Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 3

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Il est à peine besoin de les traduire, tant l'harmonie même des vers est expressive, tant leur beauté mille fois citée les a rendus en quelque sorte communs à toutes les langues. On n'y peut regretter qu'une chose, c'est que Dante, trop souvent théologien, lors même qu'il est grand poëte, ait cru devoir exprimer en détail l'opération des trois personnes de la Trinité dans la création des portes de l'Enfer. Cela peut s'allier avec l'idée de la _divine Puissance_ et de la _suprême Sagesse_, telles du moins que l'homme aussi présomptueux que borné ose les figurer dans sa pensée; mais on ne peut sans répugnance, y voir coopérer explicitement le _premier Amour_. Si l'on en excepte ce seul trait, quelle sublime inscription! quelle éloquente prosopopée que celle de cette porte qui se présente d'elle-même, et qui prononce, pour ainsi dire, ces sombres et menaçantes paroles:

«C'est par moi que l'on va dans la cité des pleurs; c'est par moi que l'on va aux douleurs éternelles; c'est par moi que l'on va parmi la race proscrite. La Justice inspira le Très-Haut dont je suis l'ouvrage..... Rien avant moi ne fut créé, sinon les choses éternelles; et moi, je dure éternellement. Laissez toute espérance, ô vous qui entrez ici»! L'intérieur répond à cette redoutable annonce: «Là, des soupirs, des pleurs, de hauts gémissements, retentissent sous un ciel qu'aucun astre n'éclaire. Des idiomes divers[32], d'horribles langages, des paroles de douleur, des accents de colère, des voix aiguës et des voix rauques, et le choc des mains qui les accompagne, font un bruit qui retentit sans cesse dans cet air éternellement sombre, comme le sable, quand un noir tourbillon l'agite».

[Note 32:

_Diverse lingue, orribili favelle, Parole di dolore, accenti d'ira, Voci alte e fioche, e suon di man con elle Facevan un tumulto, il qual s'aggira Sempre'n quell' aria senza tempo tinta, Come la rena, quando'l turbo spira_.]

Ce séjour affreux n'est pourtant encore que celui de ces hommes indifférents qui ont vécu sans honte et sans gloire. Dante les place avec les anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu; qui furent chassés du ciel, mais que les profondeurs de l'Enfer ne voulurent pas recevoir. On a beaucoup disserté sur cette troisième espèce d'anges qu'il semble créer ici de sa propre autorité. Mais ne peut-on pas dire qu'habitué aux agitations d'une république où les partis se heurtaient et se combattaient sans cesse, il a voulu désigner et couvrir du mépris qu'ils méritent, ces hommes qui, lorsqu'il s'agit des intérêts de la patrie, gardent une neutralité coupable, exempts des sacrifices qu'elle impose, des services qu'elle réclame, des périls auxquels elle a le droit de vouloir qu'on s'expose pour elle, et toujours prêts, quoi qu'il arrive, à se ranger du parti du vainqueur? Si ce n'a pas été l'intention du poëte, du moins semble-t-il aller au-devant des applications, surtout quand il se fait dire par Virgile: «Le monde ne conserve d'eux aucun souvenir; la miséricorde et la justice les dédaignent également: cessons de parler d'eux; regarde, et suis ton chemin[33]». Ces misérables, qui ne vécurent jamais[34], sont forcés de se précipiter en foule après une enseigne qui court rapidement devant eux: ils sont nus et piqués sans cesse par des guêpes et par des taons. Le sang coule sur leur visage, se confond avec leurs larmes, et tombe jusqu'à leurs pieds, où des vers dégoûtants s'en nourrissent.

[Note 33:

_Fama di loro il mondo esser non lassa. Misericordia et giustizia gli sdegna: Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa_.]

[Note 34:

_Questi sciaurati, che mai non fur vivi_.]

Les deux voyageurs s'avancent jusqu'au fleuve de l'Achéron, car Dante ne fait nulle difficulté de mêler ainsi l'ancien Enfer et le nouveau. Caron, pour plus de ressemblance, y passe les âmes dans sa barque. C'est un démon sous la figure d'un vieillard à barbe grise, mais qui a les yeux entourés d'un cercle de flammes, et ardents comme la braise. «Malheur à vous, âmes coupables, s'écrie-t-il en approchant du bord; n'espérez jamais voir le ciel: je viens pour vous mener à l'autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans l'ardeur des feux et dans la glace[35]». Il s'indigne de voir se présenter à lui une âme vivante, et veut la repousser. «Caron, lui dit Virgile avec un ton d'autorité, ne te mets pas en courroux; on le veut ainsi la ou l'on peut tout ce qu'on veut; ne demande rien de plus[36]». Caron se tait; mais les âmes qui bordent le fleuve, nues et accablées de fatigue, changent de couleur à ses menaces, grincent des dents, blasphèment Dieu, leurs parents, l'espèce humaine, le lieu, le temps de leur génération et de leur naissance. Caron les prend chacune à leur tour, et frappe de sa rame celles qui sont trop lentes. «Comme on voit en automne les feuilles se détacher l'une après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à la terre toutes leurs dépouilles, ainsi la malheureuse race d'Adam se jette du rivage dans la barque, aux ordres du nocher, comme un oiseau au signal de l'oiseleur[37]». On reconnaît encore dans cette belle comparaison l'élève et l'imitateur de Virgile.

[Note 35:

_Ed ecco verso noi venir, per nave, Un vecchio bianco, per antico pelo, Griduado: Guai a voi, anime prave:

Non isperate mai veder lo cielo: I'vegno per menarvi all'altra riva Nelle tenebre eterne, in caldo e'n grelo_.]

[Note 36:

_Caron, non ti crucciare: Vuolsi così colà, dove si puote Cio che si vuole; e più non dimandare_.]

[Note 37:

_Come d'autunno si levan le foglie, L'una appresso dell'altra, in fin che'l ramo Rende alla terra tutte le sue spoglie; Similemente il mal seme d'Adamo Gittan si di quel lito ad una ad una Per cenni, com' augele suo richiamo_.]

Tandis que Dante interroge son maître et qu'il écoute ses réponses, la sombre campagne s'ébranle: cette terre baignée de larmes exhale un vent impétueux qui lance des éclairs d'une lumière sanglante[38]. Le poëte perd tout sentiment; il tombe comme un homme accablé de sommeil. Un tonnerre éclatant le réveille[39]; il se trouve de l'autre côté du fleuve, et sur le bord de l'abîme de douleurs, où retentit le bruit d'un nombre infini de supplices. Dans cette cavité obscure et profonde, l'oeil a beau se fixer vers le fond, il n'y distingue rien; c'est le gouffre immense des Enfers où les deux poëtes vont descendre de cercle en cercle. Dans le premier qui fait le tour entier de l'abîme, il n'y a point de cris ni de larmes, mais seulement des soupirs dont l'air éternel retentit. Ce sont les limbes, où une foule innombrable d'enfants, d'hommes et de femmes, souffre une douleur sans martyre[40]. Leur seul crime est d'avoir ignoré une religion qu'ils ne pouvaient connaître. Virgile, qui explique au Dante leur destinée, ajoute qu'il est lui-même de ce nombre; que, pour cette seule faute, ils sont perdus à jamais; mais que leur seul supplice est un désir sans espérance[41].

[Note 38:

_La terra lagrimosa diede vento, Che baleno una luce vermiglia_.]

[Note 39:

_Ruppe mi l'alto sonno nella testa Un greve tuono, si ch' i' mi riscossi_, etc. (C. IV.)]

[Note 40:

_E ciò avvenia di duol senza martiri, Ch' avean le turbe, ch' eran molte e grandi, D'infanti, e di femmine e di viri_.]

[Note 41:

_Per tai difetti, e non per altro rio, Semo perduti, e sol di tanto offesi Che senza speme vivemo in disio._]

Cependant un feu brillant vient éclairer ce ténébreux hémisphère. Quatre ombres s'avancent, et tout ce qui les entoure paraît leur rendre hommage. Une voix fait entendre ces mots: «Honorez ce poëte sublime; son ombre qui nous avait quittés revient à nous[42]». Dante voit marcher vers lui ces quatre grandes ombres, dont l'aspect n'annonce ni la tristesse ni la joie. «Regarde, lui dit Virgile, celui qui tient en main une épée, et qui devance les trois autres, comme leur maître: c'est Homère, poëte souverain; les autres sont Horace, Ovide, et Lucain. J'ai de commun avec eux ce nom que la voix a fait entendre; et ils me rendent les honneurs qui me sont dus. Ainsi, continue Dante, je vis se réunir la noble école de ce maître des chants sublimes, qui vole, tel qu'un aigle, au-dessus de tous les autres[43]». Quand ils se furent entretenus quelque temps, ils se tournèrent vers moi et me saluèrent: mon maître sourit; alors ils me traitèrent plus honorablement encore; ils m'admirent enfin dans leur troupe, et je me trouvai le sixième, parmi de si grands génies[44].

[Note 42:

_In tanto voce fu per me udita: Onorate l'altissimo poeta; L'ombra sua torna ch'era dipartíta._]

[Note 43:

_Così vidi adunar la bella scuola Di quel signor dell'actissimo canto, Che sovra gli altri, com'aquila vola._]

[Note 44: _Si ch'io fui sesto tra cotanto senno._]

Toute cette fiction a un ton de noblesse et de dignité simple, qui frappe l'imagination et y laisse une grande image. Ceux qui ne pardonnent pas au génie de se sentir lui-même et de se mettre à sa place, comme l'ont fait presque tous les grands poëtes, y trouveront peut-être trop d'amour-propre, mais ceux qui lui accordent ce privilége, et qui savent qu'en ne le donnant qu'au génie, on ne risque jamais de le voir devenir commun, aimeront cette noble franchise, assaisonnée d'ailleurs d'une modestie qui, dans la distribution des rangs, du moins à l'égard de l'un de ces anciens poëtes, est peut-être ici plus sévère que la justice.

Les six poëtes, en poursuivant leurs entretiens, arrivent au pied d'un château environné de sept murailles et défendu tout alentour par un fleuve; ils le passent à pied sec, et pénètrent par sept portes dans une vaste prairie. Quel que soit le sens allégorique de ces sept murs et de ce fleuve, car les commentateurs sont partagés à cet égard, les uns y voyant les sept arts, les autres, quatre vertus morales et trois spéculatives, et d'autres encore autre chose; c'est dans cette enceinte que Dante place une espèce d'Elysée. Les âmes dont il le remplît ont le regard lent et grave, leur maintien est imposant, et, selon l'expression du poëte, plein d'une grande autorité: elles parlent rarement et avec de douces voix[45]. On ne peut mieux peindre le calme inaltérable et la dignité de la sagesse.

Des héroïnes et d'antiques héros sont mêlés avec les sages. On y voit Électre, non la soeur d'Oreste, mais la mère de Dardanus; Hector, Énée, Camille, Pentésilée, le roi Latinus et Lavinie sa fille, Brutus qui chassa les Tarquins, et César, à qui le poëte donne les yeux d'un oiseau de proie, _Con gli occhi grifagni_; Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie, et le grand Saladin, seul à part; trait d'indépendance remarquable, d'avoir osé placer dans l'Élysée ce terrible ennemi des Chrétiens! Dante lève un peu plus les yeux, et il voit le maître de toute science, Aristote, _il maestro di color che sanno_, assis au milieu de sa famille philosophique; tous l'admirent et l'honorent. Socrate et Platon sont placés le plus près de lui; ensuite Démocrite, Diogène, Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite, Zénon et plusieurs autres, tant grecs que latins, jusqu'à l'arabe Averroès. Virgile et Dante se séparent ensuite des quatre autres poëtes; ils passent de ce séjour paisible dans un lieu bruyant, plein de trouble, et privé de la clarté du jour.

[Note 45:

_Genti v'eran ion occh tardi e graoi, Di grande autorita ne lor semb anti: Parlavan rado con voci soavi_.]

C'est là, c'est au second cercle de l'abîme[46], que commence proprement l'Enfer. Minos est assis à l'entrée, avec un aspect horrible et des grincements de dents. C'est un juge de l'ancien Enfer, mais c'est un démon de l'Enfer moderne. Sa longue queue lui sert pour marquer les degrés de sévérité de ses sentences. Selon les crimes commis par les âmes qui paraissent devant lui, il fait autour de son corps plus ou moins de tours avec sa queue, et l'âme descend dans le cercle indiqué par le nombre des tours[47]. Au-delà de son tribunal, on entend des voix plaintives, des gémissements et des pleurs. L'air, privé de toute lumière, mugit comme une mer orageuse, battue par des vents contraires[48]. L'ouragan infernal qui ne s'apaise jamais, emporte avec lui les âmes, les tourmente, et les fait tourner sans cesse dans ses tourbillons. Quand elles arrivent au bord du précipice, alors se font entendre les cris, les lamentations et les blasphèmes. Ce sont les âmes des voluptueux qui ont soumis la raison à leurs désirs. Le poëte compare leurs essaims nombreux aux troupes d'étourneaux qui s'envolent à l'arrivée de la froide saison, et à celles des grues, qui tracent dans l'air de longues files, en jetant des cris plaintifs[49].

[Note 46: C. V.]

[Note 47:

_E quel conoscitor delle peccata Vede qual luogo d'inferno è da essa_: (_anima_) _Cignesi con la coda tante volte Quantunque gradi vuol che giù sia messa._]

[Note 48:

_Io venni in luogo d'ogni luce muto, Che mugghia, come fa mar per tempesta, Se da contrari venti è combattuto. La bufera infernal che mai non resta;_

_Mena gli spirti con la sua rapina, Voltando e percuotendo gli molesta._]

[Note 49:

_E come gli stornei ne portan l'ali, Nel freddo tempo, a schiera larga e piena; Così quel fiato gli spiriti mali Di quà, di là, di giù, di sù li mena.

E come i gru van contando lor lai, Facendo in aer di se lunga riga, Cosi vid' io venir, traendo guai, Ombre portate dalla detta briga._]

Les premières qui se présentent sont celles de Sémiramis, de Didon, de Cléopâtre, d'Hélène; puis les ombres d'Achille, de Pâris, et de Tristan. D'autres suivent par milliers, et Virgile les nomme à mesure que le vent les fait passer sous leurs yeux; mais il en est deux qui attirent plus particulièrement les regards de notre poëte, et qui lui inspirent plus de pitié. Nous voici arrivés à ce touchant épisode de _Francesca da Rimini_, l'un des deux que l'on cite toujours quand on parle de l'Enfer du Dante, qui est en effet au-dessus de tout le reste, et que les Italiens comparent avec raison aux beautés les plus exquises de tous les poëmes anciens et modernes. Malgré sa grande réputation, il est assez mal connu en France. Ceux qui ont essayé de le traduire dans notre langue, ont fait disparaître son plus grand charme, qui est celui d'une tendresse et d'une simplicité naïves; peut-être ne serai-je pas plus heureux; mais je ne puis résister au désir de le tenter.

L'histoire amoureuse et tragique qui en est le sujet avait dû faire beaucoup de bruit; elle touchait de près la famille dans laquelle Dante avait trouvé son dernier asyle. _Guido da Polento_ avait une fille charmante nommée Françoise. Elle était tendrement aimée de Paul, son jeune cousin; mais des arrangements de fortune engagèrent Guido à la marier avec _Lanciotto_, fils de _Malatesta_, seigneur de Rimini. Ce Lanciotto était contrefait et peu aimable. Paul continua de voir sa cousine. L'amour reprit tous les droits que lui avait enlevés ce mariage; mais le mari jaloux surprit les deux jeunes amants, et les sacrifia tous deux à sa vengeance. Ce sont leurs ombres qui passent en ce moment devant le poëte, et qu'il regarde avec autant de curiosité que de tristesse. Il poursuit en ces mots son récit:

«Je dis à mon guide: ô Poëte[50], je voudrais parler à ces deux ombres qui vont ensemble et paraissent voler si légèrement au gré du vent. Tu verras, me répondit-il, quand elles seront plus près de nous. Prie-les alors au nom de cet amour qui les conduit; elles viendront à toi. Aussitôt que le vent les amena vers nous, j'élevai la voix: Ames infortunées, venez nous parler, si rien ne vous arrête.--Telles que deux colombes, excitées par le désir, les ailes étendues et immobiles, viennent en traversant les airs au doux nid où la même volonté les appelle, telles ces deux ombres sortirent de la troupe où est Didon, et vinrent à nous à travers cet air malfaisant; tant le son de ma voix avait eu d'expression et de force!--O mortel bienfaisant et sensible, qui viens nous visiter dans ces épaisses ténèbres, nous qui avons teint la terre de notre sang, si le roi de l'univers pouvait nous être favorable, nous le prierions pour toi, puisque tu as pitié de nos maux. Ce que tu désires d'entendre et de nous dire, nous le dirons et nous l'entendrons volontiers, tandis que le vent se tait, comme il le fait en ce moment. Le pays où je suis née[51] est situé près de la mer, à l'endroit où le Pô descend pour s'y reposer avec les fleuves qui le suivent. L'amour, qui dans un coeur bien né s'allume si rapidement, enflamma celui-ci pour la beauté qui me fut bientôt ravie par un coup que je ressens encore. L'amour, qui ne dispense jamais d'aimer qui nous aime, m'inspira un désir si fort de ce qui pouvait lui plaire, qu'ici même, comme tu vois, ce désir ne me quitte pas. L'amour nous conduisit ensemble à la mort: le fond des enfers attend celui qui nous ôta la vie.--C'est ainsi que nous parla cette ombre malheureuse. En l'écoutant, je courbai la tête, et je la tins si long-temps baissée, que le Poëte me dit enfin: Que penses tu? Je lui répondis: Hélas! combien de douces pensées, combien de désirs ont conduit ces infortunés à leur fin douloureuse! Puis, je me retournai vers eux, et leur dis: Françoise, tes souffrances m'arrachent des larmes de tristesse et de pitié. Mais dis-moi: dans le temps de vos doux soupirs, à quoi et comment l'amour vous permit-il de connaître des désirs qui ne se déclaraient point encore?--Elle me répondit: Il n'est point de plus grande douleur que de se rappeler des temps heureux quand on est dans l'infortune; et ton maître ne l'ignore pas; mais si tu as si grand désir de connaître la première origine de notre amour, je ferai comme les malheureux qui parlent en versant des pleurs. Un jour nous prenions plaisir à lire, dans l'histoire de Lancelot, comment il fut enchaîné par l'amour. Nous étions seuls et sans défiance. Plus d'une fois cette lecture fit que nos yeux se cherchèrent, et que nous changeâmes de couleur; mais il vint un moment qui acheva notre défaite. Quand nous lûmes qu'un tel amant avait cueilli sur un doux sourire le baiser long-temps désiré; celui-ci, que rien ne séparera plus de moi, colla sur mes lèvres sa bouche tremblante: le livre et son auteur furent nos messagers d'amour, et ce jour-là nous n'en lûmes pas davantage.--Tandis que l'une de ces ombres parlait ainsi, l'autre soupirait si amèrement que la pitié me saisit, je défaillis, comme si j'eusse été près de mourir, et je tombai comme tombe un corps sans vie[52]».

[Note 50:

_I' cominciai: Poeta volentieri Parlerei a que' duo che'nsieme vanno, E pajon sì al vento esser leggieri. Ed egli a me: vedrai quando saranno Più presso a noi: e tu allor gli prega Per quell'amor ch'ei mena; e quei verranno. Si tosto come'l vento a noi gli piega, Mossi la voce: O anime affanate, Venite a noi parlar, s'altri nol niega. Quali colombe dal disio chiamate Con l'ali aperte e ferme al dolce nido Volan per l'aer dal voler portate: Cotale uscir della schiera ov'è Dido, A noi venendo per l'aer maligno; Si forte fu l'affetuoso grido_, etc.]

[Note 51: Je ne sais si les Français, qui n'entendent pas l'Italien, pourront entrevoir dans ma traduction les beautés simples, touchantes, et le caractère vraiment antique de ce morceau; quand à ceux à qui la langue italienne est familière, et surtout aux Italiens mêmes, je sens autant qu'eux tout ce qu'un original si parfait perd dans une si faible copie, et c'est pour eux que, sacrifiant tout amour-propre, je vais mettre ici le texte même, depuis l'endroit où _Francesca_ commence le récit de ses malheurs.

_Siede la terra dove nata fui Su la marina, dove'l Po discende Per aver pace co' seguaci sui. Amor, ch'a cor gentil ratto s'apprende, Prese cosuti della bella persona Che mi fu tolta, e'l modo ancor m'offende. Amor, ch'a nullo amato amar perdona, Mi prese del costui piacer sì forte Che, come vedi, ancor non m'abbandona. Amor condusse noi ad una morte: Caina attende chi vita ci spense. Queste parole da lor ci fur porte_.

_Da ch'io intesi quell' anime offense, Chinai'l viso, e tanto'l tenni basso, Fin che'l Poeta mi disse: che pense? Quando risposi, cominciai: o lasso, Quanti dolci pensier, quanto disio, Menà costoro al doloroso passo! Poi mi rivolsi a loro, e parlai io, E cominciai: Francesca, i tuoi martiri A lagrimar mi fanno tristo e pio. Ma dimmi: al tempo de' dolci sospiri, A che, e come concedette amore Che conosceste i dubbiosi desiri? Ed ella a me: nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria; e ciò sa'l tuo dottore. Ma se a conoscer la prima radice Del nostro amor tu hai cotanto affetto_, _Dirò, come colui che piange e dice. Noi leggevamo un giorno per diletto Di Lancilotto, come amor lo strinse; Soli eravamo, e senza alcun sospetto. Per più fiate gli occhi ci sospinse Quella lettura, e scolorocci'l viso. Ma solo un punto fu quel che ci vinse. Quando leggemmo il disiato riso Esser baciato da cotanto amante; Questi, che mai da me non fia diviso, La bocca mi bacciò tutto tremanie: Galeotto fu il libro, e chi lo scrisse: Quel giorno più non vi leggemmo avante. Mentre che l'uno spirto questo disse, L'altro piangeva si che di pietade Io venni meno come s'io morisse; E caddi, come corpo morto cade_.]

[Note 52: J'ai voulu, dans ces derniers mots, rendre par une mesure à peu près semblable l'harmonie tombante des derniers mots italiens.

Co_me cor_po mor_to ca_de. Comme tombe un corps sans vie.

Mais je n'ai pu trouver pour la dernière syllabe longue qu'une voyelle moins grave et moins sonore. Cette version offrait mille difficultés; il fallait conserver la répétition élégante et imitative du mot _tomber_ au dernier vers:

_E caddi, come corpo morto cade_;

_Corpo morto_ n'a rien que de noble en italien: _un corps mort_ serait ridicule en français; enfin l'harmonie de la phrase était en quelque sorte sacrée, et c'était un devoir de la conserver. C'est à quoi n'ont songé ni Moutonnet, ni Rivarol, dans leurs traductions, qu'il est inutile de citer. Ce soin de l'harmonie imitative qui manque dans presque toutes les traductions de vers en prose, donnerait beaucoup de peine au traducteur, et il faut l'avouer, ne serait apprécié que par un petit nombre de lecteurs; mais c'est ce petit nombre qu'il faut toujours s'efforcer de satisfaire.]

C'est peut-être la millième fois que j'ai relu dans l'original cet épisode justement célèbre, et l'impression qu'il me fait est toujours la même, et je comprends moins que jamais comment dans ce siècle, dans cette disposition d'esprit, dans un pareil sujet, au milieu de tous ces tableaux sombres et terribles, Dante put trouver pour celui-ci des couleurs si harmonieuses et si douces, comment il les créa, puisqu'elles n'existaient pas avant lui, et comment il sut les approprier à une langue rude encore et presque naissante. Ce ne fut ni dans la force ni dans l'élévation de son génie, ni dans l'étendue de son savoir qu'il trouva le secret de ces couleurs si neuves et si vraies, c'est dans son âme sensible et passionnée, c'est dans le souvenir de ses tendres émotions, de ses innocentes amours. Ce n'était point le philosophe profond, l'imperturbable théologien, ni même le poëte sublime qui pouvait peindre et inventer ainsi: c'était l'amant de Béatrix.