Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 2

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Telle est cette immense machine dans laquelle on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou l'audace du premier dessin, ou la fermeté du pinceau qui, dans un tableau si vaste, ne paraît pas s'être reposé un seul instant. Étrange et admirable entreprise, s'écrie un homme d'esprit[11] qui n'avait pas celui qu'il fallait pour traduire le Dante, mais qui avait une tête assez forte pour comprendre et pour admirer un pareil plan! Entreprise étrange sans doute, et admirable dans l'ensemble de ses trois grandes divisions! Il reste à voir si elle l'est autant dans l'exécution particulière de chaque partie, et à considérer ce qu'au travers des vices du temps, de ceux du sujet et de ceux de son propre génie, un grand poëte a pu y répandre de peintures variées, de richesses et de beautés.

[Note 11: Rivarol.]

L'idée mélancolique d'une seconde vie où sont punis les crimes de la première, se trouve dans toutes les religions, d'où elle a passé dans toutes les poésies. Une cérémonie funèbre de l'antique Égypte donna en quelque sorte un corps à cette idée, et fournit aux représentations qui se pratiquaient dans les Mystères, le lac, le fleuve, la barque, le nocher, les juges et le jugement des morts. Homère s'empara de cette croyance comme de toutes les autres. Il plaça dans l'_Odyssée_[12] la première descente aux Enfers, qui ait pu donner au Dante l'idée de la sienne. Ulysse, instruit par Circé, va chez les Cimmériens, où était l'entrée de ces lieux de ténèbres, pour consulter l'ombre de Tirésias sur ce qui lui reste à faire avant de rentrer dans sa patrie. Dès qu'il a fait les sacrifices et pratiqué les cérémonies de l'évocation, une foule d'ombres accourt du fond de l'Érèbe. On y voit confondus les épouses, les jeunes gens, les vieillards, les jeunes filles, les guerriers. Cette foule écartée, Tirésias paraît, et donne à Ulysse les conseils qu'il lui demandait. Il indique aussi au roi d'Ithaque les moyens d'appeler à lui d'autres ombres, et de recevoir d'elles des instructions sur le passé qu'il ignore et des directions pour l'avenir. C'est alors qu'il voit apparaître sa vénérable mère Anticlée, et qu'il s'entretient avec elle. Après cette ombre, viennent celles des plus célèbres héroïnes. Les héros paraissent ensuite, les ombres d'Agamemnon et d'Achille répondent aux questions d'Ulysse, et l'interrogent à leur tour. Le seul Ajax garde un silence obstiné devant celui qui avait été cause de sa mort; et tous les siècles ont admiré cet éloquent silence. Ulysse en poursuivant Ajax pour tâcher de le fléchir, aperçoit dans les Enfers Minos jugeant les ombres sur son trône, et les supplices de quelques fameux coupables, Titye, Tantale et Sysiphe.

[Note 12: L. XI.]

Virgile, en empruntant à Homère, cet épisode, y ajouta ce que la fable avait acquis depuis ces anciens temps, ce que la philosophie platonicienne y pouvait mêler de séduisant pour l'imagination, et ce qui pouvait intéresser les Romains et flatter Auguste. Énée conduit par la Sybille pénètre avec elle dans les Enfers. Des monstres, des fantômes horribles semblent en défendre l'entrée; le deuil, les soucis vengeurs, les pâles maladies, la triste vieillesse, la crainte, la faim qui conseille le crime, la pauvreté honteuse, la mort, le travail, le sommeil, frère de la mort, les joies criminelles, la guerre meurtrière, les Euménides sur leurs lits de fer, la Discorde aux crins de couleuvres, et d'autres monstres encore, forment cette garde terrible; mais ce ne sont que des fantômes. Énée, sans en être effrayé, parvint aux bords du Styx. Les ombres des morts qui n'ont point reçu la sépulture y errent en foule et ne peuvent le passer. Le vieux nocher Caron prend dans sa barque Énée et la Sybille, et les conduit à l'autre bord.

Les âmes des enfants, morts à l'entrée même de la vie, et celles des hommes injustement condamnés au supplice, se présentent à eux les premières. Minos juge les morts cités devant son tribunal. Ceux qui se sont tués eux-mêmes voudraient remonter à la vie; ceux dont un amour malheureux a causé la mort errent tristement dans une forêt de myrtes. Énée y aperçoit Didon; il voit sa blessure récente; il lui parle en versant des larmes; mais elle garde devant lui le même silence qu'Ajax devant Ulysse. C'est ainsi que le génie imite, et qu'il sait s'approprier les inventions du génie. Les héros viennent après les héroïnes. L'ombre sanglante et horriblement mutilée de Déiphobus, fils de Priam, arrête Énée quelques instants; mais la Sybille le presse de marcher vers l'Elysée. En passant devant l'entrée du Tartare elle lui en dévoile les affreux secrets, et lui explique les supplices des grands coupables, de l'impie Salmonée, de Titye, dont un vautour déchire le coeur, des Lapithes, d'Ixion, de Pirithoüs, qui voient un énorme rocher toujours suspendu sur leur tête; les mauvais frères, les parricides, les patrons qui ont trompé leurs clients, les avares, les adultères, ceux qui ont porté les armes contre leur patrie, ceux qui l'ont vendue, ou qui ont porté et rapporté des lois à prix d'argent, les pères qui ont souillé le lit de leur fille, subissent différentes peines, roulent des rochers, ou sont attachés à des roues. Thésée, ravisseur de Proserpine, sera éternellement assis; Phlégyas, qui brûla le temple de Delphes, instruit les hommes par son supplice à ne pas mépriser les dieux.

Faut-il encore aller chercher bien loin où Dante a pris l'idée de son Enfer? Avait-il besoin, comme l'ont cru des auteurs même italiens, d'un Fabliau français de Raoul de Houdan, ou _du Jongleur qui va en Enfer_, ou de tout autre conte moderne pour s'y transporter par la pensée, quand il pouvait y descendre sur les pas d'Homère et de Virgile? Le premier de ces fabliaux est misérable, et mérite peu qu'on s'y arrête[13]. L'auteur songe qu'il fait un pélerinage en Enfer. Il entre, et trouve les tables servies. Le roi d'Enfer invite le voyageur à la sienne, dîne gaîment, et vers la fin du repas fait apporter son grand livre noir, où sont écrits tous les péchés faits ou à faire, et les noms de tous les pécheurs. Le pélerin ne manque pas d'y trouver ceux des ménétriers ses confrères. Ce que cette satire prouve le mieux, c'est que dans ces bons siècles où l'on ne parlait que de l'Enfer et du Diable, où c'étaient en quelque sorte la loi et les prophètes, c'était aussi un sujet de contes plaisants, dont on riait comme des autres, et que ce frein si vanté des passions devait les retenir faiblement, puisqu'on s'en faisait un jeu.

[Note 13: V. Fabliaux ou Contes du XII et du XIIIe siècle, traduits par le Grand d'Aussy, t. II, p. 17, éd. de 1779, in 8°. Ce Fabliau y est intitulé _le Songe d'Enfer_ alias _le Chemin d'Enfer_. Il est parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, N° 7615, in-4°. Ce manuscrit a appartenu au président Fauchet qui le cite; il est chargé d'observations de sa main.]

_Le Jongleur qui va en Enfer_ le prouve mieux encore[14]. Ce jongleur y est emporté après sa mort par un petit diable encore novice. Lucifer, assis sur son trône passe en revue ceux que chacun des diables lui apporte, prêtres, évêques, abbés, et moines, et les fait jeter dans sa chaudière. Il charge le jongleur d'entretenir le feu qui la fait bouillir. Un jour qu'avec tous ses suppôts il va faire une battue générale sur la terre, saint Pierre, qui guettait ce moment, se déguise, prend une longue barbe noire et des moustaches, descend en enfer, et propose au jongleur une partie de dez. Il lui montre une bourse remplie d'or. Le jongleur voudrait jouer; mais il n'a pas le sou. Pierre l'engage à jouer des âmes contre son or. Après quelque résistance, la passion du jeu l'emporte; il joue quelques damnés, les perd, double, triple son jeu, perd toujours, se fâche contre Pierre, qui continue de jouer avec le même bonheur; car, dit l'auteur, heureusement pour les damnés, leur sort était entre les mains d'un homme à miracles. Enfin, dans un grand va-tout, le jongleur perd toute sa chaudière, larrons, moines, catins, chevaliers, prêtres et vilains, chanoines et chanoinesses; Pierre s'en empare lestement, et part avec eux pour le Paradis[15]. Voilà sans doute un beau miracle, et pour des malheureux damnés un joli moyen de salut! C'est se moquer que de croire qu'un esprit aussi grave que celui de Dante ait pu s'arrêter un instant à de pareilles balivernes; les auteurs italiens qui l'ont pensé ne connaissaient vraisemblablement de ces Fabliaux que les titres.

[Note 14: Le Grand d'Aussy a traduit ce Fabliau sous ce titre, dans son tome II, in-8°. p. 36. Il est intitulé dans les manuscrits, et dans l'édition donnée par Barbazan, _de St. Pierre et du Jougleor_. On le trouve dans celle de M. Méon, Paris, 1808, 4-vol. in-8°., vol III, p. 282. Il est parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, Nos. 7218 et 1836, in-f°., de l'abbaye de St.-Germain.]

[Note 15: Ibid, p. 36.]

Il n'en est peut-être pas de même du Puits et du Purgatoire de saint Patrice, épisode d'un vieux roman, d'où Fontanini et d'autres critiques[16] pensent que notre poëte a pu tirer l'idée de la forme de son Enfer. Ce roman est intitulé _Guerino il Meschino_, Guérin le malheureux ou le misérable; la fable du puits de saint Patrice, tirée des légendes du temps, y forme un long épisode[17]. Ce Puits était situé dans une petite île au milieu d'un lac, à deux lieues de Dungal en Irlande. Guérin y descend, et voit toutes les merveilles que la superstition y supposait; les épreuves des âmes dans le Purgatoire, leurs supplices dans l'Enfer, leurs joies dans le Paradis. Dans le Purgatoire ce sont différents lacs remplis de flammes, ou de serpents, ou de matières infectes qui servent à purger les âmes des différents péchés; dans l'Enfer, ce sont des cercles disposés concentriquement l'un au-dessous de l'autre. Il y en a sept, et dans chacun de ces cercles, les damnés sont punis par des supplices divers pour chacun des sept péchés capitaux. Satan est placé au fond dans un lac de glace, et ce lac est au centre de la terre. Guérin passe dans tous ces cercles l'un après l'autre; il y retrouve plusieurs personnes qu'il avait connues sur la terre; les lieux qu'il parcourt et les peines qu'il voit souffrir à l'effroyable aspect du chef des anges rebelles, sont décrits avec assez de force. Au-delà des cercles infernaux, il est introduit dans le Paradis par Énoch et Élie, qui lui en font connaître les beautés, et résolvent tous les doutes qu'il leur expose.

[Note 16: Pelli. _Memorie per la vita di Dante Alighieri_. §. XVII.]

[Note 17: C'est au sixième livre de ce roman, depuis le ch. 160 jusqu'au chap. 188.]

Entre ce plan et celui du Dante il y a certainement de grands rapports; mais la question est de savoir si ce roman existait, tel qu'il est, au temps de notre poëte. Fontanini[18] et d'autres auteurs[19] sont de cette opinion, et attribuent ce très-ancien roman à un certain André de Florence. Le savant Bottarie pense[20], au contraire, que le roman de Guérin est d'origine française, qu'il fut ensuite traduit par cet André en italien; que Dante peut avoir pris dans l'original un premier aperçu de son plan, mais que les rapports plus particuliers qui s'y trouvent furent transportés de son poëme dans la traduction du roman. Un fait vient à l'appui de cette conjecture. Le Purgatoire de saint Patrice, fameux dans l'histoire des superstitions modernes, l'est aussi dans notre ancienne littérature. Marie de France, qui vivait au commencement du treizième siècle, la première qui ait écrit des fables dans notre langue, écrivit aussi le conte dévot de ce Purgatoire[21]; elle dit l'avoir tiré d'un livre plus ancien qu'elle[22], et ce livre était vraisemblablement le roman français de Guérin. Or, dans ce conte de Marie de France, un chevalier qui descend au fond du Puits de saint Patrice, voit en effet le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis, mais dans la description de l'Enfer, il n'est point question de cercles, et dans le reste il n'y a aucune des particularités qui semblent rapprocher l'un de l'autre le poëme du Dante et cet épisode du roman de Guérin. Il est donc assez probable que ce fut le traducteur italien qui, publiant sa traduction dans le moment où la _Divina Commedia_ occupait le plus l'attention publique, en emprunta les détails qu'il crut propres à enrichir cette partie des aventures du héros[23].

[Note 18: _Eloq. ital._, l. I, c. XXVI.]

[Note 19: Michel _Poccianti, Catalogo de' scrittori fiorentini_, etc.]

[Note 20: Dans une lettre écrite sous le nom d'un académicien de la Crusca, imprimée à Rome dans les _Simbole Goriane_, tom. VII.]

[Note 21: Voy. Contes et Fabliaux, etc., t. IV, p. 71. Il se trouve parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, N. n°. 5, fonds de l'Église de Paris, in-4°., f°. 241.]

[Note 22: Contes et Fabliaux, etc., _ub. sup._, p. 76.]

[Note 23: Ce roman est connu en italien sous le nom de _Guerino il Meschina_, mais le titre entier de la première édition, qui est de 1473, in-fol. (Padoue. _Bartholomeo Valdezochio_), et celui de la seconde, faite à Venise en 1477, aussi in-fol., sont beaucoup plus étendus. Debure les rapporte dans leur entier. Bibl. instr. Belles-lettres, t. II, no. 3823 et 24. Ces deux belles éditions sont à la Bibliothèque Impériale. Le roman de _Guerino_, quoique d'origine française, a été traduit de l'italien en français, par Jean de Cachermois, et imprimé à Lyon en 1530, in-fol. got., sous le titre de Guérin-Mesquin, traduction fausse et ridicule de _Meschino_, qui en italien ne désigne que les malheurs qu'éprouve le héros, l'un des descendants de Charlemagne. Guérin-Mesquin, abrégé et réimprimé plusieurs fois, fait partie de ce que nous appelons la Bibliothèque bleue: _et habent sua fata libelli_.]

Le résultat de ces recherches, où je ne veux pas m'enfoncer davantage, où peut-être même je dois craindre de m'être trop arrêté, intéresse au fond beaucoup plus notre curiosité, que la gloire du Dante. S'il connut la fable de saint Patrice, il en fit le même usage qu'Homère avait fait des fables égyptiennes et grecques; il l'agrandit et la revêtit des couleurs de la poésie: il en revêtit de même les idées de son maître _Brunetto Latini_, si en effet il les emprunta de lui, et si la nature même de son sujet ne lui en dicta pas de semblables. Ce sont ces couleurs créatrices qui font vivre les fictions, et qui les gravent dans la mémoire des hommes. C'est la nature qui les donne; elles n'appartiennent qu'au génie; et si, pour apprendre à les employer, il a besoin de leçons et d'exemples, c'est d'Homère, et surtout de Virgile, et non d'aucun de ces obscurs romanciers, que Dante en apprit l'emploi. Les poëmes d'Homère n'étaient point encore traduits en latin; mais, quoi qu'en ait pu dire Mafféi[24], il paraît certain que notre poëte savait assez le grec pour pouvoir lire ces poëmes dans la langue originale. Les mots grecs dont il se sert souvent[25], et l'éloge même qu'il fait d'Homère dans son quatrième chant, le prouvent assez. Quant à Virgile, c'était, comme je l'ai déjà dit, son maître et l'objet continuel de son étude. Nous l'allons voir évidemment dès le commencement de son ouvrage, et nous verrons dans l'ouvrage entier comment il profita de ses leçons.

[Note 24: Dans son _Examen_ du livre de Fontanini, _dell' Eloq. ital._]

SECTION DEUXIÈME.

_L'Enfer_.

Les commentateurs ont prodigieusement raffiné sur le génie allégorique du Dante; ils ont voulu voir partout des allégories, et le plus souvent il les ont moins vues que rêvées; mais il y a pourtant beaucoup d'endroits de son poëme qui ne peuvent s'entendre autrement. Le commencement est de ce nombre[26]. Au milieu du chemin de cette vie humaine, le poëte se trouve égaré dans une forêt obscure et sauvage. Il ne peut dire comment il y était entré, tant il était alors accablé de sommeil. Il arrive au pied d'une colline, lève les yeux, et voit poindre sur son sommet les premiers rayons du soleil. Ce spectacle calme un peu sa frayeur; il se retourne pour voir l'espace horrible qu'il avait franchi, comme un voyageur hors d'haleine, descendu sur le rivage, tourne ses regards vers la mer où il a couru tant de dangers[27].

[Note 25: _Perizoma_, inf. c. XXX, v. 61. _Entomata_ pour _insetti_, Purg., c. X, v. 128. _Geomanti_, Purg. c. XIX, v. 4. _Eunoè_, pour _buona mente_, IV. c. XXVIII, v. 131, etc., etc.]

[Note 26: C. I.]

[Note 27:

_E come quei che con lena affannata Uscito fuor del pelago alla riva, Si volge all'acqua perigliosa, e guata._]

Après quelques moments de repos, il commence à gravir la colline: une panthère à peau tigrée vient lui barrer le chemin. Un lion paraît ensuite, et accourt vers lui la tête haute, comme prêt à le dévorer. Une louve maigre et affamée se joint à eux, et lui cause tant d'effroi qu'il perd l'espérance d'arriver au haut de la montagne. Il reculait vers le soleil couchant, et redescendait malgré lui, lorsqu'une figure d'homme se présente, d'abord muette, et la voix affaiblie par un long silence. Dante l'interroge; c'est Virgile. Dès qu'il s'est fait connaître: «Es-tu donc, s'écrie le poëte, en rougissant devant lui, es-tu ce Virgile, cette source qui répand un si vaste fleuve d'éloquence? Ô toi! l'honneur et le flambeau des autres poëtes, puisse la longue étude et l'ardent amour qui m'ont fait rechercher ton livre, me servir auprès de toi! Tu es mon maître et mon modèle, c'est à toi seul que je dois ce beau style qui m'a fait tant d'honneur». Je ne puis me résoudre à altérer, par des périphrases, cette simplicité naïve. C'est ce que nos traducteurs n'ont pas vu; ils se sont cru obligés de donner de l'esprit à de si beaux vers:

_Or se' tu quel Virgilio, e quella fonte, Che spande di parlar si largo fiume? Risposi lui con vergognosa fronte.

O degli altri poeti onore e lume, Vagliami'l lungo studio e'l grand' amore Che m'han fatto cerrar lo tuo volume.

Tu se' lo mio maestro, e'l mio autore: Tu se' solo colui, da cu'io tolsi Lo bello stile, che m' ha fatto onore_.

Oui certes, voilà un beau style, et le plus beau qu'ait employé aucun poëte, depuis que Virgile lui-même avait cessé de se faire entendre.

Le maître avertit son disciple qu'il a pris une fausse route; qu'il est impossible de parvenir au haut de la colline malgré le monstre qui lui a causé tant de frayeur, monstre si dévorant et si terrible, que rien ne le peut assouvir; il va le conduire par une voie plus sûre, quoique dangereuse et pénible. Il lui fera voir le séjour des supplices éternels, et celui des tourments qui sont adoucis par l'espérance. S'il veut s'élever ensuite jusqu'à la demeure des bienheureux, c'est un autre que lui qui sera son guide. Dante consent à se laisser conduire, et Virgile marche devant lui. De quelque manière qu'on entende cette allégorie, c'en est une incontestablement, et ce n'est pas chercher des explications trop raffinées, que d'y voir que le poëte, parvenu au milieu de sa carrière, après s'être égaré dans les sentiers de l'ambition et des passions humaines, veut enfin s'élever jusqu'aux hauteurs qu'habite la vertu. L'amour des plaisirs s'oppose d'abord à son dessein; l'orgueil, ou l'amour des distinctions vient ensuite; l'avarice, ou l'amour des richesses est l'ennemi le plus redoutable. Le sage, qui vient à son secours, lui apprend qu'on ne peut vaincre de front tous ces obstacles; que ce n'est pas en quittant le chemin du vice, qu'on peut arriver immédiatement à la vertu; que pour y parvenir, il faut s'en rendre digne par la méditation des leçons de la sagesse. Or, en ce temps-là, ces leçons consistaient dans la contemplation des destinées de l'homme après sa mort, et dans la connaissance qu'on croyait pouvoir acquérir de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. C'est là sans doute le sens et le but de cette vision; elle n'a rien d'étrange, d'après l'esprit qui régnait dans ce siècle; mais ce qui surprend toujours davantage, c'est que l'auteur ait pu tirer d'un pareil fonds un si grand nombre de beautés.

Le jour déclinait, continue-t-il dans des vers dignes de Virgile[28], et l'air sombre délivrait de leurs travaux les animaux qui sont sur la terre; lui seul se préparait à soutenir la fatigue du chemin et les assauts de la pitié. Il invoque le secours des Muses et celui de sa mémoire qui doit lui retracer ces grands spectacles. Il soumet ensuite à Virgile quelques doutes et quelques craintes. Le poëte romain, pour réponse, lui apprend quelle est la cause qui l'a fait venir à sa rencontre. Il reposait dans une espèce de limbe, où Dante place ceux qui n'avaient pu connaître la vraie religion, lorsqu'une belle femme est descendue du ciel, et lui a dit avec une voix angélique: «Mon ami, et non celui de la Fortune[29], est arrêté dans une plaine déserte et dans un chemin pénible. Je crains qu'il ne s'égare: va le trouver et lui servir de guide. C'est Béatrix qui t'envoie, et qui retourne au séjour céleste.» Dans cette apparition de Béatrix, et dans cette mission dont elle charge Virgile, on entend généralement la Théologie, ou la connaissance des choses divines; et il est certain que la suite de ce dialogue le fait assez voir; mais c'est sous la figure de cette Béatrix qui lui avait été, qui lui était toujours si chère, qu'il représente la science alors regardée comme la première, et presque comme une science surnaturelle. Quelle femme a jamais reçu après sa mort un plus noble hommage? et quelle preuve plus forte pourrait-on avoir de l'élévation et de la pureté des sentiments qui avaient uni l'une à l'autre, pendant quinze années, deux âmes si dignes de s'aimer? C'est un exemple, peut-être unique, du parti qu'on pourrait tirer en poésie de la combinaison d'un personnage allégorique avec un être réel. L'effet mélancolique et attachant qu'il produit ici aurait dû engager à l'imiter, s'il n'y avait pas quelque chose d'inimitable dans ce qu'une sensibilité profonde peut seule dicter au génie.

[Note 28:

_Lo giorno se n'andava, e l'aer bruno Toglieva gli animai che sono'n terra Dalle fatiche loro; ed io sol'uno.

M'apparechiava a sostener la guerra Si del cammino e sì della pietate, Che ritrarra la mente che non erra_. (C. II.)]

[Note 29:

_L'amico mio, e non della ventura, Nella diserta piaggia è impedito_, etc.]

Les explications qu'il reçoit de Virgile rendent au poëte tout son courage; ce qu'il exprime par cette comparaison charmante: «Tel[30] que de tendres fleurs courbées et fermées par le froid de la nuit, quand le soleil revient les éclairer, se rouvrent et se relèvent sur leur tige, je sentis renaître en moi ma force abattue». Il ne craint plus ni les dangers ni la fatigue; son guide marche, il le suit. Tout à coup et sans préparation, ces mots célèbres et terribles frappent le lecteur[31]:

PER ME SI VA NELLA CITTA DOLENTE: PER ME SI VA NELL' ETERNO DOLORE: PER ME SI VA TRA LA PERDUTA GENTE,

_Giustizia mosse'l mia alto fattore: Fece mi la divina potestate, La somma sapienza, e'l primo amore._

_Dinanzi a me non fur cose create Se non eterne, ed io eterno dura_: LASCIATE OGNI SPERANZA, VOI CH'ENTRATE.

[Note 30:

_Quale i fioretti dal notturno gelo Chinati e chiusi, poiche'l sol gl'imbianca, Si drizzan tutti aperti in loro stelo, Tal mi fec' io di mia virtute stanca_.]

[Note 31: C. III.]