Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 15
Dante n'a pas voulu que Béatrix finît de parler sans revenir au sujet qui l'occupait et l'intéressait le plus lui-même, aux désordres dont il était victime, et à l'espérance d'un meilleur temps, «Ô cupidité, s'écrie-t-elle tout-à-coup, tu tiens sous ton joug tous les hommes; tu les empêches de lever les yeux sur de si grands objets; tu fais qu'ils s'en tiennent toujours à une volonté stérile et qui ne porte jamais de fruit; la bonne foi et l'innocence ne sont plus le partage que des enfants: à peine cessent-ils de balbutier que ces vertus se changent en vices. Tous ces désordres viennent de ce qu'il n'y a personne qui gouverne sur la terre. Mais la fin du siècle ne s'écoulera pas que la fortune, changeant le cours des vents, ne fasse voguer heureusement le vaisseau public, et les fruits viendront après les fleurs.»
De retour dans l'empyrée, d'où cette digression l'a écarté, Dante, après avoir donné à ses yeux une nouvelle force, en regardant ceux de Béatrix[351], les porte sur un point de lumière si rayonnant, que l'oeil qui s'y fixe est obligé de se fermer. Autour de ce point, et à peu de distance, un cercle de feu tourne avec plus de vitesse que le mouvement le plus rapide des cieux. Ce cercle est environné d'un second, celui-ci d'un troisième, et ainsi jusqu'au neuvième cercle, augmentant toujours d'étendue, et diminuant de rapidité et d'éclat à mesure qu'ils s'éloignent de ce point unique d'où ils reçoivent le mouvement et la lumière. Ce sont les neuf choeurs des Anges, qui brûlent éternellement du feu d'amour, et dont l'ardeur est plus grande selon qu'ils tournent de plus près autour de ce point enflammé. Les Séraphins et les Chérubins sont les premiers, ensuite les Trônes qui complètent le premier ternaire: le second est composé des Dominations, des Vertus et des Puissances; les Principautés et les Archanges forment les deux cercles suivants, et le troisième de ce dernier ternaire est rempli par les Anges.
[Note 351: C. XXVIII.]
Ce grand tableau, sur lequel Béatrix fixe long-temps les yeux[352], comme le Dante ne l'avait pu faire, amène des explications sur l'essence divine et sur la nature des Anges. Ces explications qui ne sont pas les mêmes dans toutes les écoles de théologie, amènent à leur tour des réflexions contre la vanité de la science, contre les savants et contre les philosophes; mais Béatrix les maltraite encore moins que les prédicateurs. Elle reproche à ceux-ci de débiter en chaire des fables et des contes absurdes pour tromper le peuple. «Ils ne cherchent, dit-elle, en prêchant, que des bons mots et des bouffonneries; et pourvu qu'ils fassent bien rire, ils se gonflent dans leur froc et n'en demandent pas davantage. Mais ce froc renferme quelquefois un tel oiseau, que si le peuple pouvait le voir, il ne viendrait pas à lui pour recevoir les pardons sur lesquels il se fie[353]; on en est devenu si fou sur la terre, que sans témoin et sans preuve, on court à tous ceux qui sont promis. C'est de cela que s'engraisse le porc de S. Antoine, et tant d'autres qui sont pis que des porcs, et qui nous vendent de la fausse monnaie pour de la bonne.» On voit que l'esprit satyrique du Dante ne l'abandonne jamais, et que le bon goût l'abandonne souvent. Ces traits contre les prédicateurs bouffons et contre les moines étaient vrais, surtout contre ceux de son temps; mais lorsqu'on plane dans l'Empyrée, au milieu des neufs choeurs des anges, il est dégoûtant de se sentir rappelé à de si vils objets, et d'être forcé d'abaisser ses regards des Trônes et des Dominations jusque sur le cochon de S. Antoine.
[Note 352: C. XXIX.]
[Note 353:
_Ma tale uccel nel bechetto s'annida Che se'l volgo il vedesse, non torrebbe La perdonanza di che si confida._]
On les relève bientôt: on se trouve au-dessus du neuvième ciel[354], dans ce cercle, dit Béatrix, qui est toute lumière, cette lumière intellectuelle qui est tout amour, cet amour du vrai bien qui est toute joie, cette joie qui est au-dessus de toutes les douceurs[355]. Une lumière éblouissante y coule en forme de rivière, entre deux bords émaillés des plus admirables couleurs du printemps. Il en sort de vives étincelles, qui vont s'abattre dans les fleurs et y paraissent enchâssées comme des rubis dans de l'or. Ensuite, comme enivrées de douces odeurs, elles se replongent dans le fleuve miraculeux, et lorsque l'une y rentre, une autre en sort. Béatrix lit dans les regards du Dante le désir qu'il a de savoir ce que sont toutes ces merveilles; mais elle veut qu'auparavant il boive de l'eau de cette rivière. Il se courbe à l'instant vers cette onde, comme un enfant se précipite vers le lait maternel, quand il s'est réveillé beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Aussitôt que ses paupières s'y sont désaltérées, ces fleurs et ces étincelles se changent à ses yeux en un plus grand spectacle: il voit les deux cours du ciel, c'est-à-dire, selon les interprètes, les anges au lieu des étincelles, et les âmes humaines à la place des fleurs. Dans un cercle de lumière émanée d'un rayon même de l'Éternel, cercle si vaste que sa circonférence formerait autour du soleil une trop large ceinture, sont disposés concentriquement, comme les feuilles d'une rose, des milliers de siéges glorieux où sont assises ces deux divisions de la cour céleste. La lumière éternelle est au centre, autour duquel les âmes heureuses, qui sont revenues de leur exil sur la terre, occupent le dernier rang. Elles se mirent incessamment dans la divine lumière; ainsi qu'une colline riante se mire dans l'eau qui coule à ses pieds, comme pour se voir parée d'une abondance d'herbes et de fleurs[356]. Si le plus bas degré brille d'un si grand éclat, et s'il s'étend dans un si prodigieux espace, quelle doit donc être l'étendue de cette rose, au rang le plus élevé de feuilles? Béatrix fait admirer au poëte le nombre de ces âmes revêtues de gloire, et le prodigieux contour de la cité céleste. Presque tous ces siéges sont tellement remplis, qu'il y reste désormais peu de places. On en voit un, surmonté d'une couronne, destiné à l'empereur Henri VII; le même pour qui Dante écrivit son traité de la _Monarchie_; l'idée de cet empereur lui rappelle le pape Clément V, son ennemi, et la place qu'il lui a déjà promise en Enfer avec les simoniaques, dans ce trou enflammé où Boniface VIII doit enfoncer Innocent III, et Clément V enfoncer Boniface[357].
[Note 354: C. XXX.]
[Note 355: Je passe une très-belle et très-savante comparaison par laquelle ce chant commence; je passe encore un nouvel éloge que le poëte fait de Béatrix, en protestant plus que jamais de son impuissance à la louer. Je cours au but, où le lecteur n'est pas plus impatient d'arriver que je ne le suis moi-même.]
[Note 356:
_E, come clivo in acqua di suo imo Si specchia, quasi per veder si adorno, Quanto è nell' erbe e ne' fioretti opimo_, etc.
Il faut que l'on me passe l'expression _elles se mirent_, un peu commune en français. Il n'y en avait point d'autre ici pour rendre le verbe _specchiarsi_, qui est très-noble en italien.]
[Note 357: Voy. ci-dessus, p. 91 et 92.]
Au dessus de cette rose immense voltigeait l'innombrable milice des anges[358], comme un essaim d'abeilles, qui tantôt vont chercher des fleurs, et tantôt retournent au lieu où elles en parfument leurs travaux; ces anges descendaient sans cesse sur la rose, et de-là remontaient au séjour qu'habite éternellement l'objet de leur amour. Leur visage brillait comme la flamme; leurs ailes étaient d'or, et le reste de leur corps d'une blancheur qui effaçait celle de la neige. Quand ils descendaient sur la fleur, ils y portaient de siége en siége cette paix et cette ardeur qu'ils allaient puiser eux-mêmes en agitant leurs ailes. Le poëte, après avoir peint avec complaisance tous les détails de ce ravissant spectacle, exprime l'enchantement qu'il éprouve par ce rapprochement singulier, où il trouve encore à placer un trait contre son ingrate patrie. «Si les barbares venus des régions qui sont sous la constellation de l'Ourse, s'étonnèrent à l'aspect de Rome et de ses monuments, lorsque le Capitole dominait sur le reste du monde, moi qui avais passé de l'humain au divin, du temps à l'éternité, et de Florence chez un peuple juste et sensé[359], quelle fut la stupeur dont je dus être rempli?» Il se compare à un pélerin qui se délasse en regardant le temple où il est venu accomplir son voeu, et dont il espère déjà redire toutes les merveilles. Il promenait ses regards sur tous ces degrés lumineux, en haut, en bas, tout alentour. Il contemplait ces visages qui inspirent la charité, ornés de la lumière qu'ils empruntent et de leur propre joie, et sur lesquels respire tout ce qu'il y a de sentimens honnêtes[360]. Dans le ravissement dont il est plein, il éprouve le besoin d'interroger Béatrix; il veut se tourner vers elle, et ne la trouve plus; mais à sa place un vieillard vénérable et tout rayonnant de gloire, qu'elle a chargé de le guider pendant le reste de son voyage. Elle est allée se replacer sur le siége de lumière qui lui était destiné au troisième rang des âmes heureuses. Dante l'y voit de loin, brillante d'un nouvel éclat et couverte des rayons de la divinité, qu'elle réfléchit tout autour d'elle. De la plus haute région où se forme le tonnerre, quand un oeil mortel plonge sur les mers, il ne parcourt point une distance égale à celle qui sépare de Béatrix les yeux de celui qui la regarde; mais il ne perd rien de sa beauté, parce qu'aucun milieu n'intercepte ou n'altère son image. Il lui adresse enfin, et les plus vives actions de grâce pour le soin qu'elle a pris de le ramener, par des voies si extraordinaires, de l'esclavage à la liberté, et la prière la plus ardente pour qu'elle conserve en lui, jusqu'à son dernier moment, les magnifiques dons qu'elle lui a faits. Béatrix, dans l'immense éloignement où elle est placée, le regarde, lui sourit, et se retourne vers la source de l'éternelle lumière.
[Note 358: C. XXXI.]
[Note 359: _E di Fiorenza in popol giusto e sano._]
[Note 360: Rien de plus naïf et de plus doux que cette fin d'un description magnifique:
_E vedea visi a carità suadi, D'altrui lume fregiati e del suo viso, E d'atti ornati di tutte onestadi._]
Le nouveau guide qu'elle lui a donné est saint Bernard. C'est avec lui qu'il contemple le triomphe de Marie, assise au sommet du premier cercle de la rose, et qui de-là domine sur toute la cour céleste. C'est de lui qu'il apprend les causes des différents degrés qu'occupent, au-dessous d'elle, les saints de l'ancien Testament et ceux du nouveau; qu'il obtient, en un mot, toutes les explications qu'il avait jusqu'alors reçues de Béatrix[361]. C'est lui enfin qui adresse, en faveur du Dante, une longue et fervente prière à Marie[362], et qui obtient d'elle qu'il soit permis à celui que Béatrix protège, de contempler la source de l'éternelle félicité. Dante y fixe en effet les yeux; mais ni sa mémoire ne peut lui rappeler, ni son langage ne peut exprimer tant de merveilles. Il essaie cependant de rendre comment il a vu réuni par l'amour en un seul faisceau, dans les profondeurs de l'essence divine, tout ce qui est dispersé dans l'univers; la substance, l'accident et les propriétés de l'une et de l'autre; et comment il a cru voir trois cercles de trois couleurs différentes et de la même grandeur, dont l'un semblait réfléchi par l'autre, comme l'arc d'Iris par un arc semblable, et le troisième paraissait un feu également allumé par tous les deux. Tandis qu'il regarde attentivement ce prodige, en s'efforçant de le comprendre, il s'aperçoit que le second des trois cercles porte en soi, peinte de sa propre couleur, l'effigie humaine. Ses efforts pour pénétrer ce nouveau mystère, sont aussi vains que ceux du géomètre qui cherche un principe pour expliquer l'exacte mesure du cercle[363]. Il y renonçait enfin, lorsqu'un éclair frappe son âme, l'illumine et remplit tout son désir. Mais il manque de pouvoir pour se retracer cette grande image. Il reconnaît enfin son impuissance, et soumet sa volonté à cet amour qui fait mouvoir le soleil et les autres étoiles.»
[Note 361: C. XXXII.]
[Note 362: C. XXXIII.]
[Note 363: C'est-à-dire, pour en trouver la quadrature, ou pour trouver le rapport exact d'un carré avec la circonférence du cercle, problème dont les géomètres ont renoncé depuis long-temps à chercher la solution.]
C'est ainsi que se termine ce grand drame, qui, après avoir, pendant plusieurs actes, mis sous les yeux du spectateur des événements variés et de grands coups de théâtre, paraît manquer un peu par le dénoûment. Mais ce dénoûment, dans sa simplicité, n'est-il pas, quand on l'examine de plus près, le meilleur, et peut-être le seul que comportait le sujet du poëme? C'est sur quoi je me permettrai quelques réflexions rapides.
_Dernières Observations._
Le désir de connaître, ou plutôt celui de communiquer ses connaissances à son siècle, d'éclairer les hommes sur le sort qui les attendait dans cette vie future dont tout le monde s'occupait alors, sans que la vie présente en fût meilleure, et de revêtir des couleurs de la poésie, les profondeurs théologiques où il s'était enfoncé toute sa vie; ce désir, joint à celui de satisfaire ses passions politiques et de se venger de ses oppresseurs, fut ce qui inspira au poëte l'idée de cet ouvrage, auquel on donnera maintenant le titre qu'on voudra, mais qu'on ne peut se dispenser, après l'avoir examiné dans toutes ses parties, de ranger parmi les plus étonnantes productions de l'esprit humain. Il s'y représente lui-même, avec toutes les faiblesses de l'humanité, sujet à la crainte, à la pitié; flottant dans le doute, mais toujours avide de savoir, et s'élevant du gouffre des Enfers jusqu'au-dessus de l'Empyrée, avec la soif ardente de s'instruire, et l'espérance d'apprendre enfin par tant de moyens surnaturels, ce qu'il n'est pas donné aux autres hommes de connaître.
L'objet le plus éloigné de la portée de leur faible intelligence, et celui que, dans tous les temps, ils se sont le plus obstinés à définir, est ce régulateur universel, cet auteur de la première impulsion donnée au mouvement général de la nature, cet être, en un mot, par qui on explique ce qui est incompréhensible sans lui, mais plus incompréhensible lui-même que tout ce qui sert à expliquer. Toutes les religions le reconnaissent; chacune le représente à sa manière. Le christianisme a des mystères qui lui sont propres; il en a aussi qui lui sont communs avec des religions plus anciennes: le mystère fondamental qui sert de base à tous les autres, celui qui a pour objet l'essence divine, est de ce nombre. La foi se soumet et s'humilie devant ses obscurités, mais elle ne les dissipe pas. En voyant Dante s'élever toujours de lumière en lumière, escorté de différents guides successivement chargés d'éclaircir ses doutes, et de ne laisser aucun voile impénétrable à ses yeux, on ne doit pas s'attendre que celui qui couvre le premier anneau de la chaîne mystérieuse soit entièrement levé; mais à l'aspect des grandes machines qu'il employe pour expliquer des mystères du second ordre, on sent naître et s'accroître de plus en plus l'espérance de le voir créer, pour le premier de tous, une machine plus grande et plus imposante encore, qui laissera dans l'esprit, au défaut des éclaircissements qu'il n'est pas en son pouvoir de donner, une image au-dessus de toutes les proportions connues, dont l'apparition terrassera pour ainsi dire à la fois, et l'incrédulité rebelle, et l'insatiable curiosité.
Mais quelque grande, quelque prodigieuse qu'eût été cette image, n'eût-elle pas encore été plus démesurément au-dessous de ce qu'elle eût voulu rendre, qu'au-dessus de ce que l'esprit humain peut concevoir? Supposons que le poëte eût voulu tirer un autre parti de l'emblême ingénieux des trois cercles, dont l'un est empreint de l'effigie humaine; que doué du talent de faire parler, quand il le veut, tous les objets de la nature et tous ceux que crée son génie, il eût essayé de donner une voix surnaturelle à cet emblême de la Divinité une et triple, l'abîme de lumière où il est placé comme dans un sanctuaire, aurait tremblé: tous les saints et tous les anges dont est peuplé l'Empyrée auraient tressailli de respect et seraient restés en silence; la la triple voix, fondue en une seule harmonie, se serait fait entendre; elle aurait énoncé ce que l'Éternel permet que l'on connaisse de sa nature, et reproché à l'homme, avec la véhémence que l'Écriture donne souvent à _Jéhovah_, sa curiosité sur ce que cette nature a d'obscurités impénétrables. Voilà sans doute un dénoûment dans le goût moderne, et qui, rendu en vers dignes du Dante, aurait fait beaucoup de fracas; mais tout ce fracas n'eût-il pas été en pure perte? N'eût-il pas été froid et mesquin par cette affectation même de grandeur, par cette ambition déplacée de donner un langage à celui que notre oreille ne peut entendre, et d'oser faire parler l'homme par la voix de Dieu? Dante a donc fait sagement de finir avec cette brièveté religieuse, et de nous donner une dernière leçon en trompant, pour ainsi dire, l'attente où il nous avait mis lui-même d'une chose impossible et hors de la portée du génie humain. Un rayon de la grâce l'illumine et lui montre tout à coup le fond de l'inexplicable mystère. Cette faveur est pour lui seul: il ne peut trouver dans son imagination ni dans sa mémoire aucune image pour la rendre sensible; l'Être éternel ne lui permet pas, et il se soumet à sa volonté. Ce dénoûment est tout ce qu'il devait, tout ce qu'il pouvait être: le poëte n'a plus rien à nous dire, et l'objet de son poëme, comme celui de son voyage est rempli.
Après l'avoir suivi dans ce voyage, d'aussi près que nous l'avons fait, nous sommes plus en état qu'on ne l'est d'ordinaire d'en apprécier la marche hardie et l'étonnante conception. Le poëme du Dante a cela de particulier, que seul de son espèce, n'ayant point eu de modèle, et ne pouvant en servir, ses beautés sont toutes au profit de l'art, et ses défauts n'y sont d'aucun danger. Quel poëte aujourd'hui, ayant à peindre un Enfer, y mettrait des objets ou dégoûtants, ou ridicules, ou d'une exagération gigantesque, tels que ceux que nous y avons vus, et surtout tels que ceux que je n'ai osé y faire voir? Quel poëte, voulant représenter le séjour céleste, figurerait en croix ou en aigle, sur toute la surface d'une planète, d'innombrables légions d'âmes heureuses, ou les ferait couler en torrent? Quel autre préférerait d'expliquer sans cesse des dogmes, plutôt que de peindre des jouissances et d'inaltérables félicités? Il en est ainsi des autres vices de composition que l'on aperçoit aisément dans la _Divina Commedia_, et sur lesquels il est par conséquent inutile de s'appesantir.
La distribution faite par le poëte, dans les différentes parties de son ouvrage, des matériaux poétiques qui existaient de son temps, et la manière dont il a su les y employer, peuvent donner lieu à d'autres observations.
Le génie du mal et le génie du bien, personnifiés dans les plus anciennes mythologies de l'orient, et toujours aux prises l'un avec l'autre, devinrent dans le christianisme, les anges de lumière et les anges de ténèbres, ou, populairement parlant, les anges et les diables. On se servit surtout des derniers pour effrayer le peuple: on représenta ces mauvais génies sous les traits les plus hideux; lorsqu'on les fit paraître dans des farces grossières, destinées à exalter l'esprit de la multitude par la peur, on voulut aussi que ces spectacles ne fussent pas assez tristes pour qu'elle ne pût s'y plaire; les diables furent chargés de l'égayer par des bouffonneries; on ajouta des traits ridicules à leurs attributs effrayants; on leur donna des queues et des cornes; on les arma de fourches; on en fit à la fois des monstres horribles et de mauvais plaisants. Il eût été difficile que Dante écartât de son Enfer, ces honteuses caricatures. Il était réservé à un autre grand poëte de concevoir et de peindre le génie du mal sous de plus nobles traits; de le représenter sous ceux d'un ange, dont le front porte encore la cicatrice des foudres de l'Éternel, et qui n'est en quelque sorte dépouillé que de l'excès de sa splendeur. Mais il ne faut pas oublier que Milton, qui a beaucoup profité du Dante, écrivit trois cent cinquante ans après lui.
Le christianisme n'attribue à son Enfer, que deux genres de supplices; le feu et la damnation éternelle, c'est-à-dire l'éternelle privation du souverain bien. Dante emprunta de l'Enfer des anciens, l'idée d'une variété de tourments assortie à la diversité des crimes; et cette idée, qui le sauva d'une uniformité fatigante, lui fournit des tableaux nombreux, des contrastes et des gradations de terreur. Les vents, la pluie, la grêle, des insectes dévorants et rongeurs, des tombeaux embrasés, des sables brûlants, des serpents monstrueux, des flammes, des plaines glacées, et enfin un océan de glace transparente, sous laquelle les damnés souffrent et se taisent éternellement, telles sont les terribles ressources qu'il trouva dans cette idée féconde; nous avons vu le parti qu'il en sut tirer, et les couleurs aussi fidèles qu'énergiques, qu'il répandit sur ces tableaux lugubres et douloureux.
Ce sont encore des tortures que présente le _Purgatoire_; mais elles ne sont plus aussi tristes, aussi pénibles pour le lecteur. Un mot, ou plutôt le sentiment qu'il exprime, fait seul ce changement; c'est l'espérance. On eut ordre de la laisser aux portes de l'Enfer; aux portes du Purgatoire on la retrouve toute entière. Elle y est; elle en pénètre toutes les parties. Elle anime les sites variés et champêtres que le poëte nous fait parcourir; elle est dans les airs, dans les rayons de la lumière, dans les souffrances mêmes, ou du moins dans les chants de ceux qui souffrent; elle est enfin comme personnifiée dans ces beaux anges, dans ces légers et brillants messagers du ciel, préposés à la garde de chaque cercle, et dont la vue rappelle sans cesse qu'on n'y est que pour en sortir.
Le _Paradis_ ne pouvait offrir qu'un bonheur pur, sans gradation et sans mélange. C'était un écueil dangereux pour le poëte, et il n'a pas su l'éviter. Les saints, placés dans différentes sphères, n'ont à décrire que la même félicité. Le seul moyen de variété, à quelques digressions près, qui ne sont pas toutes également heureuses, est dans l'explication des difficultés que la théologie se charge de résoudre; et ce moyen, très-satisfaisant sans doute pour ceux qui sont par état livrés à ces sortes d'études, l'est très-peu pour les autres lecteurs. Aussi, dans le pays même de l'auteur, où ces études sont toujours, par de bonnes raisons, les premières et les plus importantes de toutes, le Paradis est ce qu'on lit le moins, quoique Dante n'y ait pas répandu moins de poésie de style que dans les deux autres parties, et que peut-être même, parce qu'il avait des choses plus difficiles à exprimer, il ait mis dans son expression poétique une élévation plus continue, plus d'invention et de nouveauté. Que n'a-t-il pris, pour le bonheur des élus, la même licence que pour les tourments des damnés! Que n'a-t-il gradué l'un comme il a fait les autres! Il avait pour modèle les occupations diverses des héros dans l'Élysée antique, comme il avait eu les supplices variés du Tartare; et sans doute on lui aurait aussi volontiers pardonné cette seconde innovation que la première.