Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 12
Sept candélabres d'or plus resplendissants que des astres, vingt-quatre vieillards couronnés de lys, et tout un peuple vêtu de blanc précédaient un char, qui s'avançait au milieu de quatre animaux ailés; ils avaient chacun six ailes, dont les plumes étaient parsemées d'yeux semblables à ceux d'Argus; le char était traîné par un griffon, dont les ailes déployées s'élevaient si haut, qu'on les perdait de vue. Sept jeunes filles, vêtues de différentes couleurs, dansaient aux côtés du char, trois auprès de la roue droite, et quatre auprès de la gauche. Ce char et tout son cortège sont pris, comme on le voit assez, dans Ezéchiel et dans l'Apocalypse. C'est la figure ou le symbole de l'Église, ou plus particulièrement du Saint-Siège; et toutes ces descriptions, où le poëte a prodigué les richesses de son style, et les autres descriptions qui vont suivre, ne sont que des allégories religieuses, dont il est aisé de pénétrer le sens. Le char est donc l'Église, les quatre animaux sont les évangélistes, les danseuses sont les sept vertus, et le griffon, animal qui rassemblait en lui les deux natures de l'aigle et du lion, est Jésus-Christ lui-même, chef de tout le cortège et conducteur du char. Sept autres vieillards ferment la marche, et les commentateurs reconnaissent en eux S. Luc et S. Paul, l'un auteur des Actes des Apôtres, l'autre des Épîtres; quatre autres apôtres, qui ont écrit les lettres dites _canoniques_, et S.-Jean, l'auteur de l'Apocalypse. Enfin, ce qu'il serait plus difficile de deviner, et ce qui a partagé les commentateurs, la jeune femme qui chantait en cueillant des fleurs, et qui a préparé Dante au spectacle dont il jouit, est cette affection vive ou cet amour qui doit attacher à l'Église ceux qui veulent avoir part à ses bienfaits. Le poëte ne dit que vers la fin le nom de cette beauté symbolique. Il l'appelle Mathilde, et ne pouvait en effet trouver dans l'histoire aucune femme qui eût montré plus d'affection pour l'Église, que la célèbre Mathilde[262], et dont le nom indiquât mieux ce qu'il a voulu cacher sous cet emblême.
[Note 262: Nous avons parlé de cette comtesse Mathilde, de la donation de ses états à l'Église, et de son directeur Grégoire VII, ou Hildebrand, tom. I, p. 108 et 109.]
Le char s'arrête[263]: tous ceux qui composent l'escorte se tournent vers ce char dans l'attitude du respect: les anges font entendre des cantiques de félicitation et de joie[264], et leurs mains jettent sur le char un nuage de fleurs. Une femme paraît au milieu de ce nuage, la tête couverte d'un voile blanc et couronnée d'olivier, vêtue d'un manteau de couleur verte et d'un habit rouge et brillant comme la flamme. Ici se montre dans tout son éclat ce personnage en partie allégorique et partie réel, annoncé dès le commencement du poëme, cette Béatrix, l'emblême de la science des choses divines, mais qui retrace en même temps, au milieu de ce cortège céleste et de cette pompe triomphale, l'objet d'une passion dont ni la mort, ni le temps, ni l'âge, n'ont pu effacer le souvenir. «Mon esprit, dit le poëte, qui depuis si long-temps n'avait pas éprouvé cette crainte et ce tremblement dont il était toujours saisi en sa présence, mon esprit, sans avoir besoin que mes yeux l'instruisissent davantage, et par la seule vertu secrète qui se répandit autour d'elle, sentit la grande puissance d'un ancien amour[265].»
[Note 263: C. XXX.]
[Note 264: Selon la coutume du Dante, ces cantiques sont moitié sacrés et moitié profanes, et les anges mêlent dans leurs chants le Psalmiste et Virgile.
_Tutti dicen_ BENEDICTUS QUI VENIS, _E fior gittando di sopra e d'intorno_, MANIBUS O DATE LILIA PLENIS.]
[Note 265:
_Sanza degli occhi aver più conoscenza. Per occulta virtù, che da lei mosse, D'antico amor senti la gran potenza_.]
C'est quand son coeur est ému par ces touchantes images, qu'il s'ouvre au regret que lui inspire l'absence de son maître chéri. Jusque-là Virgile le suivait encore; Dante se détourne vers lui, et ne le voit plus. Ce morceau est empreint de cette sensibilité profonde, l'un des principaux attributs de son génie, et qui même dans le délire de l'imagination la plus exaltée ne l'abandonne jamais. «Aussitôt, dit-il, que je me sentis frappé des mêmes coups qui m'avaient blessé avant que je fusse sorti de l'enfance[266], je me retournai avec respect, comme un enfant court dans le sein de sa mère quand il est saisi de frayeur ou de tristesse.... Je voulais dire à Virgile en son langage:
De mes feux mal éteints je reconnais la trace[267].
[Note 266:
_Che già m'avea trafitto Prima ch'io fuor della puerizia fosse_.]
[Note 267: Vers de Racine, qui rend fidèlement celui du Dante:
_Conosco i segni d'ell' antica fiamma_;
parce qu'ils sont tous deux traduits de ce vers de Virgile:
_Agnosco veteris vestigia flammæ_. (ÆNEID., l. IV.)]
Mais Virgile nous avait quittés, Virgile, ce tendre père, Virgile à qui elle avait remis le soin de me guider et de me défendre! L'aspect de ce séjour délicieux ne put empêcher que mes joues ne se couvrissent de larmes. «Dante, quoique Virgile t'abandonne, ne pleure pas, ne pleure pas encore; tu en auras bientôt d'autres sujets.» C'est Béatrix qui lui parle ainsi, et bientôt en effet, de ce char où elle est assise, et d'un bord de la rivière à l'autre, elle lui fait entendre des reproches qui lui arrachent des larmes de regret et de repentir. Comment a-t-il enfin daigné approcher de cette montagne? Ne savait-il pas que l'homme y est souverainement heureux? Elle l'accuse enfin devant les anges qui, par leurs chants, semblent demander son pardon. Mais il espère en vain qu'à leur prière elle se laissera fléchir. Elle poursuit du ton le plus solennel l'accusation qu'elle a commencée.
Comblé des plus beaux dons de la nature, il aurait atteint le plus haut degré de vertu, s'il avait suivi ses heureux penchants. Dès son enfance, elle l'avait maintenu dans la bonne voie par l'innocent pouvoir de ses yeux; mais dès qu'il l'eût perdue, il s'égara dans des sentiers trompeurs. Elle eut beau le rappeler par des inspirations et par des songes. Il poussa si loin l'aveuglement, qu'il a fallu pour l'en retirer, qu'elle le fît conduire dans les Enfers, d'où il est monté jusqu'à l'entrée du séjour de gloire. Il ne peut maintenant pénétrer plus loin, ni passer le Léthé, avant d'avoir payé son tribut de repentir et de pleurs. Elle l'interpelle et lui ordonne de répondre si elle a dit la vérité[268]. Pénétré de confusion et de regrets, il peut à peine laisser échapper un aveu, presque étouffé par un déluge de larmes. L'interrogatoire continue. Ici le poëte place dans la bouche de Béatrix des éloges pour Béatrix elle-même, et des censures pour lui: il y place des reproches qu'il s'était faits cent fois en secret, et qu'il prend enfin le parti de se faire publiquement. «Ni la nature, ni l'art, lui dit-elle, ne t'offrirent jamais autant de plaisir que ce beau corps[269] où je fus renfermée, et qui, maintenant séparé de moi, n'est plus que terre. Si tu fus privé par ma mort de ce plaisir suprême, quel objet mortel devait ensuite t'attirer à lui, et t'inspirer un désir? Instruit par ce premier trait qui t'avait blessé, tu devais t'élever au-dessus des objets trompeurs et me suivre toujours, moi qui ne leur ressemblais plus. Ce n'était ni de jeunes femmes, ni d'autres vanités aussi périssables, qui devaient rabaisser ton vol, et te faire sentir de nouveaux coups. Le jeune oiseau peut tomber dans un second, dans un troisième piége, mais ceux dont la plume a vieilli ne craignent plus ni les filets ni les flèches.» Enfin, elle lui ordonne de lever la tête qu'il baisse avec confusion: et, en lui donnant cet ordre, l'expression dont elle se sert, lui rappelle encore son âge, qui rendait plus honteuses de pareilles erreurs[270].
[Note 268: C. XXXI.]
[Note 269: Est-il besoin d'avertir qu'il ne s'agit ici que du plaisir de la vue et de la contemplation?]
[Note 270: Elle ne dit pas: lève la tête, mais: lève la barbe, _Alza la barba_. On ne peut pas se tromper sur le but de cette expression, qui paraît d'abord singulière; Dante l'indique lui-même dans ces deux vers:
_E quando per la barba il viso chiese, Ben connobi'l velen dell' argumento_.
C'est-à-dire: «Et quand elle désigna mon visage par ma barbe, je compris bien ce que ce mot avait d'amer.»]
Malgré la sévérité de ses réprimandes, Béatrix renouvelle par sa beauté, dans le coeur du poëte, toutes les douces impressions que sa présence y faisait naître autrefois. Sous son voile, et au-delà de cette rivière verdoyante, elle lui paraît surpasser l'ancienne Béatrix elle-même, plus encore qu'elle ne surpassait les autres femmes quand elle était ici bas. Le moment des dernières épreuves est arrivé; Mathilde le prend par la main, le dirige vers le fleuve, l'y plonge tout entier, l'en retire et le conduit, plein d'espérance et de joie, sur l'autre bord. L'allégorie devient de plus en plus sensible: quatre nymphes, qui dansaient sur la prairie, et qui sont dans le ciel les quatre étoiles qu'il a vu briller au commencement de sa vision, le conduisent auprès du char. Trois autres nymphes supérieures aux premières, s'avancent, intercèdent pour lui par leurs chants auprès de Béatrix, et la prient de tourner enfin ses regards vers son adorateur fidèle, qui a fait tant de pas pour la voir. Conduit par les quatre vertus cardinales, recommandé par les trois vertus théologales, il ne peut plus manquer de tout obtenir.
Le reste de ces allégories[271], le cortège qui remonte aux cieux, le char qui reprend sa marche, et ce qui arrive au pied de l'arbre de la science où Béatrix est descendue, et l'aigle qui se précipite sur le char, qui le heurte de toute sa force et le laisse couvert d'une partie de ses plumes, et le renard qui s'y glisse, et le dragon qui y enfonce la pointe de sa queue, et les nouveaux ornements dont le char s'embellit, et la prostituée qui s'y vient asseoir, avec un géant qui l'embrasse, qui entraîne dans la forêt cette noble conquête et le char; tous ces détails que de longs commentaires expliquent, mais qu'ils n'éclaircissent pas toujours, n'ajouteraient rien à l'idée que nous avons voulu nous faire de la machine entière et des principales beautés du poème[272]: ce serait perdre du temps que de s'y arrêter.
[Note 271: C. XXXII.]
[Note 272: On sait déjà que le char est l'Église ou plutôt le Siège apostolique. L'aigle représente les empereurs, qui d'abord le persécutèrent, et finirent par l'enrichir aux depens de l'empire. Le renard est l'astucieuse hérésie; le dragon est Mahomet, selon quelques interprètes; selon d'autres plus récents (_Lombardi_) c'est le serpent, tentateur de la première femme, et qui désigne ici l'insatiable cupidité que Dante reproche sans cesse à la cour de Rome. La prostituée, qu'il nomme d'une manière plus franche _la_ _p...ana_, est le symbole de tous les genres de corruption qui s'étaient introduits dans cette cour; et le géant qui l'embrasse, l'emporte dans la forêt, et y entraîne le char, désigne Philippe-le-Bel, qui fit transporter en France, en 1305, le pape et le trône papal, etc.]
Béatrix, qui était restée au pied de l'arbre, affligée de ce spectacle, se lève[273], reprend à pied sa marche, précédée des sept nymphes qui l'accompagnent; elle fait un signe à son ami, à Mathilde, au poëte Stace, qui n'a point quitté le cortège, et leur ordonne de la suivre. Elle fixe enfin avec bonté ses yeux sur les yeux du Dante, l'appelle du doux nom de frère, et l'invite à s'approcher d'elle, pour être mieux entendue de lui. Ses sages entretiens le disposent à la dernière épreuve qui lui reste à subir. Enfin, le moment venu, Mathilde le conduit au second fleuve, qui ranime le souvenir et l'amour de la vertu, comme le premier efface le souvenir du vice. Le poëte sort des ondes, «renouvelé, comme au printemps un arbre paré de nouveaux rameaux et de feuilles nouvelles, l'âme entièrement purifiée, et digne de monter au céleste séjour».
[Note 273: C. XXXIII.]
CHAPITRE X.
_Fin de l'Analyse de la Divina Commedia._
_Le Paradis._
Après une course aussi longue et aussi pénible, après avoir descendu tous les degrés de l'Enfer et remonté tous ceux du Purgatoire, Dante arrive enfin au séjour des félicités éternelles et nous y fait arriver avec lui. Mais pourrons-nous le suivre pas à pas dans le bonheur, comme nous l'avons fait au milieu des peines? C'est ce dont, en examinant bien cette dernière partie de son poëme, on reconnaît l'impossibilité.
Dans l'Enfer, le spectacle des supplices frappe de terreur. L'imagination forte, sombre et mélancolique du poëte émeut l'âme la plus froide et fixe l'attention la plus distraite. Dans le Purgatoire, l'espérance est partout. Ses riantes couleurs parent tous les objets, adoucissent le sentiment de toutes les douleurs. Dans l'un et dans l'autre, des aventures touchantes et terribles, de fidèles tableaux des choses humaines, ou des peintures fantastiques, mais que l'on croit réelles et palpables, parce qu'elles donnent aux beautés idéales des traits qui tombent sous les sens; enfin des satyres piquantes et variées, réveillent à chaque instant la sensibilité, l'imagination ou la malignité.
Le Paradis n'offre presque aucune de ces ressources. Tout y est éclat et lumière. Une contemplation intellectuelle y est la seule jouissance. Des solutions de difficultés et des explications de mystères remplissent presque tous les degrés par où l'on arrive à la connaissance intime et à l'intuition éternelle et fixe du souverain bien. Cela peut être admirable sans doute, mais cela est trop disproportionné avec la faiblesse de l'entendement, trop étranger à ces affections humaines qui constituent éminemment la nature de l'homme, peut-être enfin trop purement céleste pour la poésie, qui dans les premiers âges du monde fut, il est vrai, presque uniquement consacrée aux choses du ciel, mais qui, depuis long-temps, ne peut plus les traiter avec succès, si elle ne prend soin d'y mêler des objets, des intérêts et des passions terrestres.
C'est un soin qu'elle prend beaucoup trop peu, dans cette partie de la _Divina Commedia_ qui nous reste à connaître. Dante a voulu s'y montrer philosophe et surtout grand théologien. Il s'y est entouré de tout l'appareil de cette science, et a mis sa gloire à l'embellir des fleurs de la poésie. On peut le louer; l'admirer même d'y avoir réussi; mais sans être théologien soi-même, on ne peut que difficilement se plaire à ce tour de force continuel. On suit encore avec curiosité la marche de son génie; mais on ne s'arrête plus aussi volontiers avec lui; on n'aime plus autant à écouter ses personnages, trop savants pour ne pas fatiguer notre ignorance; et quelque importante que soit l'affaire du salut, on ne peut trouver de plaisir à s'en occuper pendant trente-trois chants entiers, quand on ne cherche qu'un exercice agréable de l'attention et un utile amusement de l'esprit. Suivons donc rapidement le poëte et sa conductrice, et ne choisissons d'autres détails dans leur dernier voyage, que ce qui s'accorde avec l'objet purement littéraire qui nous l'a fait entreprendre avec eux.
Le début en est grave et même sévère. Il n'annonce pas, comme le précédent, une jouissance vive ou un élan de l'âme, mais le recueillement et la contemplation. «La gloire de celui qui meut ce grand tout pénètre l'univers entier et brille dans une partie plus que dans l'autre[274]. C'est dans le ciel que se réunit le plus de sa splendeur: j'y montai; je vis des choses que l'on ne saurait plus redire quand on est descendu ici-bas: en approchant de l'objet de son désir, notre intelligence s'enfonce dans de telles profondeurs, que la mémoire ne peut retourner en arrière[275].» Il faut donc qu'il invoque un secours surnaturel; et, comme pour annoncer qu'il se prépare encore à mêler quelquefois le profane avec le sacré, il commence par invoquer Apollon[276]: c'est le vainqueur de Marsyas[277], qu'il prie de lui accorder son inspiration divine, pour qu'il puisse révéler aux hommes les beautés du Paradis. «Si tu daignes m'inspirer, dit-il, tu me verras m'approcher de ton arbre chéri et me couronner de ses feuilles, dont mon sujet et toi, vous m'aurez rendu digne. O mon père! par l'effet et à la honte des passions humaines, on en cueille si rarement pour le triomphe ou d'un César, ou d'un poëte, que ce devrait être un grand sujet de joie pour toi de voir quelqu'un désirer ardemment ce feuillage.[278]»
[Note 274: C. I.]
[Note 275: Il reconnaît dans notre esprit deux facultés, l'intelligence et la mémoire. La seconde suit la première, et ne peut revenir sur ses pas, pour se rappeler ce qu'a vu l'intelligence, que quand celle-ci a cessé d'aller en avant et de s'enfoncer dans l'objet de ses recherches.]
[Note 276:
_O buono Apollo all' ultimo lavoro Fammi del tuo valor si fatto vaso, Come dimanda dar l'amato alloro_, etc.]
[Note 277:
_Si come quando Marsia traesti Della vagina delle membra sue._]
[Note 278: Il dit cela plus poétiquement, et, s'il se peut, trop poétiquement peut-être: «Que la feuille du Pénée (c'est-à-dire, de l'arbre dans lequel fut changée Daphné, fille de ce fleuve) devrait apporter beaucoup de joie au dieu de Delphes, quand quelqu'un est passionné pour elle.»
_Che partorir letizia in su la lieta Delfica deita dovria la fronda Peneia, quando alcun di se asseta._]
C'est par un moyen extraordinaire, et qui porte bien le caractère de l'inspiration, que Béatrix, avec qui il est encore sur la montagne, l'enlève au haut des cieux. Il la voit regarder le soleil plus fixement que fit jamais un aigle; il puise dans ses regards une force qui lui permet d'arrêter lui-même ses yeux sur cet astre, plus qu'il n'appartient à un mortel. A l'instant, il le voit étinceler de toutes parts, comme le fer qui sort bouillant de la fournaise: il lui semble qu'un nouveau jour se joint au jour, comme si celui qui en a le pouvoir avait orné les cieux d'un second soleil. Béatrix restait l'oeil attaché sur les sphères éternelles; et lui, cessant de regarder le soleil, fixait les yeux sur ceux de Béatrix. En les regardant, il se sent élever au-dessus de la nature humaine: il n'existe plus en lui de lui-même, que ce qui vient d'y créer le divin amour, qui l'enlève aux cieux par sa lumière. En approchant des sphères célestes, il entend leur immortelle harmonie, et il croit voir une partie du ciel, plus étendue qu'un lac immense, enflammée par les feux du soleil.
Béatrix, témoin de sa surprise, prévient ses questions. Parmi plusieurs explications où il ne faut pas chercher une exactitude rigoureuse, elle lui apprend que ce qui lui paraît être un grand lac de feu est le globe de la lune; que dans l'ordre établi par le créateur de l'univers, tous les êtres, animés et inanimés, ont un penchant, un instinct qui les entraîne. «C'est pourquoi, dit-elle, ils se dirigent vers différents ports dans l'océan immense de l'être[279]. C'est cet instinct qui porte le feu vers la lune; c'est lui qui est la source des mouvements du coeur; c'est lui qui resserre et unit les éléments qui composent la terre. Les créatures douées d'intelligence et d'amour ne sont point étrangères à ce puissant mobile. La lumière céleste est ce qui les attire: c'est là que tendent sans cesse celles qui sont les plus ardentes: c'est là que nous emporte, en ce moment, comme au terme qui nous est prescrit, la force de cet arc qui dirige tout ce qu'il lance vers le but le plus heureux.»
[Note 279:
_Onde si muovono a diversi parti Per lo gran mar dell' essere, e ciascuna Con instinto a lei dato che la porti._]
Entraîné par son enthousiasme, le poëte voit alors les hommes comme partagés en deux classes; ceux qui ne peuvent pas le suivre dans son essor, et le petit nombre de ceux qui le peuvent. «O vous, dit-il[280], qui, attirés par le désir de m'entendre, avez, dans une frêle barque, suivi de loin le navire où je vogue en chantant, retournez sur vos pas, allez revoir le rivage: ne vous hasardez pas sur cette mer, où peut-être, si vous me perdiez, vous seriez perdu. Jamais on ne parcourut l'onde où j'ose m'avancer. Minerve m'inspire; Apollon me conduit, et les neuf muses me montrent l'étoile polaire. Vous autres, voyageurs peu nombreux, qui avez de bonne heure élevé vos désirs vers ce pain des anges dont on se nourrit ici, mais dont on ne se rassasie jamais, vous pouvez lancer votre vaisseau sur cette haute mer, en suivant le sillon que je trace, avant que l'onde se referme derrière moi.»
[Note 280: C. II.]
Béatrix regardant toujours le ciel, et lui toujours les yeux de Béatrix, ils arrivent enfin au globe de la lune, qui s'agrandissait à sa vue, à mesure qu'il en approchait. Les cercles que décrivent les planètes forment autant de cieux où il va s'élever successivement jusqu'à l'Empyrée, dont ses yeux auront appris par degrés à soutenir l'éclat. En arrivant dans cette première planète, il se fait expliquer par Béatrix la cause des taches que l'on voit à la surface de la lune; elle entre à ce sujet dans l'explication d'un système astronomique où les influences célestes jouent un grand rôle. C'était l'astronomie de son siècle, un peu différente de celle du siècle des Herschels, des Laplaces et des Delambres.
Toutes les planètes sont habitées par des âmes heureuses: la lune l'est par les âmes des femmes qui avaient fait voeu de virginité et qui l'ont rompu malgré elles, pour contracter des mariages où elles ont constamment suivi le chemin de la vertu[281]. Dante interroge une de ces âmes qui se fait connaître à lui: c'est la soeur de ce _Forèse_, qu'il a rencontré dans l'un des cercles du Purgatoire[282]. Elle était religieuse de Ste.-Claire et avait été retirée, par force, du cloître pour un mariage qui convenait à sa famille. Après un entretien où elle satisfait aux questions du poëte, elle lui montre près d'elle l'impératrice Constance, qu'on avait retirée, aussi par force, d'un couvent du même ordre, pour lui faire épouser Henri V, fils de Frédéric Barberouse, et qui fut mère de Frédéric II.
[Note 281: C. III.]
[Note 282: Elle se nommait _Piccarda_. (Voy. Purg., c. XXIII, et ci-dessus, pag. 171, note 2.)]
Le séjour de ces âmes dans la dernière des planètes, quoique leurs mérites ne pussent être diminués par la violence qui avait rompu leurs voeux, embarrassait le Dante: il avait encore d'autres doutes qu'il n'osait exposer à Béatrix. Il ne sait s'il doit se blâmer ou se louer de son silence involontaire. Il peint l'incertitude qui l'y avait forcé par trois comparaisons communes[283], mais qu'il exprime, à son ordinaire, avec beaucoup de précision et de grâce. «Entre deux mets placés à égale distance, et également faits pour le tenter, un homme libre mourrait de faim ayant de porter la dent sur l'un des deux: ainsi un agneau serait arrêté par une crainte égale entre deux loups affamés; ainsi un chien de chasse s'arrêterait entre deux daims.» Mais son désir de s'instruire était si vivement exprimé sur son visage, que Béatrix le devine, en pénètre l'objet, et va au-devant de ses demandes par des explications sur les places graduelles que les bienheureux occupent dans le ciel, sans qu'il y ait entre eux différentes mesures de félicité, et ensuite sur la violence qu'on peut faire à la volonté, sur la volonté absolue, et sur la volonté mixte, enfin sur les diverses causes qui peuvent faire que des voeux soient rompus sans crime[284]. Elle s'élève ensuite au ciel de Mercure, et y entraîne Dante avec elle. La joie qu'elle témoigne en y arrivant est si vive, que la planète en redouble d'éclat. Si un astre changea ainsi et prit une face riante, que devint donc le poëte, demande-t-il lui-même, lui qui de sa nature est si mobile et si prompt à changer au gré de tous les objets?
[Note 283: C. IV.]
[Note 284: C. V.]