Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 11

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[Note 233: Depuis l'an 96 de notre ère, époque de la mort de Stace, jusqu'à l'an 1300, où Dante a placé celle de sa vision, il s'était écoulé douze siècles et quatre ans. Stace a dit plus haut, C. XXI, v. 67, qu'il a passé cinq siècles et plus dans le cercle des avares: il en avait passé plus de quatre dans celui des paresseux, ce ne sont en tout qu'à peu près mille ans, passés dans ces deux cercles; les deux autres siècles s'étaient écoulés, selon le P. Lombardi, dans les lieux qui précédent les cercles du Purgatoire.]

Stace apprend à son tour de Virgile, qu'il interroge, ce que sont devenus Térence, Plaute et tous les autres poëtes latins célèbres. Ils sont, comme on doit se le rappeler, avec Virgile lui-même, et les plus fameux poëtes grecs, dans ces limbes où sont aussi les héros et les héroïnes[234]. Cependant les trois poëtes montaient au sixième cercle. Stace et Virgile marchaient les premiers: Dante les suivait en écoutant leurs discours, qui lui révélaient, dit-il, les secrets de l'art des vers[235]. Un arbre mystérieux se présente au milieu du chemin, interrompt leur conversation, et arrête leurs pas. Il est chargé de fruits doux et odorants; sa forme est pyramidale, mais c'est en bas qu'est la pointe de la pyramide que forment ses rameaux; sans doute, dit notre poëte, pour que personne n'y puisse monter. Un ruisseau limpide qui se précipite du haut du rocher barre la route, et coule au pied de l'arbre, après en avoir arrosé les feuilles. De cet arbre sort une voix qui célèbre d'anciens exemples d'abstinence et de sobriété tirés, selon la coutume du Dante, de l'histoire profane, de l'ancien Testament et du nouveau. Des ombres maigres et livides[236] errent alentour, sans pouvoir en approcher; l'aspect et l'odeur des fruits, la fraîcheur du ruisseau, font naître en elles une faim et une soif dévorantes qu'elles ne peuvent satisfaire; et c'est ainsi que dans ce cercle les gourmands expient leur péché.

[Note 234: _Inferno_, c. IV. Voy. ci-dessus, pag. 39-42.]

[Note 235: _Ch'a poetar mi davano intelletto_.]

[Note 236: C. XXIII.]

Dante reconnaît parmi eux _Forèse_[237], un de ses amis, dont la mort lui avait coûté des larmes. _Forèse_ doit à _Nella_ son épouse d'être admis dans le séjour des expiations, au lieu d'être plongé dans celui des éternels supplices. L'éloge qu'il fait de sa chère _Nella_ amène une sortie peu mesurée de ce Florentin contre les dames de Florence et contre les modes, très-anciennes à ce qu'il paraît, mais qui de temps en temps redeviennent nouvelles. «Ma _Nella_ que j'ai tant aimée, dit-il, est d'autant plus agréable à Dieu qu'elle trouve moins de femmes qui lui ressemblent. Dans les lieux sauvages de la Sardaigne, où les femmes vont sans vêtement, elles ont plus de pudeur que dans ceux où je l'ai laissée. O mon frère! que veux-tu que je te dise? Je vois dans un avenir prochain un temps où l'on défendra en chaire aux dames effrontées de Florence de se montrer le sein tout découvert. Quelles femmes barbares eurent jamais besoin qu'on eût recours à des peines spirituelles ou à d'autres censures pour les contraindre à se couvrir[238]?» Peut-être cette réprimande est-elle un peu trop dure; elle ne vient pourtant pas d'un cénobite, ni d'un ennemi du sexe à qui elle peut déplaire. L'âme sensible du Dante est aussi connue que son génie, et les femmes auraient beaucoup à gagner si elles trouvaient souvent parmi les hommes de pareils ennemis; mais plus on est capable de les aimer, plus on les respecte, et plus on aime aussi qu'elles se respectent elles-mêmes.

[Note 237: Frère de _Corso Donati_, et non pas du célèbre jurisconsulte François Accurse, comme le disent presque tous les commentateurs. Forèse parle, dans le chant suivant, v. 13, de sa soeur _Piccarda Donati_, que l'on sait avoir été soeur de _Corso_. (Lombardi.)]

[Note 238:

_Quai barbare fur mai, quai Saracine. Cui bisognasse, per far le ir coverte O spiritali o altre discipline_?]

Forèse fait connaître à son ancien ami plusieurs des ombres maigres qui l'accompagnent[239]. On y distingue le pape tourangeau Martin IV, qui expie par le jeûne ses bonnes anguilles du lac de Bolsena[240], cuites dans les vins les plus exquis; un certain Boniface, archevêque de Ravenne, qui dépensait en bons repas les revenus de son église; _Buonaggiunta_ de Lucques et quelques autres. _Buonaggiunta_, l'un des poëtes italiens du treizième siècle, avait fait, selon l'usage de ce temps, beaucoup de poésies amoureuses où il n'y avait point d'amour. Il n'en était pas ainsi du Dante, à qui l'amour avait dicté ses premiers vers. C'est ce qu'il fait sentir par ce petit dialogue entre _Buonaggiunta_ et lui. «Vois-je en vous, lui dit le Lucquois, celui qui a publié des poésies d'un nouveau style, qui commencent par ce vers:

Femmes, qui connaissez le pouvoir de l'amour[241]?

[Note 239: C. XXIV.]

[Note 240: Bolsena est une petite ville de Toscane, près de laquelle est un lac de même nom, où l'on pêchait d'excellentes anguilles.]

[Note 241:

_Donne, ch' avete intelletto d'amore_.

C'est le premier vers de l'une des plus belles _canzoni_ du Dante.]

Je suis, lui répond le Dante, un homme qui, lorsque l'amour l'inspire, écrit, et se contente de publier ce qu'il lui dicte au fond du coeur[242]. O mon frère, reprend le vieux poëte, je vois maintenant ce qui nous a retenus, moi et les poëtes de mon temps[243], loin de ce nouveau style, de ce style si doux que j'entends aujourd'hui. Je vois que vos plumes se tiennent strictement attachées aux paroles de celui qui vous dicte; c'est ce que ne firent certainement pas les nôtres; et plus dans le dessein de plaire on veut ajouter d'ornements, moins il peut y avoir de rapports de l'un à l'autre style». Dante donne ici en peu de mots toute la poétique d'un genre aimable, ou pour obtenir de vrais succès il ne faut point écrire d'après son imagination, mais d'après son coeur.

[Note 242:

_Io mi son' un che, quando Amore spira, noto, ed in quel modo Ch' ei detta dentro, vo significando_.]

[Note 243: Il nomme le Notaire, _il Notaio_, c'est-à-dire, _Jaropo da Lentino_, qui était notaire en Sicile, et _Guittone_, ou _Frà Guittone d'Arezzo_. J'ai parlé de ces deux poëtes, t. I, pages 403 et 418.]

Pendant un entretien du Dante avec Forèse, dans lequel le poëte se fait prédire la chute et la fin tragique du chef de la faction des Noirs, qui l'avait fait bannir de Florence[244], les ombres s'éloignent avec la double légèreté que leur donnent leur maigreur et leur volonté[245]. Forèse va les rejoindre, et Dante continue sa route avec les deux autres poëtes. Un second arbre, différent du premier, paraît encore devant eux; ses branches plient sous le fruit. Une foule empressée l'entoure, en tendant les mains vers ses branches, et criant comme des enfants qui demandent un objet qu'on leur refuse. Une voix qui sort de cet arbre, apprend aux trois voyageurs qu'au-dessus se trouve l'arbre dont Ève mangea la pomme, et que celui-ci en est un de ses rejetons. Cette voix leur rappelle aussi deux traits, l'un de la Fable, et l'autre de l'Écriture, où l'on voit des malheurs causés par l'intempérance[246].

[Note 244: _Corso Donati_ se rendit si puissant à Florence après en avoir fait chasser les Blancs, qu'il devint suspect au peuple. Dans un tumulte populaire excité contre lui, il fut cité et condamné. Le peuple se porta à sa maison avec l'étendard ou gonfalon de justice. _Corso_ se défendit courageusement avec quelques amis; mais, vers la fin du jour, il essaya de s'échapper. Poursuivi par des soldats catalans qu'il ne put gagner, il tomba de cheval; son pied s'engagea dans l'étrier; il fut traîné quelque temps sur la terre, et enfin massacré par les soldats. Cet événement arriva en 1308. Il paraît qu'il était alors récent; et l'on voit par-là où en était le Dante de la composition de son poëme l'an 1308 ou au plus tard en 1309. Au reste Forèse, dans cette prédiction du passé, ne nomme point Corso, et parle avec une obscurité mystérieuse, qui non seulement est le style ordinaire des prophéties, mais qui convenait particulièrement à un frère parlant du meurtre de son frère, quoiqu'ils fussent de deux partis opposés.]

[Note 245:

_E per magrezza e per voler leggiera_.]

[Note 246: Les Centaures qui voulurent, dans l'ivresse, enlever à Pirithoüs sa jeune épouse, et furent vaincus par Thésée; et les Hébreux, que Gédéon, marchant contre les Madianites, ne voulut point admettre dans son armée, parce que, brûlés par la soif, ils avaient bu trop abondamment et trop à leur aise, de l'eau d'une fontaine. Où notre poëte allait-il donc chercher à tout moment des contrastes et des disparates aussi bizarres?]

Un ange paraît, le plus brillant qui leur ait encore servi de guide. Le verre ou le métal embrasé dans la fournaise, ont moins d'éclat que son visage; mais sa voix n'en est pas moins suave, ni le vent de ses ailes moins rafraîchissant et moins doux. «Tel que Zéphir au mois de mai, lorsqu'il annonce l'aurore, s'agite et répand les parfums qu'il exprime de l'herbe et des fleurs, tel, dit le poëte, je sentis sur mon front un vent léger, telles je sentis s'agiter les ailes d'où s'exhalait un souffle parfumé d'ambroisie[247]».

En montant, sous la conduite de cet ange, vers le septième et dernier cercle, Dante occupé de ce qu'il vient de voir, voudrait apprendre comment des âmes, qui n'ont aucun besoin de se nourrir, peuvent éprouver la maigreur et la faim[248]; Stace, invité par Virgile, entreprend de le lui expliquer. Sa théorie sur la partie du sang destinée à la reproduction de l'homme; sur cette reproduction, sur la formation de l'âme végétative et de l'âme sensitive dans l'enfant avant sa naissance, sur leur développement lorsqu'il est né, sur ce que devient cette âme après la mort, emportant avec elle dans l'air qui l'environne une empreinte et comme une image du corps qu'elle animait sur la terre; tout cela n'est ni d'une bonne physique, ni d'une métaphysique saine; mais dans ce morceau de plus de soixante vers, on peut, comme dans plusieurs morceaux de Lucrèce, admirer la force de l'expression, la poésie de style, et l'art de rendre avec clarté, en beaux vers, les détails les plus difficiles d'une mauvaise philosophie, et d'une physique pleine d'erreurs.

[Note 247:

_E quale annunziatrice degli albori L'aura di maggio muovesi, e olezza Tutta impregnata dall'erba e da' fiori_, etc.]

[Note 248: C. XXV.]

Dans le dernier cercle où nos poëtes sont parvenus, des flammes ardentes s'élèvent de toutes parts; à peine, entre elles et le bord du précipice, peuvent-ils trouver un passage. Des chants qui partent du sein même de ces flammes, en faisant l'éloge de la chasteté, et en rappelant d'anciens exemples de cette vertu[249], leur apprennent que c'est ici qu'est puni le vice contraire. Parmi ceux qui en furent atteints, et dont le poëte distingue les différentes espèces plus clairement que je ne le puis faire[250], Dante reconnaît _Guido Guinizzelli_, qui l'avait précédé dans la carrière poétique, et dont il admirait les vers. Il n'ose approcher de lui pour l'embrasser, à cause des flammes qui l'environnent; mais il regarde avec attendrissement celui qu'il nomme son père, et le père d'autres poëtes meilleurs que lui, qui leur apprit à chanter avec douceur et avec grâce des poésies d'amour. _Guido_, surpris de tant de marques de respect et de tendresse, lui en demande la cause. Ce sont, répond le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que durera le style moderne[251]. _Guido_, sensible à ses éloges, mais peut-être plus modeste en Purgatoire qu'il ne l'était dans ce monde, lui montre un autre poëte qu'il dit les mériter mieux: c'est Arnault Daniel, troubadour provençal, qui surpassa tous les écrits d'amour en vers, et tous les romans en prose[252]. Ceci indique clairement l'influence qu'avaient eue les Troubadours sur la poésie italienne, dans ses premiers temps, et l'admiration que Dante conservait pour eux à une époque où c'était bien de lui qu'on pouvait dire qu'il les avait surpassés tous. Il les aurait égalés dans leur propre langue; aussi met-il dans la bouche d'Arnault une réponse en huit vers provençaux, que ce Troubadour finit en le suppliant de se souvenir de sa douleur; c'est-à-dire, de faire pour lui des prières qui la terminent: Arnault rentre ensuite dans les flammes qui le dérobent à la vue, comme _Guido_ y est rentré, après avoir fait la même demande.

[Note 249: Ils font entendre les paroles de Marie à l'ange qui lui annonce qu'elle concevra: _Virum non cognosco_; et un moment après c'est Diane, qui chassa Calisto parce qu'elle avait cédé au poison de Vénus:

_Che di Venere avea sentito il tosco_.

Puis toutes ces voix célèbrent des maris et des femmes qui ont vécu chastement. Toujours le même systême; et jamais un trait de la Bible, qui n'en amène, par opposition, un de la Fable.]

[Note 250: C. XXVI. Je passe ici tous les détails, les uns comme inutiles, les autres comme impossibles à rendre dans notre langue et dans nos moeurs.]

[Note 251: Nous avons vu précédemment, t. I, p. 410, note 1, qu'on avait eu tort de vouloir s'appuyer de ce passage pour prouver que _Guido Guinizzelli_ avait été l'un des maîtres du Dante; il prouve positivement le contraire.]

[Note 252:

_Versi d'amore e prose di romanzi Soverchiò tutti_.]

Un obstacle reste encore à franchir pour sortir de ce dernier cercle[253]; ce sont ces flammes mêmes qui en remplissent l'enceinte. Quoique invité par l'ange, et fortement encouragé par Virgile, Dante craint d'approcher de ce feu qu'il faut traverser; mais son maître emploie enfin un motif tout puissant sur lui. «Vois, mon fils, lui dit-il, entre Béatrix et toi, il n'y a plus que ce seul mur.» Comme au nom de Thisbé, continue le poëte, Pyrame, près de mourir, ouvrit les yeux et la regarda, lorsque le fruit du mûrier prit une couleur vermeille[254], ainsi céda toute ma résistance, et je me tournai vers mon sage guide, quand j'entendis le nom qui renaît sans cesse dans mon coeur.» Virgile entre dans les flammes; Stace et Dante le suivent. Le maître, pour soutenir le courage de son élève, lui parle encore de Béatrix, dont il croit, dit-il, voir déjà briller les yeux. Je ne sais, mais il me semble qu'il y a un grand charme dans ce souvenir puissant d'une passion si ancienne et si pure.

[Note 253: C. XXVII.]

[Note 254:

_Come al nome di Tisbe op rse'l ciglio Piramo, in su la morte, e riguardalla, Allor che'l gelso diventò vermiglio_, etc.]

En s'échappant, pour la dernière fois, de ce séjour où le sentiment de l'espérance est toujours flétri par le spectacle des peines, le poëte, désormais tout entier à l'espérance, paraît s'élancer dans un ordre tout nouveau d'idées, de sentiments et d'images. Entouré, par la force de son imagination créatrice, d'objets riants et mystérieux, il donne à son style pour les peindre, la teinte même de ces objets. Sa marche, son repos, ses moindres gestes sont fidèlement retracés; il puise ses comparaisons, comme ses images, dans les tableaux les plus simples et les plus doux de la vie champêtre. Il monte les degrés où le soleil, qui se couche derrière lui, projette au loin l'ombre de son corps. Cette ombre s'accroît, et disparaît bientôt dans l'obscurité générale: la nuit s'étend sur la montagne. Les trois poëtes se couchent, en attendant le jour, chacun sur un des échelons qui y conduisent. «Tels que des chèvres légères et capricieuses sur la cime des monts avant d'avoir pris leur pâture[255], se reposent en silence, et ruminent à l'ombre, pendant la plus grande chaleur du jour, gardées par le berger, qui s'appuie sur sa houlette, et qui veille à leur sûreté; ou tel que le pasteur, loin de sa chaumière, reste éveillé toute la nuit auprès de son troupeau, regardant sans cesse si quelque bête féroce ne vient point le disperser; tels nous étions tous trois, moi comme la chèvre, eux comme les bergers, renfermés dans l'espace étroit qui conduisait sur la montagne.»

[Note 255:

_Quali si fanno, ruminando, manse Le capre, state rapide e proterve, Sopra le cime, prima che sien pranse, Tacite all'ombra, mentre che'l sol ferve_, etc.]

Couché sur ces marches pendant une belle nuit, il regarde briller les étoiles qui lui paraissent plus éclatantes et plus grandes qu'à l'ordinaire; il s'endort enfin à l'heure où l'astre de Vénus paraît vers l'orient. Voici encore un songe, une vision, mais qui n'a plus rien d'incohérent et de funeste. Il voit dans une riche campagne la belle et jeune _Lia_ qui va chantant et cueillant des fleurs pour se faire une guirlande. «Ma soeur Rachel, dit-elle dans son chant, ne peut se détacher de son miroir; elle y est assise tout le jour. Elle se plaît à contempler la beauté de ses yeux, comme je me plais à voir l'ouvrage de mes mains; voir est pour elle un plaisir, comme agir en est un pour moi.» Sous l'emblême de ces deux filles de Laban, les interprètes reconnaissent tous ici l'image de la vie active et de la vie contemplative; et cette allégorie du moins est pleine de mouvement et de grâce.

Le sommeil du Dante se dissipe en même temps que les ténèbres de la nuit. Virgile lui annonce qu'il touche au terme de son voyage; que ce jour même le doux fruit que les mortels recherchent avec tant de soins et de peines, apaisera la faim qui le dévore. Ils arrivent ensemble au haut de ces degrés rapides; Virgile lui dit alors: «Mon fils, tu as vu le feu qui doit s'éteindre et le feu éternel; tu es arrivé au point au-delà duquel ma vue ne peut plus s'étendre. J'ai employé à t'y conduire mon génie et mon art. Prends désormais ton plaisir pour guide. Tu es hors des routes difficiles, et des voies étroites. Vois ce soleil qui rayonne sur ton visage, vois l'herbe tendre, les fleurs et les arbrisseaux que cette terre produit sans culture: tu peux t'y asseoir; tu peux y marcher à ton gré, en attendant l'arrivée de celle dont les beaux yeux m'ont engagé par leurs larmes à venir à toi. N'attends plus de moi ni discours ni conseils. En toi le libre arbitre est maintenant droit et sain, et ce serait une erreur que de ne pas agir d'après lui: je te couronne donc roi et souverain de toi même.» En effet, depuis ce moment, ou l'allégorie générale du poëme se fait si clairement sentir, Virgile reste encore auprès du Dante jusqu'à l'arrivée de Béatrix, mais il ne lui parle plus: il n'est plus là que pour remettre en quelque sorte à Béatrix elle-même celui qu'elle lui avait recommandé.

L'allégorie de ce qui suit dans les six derniers chants, n'est pas moins sensible. Le Dante s'est purgé de ses péchés par toutes les épreuves qu'il vient de subir. En sortant de chaque cercle du Purgatoire, il a senti s'effacer de son front l'une des sept lettres P qu'un ange y avait gravées. Il est parvenu au séjour du Paradis terrestre, qui n'est ici que l'emblême de l'innocence primitive. Des savants théologiens avaient dit que ce Paradis était le type, ou le modèle de l'Église: c'est pour cela, sans doute, que Dante y fait paraître l'Église même, avec les symboles de tout ce qu'elle croit et de ce qu'elle enseigne[256]. Impatient de visiter la forêt divine, dont l'ombre épaisse et vive tempère l'éclat du nouveau jour, il y tourne ses pas, et traverse lentement la campagne, en foulant ce sol qui exhale de toutes parts les plus suaves odeurs[257]. Un air doux et toujours égal, frappe son front comme les coups d'un vent léger. Il agite et fait ployer les feuillages, mais sans courber les branches, et sans empêcher les oiseaux qui célèbrent avec joie, sur leurs cimes, les premières heures du jour, de continuer leurs concerts. Le feuillage les accompagne de son doux murmure, pareil à celui qui parcourt les forêts de pins sur les rivages de l'Adriatique, quand Éole y laisse errer le vent du midi.

[Note 256: _Lombardi_, t. II de son Commentaire, p. 410.]

[Note 257: C. XXVIII.]

Malgré la lenteur de ses pas, le poëte était arrivé dans l'antique forêt: déjà même il ne voyait plus par où il était entré: tout à coup il est arrêté par un ruisseau dont les ondes font plier l'herbe qui croît sur ses bords. Toutes les eaux les plus pures qui coulent sur la terre sembleraient troubles auprès de cette eau si transparente, qu'elle ne peut rien cacher, quoique tout son cours soit couvert d'une ombre éternelle, qui n'y laisse jamais pénétrer les rayons, ni du soleil, ni de l'astre des nuits. Tandis qu'il admire la fraîcheur et la beauté des arbres qui bordent l'autre rive, il y voit paraître une femme jeune et charmante, qui chante en cueillant des fleurs dont sa route est parsemée. Il la prie d'approcher du bord, pour qu'il puisse mieux entendre ses doux chants. Elle s'approche aussi légèrement qu'une danseuse dont l'oeil a peine à suivre les pas; elle s'avance parmi les fleurs, les yeux baissés comme une vierge timide; et lorsqu'elle est au bord du ruisseau elle recommence ses chansons. Elle lève les yeux, et ceux de Vénus avaient moins d'éclat quand elle fut blessée par son fils[258]. Elle rit, et se met encore à cueillir des fleurs à pleines mains. Elle s'arrête et parle enfin; elle apprend au Dante ce que c'est que ce beau séjour, qui fut destiné à être l'habitation du premier homme, et ce fleuve limpide, qui se partage en deux ruisseaux, dont l'un fait oublier le mal, et l'autre fixe dans la mémoire le bien qu'on a fait pendant sa vie. «Les anciens poëtes qui ont chanté l'âge d'or et son état heureux, avaient peut-être rêvé ce beau séjour sur le Parnasse. Là vécut dans l'innocence la première race des hommes; là, règne un printemps éternel; là, sont toutes les fleurs et tous les fruits: c'est là ce nectar tant vanté dans leurs vers.» Dante tourne alors les yeux vers les deux poëtes, qui ne l'ont point encore quitté: il voit qu'ils ont ri en entendant ces derniers mots[259]; et il se retourne aussitôt vers cette femme charmante.

[Note 258: J'abrège beaucoup ici, et je supprime des détails moins intéressants que ces descriptions charmantes.]

[Note 259: Manière ingénieuse de rappeler au lecteur Virgile et Stace, qui sont toujours présents, et que leur silence pouvait faire oublier.]

Elle reprend ses chants remplis d'amour[260], et comme les nymphes solitaires qui, sous l'ombrage des forêts, tantôt y fuyaient les rayons du soleil, tantôt en sortaient pour les revoir, elle suit légèrement le cours du fleuve, tandis que sur l'autre bord le poëte fait les mêmes mouvements, et règle ses pas sur les siens. Elle lui dit enfin: «Mon frère, regarde et écoute.» Alors un éclat extraordinaire traverse de tous côtés la forêt. Une douce mélodie se fait entendre, et parcourt cet air lumineux. Un nouveau spectacle s'annonce. Dante, pour en tracer le tableau, n'a point assez de son inspiration accoutumée; il invoque de nouveau les muses. «Vierges sacrées[261], si jamais je souffris pour vous la faim, le froid et les veilles, je me sens forcé de vous en demander la récompense. Qu'Hélicon verse pour moi toutes les eaux de sa fontaine; qu'Uranie et toutes ses soeurs viennent à mon secours, et donnent de la force à mes pensées et à mes vers.»

[Note 260: C. XXIX.]

[Note 261:

_O sacrosante vergini, se fami, Freddi o vigilie mai per voi soffersi, Cagion mi sprona ch'io mercè ne chiami_, etc.]