'accuser d'y avoir manqué en plaçant ainsi à la fin la plus faible partie d'un de ses tableaux; mais il marchait sans guide et sans théorie dans un monde inconnu et dans un art nouveau. Son plan général est tout ce qui l'occupe, et dans les accessoires il viole sans scrupule la règle des convenances et des proportions. Il songe enfin à sortir de ce septième cercle, et c'est par un moyen fort extraordinaire.

[Note 94: C. XVI. L'un des trois est _Guidoguerra_, l'autre _Tegghiajo Aldobrandi_, et le troisième, qui est celui qui parle dans cet épisode, _Jacopo Rusticucci_, trois braves guerriers, connus dans ce temps-là de tout Florence, dont on retrouve même les noms dans l'histoire; mais dont le vice honteux suffirait pour obscurcir leur gloire, s'ils en avaient acquis une durable. Dante dit du premier que

_In sua vita Fece col senno assai e con la spada_;

vers dont le Tasse s'est souvenu quand il a dit de Godefroy, au commencement de son poëme:

_Molto egli oprò col senno e con la mano_.]

Le ruisseau, ou plutôt le fleuve du Phlégéton; qu'il côtoie toujours, tombe dans le huitième cercle par une cascade si bruyante que l'oreille en est assourdie, et par une pente si rapide qu'il est impossible de la suivre[95]. Le poëte était ceint d'une corde, soit que ce fût la mode de son temps, où l'on était vêtu d'une longue robe, soit qu'il y ait ici quelque sens allégorique sur lequel les interprètes ne sont pas d'accord. Virgile la lui demande; il la détache, et la lui donne roulée en peloton. Virgile la jette par un bout dans le précipice, et ils attendent ainsi quelques instants. Ils voient enfin paraître quelque chose de si prodigieux, que Dante s'adresse au lecteur, et jure par les destinées de son poëme[96] qu'il a réellement vu cette figure sortir du noir abîme. Elle nageait dans les ténèbres, et montait à l'aide de la corde, comme un marin qui a plongé dans la mer pour dégager une ancre embarrassée dans les rochers, et qui remonte en étendant les bras et s'accrochant avec les pieds. «Voici, s'écrie Virgile[97], voici le monstre à la queue acérée qui passe les monts, brise les murs et les armes; voici celle qui empoisonne tout l'Univers». C'est la Fraude personnifiée qui est annoncée ainsi, et qui sort du huitième cercle, où tous les genres de fraude sont punis. Le monstre lève hors du précipice sa tête et son buste, mais il y laisse pendre sa queue. Sa figure est celle d'un homme juste et bon; son corps est celui d'un serpent; ses deux bras, terminés en griffes, sont velus jusqu'aux aisselles. Son dos, sa poitrine et ses flancs sont couverts de noeuds et de taches rondes, d'autant de diverses couleurs que les tapis des Turcs et des Tartares, et tissus avec tout l'art d'Arachné. «Comme les barques sont quelquefois tirées en partie sur le rivage et encore en partie dans l'eau, ou comme sur les bords du Danube, les castors se tiennent prêts à faire la guerre aux poissons, ainsi cette bête exécrable se tenait sur les rochers qui terminent la plaine de sable; sa queue entière s'agitait dans le vide, et recourbait en haut la fourche venimeuse qui en arme la pointe comme celle du scorpion».

[Note 95: Il y ici une fort belle comparaison du bruit que fait ce torrent avec celui que le _Montone_ fait entendre, quand, descendu des Apennins, il se précipite vers la mer. Mais si je m'arrêtais dans cette analyse à toutes les beautés poétiques, je ne la finirais jamais.]

[Note 96:

_E per le note Di questa Commedia, lettor, ti giuro, S'elle non sien di lunga grazia vote, Ch'io vidi_, etc.]

[Note 97: C. XVII.]