Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 4

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Si l'on a d'abord peine à comprendre comment il a pu placer dans l'Enfer ce couple aimable, pour une si passagère et si pardonnable erreur, on voit ensuite qu'il a été comme au-devant de ce reproche, en mettant Paul et Françoise dans le cercle où les peines sont le moins cruelles, en ne les condamnant qu'a être agités par un vent impétueux, image allégorique du tumulte des passions, et surtout en ne les séparant pas l'un de l'autre. Ce sont des infortunés sans doute, mais ce ne sont pas des damnés, puisqu'ils sont et puisqu'ils seront toujours ensemble.

Quand le poëte revient à lui[53], il se trouve entouré de nouveaux tourments, de quelque côté qu'il aille, qu'il se tourne ou qu'il regarde. Il est descendu au troisième cercle, où tombe une pluie éternelle, froide, accablante. Une forte grêle, une eau sale, mêlée de neige, est versée par torrents dans cet air ténébreux; la terre qui la reçoit exhale une vapeur infecte. Cerbère à la triple gueule aboie après les malheureux qui y sont plongés. Ce démon Cerbère[54], qu'il nomme aussi le grand Serpent, _il gran Vermo_, a les yeux ardents[55], la barbe immonde et noire, le ventre large et des griffes aiguës, dont il gratte, écorche et déchire les damnés. C'est ainsi que Dante habille à la moderne les monstres de l'ancien Enfer. La pluie fait jeter à ces malheureux des hurlements. Ils se retournent sans cesse d'un côté sur l'autre pour s'en garantir. Toutes ces ombres sont couchées dans la fange; ce sont celles des gourmands. Une seule se lève en voyant passer le poëte, et se fait connaître à lui. C'était un parasite, à qui les Florentins avaient donné le nom de _Ciacco_, qui dans leur dialecte signifie un porc, un pourceau, et c'est par lui que Dante se fait prédire ce qui doit arriver des partis qui agitaient la république, la ruine de celui des Guelfes, l'arrivée de Charles de Valois et ses suites. Ce chant est très-inférieur aux précédents. On est surpris que Dante voulant parler des événements de sa patrie ait choisi pour interlocuteur un homme sans nom, connu seulement par le sobriquet honteux qu'il devait à sa gourmandise, et qu'après un épisode enchanteur, il en ait imaginé un si dégoûtant et si commun. Enfin l'on n'aime pas à le voir donner des larmes au sort de ce vil _Ciacco_[56], lorsqu'il vient d'en donner de si touchantes aux souffrances de deux amants. On a souvent à lui pardonner ces inégalités choquantes, dont il faut moins accuser son génie que son siècle.

[Note 53: C. VI.]

[Note 54: _Dello demonio Cerbero_.]

[Note 55:

_Gli occhi ha vermigli, e la barba unta e atra_, _E'l ventre largo, e unghiate le mani: Graffia gli spirti, gli scuoia ed isquabra_.]

[Note 56:

_Ciacco, il tuo affanno Mi pesa sì ch'a lagrimar m'invita_.]

Nous avons vu Minos à l'entrée du second cercle, et le troisième gardé par Cerbère; Pluton en personne préside au quatrième[57]. Pluton, le grand ennemi, hurle d'une voix enrouée, et prononce des paroles étranges, où l'on ne distingue que le nom de _Satan_[58]. Dans ce cercle, les âmes lancées les unes contre les autres se poussent et se heurtent sans cesse comme, dans le gouffre de Caribde, une onde se brise contre une autre onde qu'elle rencontre. Elles jettent de grands cris; et quand leurs poitrines se sont choquées, elles se retournent en criant plus horriblement encore, et reviennent jusqu'à la moitié du cercle, où elles trouvent de nouveau des poitrines ennemies qui les repoussent. Ce sont les prodigues et les avares qui se tourmentent mutuellement ainsi. Ceux qui ont la tête tonsurée attirent l'attention du poëte; il demande à son guide si ce sont tous des gens d'église. Ce sont, répond Virgile, des prêtres, des cardinaux et des papes, qui ont poussé l'avarice au dernier excès. Dante voudrait en reconnaître quelques uns; mais, lui dit son maître, le vice honteux dont ils se sont souillés les rend méconnaissables et inaccessibles à toute recherche. Il prend de-là occasion de couvrir d'un juste mépris les biens et les faveurs de la fortune, dont le commun des hommes tire tant d'orgueil. Tout l'or, dit-il, qui est sous le globe de la lune, ou qui appartint jadis à ces âmes fatiguées, ne pourrait procurer à l'une d'entre elles un seul instant de repos[59]. Dante demande ce que c'est donc que cette fortune qui dispose de tous les biens, et Virgile lui fait cette belle réponse; «Ô créatures insensées! dans quelle ignorance vous croupissez[60]! Celui dont la science est au-dessus de tout, créa les cieux; il leur donna des guides qui les conduisent, qui en font briller chaque partie vers la partie qu'elle doit éclairer, et distribuent également la lumière; de même il donna aux splendeurs mondaines une conductrice générale qui y préside, qui change quand le temps en est venu ces biens fragiles, et les fait passer de peuple en peuple et d'une race à une autre race, sans que la sagesse humaine y puisse mettre obstacle. Les uns commandent, les autres languissent au gré de ses jugements, qui sont cachés comme le serpent sous l'herbe. Tout votre savoir lui résiste en vain; elle pourvoit, juge, conserve son empire comme les autres intelligences. Ses permutations n'ont point de trêve; la nécessité la force à un mouvement rapide; tant arrivent souvent des vicissitudes nouvelles. C'est elle que blâment et que maudissent ceux mêmes qui lui devraient des remercîments et des éloges; mais elle a su se rendre heureuse, et ne les entend pas. Avec une joie égale à celle des autres créatures supérieures, elle fait comme elles tourner sa sphère, et jouit de sa félicité».

[Note 57: C. VII.]

[Note 58:

_Pape Satan, pape Satan aleppe, Comincià Pluto, con la voce chioccia_.

Les commentateurs sont curieux à voir s'évertuer sur ce début de chant. Boccace y a vu le premier la surprise et la douleur. Selon lui, _Pape_ vient du latin _papoe_, et c'est de ce mot que s'est formé le nom de Pape donné au souverain Pontife, dont l'autorité, dit-il, est si grande, qu'elle fait naître la surprise et l'admiration dans tous les esprits. _Pape Satan_ est répété deux fois pour marquer mieux cette surprise. _Aleppe_ vient d'_aleph_, première lettre de l'alphabet des Hébreux. Chez eux _aleppe_, comme _ah_ chez les Latins, est un adverbe qui exprime la douleur. Pluton, qui est le démon de l'avarice, s'écrie donc en voyant des hommes vivants; il invoque Satan, chef de tous les démons, et par cette interjection douloureuse, il l'appelle à son secours. Landino l'explique de même, sans oublier l'étymologie du nom du Pape, ainsi appelé, dit-il, comme chose très-admirable parmi les Chrétiens. A cela près, Velutello, Daniello, et dans un temps plus rapproché Venturi, donnent la même explication. Le P. Lombardi est de leur avis sur l'interjection _pape_, mais non pas sur le sens qu'ils donnent au mot _aleppe_, ni sur l'appel qu'ils supposent que Pluton fait à Satan. _Aleppe_ est en effet, selon lui, l'_aleph_ des Hébreux ajusté à l'italienne, comme on dît _Giuseppe_ pour _Joseph_; mais il ne connaît aucun maître de langue hébraïque qui attribue à l'_aleph_ cette signification plaintive. _Aleph_ signifie, entr'autres choses, chef, prince, etc., et c'est dans ce sens qu'il doit être pris ici. _Satan_, qui en hébreu veut dire adversaire, ennemi, et _Pluton_, démon des richesses, le plus dangereux ennemi de l'homme, et qui préside au cercle où sont punis les prodigues et les avares, ne sont qu'un seul et même personnage. Pluton s'apostrophe lui-même: ô Satan, dit-il, ô Satan, chef des Enfers! comme s'il voulait continuer: a-t-on pour toi si peu de respect que de pénétrer vivant dans ton empire? Du reste, Lombardi pense que le poëte a employé ce mélange d'idiomes divers, afin de rendre plus horrible le langage de Pluton. Malheureusement, il ajoute à cette conjecture sage celle-ci, qui le paraît un peu moins: «Ou peut-être est-ce pour nous montrer Pluton savant dans toutes les langues». Benvenuto Cellini, artiste célèbre et esprit bizarre du seizième siècle, donne, dans les mémoires de sa vie, une explication plus plaisante. Il prétend que le Dante avait pris au châtelet de Paris, ce qu'il met ici dans la bouche de Pluton. L'huissier, pour faire faire silence; criait: _Paix! paix! Satan, allez! paix_. Benvenuto étant à Paris, s'était attiré un procès par l'extravagance de ses manières, et ayant été obligé de comparaître au Châtelet, il y entendit l'huissier crier plusieurs fois: _Paix! paix! Satan, allez! paix_. Il est vrai que c'était au temps de François Ier., mais cet original de Cellini assure que cela était ainsi dès le siècle du Dante, et donne très-sérieusement cette origine aux paroles énigmatiques de Pluton.]

[Note 59:

_Che tutto l'oro ch'è sotto la luna O che già fu di quest'anime stanche Non poterebbe farne posar una_.]

[Note 60:

_O creature sciocche Quanta ignoranza è quella che v'offende_!

_Colui lo cui saver tutto trascende Fece li cieli; e diè lor chi conduce, Si ch'ogni parte ad ogni parte splende, Distribuendo ugualmente la luce: Similemente agli splendor mondani Ordinò general ministra e duce, Che permutasse a tempo li ben vani Di gente in gente e d'uno in altro sangue, Oltre la difension de'senni umani; Perch'una gente impera, e l'altra langue, Seguendo lo giudicio di costei Ched'è occulto, com' in erba l'angue. Vostvo saver non ha contrasto a lei: Ella provvede, giudica e persegue Suo regno, come il loro gli altri dei. Le sue permutazion non hanno triegue; Necessità la fa esser velore, Si spesso vien chi vicenda consegue. Quest'è colei ch'è tanto posta in croce Pur da color che le dovrian dar lode, Dandole biasmo a torto e mala voce. Ma ella s'è beata e ciò non ode: Con l'altre prime creature lieta Volve sua spera, e beata si gode_.]

On ne trouve dans aucun poëte un plus beau portrait de la fortune, peut-être pas même dans cette belle ode d'Horace (_ô Diva gratum quoe regis Antium_), au-dessus de laquelle il n'y a rien, sur le même sujet, dans la poésie antique. Dante a profité d'une idée de l'ancienne philosophie, adoptée par le christianisme, de cette idée d'une intelligence secondaire chargée de présider à chacune des sphères célestes; et il a en quelque sorte ressuscité et rajeuni la déesse de la Fortune, en plaçant une de ces intelligences à la direction de la sphère des biens de ce monde. C'est un de ces morceaux du Dante qui sont rarement cités, mais que relisent souvent ceux qui ont une fois vaincu les difficultés et goûté les beautés sévères de ce poëte inégal et sublime.

Les deux voyageurs traversent dans sa largeur ce quatrième cercle. Ils trouvent sur l'autre bord une source bouillonnante, dont l'eau trouble et noirâtre descend dans le cercle inférieur, et y forme le marais du Styx. Des ombres nues et furieuses sont plongées dans la fange de ce marais; elles se frappent non seulement des mains, mais de la tête, de la poitrine, des pieds, et se déchirent par morceaux avec les dents[61]. Ce sont les ombres des hommes qui ont été sujets à la colère. Il y en a qui sont plus enfoncées encore, et qui font bouillonner la fange en voulant exhaler, du fond où elles sont plongées, des plaintes qu'on ne peut entendre. Dante et Virgile descendent au cinquième cercle, en suivant le cours du ruisseau. A l'entrée de ce cercle, et sur le bord du Styx, ils trouvent une tour, au haut de laquelle brillent deux flammes[62]. Une troisième répond à ce signal. Aussitôt ils voient à travers la fumée qui couvre le marais, venir à eux une barque conduite par Phlégias, chargé de faire passer le Styx aux âmes qui se présentent. Ils entrent dans la barque. Quand ils sont au milieu du marais, couvert de ces âmes qui se frappent et se déchirent, une d'elles se lève, saisit le bord de la barque, et veut y entrer. Dante et Virgile la repoussent. Virgile félicite son élève de la colère qu'il vient de montrer; il l'embrasse, et bénit celle qui l'a porté dans ses flancs. Cet homme, lui dit-il, fut rempli d'orgueil, et n'a laissé la mémoire d'aucun acte de bonté; aussi son ombre est-elle toujours en fureur. Combien n'y a-t-il pas là haut de grands rois qui seront ici plongés comme des porcs dans la fange[63]! Dante voudrait voir cette ombre replongée dans le limon bourbeux; ce désir est satisfait. Tous les autres damnés se réunissent contre ce misérable; tous crient à Philippe _Argenti_; et cet esprit bizarre se mord de ses propres dents.

[Note 61:

_Vidi genti fangose in quel pantano, Ignude tutte e con sembiante offeso. Questi si percotean, non pur con mano, Ma con la testa, e col petto, e co' piedi, Troncandosi co' denti a brano a brano_.]

[Note 62: C. VIII.]

[Note 63:

_Quanti si tengon or lassù gran regi Che quì staranno come porci in brago, Di se lasciando orribili dispregi_!]

_Argenti_ avait été un Florentin riche, puissant, d'une force extraordinaire, et qui était d'une violence égale à sa force. On ne sait pour quel motif particulier, parmi tant de Florentins qui, dans ce temps de factions, devaient s'être livrés à des fureurs et à des emportements coupables, Dante a choisi celui-ci, qui figura peu dans les affaires; ni pourquoi de l'incendiaire Phlégias qui, dans l'enfer de Virgile, apprend aux hommes _à ne pas mépriser les Dieux_, il a fait dans le sien un conducteur de barque et un second Caron. Cependant, c'est à la cité même du prince des Enfers que Phlégias passe les âmes; il les passe de la partie des supplices les plus doux à celle des plus terribles: en un mot, il les dépose à l'entrée de cette horrible cité, qui s'étend depuis le sixième cercle jusqu'au fond, où est enchaîné Lucifer. C'est là que sont punis les incrédules, les hérésiarques, et tous ceux dont les crimes attaquent plus directement la Divinité. Phlégias semble donc dans cet Enfer, comme dans l'autre, apprendre aux âmes, non plus par son propre supplice, mais par ceux auxquels il les conduit, à respecter les dieux.

La cité se présente avec ses tours enflammées et ses murs de fer. Phlégias dépose les deux poëtes à l'une des portes. Elle est gardée par des milliers de démons, qui s'irritent en voyant un homme vivant, et s'opposent à son passage. Virgile entre en pour-parler avec eux, et Dante attend avec crainte le résultat de la conférence: elle est rompue. Les démons rentrent dans la ville, et ferment la porte devant Virgile, qui veut y pénétrer avec eux. Il est sensible à cette offense; mais il annonce à son disciple qu'elle sera punie, et que quelqu'un va bientôt leur ouvrir l'entrée de ce séjour. Cependant, au haut de l'une des tours[64], ils voient paraître trois furies teintes de sang, ceintes de serpents verts, et portant aussi des serpents pour chevelures. Virgile reconnaît les suivantes _de la reine des pleurs éternels_; il reconnaît Mégère, Alecton, Tisiphone. Elles se déchirent le sein avec leurs ongles, ou le frappent avec leurs mains, en jetant des cris si terribles que Dante effrayé se serre auprès de son maître[65]. Tout ce tableau est peint avec les plus fortes couleurs et la touche la plus fière.

[Note 64: C. IX.]

[Note 65:

_Vidi dritte ratto Tre furie infernal di sangutte tinte, Che membra femminili avean ed atto E con idre verdissime eran cinte: Serpentelli e ceraste avean per crine Onde le fiere tempie eran avvinte. E quei che ben conobbe le meschine Della regina dell'eterno pianto, Guarda, mi disse, le feroci Erine_.

_Con l'unghie si fendea ciascuna il petto; Battean si a palme e gridavan sì alto Che mi strinsi al poeta per sospetto_.]

Les furies veulent lui montrer la tête de Méduse, la terrible Gorgone. Virgile lui crie de fermer les yeux, et les lui couvre de ses deux mains. Le poëte s'interrompt ici; il avertit les hommes qui ont un entendement sain d'admirer la doctrine secrète cachée sous le voile étrange de ses vers. Cet avis ne convient peut-être pas plus à cet endroit de son poëme qu'à beaucoup d'autres, où il voulait en effet que l'on cherchât toujours quelque sens caché, intention que les commentateurs ont plus que remplie; mais ces trois vers sont très-beaux; tous les Italiens les savent et les citent souvent:

_O voi ch'avete gl'intelletti sani, Mirate la dottrina che s'asconde Sotto'l velame degli versi strani_.

«Déjà s'avançait sur les noires eaux du Styx un bruit qui répandait l'épouvante et faisait trembler les deux rivages[66]. Tel qu'un vent impétueux, né du choc des vapeurs contraires, frappe la forêt, rompt les branches, les abat, les emporte, s'avance avec orgueil parmi des tourbillons de poussière, et met en fuite les animaux et les bergers». Un ange, annoncé par ce bruit terrible, traverse le Styx à pied sec. Tout exprime en lui la colère. Arrivé à la porte, il la touche d'une baguette; elle s'ouvre sans résistance. Il fait aux démons les reproches les plus durs et les plus sanglants; il leur ordonne de laisser entrer Dante et son guide, mais sans parler aux deux poëtes, et de l'air d'un homme occupé d'objets plus graves et plus importants que ceux qui sont devant lui[67]. Ils entrent, et voient s'étendre de toutes parts une vaste campagne pleine de douleurs et d'affreux tourments[68].

[Note 66:

_E già venia su per le torbid onde Un fracasso d'un suon pien di spavento, Per cui tremavan amendue le sponde; Non altrimenti fatto che d'un vento Impetuoso per gli avversi ardorì, Che fier la selva e senza alcun rattento Li rami schianta, abbatte e porta i fiori: Dinanzi polveroso va superbo, E fa fuggir le fiere e gli pastorì_.]

[Note 67:

_E non fe' motto a noi, ma fe' sembiante D'uomo cui altra cura stringa e morda Che quella di colui che gli è davante._]

[Note 68:

_E veggio ad ogni man grande campagna, Piena di duolo e di tormento rio_.]

L'imagination du poëte lui rappelle les plaines d'Arles, ou était un grand nombre de tombeaux célèbres par des traditions fabuleuses, et les environs de Pola, ville d'Istrie, qu'entouraient aussi de nombreuses sépultures; c'est ainsi que se présente à ses yeux cette triste campagne, mais avec un aspect plus terrible. Elle est toute remplie de tombeaux séparés par des flammes qui les brûlent et les rougissent, comme la fournaise rougit le fer. Leurs couvercles étaient levés, et il en sortait des gémissements qui paraissaient arrachés par les plus horribles souffrances. Virgile passe par un sentier étroit entre les tombes enflammées et le mur de la cité[69]. Dante le suit; il apprend que les malheureux enfermés dans ces tombeaux sont les hérésiarques; il serait plus juste de dire les incrédules, car une partie de ce vaste cimetière renferme Épicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme avec le corps[70]. Dante témoignait à Virgile le désir de voir quelques uns de ces infortunés, lorsque la voix de l'un d'eux se fait entendre. «O Toscan, dit cette voix, toi qui parcours vivant la cité du feu, en parlant avec tant de sagesse, reste dans ce lieu, je te prie; ton langage atteste que tu es né dans cette noble patrie, qui n'eut peut-être que trop à se plaindre de moi». C'était _Farinata degli Uberti_ qui s'était levé dans son tombeau, où on le voyait jusqu'à la ceinture. La poitrine et la tête élevées, il semblait témoigner pour l'Enfer un grand mépris. _Farinata_ avait été Gibelin dans le temps que Dante et sa famille étaient Guelfes; il passait de son vivant pour un esprit fort, ne croyait point à une autre vie, et en concluait que pendant celle-ci il fallait ne songer qu'à jouir.

[Note 69: C. X.]

[Note 70:

_Suo cimitero da questa parte hanno Con Epicuro tutti i suoi seguaci Che l'anima col corpo morta fanno._]

Tandis que Dante et lui, après s'être reconnus, se parlent avec quelque aigreur, une autre ombre se lève d'un tombeau voisin, regarde alentour du poëte, comme pour voir si quelqu'un est avec lui, et voyant qu'il n'y a personne, elle lui dit en pleurant: «Si c'est l'élévation de ton génie qui t'a fait pénétrer dans cette sombre prison, où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec toi»? Dante le reconnaît à ces paroles et au genre de son supplice pour _Cavalcante Cavalcanti_, père de son ami _Guido_, et qui avait eu la réputation d'un épicurien et d'un athée. Dante parle, dans sa réponse, de _Guido Cavalcanti_ comme de quelqu'un qui n'est plus. Comment, reprend son père, est-ce qu'il a perdu la vie? est-ce que ses yeux ne jouissent plus de la douce lumière? Il s'aperçoit que Dante hésite à répondre; il retombe dans son sépulcre, et ne reparaît plus[71]. Voilà encore une de ces beautés fortes et neuves qui n'avaient point de modèle avant notre poëte, et qui sont à jamais dignes d'en servir.

[Note 71:

_Quando s'accorse d'alcuna dimora Ch'io faceva dinanzi alla riposta, Supin ricadde e più non parve fuora._]

Avant de sortir de cette enceinte, Dante apprend de _Farinata_ que l'empereur Frédéric II et le cardinal Ubaldini sont dans deux tombeaux voisins. Frédéric ne fut cependant point hérésiarque, mais en querelle ouverte avec les papes, et excommunié par eux; ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose. Quant au cardinal, c'était, dit Landino dans son commentaire sur ce vers, un homme d'un grand mérite et d'un grand courage, mais qui avait les moeurs d'un tyran plutôt que d'un prêtre; il était Gibelin, et ne se faisait point scrupule d'aider ce parti aux dépens de l'autorité pontificale. Les Gibelins l'ayant payé d'ingratitude, il dit naïvement que cependant _s'il avait une âme_, il l'avait perdue pour eux. Ce propos marquait sur la nature de l'âme une opinion peu canonique, et qu'il n'est pas séant d'avouer en habit de cardinal.

Au centre de tous ces tombeaux[72], dont le dernier est celui d'un pape, Anastase II, des pierres brisées forment l'ouverture d'un profond abîme, d'où sort une vapeur empestée. Les deux poëtes arrivent au bord, et Virgile explique au Dante ce que contient cet abîme. Il est divisé dans sa profondeur en trois cercles, tels que ceux qu'ils ont déjà parcourus, mais où les crimes sont plus grands et les peines plus cruelles. Tout mal se fait ou par violence ou par fraude. La fraude étant le vice propre à la nature de l'homme[73], déplaît le plus à Dieu; les traîtres sont donc jetés dans le cercle inférieur pour y éprouver plus de tourments. Dans le premier des trois cercles c'est la violence qui est punie, et dans trois divisions différentes de ce cercle, selon les trois sortes de violence, selon que par ce vice on a offensé Dieu, soi-même ou le prochain. On offense le prochain par la ruine, l'incendie ou l'homicide; on s'offense soi-même en portant sur soi une main violente, en dissipant et perdant au jeu tout son bien; on offense Dieu en le blasphémant, en outrageant la nature, en méconnaissant sa bonté. Les homicides, les incendiaires et les brigands sont tourmentés dans la première des trois divisions; les suicides et les prodigues de leur propre bien, dans la seconde; les blasphémateurs, les hommes coupables du vice contre nature et les usuriers[74], dans la troisième.

[Note 72: C. XI.]

[Note 73: Parce qu'elle consiste, non dans l'abus des forces qui lui sont communes avec les autres animaux, mais dans l'abus de l'intelligence et de la raison, qualités qui lui sont propres. (VENTURI.)]

[Note 74: Le texte dit:

_E però la minor giron suggella Del segno suo e Sodomma e Caorsa_.