Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 14

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Après s'être recueillie un instant dans sa gloire, et avoir joui de ses pensées[314], l'âme heureuse reprend la parole et fait briller aux yeux du Dante les principales lumières qui composent avec lui cette croix. A mesure qu'elle les nomme, ces âmes font le même effet sur les branches de la croix lumineuse qu'un éclair sur un nuage. C'est Josué, Judas Machabée, Charlemagne, Roland; et ensuite les héros plus modernes qui avaient conquis la Sicile et Naples, Guillaume, Renaud, Robert Guiscard; et ce Godefroy de Bouillon, qui paraît attendre ici, dans la foule, qu'un autre grand poëte vienne l'en tirer pour le couvrir d'un éclat immortel. Enfin cette âme qui lui avait parlé[315], lui montre quel rang elle tient dans les choeurs célestes, en allant se mettre à sa place et se rejoindre aux autres lumières.

[Note 314: C. XVIII.]

[Note 315: Celle de son trisaïeul _Caccia Guida_.]

Le poëte, arrêté long-temps dans le ciel de Mars, s'aperçoit qu'il est monté dans une planète supérieure par le nouveau degré de feu divin qui brille dans les yeux de Béatrix. Il est arrivé avec elle dans Jupiter. Les âmes des saints y paraissent sous une forme tout-à-fait extraordinaire. Elles y voltigent en chantant chacune dans sa lumière; et de même que des oiseaux qui s'élèvent des bords d'une rivière, comme pour se féliciter de leur pâture, volent tantôt en rond, tantôt rangés en longues files, de même ces âmes célestes s'arrêtent de temps en temps dans leur vol, interrompent leurs chants et forment, en se réunissant dans l'air, différentes figures de lettres. Ici, Dante invoque de nouveau sa muse, pour pouvoir expliquer ces figures, telles qu'elles sont gravées dans son esprit.

Après avoir formé d'abord trois seules lettres, où les interprètes voient les initiales de trois mots latins qui commandent d'aimer la justice des lois[316], ces flammes voltigeantes figurent trente-cinq lettres[317], voyelles et consonnes, et se rangent en deux files, dont la première trace ces mots: _Diligite justitiam_, et la seconde ceux-ci: _Qui judicatis terram_. Aimez la justice, ô vous qui jugez la terre! Le fond de la planète est d'argent, et ces lettres enflammées y brillent comme des caractères d'or. Tout à coup elles se séparent, se combinent de nouveau, et forment, par leur réunion, la figure d'un grand aigle. Les unes en font la tête surmontée d'une couronne, d'autres le cou, d'autres enfin les ailes étendues, le corps et les pieds. Au souvenir de ces merveilles, Dante s'adresse à l'étoile qui les lui a offertes: il reconnaît que s'il est encore de la justice sur la terre, c'est à ses influences qu'elle est due. Il prie le moteur éternel de regarder d'où s'élève l'épaisse fumée qui en ternit les rayons. Qu'il vienne, il en est temps, chasser une seconde fois du temple ceux qui n'y font qu'acheter et vendre. La simonie, l'abus que l'on fait du pouvoir spirituel, pour enlever le pain aux malheureux sans défense, allument l'indignation du poëte, qui finit, comme il le fait peut-être trop souvent, par invectiver, en mots couverts, mais intelligibles, le pape Boniface VIII, son oppresseur.

[Note 316: D. J. L. _Diligite Justitiam Legum._]

[Note 317:

_Mostrarsi dunque cinque volte sette Vovali e consonanti._]

L'aigle mystérieux, composé de bienheureux, qui paraissent tous enchantés de la place qu'ils occupent dans sa forme immense[318], ouvre son bec, et parle au nom de tous, comme si c'était en son propre nom. Il éclaircit des doutes qui s'étaient élevés dans l'âme du Dante, sur quelques points de foi; puis il bat des ailes, s'élève, vole en rond, et chante au-dessus de sa tête. C'est une satyre qu'il chante, et une satyre très-emportée, d'abord contre les mauvais chrétiens qui seront au jour du jugement moins avancés que tel qui ne connut jamais le Christ, et ensuite contre les mauvais rois qui, dans ce siècle, opprimaient les peuples et surchargeaient la terre.

[Note 318: C. XIX.]

«Qu'est-ce que les rois perses, dit cet aigle, ne pourront pas reprocher à vos rois, quand ils verront ouvert ce grand livre où sont écrits tous leurs méfaits? Là, on verra, parmi les oeuvres d'Albert (d'Autriche) celle qui bientôt y sera inscrite, et qui livrera la Bohême au ravage[319]; là, on verra la fourberie qu'emploie, sur les bords de la Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra des coups d'un sanglier[320]; on verra l'orgueil qui rend fous les rois d'Écosse et d'Angleterre[321], et qui leur donne une telle soif de pouvoir, qu'aucun d'eux ne veut rester dans ses limites; on verra le luxe et la mollesse de celui d'Espagne et celui de Bohême, qui ne connurent et n'eurent jamais aucune vertu[322]; on verra, dans le boiteux de Jérusalem[323], pour une bonne qualité, mille qualités contraires[324]; on verra l'avarice et la bassesse de celui qui garde l'île de feu, où Anchise finit sa longue carrière[325], et pour indiquer son peu de valeur, ses hauts faits seront tracés en écriture abrégée, qui en contiendra beaucoup en peu d'espace; et chacun y verra les actions honteuses de son oncle[326] et de son frère[327], qui ont déshonoré une si illustre race et deux couronnes; et l'on y connaîtra celui de Portugal[328], et celui de Norwège[329], et celui de Dalmatie[330], qui a mal imité le coin des ducats de Venise. Heureuse la Hongrie, si elle ne se laissait plus mal gouverner! et heureuse la Navarre, si elle se faisait un rempart des montagnes qui l'environnent[331]! Chacun en voit la preuve dans les plaintes et dans les murmures qu'élèvent Nicosie et Famagoste contre le tyran qui les opprime et qui ressemble à tous les autres[332].»

[Note 319: Invasion de la Bohême par cet empereur, en 1303.]

[Note 320: Philippe-le-Bel, qui mourut des suites d'une chute qu'il fit à la chasse, occasionée par un sanglier qui se jeta dans les jambes de son cheval. On l'accusait d'avoir altéré la monnaie, pour payer une armée contre les Flamands, après la déroute de Courtrai, en 1302.]

[Note 321: Édouard Ier, roi d'Angleterre, et Robert d'Écosse.]

[Note 322: Alphonse, roi d'Espagne, et Venceslas, de Bohême.]

[Note 323: Charles II, dit le Boiteux, fils de Charles d'Anjou, roi de la Pouille ou de Naples, et qui prenait le titre de roi de Jérusalem.]

[Note 324: Cela est singulièrement exprimé dans le texte. «Sa bonté sera marquée par un I, taudis que le contraire sera marqué par un M.»]

[Note 325: Frédéric III, roi de Sicile, fils de Pierre d'Aragon, et son successeur.]

[Note 326: Jacques, roi de Maïorque et Minorque.]

[Note 327: Jacques, roi d'Aragon.]

[Note 328: Denis, surnommé l'Agriculteur, _Agricola_, qui régna depuis 1279 jusqu'à 1325.]

[Note 329: Qui avait alors ses propres rois, et n'était pas réunie au Danemarck.]

[Note 330: Ou d'Esclavonie, ou de _Rascia_, comme dit le texte, qui était une partie de l'Esclavonie, et dont le roi, au temps du Dante, falsifia les ducats de Venise.]

[Note 331: Pour se défendre contre la France, et se soustraire à la domination de Philippe-le-Bel.]

[Note 332: Henri II, roi de Chipre en 1300. Nicosie et Famagoste, deux villes principales de cette île, sont ici pour l'île entière. (Voy. Giblet, _Hist. des Rois de Chipre de la maison de Lusignan_).]

Après cette sortie contre les rois qui vivaient alors, l'aigle fait l'éloge des bons rois des anciens temps; mais on devinerait difficilement la forme de cet éloge[333]. On se souvient que ce sont des âmes de saints qui ont formé, dans la planète de Jupiter, les différents membres et le corps entier de cet aigle impérial (car c'est cette enseigne de l'Empire qui a donné au poëte l'idée d'une invention si gigantesque et si bizarre). L'aigle donc, tournant du côté du Dante un de ses yeux, lui fait remarquer un roi qui en forme la prunelle, et cinq autres qui en composent le tour. Dans la prunelle, c'est David. Celui des cinq qui est le plus près du bec est Trajan; Ezéchias vient ensuite, puis Constantin, malgré la faute qu'il fit de céder Rome au Pape pour aller fonder l'empire grec[334]; après lui, Guillaume-le-Bon, roi de Sicile; et enfin, par une inversion chronologique un peu forte, ce Riphée, que Virgile appelle le plus juste des Troyens et le plus ami de la justice[335]. Trajan et Riphée dans l'oeil d'un aigle composé tout entier de saints du christianisme, peuvent causer quelque surprise, et Dante ne peut dissimuler la sienne; mais l'aigle fait à ce sujet une discussion théologique qui ne lui laisse plus aucun doute; les commentateurs les plus versés dans cette matière disent que cela est conforme à la doctrine de S. Augustin. Cela est donc très-orthodoxe, et nous pouvons être tranquilles là-dessus, comme Dante le fut lui-même.

[Note 333: C. XX.]

[Note 334:

_Per cedere al pastor si fece Greco._]

[Note 335:

_Justissimus unus. Qui fuit in Teucris, et servantissimus oequi._ (_Æn._, l. II, v. 426.)]

Il monte au septième ciel, qui est celui de Saturne[336]; une immense échelle d'or occupait le centre de cette planète, et s'élevait à perte de vue. Tous les échellons en étaient couverts d'étoiles qui descendaient en si grand nombre, qu'il semblait que toutes les lumières du ciel s'écoulassent par cette voie. Dès que ces esprits lumineux sont parvenus au bas de l'échelle, ils se dispersent ça et là. Dante interroge celui qui se trouve le plus à sa portée, et qui se trouve être S. Pierre-Damien. En racontant son histoire, il n'oublie pas qu'il fut cardinal, et cette dignité lui rappelle quel est le train actuel des cardinaux et des papes. Encore une petite satyre, où le poëte n'a pas craint de faire entrer jusqu'à ce mot populaire: «Les chapes qui les couvrent, couvrent aussi leurs montures, et ce sont deux bêtes qui vont sous la même peau[337]. Ô patience divine, ajoute-t-il, peux-tu donc en tant souffrir?»--Ô colère, ajouterai-je à mon tour, peux-tu faire descendre si bas un aussi grand génie?

[Note 336: C. XXI.]

[Note 337:

_Cuopron de' manti lor gli palafreni, Sì che duo bestie van sott'una pelle._]

Béatrix dirige sur une autre lumière les regards du poëte[338]; c'est S. Benoît, fondateur d'un ordre célèbre. Dante l'aborde et lui parle. Quoique saint Benoît dise que dans cette planète tout n'est qu'amour et charité, il déclame aussi vivement contre les moines, que Pierre Damien l'a fait contre les puissances de l'Église. Il est vrai que la charité des saints ne doit pas se croire obligée de respecter des scandales, qui n'ont d'apologistes que les défenseurs, non de la religion, mais des superstitions les plus dangereuses et les plus grossières.

[Note 338: C. XXII.]

Quand cette dernière âme a cessé de parler, elle va se réunir à la troupe d'où elle était sortie. La troupe se resserre, et toutes ces âmes remontent l'échelle d'or aussi rapidement qu'elles l'avaient descendue. Dante, sur un seul signe que Béatrix lui fait de les suivre, y monte avec la même rapidité, tant la vertu de celle qui le conduit a vaincu sa propre nature. En un instant, il se trouve transporté dans le signe des Gémeaux: cette constellation avait présidé à sa naissance; il espère que son âme y puisera la force nécessaire pour le passage difficile qui lui reste à franchir. Avant qu'il s'élève plus haut, sa conductrice lui dit de baisser ses regards vers la terre: il obéit, jette les yeux sur les sept planètes qu'il a parcourues, et ne peut s'empêcher de sourire de la chétive figure que fait la terre.

À toutes ces ascensions successives, Béatrix a toujours augmenté de lumière et d'éclat. Mais une lumière plus vive encore que celle dont elle brille vient éclairer ces hautes régions[339]. Elle l'attend elle-même, les yeux fixés vers le point où cette lumière doit paraître. Tel un oiseau sous le feuillage qu'il aime[340], posé sur le nid de sa douce famille, pendant la nuit qui cache les objets, impatient de jouir de l'aspect désiré de ses petits, et de pouvoir trouver leur nourriture, soin qui lui rend agréables les travaux les plus fatigants, prévient le temps, et, sur la cime d'un buisson, attend le soleil avec le plus ardent désir, regardant fixement, jusqu'à ce qu'il voie naître l'aube du jour. Voici, dit-elle enfin, le cortége qui entoure le triomphe du Christ; voici réunie toute la clarté que ces sphères répandent dans leur cours. Comme au temps le plus serein de la pleine lune, Diane brille entre les nymphes éternelles qui colorent la voûte des cieux, ainsi, au-dessus de plusieurs milliers de lumières, rayonnait un soleil qui leur communiquait sa splendeur. Les yeux du poëte sont trop faibles pour la soutenir. Béatrix lui apprend que dans ce soleil est la sagesse et la puissance même qui rouvrit les communications si long-temps interrompues entre le ciel et la terre. À ce spectacle, Dante tomba dans le ravissement, son âme s'agrandit, sortit d'elle-même, et ne peut plus se rappeler ce qu'elle devint. Il n'osait, depuis quelque temps, regarder sa conductrice, dont l'allégresse divine avait un éclat qu'il ne pouvait soutenir. Ouvre maintenant les yeux, lui dit-elle, tu as vu des choses qui le rendent capable de les fixer sur les miens. À ces mots, il se sentit tel qu'un homme qui revient d'un songe qu'il a oublié, et qui s'efforce en vain de le rappeler dans sa mémoire. Quand toutes les langues que Polymnie et ses soeurs ont nourries de leur lait le plus doux viendraient aider la sienne, il ne pourrait atteindre au millième de la vérité, en chantant la sainte joie qu'il vit alors briller sur le visage de Béatrix.

[Note 339: C. XXIII.]

[Note 340:

_Come l'angello intra l'amate fronde, Posato al nido de' suoi dolci nati_, etc.]

Mais elle l'avertit de porter ses regards sur un autre objet. Sous les rayons de ce soleil où Jésus-Christ réside, fleurit un jardin émaillé de mille couleurs, et, au milieu, la rose où le verbe divin prit une chair mortelle.... On connaît ce mystérieux emblème. Dante décrit avec l'enthousiasme de la poésie et de la piété, le triomphe de la Vierge Marie, entourée de tous les bienheureux, qui chantent des hymnes à sa gloire, et qui, revêtus de flammes brillantes, en étendent vers elle les cimes, comme l'enfant tend les bras vers sa mère, quand il s'est nourri de son lait.

Béatrix s'approche d'eux et leur présente son ami, en se servant du langage mystique qui est parmi eux la langue commune[341]. La prière qu'elle leur adresse est entendue. Toutes ces âmes, flamboyantes comme des comètes, commencent à se mouvoir autour du Dante et de Béatrix, comme les sphères autour du pôle. De même que tournent les cercles d'une horloge, dont l'un paraît tranquille, tandis que le dernier de tous semble voler, de même ces danses célestes tournent d'un mouvement inégal, selon les divers degrés de béatitude. De celle de ces danses que Dante remarquait comme la plus belle, sort la lumière la plus brillante. Elle tourne trois fois autour de Béatrix, en faisant entendre un chant si divin, que l'imagination du poëte ne peut le lui retracer. Béatrix reconnaît dans cette flamme le prince des apôtres. Elle le prie d'interroger Dante sur la foi, l'espérance et la charité. Pierre, toujours enfermé dans sa flamme, l'interroge en effet dans les règles sur la première de ces vertus; et ses questions, et les réponses du Dante, sont en quelque sorte la quintessence la plus substantielle de la doctrine théologique sur cette matière. On voit que le poëte y est à l'aise, qu'il s'y plaît, et que tous les détours de ce labyrinthe d'arguments et de distinctions lui sont connus. L'apôtre en est si satisfait, qu'il le bénit en chantant, et l'environne trois fois de sa lumière.

[Note 341: C. XXIV.

_O Sodalizio eletto alla gran cena Del benedetto agnello, il qual vi ciba_, etc.]

Dante est lui-même enchanté de ce succès qui lui rappelle sans doute des triomphes semblables, obtenus plus d'une fois dans les écoles. Il ne veut plus être poëte que pour traiter de pareils sujets; et c'est bien poétiquement qu'il en fait le voeu. «S'il arrive jamais, dit-il[342], que le poëme sacré auquel ont contribué le ciel et la terre, et qui pendant plusieurs années m'a fait maigrir, puisse vaincre la cruauté qui me retient hors du bercail où je dormis comme un agneau ennemi des loups qui lui font la guerre, c'est désormais avec une autre voix et sous d'autres formes[343] que je redeviendrai poëte; c'est sur les fonds de mon baptême que j'irai prendre ma couronne de laurier.» Cependant, une seconde lumière se détache de la danse céleste, et s'avance vers Béatrix, le Dante et saint Pierre: c'est l'apôtre S. Jacques: il s'approche d'abord de l'autre apôtre; et comme lorsqu'une colombe s'arrête auprès de sa compagne, toutes deux, en tournant et en murmurant, expriment leur tendre affection[344], de même ces deux princes couverts de gloire s'accueillent mutuellement. Jacques interroge Dante sur l'espérance; et il est aussi content que Pierre l'a été de ses réponses.

[Note 342: C. XXV.]

[Note 343: Le texte dit: _con altro vello_, avec une autre toison. Le poëte vient de se comparer à un agneau; c'est ce qui lui a dicté cette expression, impossible à rendre en français, et qui n'est peut-être pas très-regrettable.]

[Note 344:

_Si come quando'l colombo si pone Presso al compagno, l'uno e l'altro pande, Girando e marmorando, l'affezione_, etc.]

Une troisième flamme s'avance; c'est celle de l'apôtre S. Jean. Le poëte peint son maintien, sa démarche et l'accueil qu'il reçoit des deux autres saints, par une comparaison où il y a beaucoup de grâce, mais qu'on est tout étonné, quoiqu'elle présente une image décente et modeste, de trouver appliquée, dans le Paradis, à trois apôtres. «De même, dit-il, qu'une jeune vierge se lève, marche et entre dans la danse, seulement pour faire honneur à la nouvelle épouse, et non par aucun mauvais dessein[345]; de même je vis cet astre éblouissant venir se joindre aux deux autres qui tournaient en dansant, comme l'exigeait leur ardent amour.» Après que cette danse et le chant mélodieux, au-dessus de toute expression et de toute idée, dont les trois saints l'accompagnent, ont cessé, Saint-Jean interroge Dante sur la charité[346]; et, dans ce troisième interrogatoire, la question n'est pas moins approfondie; l'habileté du répondant et la satisfaction de l'examinateur ne sont pas moindres que dans les deux premiers.

[Note 345:

_E come surge e va edentra in ballo, Vergine lieta, sol per fare onore Alla novizia, non per alcun fallo_, etc.]

[Note 346: C. XXVI.]

Le père du genre humain, Adam, vient se joindre aux trois apôtres, enveloppé comme eux d'une flamme du plus grand éclat. Dante, quand Béatrix le lui a nommé, s'incline vers lui, comme le feuillage qui courbe sa cime au souffle passager du vent, et se relève ensuite par sa propre force. Il prie le premier homme de lui répondre, et d'éclaircir des doutes qu'il ne lui explique pas, pour ne point retarder le plaisir de l'entendre, mais qu'Adam lit dans son âme plus clairement que Dante ne les y voit lui-même. Ils ont pour objet de savoir combien de temps s'est écoulé depuis que Dieu plaça l'homme dans le Paradis terrestre, combien dura son bonheur; et la véritable cause du courroux céleste; et quelle fut la langue qu'il parla et qu'il se créa lui-même. Adam répond en peu de mots sur les premières questions. Ce ne fut point d'avoir goûté d'un fruit qui fut la cause de son exil, mais d'avoir transgressé l'ordre qu'il avait reçu. Le soleil avait achevé 4302 fois son tour annuel pendant qu'il était resté dans le séjour des limbes; et il avait vu cet astre parcourir 930 fois tous les signes célestes tandis qu'il était resté sur la terre. Il entre dans plus de détails sur la langue primitive qui avait été la sienne, et peut-être il s'arrête trop sur quelques particularités, telles que certains changements opérés dans cette langue, où _El_ d'abord, et ensuite _Éli_ ou _Éloï_ signifièrent le nom de Dieu. Quant au séjour qu'il fit dans le Paradis terrestre, et au temps de son innocence et de sa félicité, il ne dura en tout que six heures, ou, comme il le dit en langage astronomique, depuis la première heure jusqu'à celle qui suit la sixième, quand le soleil passe d'une région du ciel à l'autre[347].

[Note 347:

_Dalla prim'ora a quella ch'è seconda Come'l sol muta quadra, all'ora sesta._]

Le Paradis entier retentit alors du chant de gloire[348]. Dante en était enivré: il croyait voir et entendre l'expression de la joie de l'univers entier; et il éprouvait lui-même l'extase d'une joie ineffable. Tout à coup une rougeur plus vive et plus ardente se montre sur le visage de S. Pierre. Aux premiers mots qu'il laisse échapper dans sa colère, le ciel entier rougit comme un nuage frappé des rayons du soleil; Béatrix même, change de couleur comme une femme honnête, qui est sûre d'elle-même, mais que la faute d'autrui et les discours qu'elle est forcée d'entendre, rendent timide. Après ces préparations oratoires, S. Pierre commence un discours contre la corruption, le luxe et les abus de la cour de Rome. Son sang et celui des premiers papes n'avaient pas élevé l'Église pour qu'elle devînt un objet de commerce, et qu'elle fût vendue à prix d'or. «Ce ne fut point, continue-t-il, d'une voix formidable, ce ne fut point notre intention qu'une partie du peuple chrétien fût à la droite de nos successeurs, et l'autre partie à la gauche, ni que les clefs qui me furent accordées, devinssent sur des étendards, l'enseigne sous laquelle on combattrait contre des peuples qui ont reçu le baptême; ni que ma figure servît de sceau à des priviléges vendus et menteurs; c'est là ce qui souvent me fait rougir et m'enflamme de colère. On ne voit là-bas dans les pâturages, que loups ravissants en habit de bergers. Ô Vengeance de Dieu! pourquoi restes-tu oisive? Des gens de Cahors et de Gascogne s'apprêtent à boire de notre sang[349]: quelle avilissante fin d'un commencement si glorieux! Enfin la Providence viendra bientôt à notre secours. Et toi, mon fils, qui dois retourner encore sur la terre, parles-y avec franchise, et ne cherche point à cacher ce que je ne cache pas.»

[Note 348: C. XXVII.]

[Note 349: Trait lancé contra les papes Jean XXII qui était de Cahors, et Clément V qui était Gascon.]

Dès que l'apôtre a cessé de parler, toutes ces lumières triomphantes qui s'étaient arrêtées à l'entendre, s'agitent dans l'air enflammé, remontent avec lui vers l'empyrée, et disparaissent aux yeux du poëte qui les regarde avec ravissement. Il s'y trouve bientôt transporté lui-même, comme il l'a été jusqu'alors, par la force surnaturelle des regards de Béatrix. En s'élevant encore avec lui, elle s'enrichit de beautés nouvelles et d'une nouvelle lumière; et l'oeil de son ami, devenu plus fort à mesure qu'il pénètre plus avant dans les cieux, ne peut plus se détacher d'elle. Cette idée allégorique qui représente, si l'on veut, la force de l'amour divin, est rendue avec des expressions évidemment dictées par le souvenir d'un autre amour[350]. Béatrix lui explique la nature de l'empyrée, de ce neuvième ciel qui renferme tous les autres, et leur imprime le mouvement. Il le reçoit d'un cercle de lumière et d'amour qui l'environne de toutes parts, et qui n'est autre chose que l'âme divine elle-même, dans laquelle et par laquelle tout se meut dans le système général des sphères.

[Note 350:

_E se natura o arte fe' pasture Du pigliare occhi per aver la mente, In carne umana, o nelle sue pinture, Tutte adunate parrebber niente Ver lo piacer divin che mi rifulse, Quando mi vulsi al suo viso ridente._]