Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 13

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Des milliers d'âmes rayonnantes qui habitent cette planète, accourent vers lui et sa compagne avec un empressement qu'il compare à celui des poissons, qui, dans l'eau tranquille et pure d'un vivier, courent vers ce qu'on y jette, et qu'ils regardent comme leur pâture. A mesure qu'elles s'approchent, chacune d'elles leur paraît remplie de joie dans cette vive splendeur qui sort d'elle-même. L'une de ces âmes lumineuses leur offre de les instruire de ce qu'ils désireront savoir. Dante lui demande qui elle est et pourquoi elle habite cet astre? Alors, comme le soleil qui se voile par l'excès même de sa lumière, quand la chaleur a consumé les vapeurs qui en tempéraient l'éclat, l'âme sainte, dans l'excès de sa joie, se cache dans ses rayons et lui répond, ainsi renfermée. C'est l'empereur Justinien, qui fait en peu de mots sa propre histoire[285], et ensuite celle de l'aigle romaine, qu'il prend de trop haut, puisqu'il remonte jusqu'aux combats d'Énée et de Turnus; mais il la conduit par époques distinctes, en citant les principaux faits et les principaux noms de l'histoire romaine, jusqu'aux empereurs, montrant toujours l'aigle victorieuse et triomphante. Enfin, conduite par Titus, elle vengea sur les Juifs le crime qu'ils avaient commis[286]; et depuis encore, Charlemagne vainquit à l'abri de ses ailes, et secourut l'Église sainte attaquée par les Lombards[287].

[Note 285: C. VI. Les dix premiers vers de ce récit fournissent un exemple remarquable de l'originalité d'idées et d'expression du Dante, et des tournures savantes et nouvelles qu'il emploie pour exprimer les choses les plus simples. Justinien avait à dire: Depuis que Constantin eût transféré le siége de l'empire, l'aigle régna pendant plusieurs siècles dans la ville qu'il avait fondée; elle passa de main en main jusque dans la mienne, etc. Voici maintenant comme il s'exprime: «Depuis que Constantin tourna le vol de l'aigle contre le cours du ciel, qui la suivait au contraire quand elle obéissait à l'antique héros qui fut époux de Lavinie; pendant cent et cent années, et plus, l'oiseau divin se tint à l'extrémité de l'Europe, voisin des monts dont il était d'abord sorti; de là il gouverna le monde, à l'ombre de ses ailes sacrées, et passant de main en main, il vint enfin jusqu'à la mienne; je fus empereur, et je suis Justinien.» Pour entendre ce début du VIe. chant, il faut se rappeler que Constantin, en passant de Rome à Bysance, allait du couchant au levant; qu'il portait ainsi l'aigle romaine contre le cours du ciel ou des astres, qui est du levant au couchant (ce qui renferme une allusion sensible aux suites, funestes pour la puissance romaine, de la translation de l'empire); qu'au contraire Énée, que le poëte suppose avoir eu déjà des aigles pour enseignes, venant de Troie en Italie, allait d'orient en occident, et qu'ainsi le ciel semblait suivre ses aigles; enfin, l'oiseau de dieu régna pendant plusieurs siècles auprès des monts d'où il était d'abord sorti, parce que la ville de Constantinople, située aux confins de l'Asie, est assez voisine des monts de la Troade, d'où était parti Énée, premier fondateur de l'empire. Ce n'est pas, comme on le croit, au langage du Dante, c'est à ce style rempli d'allusions à des choses peu connues de son temps, et qui ne le sont pas généralement dans le nôtre, qu'il faut le plus souvent attribuer la difficulté de l'entendre.]

[Note 286: La mort de J.-C.]

[Note 287: Il y a encore dans ce dernier trait quelque confusion de temps. L'empire romain ni son enseigne n'existaient plus en Occident depuis près de trois siècles, quand Charlemagne détruisit le règne des Lombards, et ce ne fut que vingt-cinq ou vingt-six ans après qu'il releva le trône et l'aigle impérial; mais dans tout ce morceau historique, qui est de près de cent vers, il y a une précision, une justesse, et en même temps qu'une poésie de style, qu'on ne saurait trop admirer.]

Ici le poëte qui fait parler Justinien, se montre à découvert. L'empereur conclut de tout ce qu'il a raconté, que le parti qui obéit à l'aigle de l'Empire et celui qui y résiste, c'est-à-dire les _Gibelins_ et les _Guelfes_, sont également coupables. Les uns opposent à cette enseigne publique celle des lys[288]; les autres se l'approprient et la font servir à leurs desseins. Les Gibelins en doivent choisir une autre: on n'est plus digne de la suivre, quand on veut la séparer de la justice. Elle ne sera point abattue par ce nouveau Charles[289], avec ses Guelfes. Qu'il craigne plutôt les serres de l'aigle; elles ont enlevé la crinière à de plus forts lions que lui.

[Note 288: Les Français appelés en Italie par les papes.]

[Note 289: Charles de Valois à qui le Dante en veut toujours pour l'avoir fait bannir de Florence.]

Justinien répond enfin à la seconde question du Dante. Les âmes qui habitent cette petite planète, ont suivi la vertu, mais pour en retirer de l'honneur et de la renommée. Ce but, en diminuant leur mérite, leur a interdit un plus vaste séjour de gloire; mais elles sont contentes de leur partage. La lumière dont brille Roméo le console de ses disgrâces, et de l'ingratitude qui paya ses grands services. Ce Roméo était un personnage alors célèbre, qui avait été dans sa vie pélerin et ministre: en revenant de St.-Jacques en Galice, il était arrivé a la cour de Raimond Bérenger, comte de Provence, qui lui confia la conduite de ses affaires. Il les conduisit si bien, que Bérenger maria ses quatre filles avec quatre rois. Au lieu de l'en récompenser, il écouta ses flatteurs, ennemis de Roméo, qui fut obligé de s'en aller pauvre et déjà vieux, et de reprendre son bourdon et ses pélerinages.

En terminant ce récit, l'âme de Justinien va rejoindre les autres âmes heureuses[290]. Elles reprennent ensemble leur danse qu'elles avaient interrompue, et comme des étincelles rapides elles disparaissent dans l'éloignement. Béatrix, restée seule avec le Dante, s'empresse de résoudre des doutes qu'elle lit dans ses yeux, et dont l'objet est cette vengeance que Titus tira des Juifs. Justinien a dit que ce prince courut venger la vengeance de l'ancien péché[291]. Comment une vengeance peut-elle être juste, quand elle punit la vengeance d'un crime? Mais ce crime, ou ce péché était celui du premier homme: la vengeance qui en avait été prise, était la mort à laquelle Jésus-Christ s'était soumis: cette mort était elle-même un crime commis par les Juifs, qui exigeait une vengeance, et c'est cette vengeance qui fut exercée par Titus. Béatrix entre, à ce sujet, dans des explications très-longues et très-théologiques, sur la rédemption, sur le péché originel qui la rendait nécessaire, et sur d'autres questions de cette nature; l'on regrette toujours que Dante s'y soit engagé; mais toujours aussi l'on est surpris de voir avec quelle force, quelle propriété de termes, et, autant que la matière le comporte, avec quelle clarté il les traite.

[Note 290: C. VII.]

[Note 291:

_A far vendetta corse Della vendetta del peccato antico._]

Il se trouve transporté dans la planète de Vénus[292], sans s'être aperçu du voyage; il n'en est averti qu'en voyant Béatrix devenir plus belle. Les âmes qui y font leur séjour brillent dans la lumière de cet astre, comme des étincelles dans la flamme, comme une voix se distingue d'une autre voix, quand l'une est stable et que l'autre varie ses intonations. Ces lumières si brillantes tournent en rond, avec plus ou moins de vivacité, sans doute, dit le poëte, selon qu'elles participent plus ou moins à la vision éternelle. Le vent le plus impétueux qui s'échappe d'un nuage glacé paraîtrait lent auprès du mouvement de ces âmes, qui le reçoivent de la danse circulaire des séraphins autour du trône de l'Éternel. L'une de ces âmes sort du cercle, s'approche et adresse la parole au Dante. «Nous sommes prêts, lui dit-elle, à faire tout ce qui te fera plaisir. Nous tournons ainsi avec les princes de la cour céleste: mêmes mouvements, même soif d'amour divin que ces princes à qui tu adressas un de tes chants[293]. Nous sommes si pleins d'amour que, pour te plaire, nous ne trouverons pas moins doux quelques instants de repos.»

[Note 292: C. VIII.]

[Note 293: C'est la première _canzone_ qui se trouve dans le _Convito_ du Dante, et dont cette âme cite le premier vers:

_Voi che intendendo il terzo ciel movete._]

Dante, du consentement de Béatrix, demande à cette âme qui elle était sur la terre. «J'y restai peu de temps, répond-elle; si j'y eusse été davantage, j'aurais prévenu beaucoup de maux. L'éclat qui m'environne et me cache, t'empêche de me reconnaître. Tu m'as beaucoup aimé, et tu en avais bien raison: si j'étais resté au monde, je t'aurais fait goûter les fruits de mon amitié. La Provence et l'extrémité de l'Italie attendaient en moi leur maître; la couronne de Hongrie brillait déjà sur ma tête; la Sicile avait reçu mes fils pour ses rois[294], si les excès d'un mauvais gouvernement n'avaient fait élever, dans Palerme, le cri de mort[295]». Celui qui se désigne ainsi sans se nommer, est Charles, qu'on appela Charles Martel, roi de Hongrie et fils aîné de Charles II d'Anjou, roi de Naples. Ce prince vertueux, mort à la fleur de l'âge, avait beaucoup aimé notre poëte, qui a voulu consacrer, dans son poëme, sa reconnaissance et son amitié pour lui. Charles blâme la conduite et surtout l'avarice de son frère Robert. Dante lui demande comment il se peut que d'une semence douce, il naisse une plante amère. Charles traite philosophiquement cette question: il fait voir la nécessité dont est la différence des penchants et des dispositions dans les hommes, pour la conservation de l'ordre social. Le bien et le mal naissent de cette différence; mais le mal vient, presque toujours, par la faute des hommes. Ils ne consultent point le voeu et l'indication de la nature; ils envoient dans le cloître tel qui était né pour ceindre l'épée, et ils font roi celui qui n'était bon que pour être un orateur[296].

[Note 294: Ces différents pays ne sont point nommés dans le texte, mais désignés poétiquement, par des circonstances géographiques et historiques.]

[Note 295: Dans la terrible soirée à qui l'on a donné le nom de _vêpres siciliennes_.]

[Note 296:

_E fate rè di tal ch'è da sermone._]

Charles s'éloigne après quelques autres discours: une autre âme lui succède[297]. Dante l'interroge à son tour: elle lui répond du sein de sa lumière: «C'est l'âme de _Cunizza_, soeur d'_Azzolino_ ou _Eccellino_, tyran de Padoue et de la Marche-Trévisane, dont on a parlé plusieurs fois dans cet ouvrage[298]. Elle avoue que si elle habite la planète de Vénus, c'est qu'elle fut très-sujette à ses influences. Elle n'en a point de regret, puisque c'est ce qui a lié son sort à celui du fameux troubadour Foulques de Marseille, qui est là près d'elle, tout resplendissant de lumière. Foulques s'entretient aussi avec Dante et lui fait, comme _Cunizza_, l'aveu de son penchant à l'amour[299]. Non loin de lui est Raab, cette bonne fille de Jérico, qui fut sauvée du sac de cette ville pour avoir recueilli quelques soldats de Josué dans sa maison, où elle en recueillait tant d'autres, et avoir ainsi favorisé la conquête de la terre promise. Il y avait donc, dans cette planète, de quoi employer fort bien le temps; mais Foulques, devenu très-grave depuis qu'il est un saint, ne fait que s'emporter, assez hors de propos, contre Florence, Rome, les cardinaux, le pape et les décrétales.

[Note 297: C. IX.]

[Note 298: Voyez surtout t. I, p. 340 et 455, note _a_.]

[Note 299: «La fille de Bélus (Didon) ne brûla pas de plus de feux, quand elle offensa et Sichée et Créuse (en manquant à ce qu'elle devait à l'un, et faisant manquer Énée à ce qu'il devait à l'autre), que lui, tandis qu'il fut en âge d'aimer; ni cette souveraine du Rhodope (Phillis), qui fut trompée par Demophoon; ni Alcide, quand Iole se rendit maîtresse de son coeur.» Ce n'est pas cette accumulation d'exemples tirés de la fable, qui est ici le trait le plus singulier, c'est que ce Foulques, qui avait commencé par être troubadour, et livré, comme ils l'étaient tous, au plaisir, finit par être dévot, se faire moine, et devenir évêque de Toulouse, où il se distingua par son fanatisme persécuteur, dans la croisade contre les malheureux Albigeois. Était-ce depuis sa conversion qu'il s'était lié avec la tendre _Cunizza_? Pourquoi Dante, qui savait sans doute fort bien comment il avait fini, ne parle-t-il point de lui comme évêque, mais seulement comme poëte, et comme excessivement enclin à l'amour? N'est-ce pas le dernier état où l'on vit, le dernier sentiment où l'on meurt, qui décide du sort de l'âme? C'est en cela que consiste ici la plus forte singularité.]

Dante le quitte pour monter dans le Soleil[300]. A chaque nouvel astre où il s'élève, l'éclat de Béatrix, sa compagne, augmente, et il a bientôt autant de peine à fixer les yeux sur elle que sur les astres mêmes. C'est dans le soleil qu'il place les saints et les docteurs qui ont été comme les lumières centrales de l'Église. Salomon y figure seul pour l'ancien Testament; mais on y voit pour le nouveau, Thomas d'Aquin Gratien le canoniste, le maître des sentences Pierre Lombard, Denis l'aréopagite, Paul Orose, le philosophe Boëce, l'Espagnol Isidore, et le vénérable Bède, et deux théologiens français, Richard et Sigier, qui étaient alors des docteurs très-célèbres[301].

[Note 300: C. X.]

[Note 301: Le premier était un chanoine de St.-Victor, écrivain dit-on très-sublime; l'autre un professeur de philosophie, qui tenait école dans la rue que le Dante appelle _il vico degli Strami_; c'est la rue du Fouare, que l'on nomme encore ainsi, et qui est près de la place Maubert. _Feurre_, et ensuite _fouare_, signifiaient en vieux langage ce que signifie aujourd'hui _fourrage_, paille, foin, en italien _strame_. Dante avait peut-être suivi les leçons de ce Sigier ou Séguier, pendant son séjour à Paris. Son vieux traducteur, Grangier, a rendu très-fidèlement cette expression:

L'éternelle clarté c'est du docte Sigier, Qui, lisant en la rue aux Feurres en sa vie, Syllogisoit discours dont on lui porte envie.]

C'est S. Thomas qui les fait tous connaître à notre poëte. Il lui fait ensuite l'histoire et l'éloge, d'abord de S. François d'Assise[302], qui épousa la Pauvreté, veuve depuis plus de onze cents ans[303]; ensuite de l'ordre qu'il fonda, et des premiers solitaires qui se _déchaussèrent_ comme lui. Or saint Thomas, qui fait ce panégyrique, était dominicain, pour lui rendre la pareille; S. Bonaventure, qui était franciscain, fait, plus pompeusement encore, celui de S. Dominique et de son ordre[304]. Il fait ensuite connaître au Dante plusieurs autres docteurs qui l'accompagnent; Hugues de S. Victor, et Pierre Manducator ou Comestor, que nous appelons Pierre-le-Mangeur, et un autre Pierre, Espagnol, auteur d'une dialectique en douze livres, et quelqu'un que l'on ne s'attend guère à voir au milieu d'eux, le prophète Nathan, et le métropolitain Chrysostôme, et S. Anselme, et Donat le grammairien, et Raban Maur, et un certain abbé calabrois, nommé _Giovacchino_, doué de l'esprit prophétique. Pendant cette espèce de dénombrement, et pendant les deux éloges de S. Dominique et de S. François, les saints sont rangés en double cercle et forment comme deux guirlandes lumineuses, au centre desquelles Béatrix et Dante sont placés. Après chacun des discours, les saints chantent un hymne et dansent en rond avec une vélocité au-delà de toute expression humaine. Ils s'arrêtent pour un troisième éloge que S. Thomas prononce encore, au milieu d'une explication philosophique sur quelques doutes que Dante ne lui a point exposés, mais qu'il lui a laissé lire dans ses regards[305]. C'est l'éloge de Salomon. Le saint orateur démontre comment ce roi, qui n'eut pas, comme on sait, une sagesse trop austère, fut pourtant le plus sage et le plus parfait des hommes. Dante reçoit encore quelques explications sur l'éternité du bonheur des justes[306], sur l'accroissement de ce bonheur après la résurrection des corps, sur quelques autres points de doctrine, et n'ayant plus rien à apprendre dans le Soleil, il monte dans l'étoile de Mars.

[Note 302: C. XI.]

[Note 303: Veuve de J.-C. son premier époux.]

[Note 304: C. XII.]

[Note 305: C. XIII.]

[Note 306: C. XIV.]

La foule innombrable des bienheureux y est rangée en forme de croix à branches égales. Ils y fourmillent en quelque sorte comme les étoiles dans la voie lactée, et jettent un si vif éclat qu'il fait pâlir toute autre lumière. Le nom du _Christ_ rayonne au centre de cette croix; et un concert de voix mélodieuses sort de toutes ses parties. Ce sont les âmes de ceux qui sont morts en portant les armes dans les croisades, pour la défense de la foi. L'un de ces esprits célestes se détache de la croix[307], comme, dans une belle nuit d'été, un feu subit sillonne les airs, et semble une étoile qui change de place; il vient au-devant du Dante avec l'expression de la joie la plus vive. Il commence par lui parler un langage si exalté, qu'un mortel ne peut le comprendre; mais quand l'ardeur de son amour a jeté ce premier feu, son parler redescend au niveau de l'intelligence humaine. Il se fait connaître à lui pour _Caccia Guida_, le plus illustre de ses ancêtres, père du premier des _Alighieri_, bisaïeul du poëte, et qui transmit ce nom à sa famille. Il avait suivi l'empereur Conrad III dans une croisade, et y avait été tué. Il fait à son arrière petit-fils un tableau des anciennes moeurs de Florence, qui est une satyre des nouvelles. Ce morceau, dans l'original, est plein de grâce et de naïveté. C'est une de ces beautés primitives qu'on ne trouve, chez toutes les nations qui ont une poésie, que dans leurs poëtes les plus anciens.

[Note 307: C. XV.]

«Florence, dit-il, renfermée dans l'antique enceinte d'où elle revoit encore le signal des heures du jour, reposait en paix dans la sobriété et dans la pudeur. Les femmes n'y connaissaient ni chaînes d'or, ni couronnes, ni chaussures travaillées, ni ceintures, plus belles à regarder que leur personne[308]. La fille en naissant n'effrayait pas encore son père par l'idée de la richesse de la dot et de la brièveté du temps. Il n'y avait point de maisons vides d'habitants. Sardanapale n'avait point encore enseigné tout ce qu'on peut se permettre dans une chambre[309]. Votre ville ne présentait pas, des hauteurs qui la dominent, plus de magnificence que celle même de Rome. Elle ne s'était pas élevée si haut, pour descendre plus rapidement encore. J'ai vu vos plus nobles citoyens vêtus de simples habits de peau, leurs femmes quitter la toilette sans avoir le visage peint, et ne connaître d'amusements que le lin et le fuseau. Femmes heureuses! chacune alors était assurée de sa sépulture, aucune ne voyait sa couche abandonnée pour des voyages en France. L'une veillait auprès du berceau, et pour apaiser son enfant, lui parlait ce petit langage dont les pères et les mères font leur plaisir. L'autre, tirant le fil de sa quenouille, contait à sa famille les vieilles histoires des Troyens, de Fiesole et de Rome. Une femme galante, un libertin[310], auraient paru alors une merveille, comme paraîtraient aujourd'hui un Cincinnatus et une Cornélie. Ce fut pour jouir d'une vie si pénible et si heureuse, des avantages d'une cité si bien ordonnée et d'une si douce patrie, que ma mère me donna le jour.»

[Note 308:

_Non avea catenella, non corona, Non donne contigiate, non cintura Che fosse a veder più che la persona_, etc.]

[Note 309: _A mostrar ciò che'n camera sí puote._]

[Note 310: Il les nomme: c'est une _Cianghella_, qui était d'une famille noble de Florence, et qui, étant restée veuve de bonne heure, porta la galanterie jusqu'à la dissolution la plus effrénée; c'est un _Lapo Saltarello_, jurisconsulte florentin, qui avait eu querelle avec le Dante, et qui sans doute était d'assez mauvaise moeurs, pour que ce trait de satyre personnelle ne parût pas une calomnie.]

Au milieu des jouissances du luxe, des arts et d'une société toute à la fois perfectionnée et corrompue, qui ne se sent pas attendri par la peinture de ces antiques moeurs, et qui ne tournerait pas les yeux avec un regret amer vers ces temps de simplicité, s'ils n'avaient été aussi des temps de barbarie; si les douceurs de la vie domestique n'y avaient été sans cesse altérées et troublées par les désordres civils et religieux, par une horrible et presque continuelle effusion de sang humain, par l'oppression des puissants, la souffrance ou la révolte des faibles, et les chocs désordonnés des factions et des partis?

Une histoire abrégée de Florence, depuis son origine, suit le tableau de ces anciennes moeurs[311]. _Caccia Guida_ retrace les vicissitudes de la fortune et de la prospérité florentine, et passe en revue les hommes célèbres de cette république et ses familles les plus illustres. Cette partie de son discours, qui occupe un chant tout entier, devait, ainsi que le précédent, intéresser vivement les Florentins. Celle qui suit[312], intéresse particulièrement le Dante, qui se fait prédire par son trisaïeul toutes les circonstances de son exil. «Tu quitteras, dit-il, tout ce que tu as de plus cher au monde; et c'est là le premier trait que lance l'arc de l'exil. Tu éprouveras combien est amer le pain d'autrui, et combien il est dur de descendre et de monter les degrés d'une maison étrangère[313].

[Note 311: C. XVI.]

[Note 312: C. XVII.]

[Note 313:

_Tu proverai si come sa di sale Lo pane altrui, e com'è daro calle Lo scendere e'l salir per l'altrui scale._

Vers admirables et profonds, que le génie même ne créerait pas, s'il n'était initié à tous les secrets de l'infortune.]

Ce qui te pèsera le plus sera la société d'hommes méchants et bornés, avec laquelle tu seras tombé dans l'infortune. Leur ingratitude, leur folie, leur impiété éclateront contre toi; mais bientôt après ce seront eux et non toi, qui auront sujet de rougir....» Il lui prédit que son premier refuge sera chez les deux illustres frères _Alboin_ et _Can de la Scala_, qui le combleront de bienfaits. Il ajoute à ces prédictions, des conseils que Dante lui promet de suivre. «Je vois, lui dit-il, ô mon père, que je dois m'armer de prévoyance, afin que si j'ai perdu l'asyle qui m'était le plus cher, mes vers ne me fassent pas perdre aussi les autres. J'ai visité le monde où les tourments seront sans fin, et la montagne du sommet de laquelle les yeux de Béatrix m'ont enlevé; transporté ensuite dans les cieux, j'ai appris, en parcourant les flambeaux qui y brillent, des choses qui, si je les redis, doivent paraître désagréables à beaucoup de gens; et cependant si je ne suis qu'un timide ami du vrai, je crains de ne pas vivre dans la mémoire de ceux qui appelleront ancien le temps où nous vivons.»

Il met dans la bouche de son trisaïeul la réponse que lui dictait son courage. «Une conscience troublée, ou par sa propre honte, ou par celle des siens, sera seule sensible à la dureté de tes paroles. Evite donc tout mensonge, révèle ta vision toute entière, et laisse se plaindre ceux qui en seront blessés. Si ce que tu diras paraît amer au premier moment, il deviendra ensuite un aliment sain quand il sera bien digéré. Le cri que tu jetteras, sera comme le vent qui frappe avec plus de force les plus hauts sommets; et ce ne sera pas là ta moindre gloire. C'est pour cela qu'on t'a fait voir dans les cercles célestes, sur la montagne et dans la vallée des pleurs, les âmes de ceux qui ont eu le plus de renommée; l'esprit des hommes se fixe mieux par des exemples que par de simples discours, et s'arrête, par préférence, sur les exemples les plus connus.»