Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 10

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[Note 207: Quelques interprètes ont pensé que Dante se désigne ici lui-même; et si ce mouvement d'orgueil poétique est déplacé dans un moment où il peint la punition de l'orgueil, il n'est pas tout-à-fait étranger à son caractère. Lombardi me paraît cependant observer avec raison, qu'alors le poëte aurait dit: Il en est maintenant né un qui peut-être les surpassera tous deux; mais qu'ayant dit: Il est peut-être né un, etc.:

_E forse è nato chi l'uno e l'altro Caccerà del nido_,

il est probable qu'il n'a parlé qu'en général, et en se fondant uniquement sur le cours habituel des vicissitudes humaines.]

Quelle comparaison juste et mélancolique! quel beau langage et quels vers! Homère lui-même, n'est pas au-dessus de notre poëte, lorsqu'il compare les générations des hommes aux générations des feuilles qui jonchent la terre en automne.

Le Dante, en se courbant vers cette ombre pour la mieux entendre[208], aperçoit des figures gravées sur le pavé de marbre; elles retracent aux yeux d'anciens exemples d'orgueil puni. Le poëte s'abandonne ici plus que jamais à son goût pour les mélanges de la fable avec l'histoire, et du sacré avec le profane. Ces figures gravées représentent Lucifer et Briarée; Apollon, Minerve et Mars autour de Jupiter, qui vient de foudroyer les géants; Nembrod et ses ouvriers, encore interdits de la confusion des langues; Niobé et les corps inanimés de ses enfants; Saül, qui se tua sur les monts Gelboë, Arachné, à demi-changée en araignée; Roboam, au moment où ses sujets le précipitent de son char; Alcméon qui tue sa mère, et Sennachérib tué par ses enfants; Thomiris plongeant dans le sang la tête de Cyrus; les Assyriens fuyant après la mort d'Holopherne; et enfin l'incendie de l'orgueilleuse Troie.

[Note 208: C. XII.]

Un ange apparaît aux deux voyageurs. Sa robe était blanche et sa face brillait comme l'étoile étincelante du matin: il ouvre les bras, ensuite les ailes, et leur dit de le suivre par le chemin qui conduit au second cercle du Purgatoire. Ils entendent, en y montant, chanter un psaume, avec des voix dont la parole humaine ne saurait exprimer la douceur. «Ah! s'écrie le poëte, que ces routes sont différentes de celles de l'Enfer! on entre ici au milieu des chants, et là bas au milieu de lamentations horribles.» Ils arrivent cependant au second cercle, où sont purifiés les envieux[209]. Là, il n'y a ni statues ni gravures; le mur et le pavé sont unis et d'une couleur livide; les ombres y sont couvertes de manteaux à peu près de la même couleur, et vêtues en dessous d'un vil silice. Elles sont appuyées la tête de l'une sur l'épaule de l'autre; et toutes le sont contre le bord intérieur du cercle, comme de malheureux aveugles qui mendient à la porte des églises, et tâchent par une attitude pareille d'exciter la pitié. Une de leurs peines est de n'entendre retentir dans l'air autour d'elles que des chants et des paroles de charité, sentiment si discordant avec le péché qu'elles expient. Le soleil leur refuse sa lumière, leurs paupières sont fermées et comme cousues par un fil de fer. Le temps a rendu peu intéressantes pour nous les rencontres que les deux poëtes font dans ce cercle, et les discours de ces ombres, dont les noms sont pour la plupart inconnus aujourd'hui, n'ont rien de remarquable qu'une diatribe contre les Toscans[210], dans laquelle, en suivant le cours de l'Arno depuis sa source jusqu'aux lieux où il s'élargit, grossi par plusieurs rivières, l'ombre d'un certain _Guido del Duca_, de la petite ville de Brettinoro dans la Romagne, caractérise, sous l'emblème d'animaux vils et malfaisants, les habitants du Casentin, d'Arezzo et de Florence.

[Note 209: C. XIII.]

[Note 210: C. XIV.]

Le soleil couchant dardait ses rayons sur le visage du poëte, quand tout à coup une autre lumière frappe ses yeux si vivement qu'il est obligé d'y porter la main[211]: il compare l'éclat de ce coup de lumière à celui d'un rayon réfléchi par la surface de l'eau ou d'un miroir. Cet objet, dont il ne peut soutenir la vue, est un ange qui vient leur indiquer le passage par où ils doivent s'élever au troisième cercle. Tandis qu'ils en montent les degrés, Dante expose à Virgile quelques doutes qui lui sont restés sur ce que _Guido del Duca_ vient de leur dire. Virgile lui en explique une partie, et lui promet que Béatrix, qu'il verra bientôt, achèvera de les résoudre. Le véritable but du poëte, dans cet entretien, paraît être de rappeler aux lecteurs qui pourraient l'oublier, ce personnage principal de son poëme, cette Béatrix qu'il n'oublie jamais.

[Note 211: C. XV.]

Dans le troisième cercle, destiné à l'expiation de la colère, il a voulu opposer à ce péché des exemples de la vertu contraire; mais, pour varier ses moyens, au lieu de représenter ces exemples sculptés ou gravés, il les encadre dans une vision ou dans une extase qu'il éprouve à la vue de tant de merveilles. Il suit toujours son système de mélanges, et place dans cette vision la Vierge qui reprend son fils avec douceur quand elle l'a retrouvé dans le temple, disputant au milieu des docteurs; Pisistrate, maître d'Athènes, calmant par une réponse indulgente sa femme qui l'exhorte à punir une insolence faite publiquement à leur fille, et saint Étienne demandant à Dieu la grâce de ceux qui le lapident. Le supplice des colériques est d'être enveloppés dans un brouillard aussi épais que la fumée la plus noire[212], mais qui ne leur ôte ni la parole ni la voix; ils chantent un hymne de paix et de miséricorde, l'_Agnus Dei_; l'un d'eux parle au poëte, et s'entretient avec lui sur _le libre arbitre_. C'est un certain Marc, de Venise, homme vertueux, qui avait été son ami, et qui n'avait d'autre défaut pendant sa vie que d'être fort sujet à la colère. On remarque dans son discours cette peinture naïve de l'âme, telle qu'elle est dans son innocence primitive. «L'âme sort des mains de celui qui se complaît en elle avant de la créer, simple comme un jeune enfant qui rit et pleure tour à tour, qui ne sait rien, sinon qu'ayant reçu la vie d'un être bienfaisant, elle se tourne volontiers vers tout ce qui la fait jouir. Elle savoure d'abord des biens de peu de valeur; dans son erreur elle les poursuit ardemment, si un guide ou un frein ne l'en détourne et ne lui fait porter ailleurs son amour[213].»

[Note 212: C. XVI.]

[Note 213:

_Esce di mano a lui che la vagheggia Prima che sia, a guisa di fanciulla, Che, piangendo e ridendo, pargoleggia.

L'anima semplicetta, che sa nulla, Salvo che mossa da lieto futtore, Volentier torna a ciò che la trastulla_, etc.]

De là il s'élève à des idées politiques, à la nécessité des lois et à celle d'un chef habile qui sache régir la cité. C'est encore le Gibelin qui parle ici autant que le poëte. «Les lois existent, dit-il, mais qui les exécute? personne: parce que le pasteur qui marche à la tête du troupeau peut être sage, mais manque de vigueur; parce que la multitude qui voit son chef poursuivre les biens dont elle est si avide, s'en nourrit elle-même et ne demande rien de plus. C'est parce qu'il est mal gouverné que le monde est devenu si coupable, ce n'est point que de sa nature il soit nécessairement corrompu[214]. Rome, qui a régénéré le monde, avait autrefois deux soleils qui éclairaient l'une et l'autre voie, celle du monde et celle de Dieu. L'un des deux a éteint l'autre; l'épée a été jointe au bâton pastoral, et ils vont inévitablement mal ensemble, parce qu'étant réunis, l'un n'a plus rien à craindre de l'autre. Si tu ne me crois pas, vois en les fruits: c'est au grain que l'on connaît l'herbe». On voit que Dante revient toujours à son système de division des deux pouvoirs; que toujours il attribue le pouvoir spirituel aux papes, le temporel aux empereurs, et tous les maux de l'Italie et du monde à la confusion impolitique des deux puissances dans une seule main.

[Note 214:

_Ben puoi veder che la mata condotta E la cagion che'l mondo ha fatio reo E non natura che'n voi sia corrotta_.

Cette opinion saine et philosophique paraît fortement en contradiction avec certaines doctrines sur la corruption de la nature humaine. Les commentateurs du Dante, Landino, Velutello, Daniello, Venturi, Lombardi, ont tous passé sur cette difficulté sans même l'indiquer dans leurs notes. Il nous conviendrait mal d'être plus difficiles qu'eux.]

Marc, à la fin de son discours, nomme trois hommes justes et fermes qui restent encore comme des modèles des moeurs antiques, mais qui ne peuvent arrêter le torrent. Après qu'il s'est retiré, en voyant le crépuscule du soir blanchir le brouillard qui l'enveloppe, Dante sort lui-même de cette brume épaisse, et revoit le beau spectacle du soleil à son couchant[215]. Son imagination en est si fortement émue qu'il tombe dans une rêverie profonde. Il s'étonne lui-même de la force de cette imagination impérieuse qui le poursuit. «O imagination! s'écrie-t-il, toi qui enlèves souvent l'homme à lui-même, au point qu'il n'entend pas mille trompettes qui sonnent autour de lui, qu'est-ce donc qui t'excite? Qui fait naître en toi des objets que les sens ne te présentent pas?» La réponse qu'il fait à cette question n'est pas fort claire. «Ce qui t'excite, dit-il, est une lumière qui se forme dans le ciel, ou d'elle-même, ou par une volonté qui la conduit ici-bas[216].» Alors, on se payait dans l'école de ces mots qu'on croyait entendre, et l'on avait fait de cette sorte de solutions une science où Dante était très-versé. Mais il n'y a lumière céleste qui puisse expliquer l'incohérence des objets que réunit cette espèce de vision. Ce sont purement des rêves, et les rêves d'un esprit malade. Il voit la métamorphose de Philomèle en oiseau. Cet objet disparaît, et il lui tombe dans la pensée[217] un homme crucifié: c'est l'impie Aman qui garde dans son supplice son air fier et dédaigneux, devant le grand Assuérus, Esther et le juste Mardochée. Cette image se dissipe d'elle-même comme une bulle d'eau qui s'évapore, et dans sa vision s'élève alors la jeune Lavinie, qui reproche tendrement à sa mère de s'être tuée pour elle.

[Note 215: C. XVII.]

[Note 216:

_Muove il lume che nel ciel s'informa, Per se o per voler che giù lo scorge_.]

[Note 217:

_Piovve dentro alla fantasia_, etc.]

Il est enfin rendu à lui-même, et retiré comme d'un songe par l'éclat d'une lumière plus vive que toutes celles dont il avait été frappé. C'est encore un ange qui lui enseigne le chemin par où il doit monter au cercle supérieur. Il y monte avec Virgile. Ce cercle est celui des paresseux. Ici Dante se fait donner par son maître une longue explication métaphysique sur l'amour, passion de la nature toujours bonne en soi, et sur l'amour, passion de notre volonté, qui, selon qu'elle est bien ou mal dirigée, fait naître en nous des affections haineuses ou des affections aimantes. Les affections haineuses sont expiées dans les trois premiers cercles que nous avons parcourus: la négligence à poursuivre les effets des affections aimantes l'est dans le quatrième, où nous sommes; et ces affections poussées à l'excès deviennent des vices qui sont punis dans les trois cercles supérieurs qui nous restent à parcourir. Cette dissertation interrompue est reprise une seconde fois[218]; Dante s'explique, par la bouche de Virgile, en philosophe instruit de la doctrine platonique sur l'amour. Son langage est celui de l'école; on peut regretter qu'il ne soit pas plutôt celui du coeur. Virgile mêle à ses explications quelques nouvelles solutions sur le libre arbitre; et toujours il renvoie à Béatrix (c'est-à-dire, sous ce nom si cher, à la Théologie personnifiée) les dernières réponses que l'on peut faire sur cette grande question. Une foule d'ombres vient briser ce long entretien. Elles courent, comme les Thébains couraient pendant la nuit, le long de l'Asopus et de l'Ismène, en cherchant le dieu Bacchus. Elles s'excitent l'une l'autre dans leur course, en rappelant à haute voix des exemples tirés de l'Histoire sainte et de l'Histoire profane, où la célérité de l'action en décida le succès[219]. Quand cette espèce de tourbillon s'est dissipé[220], le poëte est encore saisi par le sommeil, et son imagination lui offre un nouveau songe.

[Note 218: C. XVIII.]

[Note 219: C'est Marie qui courut en allant visiter Elisabeth dans les montagnes; et César qui, pour soumettre Herda (aujourd'hui Lérida), partit de Rome, alla faire assiéger Marseille par un de ses lieutenants, et courut de-là en Espagne. Ce mélange que fait le Dante du sacré avec le profane, dans ses citations historiques, est si fréquent, qu'il en faut conclure que ce n'était point en lui un effet des caprices de l'imagination, mais un système.]

[Note 220: J'omets ici à dessein ce que Dante fait dire par une de ces ombres, celle d'un abbé de St.-Zenon à Vérone; elle lance en courant un trait contre un homme puissant, et lui prédit qu'il se repentira bientôt d'avoir un pied déjà dans la tombe (_l'un piede entro la fossa_), donné par force pour abbé à ce couvent son fils naturel, difforme de corps et plus encore d'esprit. Ces traits de satire particulière sont sans intérêt pour nous, si nous n'en connaissons pas l'objet; et si nous apprenons des commentateurs que celui-ci est dirigé contre le vieil Albert de la Scala, l'un de ces seigneurs de Vérone chez qui Dante avait été si bien accueilli dans son infortune, c'est une raison de plus pour ne nous y pas arrêter.]

A l'heure de la nuit où ce qui restait de la chaleur du jour ne peut plus résister au froid de la lune, de la terre, et peut-être, ajoute-t-il, de Saturne, une femme bègue, boiteuse et difforme lui apparaît, et devient à ses yeux une sirène qui le charme par sa beauté et par son chant. Mais une autre femme belle et sévère paraît, s'élance sur la sirène, déchire ses vêtemens, et ne fait voir dans ce qu'elle découvre qu'un objet hideux et si infect que le poëte se réveille; emblême énergique, mais peut-être un peu crûment exprimé, des trois vices expiés dans les trois cercles supérieurs.

Une voix bien différente appelle Dante pour le conduire au premier de ces trois cercles, qui est le cinquième du Purgatoire: c'est la voix d'un ange dont le parler est si doux qu'on n'entend rien de semblable dans ce séjour mortel. Ses deux ailes étendues ressemblaient à celles du cygne. Il planait au-dessus des deux voyageurs, et agitait doucement l'air en promettant le bonheur à ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Cette image douce et d'une suavité céleste contraste admirablement avec la première; et cet ange qui promet des consolations en apporte, pour ainsi dire, au lecteur par son apparition même. Les avares, qui sont punis dans ce cercle, rampent sur le ventre, les pieds et les mains liés, forcés de regarder la terre où ils eurent toujours les yeux attachés pendant leur vie. L'un d'eux est le pape Adrien V, de la maison de Fiesque; il ne régna qu'un mois et quelques jours, mais ce peu de temps lui suffit pour reconnaître que le manteau pontifical est si pesant pour qui veut le porter sans tache, que tout autre fardeau paraît léger comme la plume.

Une autre de ces ombres avares, parmi des plaintes qui ressemblent à celles d'une femme dans les douleurs de l'enfantement[221], tient des discours qui feraient difficilement deviner ce qu'elle fut sur la terre. Elle invoque la vierge Marie; qui fut si pauvre qu'elle ne trouva qu'une étable où déposer son saint fardeau; le bon Fabricius, qui préféra la pauvreté à des richesses mal acquises, et enfin saint Nicolas, dont la libéralité sauva trois jeunes filles du déshonneur où allait les plonger la pauvreté de leur père.... C'est Hugues Capet qui parle ainsi; non pas le premier roi de la race capétienne, mais son père Hugues-le-Grand, duc de France et comte de Paris, qui fut, avant son fils, surnommé _Cappatus_, Capet, pour des raisons sur lesquelles nos historiens ne s'accordent pas[222]: «Je fus, dit-il, la tige de cet arbre maudit, qui étend son ombre malfaisante sur toute la chrétienté.» C'est sur ce ton, dicté par les ressentiments du poëte, que Hugues fait sa propre confession et celle de ses descendants. Le Dante n'a garde d'oublier parmi eux ce Charles de Valois, qui l'avait chassé de sa patrie. «Par ses ruses, fait-il dire à Hugues Capet, par les seules armes dont se servit le traître Judas, il causera la perte de Florence; mais à la fin il n'y gagnera que de la honte, et une honte d'autant plus ineffaçable qu'une telle peine lui paraît plus légère à supporter.» C'est là qu'il en voulait venir; c'est pour arriver à Charles de Valois qu'il a fait se confesser Hugues Capet, qu'il l'a placé parmi les princes avares, et surtout qu'il l'a fait fils d'un boucher de Paris,

_Figliuol d'un beccaio di Parigi_.

[Note 221: C. XX.]

[Note 222: Voyez, sur ce sujet, l'extrait d'un Mémoire de M. Brial, imprimé dans mon Rapport sur les travaux de la Classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut, année 1808.]

On ne sait dans quelles vieilles chroniques il put trouver cette origine, que sans doute il n'inventa pas; mais on peut croire qu'il ne l'eût pas adoptée et consignée dans son poëme, si Charles, descendant de Hugues, n'eût été son persécuteur. Hugues étend ses accusations contre sa race, jusqu'à Philippe-le-Bel, à ses querelles avec Boniface VIII, et à la captivité de ce pape dans Anagni. Il avoue ensuite au poëte que pendant le jour, lui et les autres habitants de ce cercle, invoquent les noms qu'il lui a entendu prononcer; mais que pendant la nuit ils ne citent entre eux que des exemples du vice pour lequel ils sont punis. C'est alors Pygmalion, que l'amour de l'or rendit traître, voleur et parricide; et l'avare Midas, dont la demande avide eut des suites qui font encore rire à ses dépens; et l'insensé Acham qui déroba le butin de Jéricho, et fut lapidé par ordre de Josué; c'est la punition d'Ananias et de sa femme Saphira, et celle que subit Héliodore: tantôt le cercle entier voue à l'infamie Polymnestor, assassin du jeune Polidore; tantôt ils crient tous ensemble: O Crassus, dis-nous, toi qui le sais, quelle est la saveur de l'or[223].

[Note 223: Allusion à la mort de Crassus, que les Parthes, connaissant son avarice, attirèrent dans un piége par l'appât d'un riche butin: son armée y périt tout entière. Il se fit tuer pour ne pas tomber entre les mains des Parthes. Ayant trouvé son corps, ils lui coupèrent la tête et la jetèrent dans un vase rempli d'or fondu, en disant ces mots, qui furent aussi adressés à la tête de Cyrus: C'est d'or que tu as eu soif, bois de l'or: _Aurum sitisti, aurum bibe_. Au reste, le systême dont j'ai parlé plus haut (page 161, note 1) paraît ici plus évidemment que jamais, dans ce mélange alternatif et symétrique de la fable, de la bible et de l'histoire.]

Hugues Capet avait enfin terminé ses aveux; tout à coup la montagne tremble, Délos n'éprouva pas une secousse si forte avant que Latone y descendît pour mettre au monde les deux lumières des cieux. Le chant de gloire et de joie, le _Gloria in excelsis Deo_ se fait entendre. Toute cette haute partie de la montagne, d'ailleurs inacessible aux vents, aux météores et aux orages, s'agite ainsi lorsqu'une âme est purifiée, et qu'elle est prête à s'élever vers le ciel[224]. Celle qui en sort en ce moment est l'âme du poëte Stace, que Dante, d'après une fausse tradition[225], fait natif de Toulouse, quoiqu'il fût napolitain[226]. Stace aborde les deux poëtes, et, en leur racontant son histoire, il témoigne, sans connaître Virgile, avoir eu toujours pour lui une vénération profonde. Son feu poétique fut excité par cette flamme qui en a tant allumé d'autres: c'est de l'_Énéide_ qu'il veut parler; c'est elle qui fut sa mère, sa nourrice dans l'art des vers[227]: sans elle, il n'aurait rien produit qui eût la moindre valeur. Pour avoir été sur la terre contemporain de Virgile, il consentirait à prolonger d'une année son exil. Dante sourit, et, en ayant reçu la permission de Virgile, il nomme au poëte Stace, celui qu'ils reconnaissaient tous deux pour leur maître. Stace se jette à ses pieds; Virgile le relève en lui disant, avec une simplicité qu'on pourrait appeler virgilienne: cessez, mon frère: vous êtes une ombre, et vous voyez une ombre aussi[228].

[Note 224: C. XXI.]

[Note 225: Placide Lactance, dans ses Comment. sur Stace, imprimés à Paris en 1600. Voy. Vossius _de poet. lat._, c. III, et Fabricius, _Bibliot. lat._ c. XVI, _de Statia Poeta_.]

[Note 226: Il y eut sous Néron un _Statius Surculus_, qui était de Toulouse, et qui enseigna la rhétorique dans les Gaules: c'est avec lui que Dante a confondu le poëte Stace. (Vossius, _loc. cit._)]

[Note 227: Cette admiration de Stace pour Virgile n'est point exagérée; il dit lui-même en s'adressant à sa _Thébaïde_.

_Nec tu divinam Æneida tenta, Sed longè sequere et vestigia semper adora_.]

[Note 228:

_Frate, Non far; che tu se' ombra, ed ombra vedi_.]

Dans un entretien amical qui s'engage entre les deux poëtes latins, après ces premières effusions de coeur, Virgile, qui a rencontré Stace dans le cercle des avares, lui demande[229] comment, avec tant de sagesse et de savoir qu'il en eut dans le monde, l'avarice avait pu trouver place dans son coeur. Stace, sourit, et lui répond qu'il ne fut que trop éloigné de ce vice, que c'est pour le vice contraire qu'il a été puni; qu'il l'eût même été dans le cercle de l'Enfer, où les avares et les prodigues, s'entrechoquent éternellement[230], s'il n'avait été porté au repentir par ces beaux vers où Virgile s'élève contre la coupable soif de l'or[231], car, disent ici les commentateurs, l'avare et le prodigue, sont également altérés d'or, l'un pour l'entasser, l'autre pour le répandre; et c'est pour cela qu'en Purgatoire comme en Enfer, ils sont réunis dans le même cercle. Mais comment, insiste Virgile, n'ayant pas eu d'abord la foi, sans laquelle il ne suffit pas de bien faire, as tu ensuite été assez éclairé pour entrer dans la bonne route et pour la suivre? C'est toi, lui répond Stace, qui m'appris à boire dans les sources du Permesse; c'est toi qui m'éclairas le premier, Dieu fit le reste. C'est par toi que je fus poëte, et par toi que je fus chrétien. Tu fis comme un homme qui marche de nuit, portant derrière lui une lumière: il n'est pour lui-même d'aucun secours, mais il éclaire ceux qui le suivent. Tu avais prédit un grand et nouvel ordre de siècles, le retour du règne d'Astrée et de Saturne, et une nouvelle race d'hommes envoyée du ciel[232]. Cette prédiction s'accordait avec ce qu'annonçaient ceux qui prêchaient la foi nouvelle. Je les visitai, je fus frappé de la sainteté de leur vie. Quand Domitien les persécuta, je pleurai avec eux; je les secourus tant que je restai sur la terre: ils me firent mépriser toutes les autres sectes: je reçus enfin le baptême; mais la crainte m'empêcha de me déclarer chrétien, et je continuai de professer publiquement le paganisme. C'est pour expier cette tiédeur qu'avant d'arriver au cercle d'où nous sortons, je fus retenu plus de quatre siècles dans celui des paresseux[233].

[Note 229: C. XXII.]

[Note 230: _Inferno_, c. VII. Voy. ci-dessus, pag. 55 et 56.]

[Note 231:

_Quid non mortalia pectora cogis, Auri sacra fames_? (Æneid., t. III. v. 56.)]

[Note 232: Allusion à ces vers célèbres de la IVe. églogue de Virgile:

_Magnus ab integro soeclorum nascitur ordo; Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna: Jam nova progenies coelo demittitur alto_.]