Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 16

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Dans les trois parties de son poëme, il eut pour fonds inépuisable son imagination vaste, féconde, élevée, sensible, habituellement portée à la mélancolie, susceptible pourtant des impressions les plus agréables et les plus douces, comme des plus douloureuses et des plus terribles. Mais il donna pour aliment à cette faculté créatrice, dans l'Enfer, les tristes et menaçantes superstitions des légendes; dans le Purgatoire, les visions quelquefois brillantes de l'Apocalypse et des Prophètes; dans le Paradis, les graves autorités des théologiens et des Pères. Il en résulte dans le premier, des impressions lugubres, mais souvent profondes; dans le second, des émotions agréables et consolantes; dans le troisième, de l'admiration pour la science, pour le génie d'expression, pour la difficulté vaincue; mais, ce qui est toujours fâcheux dans un poëme, tout cela mêlé d'un peu d'ennui.

J'ai beaucoup parlé des beautés de ce poëme, et fort peu de ses défauts. Ce n'est pas que je ne reconnaisse ceux que ses plus grands admirateurs en Italie même, ont avoués[364]. Le plus grand, dans l'ensemble, est de manquer d'action, et par conséquent d'intérêt. Que Dante achève ou non son voyage, que sa vision aille jusqu'à la fin ou soit interrompue, c'est ce qui nous importe assez peu. Où manque une action principale, il n'y a de point d'appui que les épisodes, et un poëme tout en épisodes ne peut ni soutenir toujours l'attention, ni ne la pas fatiguer quelquefois. Le défaut le plus choquant dans les détails est peut-être ce mélange continuel, cet _accozzamento_, comme disent les Italiens, de l'antique avec le moderne, et de l'Histoire sainte, avec la Fable. L'obscurité habituelle en est un autre qui n'est pas moins importun. Cette obscurité est aussi souvent dans les choses que dans les mots; elle est dans le tour singulier, quelquefois dur et contraint des phrases, dans la hardiesse des figures, nous dirions en vieux langage, dans leur _étrangeté_. Un bon commentaire fait disparaître en partie les désagréments de ce défaut; mais lors même qu'avec ce secours et celui d'une longue étude, on est parvenu à se rendre familières la langue de l'auteur, ses illusions, ses hardiesses et la fréquente bizarrerie de ses tours, on l'entend, mais toujours avec quelque peine; et quand on a vaincu les difficultés, on n'est pas encore dispensé de la fatigue.

[Note 364: C'est ce qu'a fait récemment à Naples un critique judicieux, M. _Giuseppe di Cesare_, membre de l'Académie italienne, de l'Académie florentine et d'autres Académies toscanes, et associé correspondant de la société royale d'encouragement, établie à Naples. Dans un examen de la _Divina Commedia_, divisé en trois discours, qu'il a publié en 1807, petit in-4°., il apprécie avec goût le mérite du plan, de la conduite et du style de ce poëme; mais il avoue aussi les défauts, et de la conduite et du style. Il convient que le mélange du sacré avec le profane, que certains détails bas et ignobles, que plusieurs imitations serviles et hors de propos de Virgile, que l'affectation de s'enfoncer dans un chaos théologique et symbolique vers la fin du _Purgatoire_, et d'y rester enveloppé dans presque tout le _Paradis_, sont des vices de conduite qu'on ne peut excuser. Il en reconnaît de cinq espèces dans le style: pensées fausses, expressions triviales et proverbes vulgaires, froids jeux de mots, images basses et quelquefois indécentes, abus fréquents de la langue latine; il ne dissimule rien, il prouve l'existence de chacun de ces défauts par des exemples. Mais il n'en soutient pas moins, ni avec moins de raison, que malgré les vices du premier genre, il y a dans la conduite et dans le plan de la _Divina Commedia_, plus de jugement et de régularité qu'on ne le croit communément, et qu'on devra toujours regarder ce poëme comme l'un des plus ingénieux et des plus sublimes qu'ait produit l'esprit humain; que malgré les défauts du second genre, le style du Dante sera toujours un vrai modèle d'élocution poétique, et qu'on doit même le préférer encore à celui de tous les autres grands poëtes qui sont venus après lui.

Je saisirai cette occasion de remercier M. _di Cesare_, au nom de la littérature française et en mon propre nom. Les lettres françaises doivent lui savoir gré de la modération et des égards avec lesquels il relève les jugements inconsidérés que Voltaire a portés sur le Dante. «De tout ce qui précède, dit-il, on peut conclure que Voltaire n'a rien ajouté à sa réputation quand il a parlé de la _Divina Commedia_ comme d'un poëme extravagant et monstrueux, parce qu'il en a parlé peut-être sans l'entendre. Mais je n'oserai accuser ce français illustre (_quel sommo francese_) d'autre chose que d'un jugement précipité; persuadé comme je le suis, que, sans une très-longue étude, et une patience infinie, on ne peut absolument sentir le prix et goûter les beautés du père de la poésie italienne, et que si cela n'est pas tout-à-fait impossible à un ultramontain, comme l'a montré M. de Mérian, et dernièrement à Paris M. Ginguené, _nelle sue belle lezioni su Dante_, cela est certainement d'une difficulté incalculable, puisqu'on ne peut pas dire que ce soit chose facile même pour les Italiens.» _Esame della Divina Commedia_, etc., cap. IV, p. 19 et 20. Ces leçons dont l'auteur parle avec tant d'indulgence sont celles que j'avais faites quelques années auparavant à l'Athénée, que plusieurs Italiens instruits voulaient bien venir entendre, et que je publie aujourd'hui.]

Mais il ne faut pas oublier que Dante créait sa langue; il choisissait entre les différents dialectes nés à la fois en Italie, et dont aucun n'était encore décidément la langue italienne; il tirait du latin, du grec, du français, du provençal, des mots nouveaux; il empruntait surtout de la langue de Virgile, ces tours nobles, serrés et poétiques qui manquaient entièrement à un idiome borné jusqu'alors à rendre les choses vulgaires de la vie, ou tout au plus, des pensées et des sentiments de galanterie et d'amour. Il faut se rappeler encore qu'en donnant à son poëme le nom de _Commedia_ par des motifs que j'ai précédemment expliqués, il se réserva la privilége d'écrire dans ce style moyen et même souvent familier qui est en effet celui de la comédie, et que ce fut pour ainsi dire à son insu, ou du moins sans projet comme sans effort, qu'il s'éleva si souvent jusqu'au sublime.

Dans un siècle si reculé, après une si longue barbarie et de si faibles commencements, on est surpris de voir la poésie et la langue prendre une démarche si ferme et un vol si élevé. Dans ses vers on voit agir et se mouvoir chaque personne, chaque objet qu'il a voulu peindre. L'énergie de ses expressions frappe et ravit; leur pathétique touche; quelquefois leur fraîcheur enchante; leur originalité donne à chaque instant le plaisir de la surprise. Ses comparaisons fréquentes et ordinairement très-courtes, quelquefois pourtant de longue haleine et arrondies, comme celles d'Homère, tantôt nobles et relevées, tantôt communes et prises même des objets les plus bas, toujours pittoresques et poétiquement exprimées, présentent un nombre infini d'images vives et naturelles, et les peignent avec tant de vérité qu'on croit les avoir sous les yeux. Enfin si l'on excepte la pureté continue du style, que l'époque et les circonstances où il écrivait ne lui permettait pas d'avoir, il posséda au plus haut degré toutes les qualités du poëte, et partout où il est pur, ce qui est beaucoup plus fréquent qu'on ne pense, il est resté le premier et fort au-dessus de tous les autres.

Cette supériorité qu'il conserve est une sorte de phénomène digne de quelques réflexions[365]. Par un effort bien remarquable de la nature, tous les arts renaissaient alors presque à la fois dans la Toscane libre. _Giotto_, ami du Dante, y faisait fleurir la peinture. Il avait été précédé de _Giunta_, de Pise; de _Guido_, de Sienne; de _Cimabué_, de Florence. Il les effaça tous; et l'on crut que personne ne pourrait l'effacer. _Masaccio_ vint, et fit faire à l'art un pas immense par la perspective des corps solides, et par la perspective aérienne que _Giotto_ avait ignorées; mais bientôt il fut surpassé lui-même dans toutes les parties de la peinture, par André _Mantegna_, et plus encore par Michel-Ange et par les autres grands peintres qui s'élevèrent presque en même temps dans l'Italie entière. Si l'on regarde auprès des tableaux d'un Raphaël, d'un Léonard de Vinci, d'un Titien, d'un Corrège, d'un Carrache et de tant d'autres, les tableaux de ce _Giotto_ qui eut de son vivant tant de renommée, on n'y trouve plus aucune des qualités qui constituent le grand peintre, et l'on est forcé de reconnaître l'enfance de l'art dans ce qui en parut alors la perfection.

[Note 365: Voy. dans les _Elogj di Dante Alighieri, Angelo Poliziano_, etc., publiés par _Angelo Fabroni_, Parme, 1800, la lettre de _Tamaso Puccini_, à la fin de l'éloge du Dante.]

La sculpture faisait ses premiers essais sous le ciseau de Nicolas et de Jean de Pise, et l'on regardait comme des prodiges les chaires et les autres ornements dont ils décoraient les églises de Pise, leur patrie, de Sienne, de _Pistoia_; ils ne faisaient pourtant qu'ouvrir la route à un _Donatello_, à un _Ghiberti_, à un _Cellini_; et ceux-ci ne parurent plus rien auprès du grand Michel-Ange. Dans l'architecture, _Arnolpho di Lapo_ avait élevé à Florence le grand palais de la république; son style, qu'on appelait sublime, ne fut plus que du vieux style quand on vit l'_Orcagna_ élever, à côté de ce palais, sa loge des _Lanzi_. L'_Orcagna_ devint petit auprès de _Brunelleschi_. Et que devint à son tour le style tourmenté de cet architecte célèbre devant le caractère imposant et _grandiose_ de ce Michel-Ange Buonarotti, qu'on retrouve au premier rang dans tous les arts, et devant la pureté exquise des _Peruzzi_ et des _Palladio_?

Dans la poésie, au contraire, Dante s'élève tout-à-coup comme un géant parmi des pygmées; non seulement il efface tout ce qui l'avait précédé, mais il se fait une place qu'aucun de ceux qui lui succèdent ne peut lui ôter. Pétrarque lui-même, le tendre, l'élégant, le divin Pétrarque, ne le surpasse point dans le genre gracieux, et n'a rien qui en approche dans le grand ni dans le terrible. Sans doute le caractère principal du Dante n'est pas cette mélodie pure qu'on admire avec tant de raison dans Pétrarque; sans doute la dureté, l'âpreté de son style choque souvent les oreilles sensibles à l'harmonie, et blesse cet organe superbe que Pétrarque flatte toujours; mais, dans ses tableaux énergiques, où il prend son style de maître, il ne conserve de cette âpreté que ce qui est imitatif, et dans les peintures plus douces elle fait place à tout ce que la grâce et la fraîcheur du coloris ont de plus suave et de plus délicieux. Le peintre terrible d'Ugolin est aussi le peintre touchant de Françoise de Rimini. Mais, de plus, combien dans toutes les parties de son poëme n'admire-t-on pas de comparaisons, d'images, de représentations naïves des objets les plus familiers, et surtout des objets champêtres, où la douceur, l'harmonie, le charme poétique sont au-dessus de tout ce qu'on peut se figurer, si on ne les lit pas dans la langue originale! Et ce qui lui donne encore dans ce genre un grand et précieux avantage, c'est qu'il est toujours simple et vrai; jamais un trait d'esprit ne vient refroidir une expression de sentiment ou un tableau de nature. Il est naïf comme la nature elle-même, et comme les anciens, ses fidèles imitateurs.

Deux siècles entiers après lui, l'Arioste et ensuite le Tasse, dans des sujets moins abstraits et plus attachants, dégagés de cette obscurité qui naît ou des allusions ignorées, ou des mots que Dante créait et que la nation ne conserva point, ou des tours anciens qui n'ont pu rester dans la langue, composèrent deux poëmes très-supérieurs à celui du Dante, par l'intérêt qu'ils inspirent et le plaisir continu qu'ils procurent: mais on ne peut pas dire pour cela qu'ils soient au-dessus de lui, puisque partout où il est beau, ses beautés sont rivales des leurs, et le plus souvent même les surpassent. On sent moins d'attrait à le relire, mais quand il s'agit de le juger, ou n'ose plus le mettre au-dessous de personne.

Pendant un ou deux siècles, sa gloire parut s'obscurcir dans sa patrie; on cessa de le tant admirer, de l'étudier, même de le lire. Aussi la langue s'affaiblit, la poésie perdit sa force et sa grandeur. On est revenu au _gran Padre Alighier_, comme l'appelle celui des poëtes modernes qui a le plus profité à son école[366]; et la langue italienne a repris sa vigueur, sans rien perdre de sa grâce et de son éclat; et les _Alfieri_, les _Parini_, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, ont fait vibrer avec une force nouvelle les cordes long-temps amollies et détendues de la lyre toscane. _Alfieri_ surtout eut bien raison de l'appeler son père: un seul trait fera connaître jusqu'où allait son admiration pour lui; et je terminerai ce que j'avais à dire sur Dante par ce jugement d'un grand poëte, si digne de l'apprécier.

[Note 366: Alfiéri.]

_Alfieri_ avait entrepris d'extraire de la _Divina Commedia_ tous les vers remarquables par l'harmonie, par l'expression, ou par la pensée. Cet extrait, tout entier de sa main, a 200 pages in-4°. de sa petite écriture, et n'est pas fini. Il en est resté au 19e. chant du Paradis; j'ai lu ce cahier précieux, et j'ai remarqué au haut de la première page ces propres mots, écrits en 1790: _Se avessi il coraggio di rifare questa fatica, tutto ricopierei, senza lasciarne un' iota, convinto per esperienza che più s'impara negli errori di questo, che nelle bellezze degli altri._ «Si j'avais le courage de recommencer ce travail, je recopierais tout, sans en laisser une syllabe, convaincu par expérience qu'on apprend plus dans les fautes de celui-ci que dans les beautés des autres.»

Mais il est temps de quitter le Dante. Nous nous sommes arrêtés plus long-temps avec lui que nous ne le ferons avec aucun autre poëte italien. On le lit peu; on lira peut-être plus volontiers cette analyse: peut-être fera-t-elle trouver de l'attrait et de la facilité à étudier l'original même; et alors on aura beaucoup gagné. Séparons-nous donc de lui, mais ne l'oublions pas; et avant de nous occuper d'un autre grand poëte qui tient après lui, ou si l'on veut, avec lui le premier rang, revenons sur toute la partie de ce siècle où nous n'avons jusqu'ici vu que le Dante, et où d'autres objets méritent de fixer notre attention.

CHAPITRE XI.

_Coup-d'oeil général sur la situation politique et littéraire de l'Italie au commencement du quatorzième siècle. Renaissance des arts, en même temps que des lettres, universités, études théologiques; philosophie, astrologie, médecine, alchimie; droit civil et droit canon; histoire; poésie; poëtes italiens avant Pétrarque._

Cette ardeur pour l'indépendance et pour la liberté, qui avait armé les villes d'Italie, et en avait fait presque autant de républiques, avait eu pour la plupart un effet tout contraire à leurs désirs. Presque toutes rivales entre elles, il avait fallu que chacune remit à l'un de ses citoyens les plus puissants le soin de son gouvernement et de sa défense. Une fois maîtres du pouvoir, ils ne voulaient plus s'en dessaisir; pour les y forcer, il fallait choisir quelqu'autre chef capable de les combattre et de les vaincre; et il en résultait souvent qu'au lieu d'un maître, la même ville en avait deux, ne sachant auquel obéir, et divisée en deux factions contraires. Dans la Lombardie et dans la Romagne, tel était, au quatorzième siècle, l'état de la plupart des villes. Celles de Toscane, et surtout Florence, étaient plus que jamais déchirées par les trop fameuses querelles des Blancs et des Noirs. Il n'y avait, en un mot, presque aucun point dans toute l'Italie qui ne fût bouleversé par les factions et par la guerre.

Et cependant, au milieu de ces chocs violents qui avaient eu presque partout de si tristes résultats politiques, on avait vu naître pour les arts d'imagination et pour d'autres arts plus utiles auxquels il manque un nom, mais qu'on peut appeler les arts d'utilité publique, une époque glorieuse, et qui n'est pas assez remarquée. Pour rehausser dans la suite l'éclat de quelques noms et l'influence de quelques princes sur les arts, on leur en a trop attribué la renaissance. C'est jusqu'au treizième siècle qu'il faut remonter pour les voir renaître en Italie. C'est alors que ces petites républiques[367], rivalisant entre elles de richesses et de dépenses comme de pouvoir, élevèrent à l'envi de vastes et magnifiques édifices publics. Partout l'hôtel ou le palais de la commune, habitation de son premier magistrat, joignit à la solidité tous les embellissemens qu'on pouvait lui donner alors. Les villes s'entourèrent de nouveaux murs, décorèrent leurs portes, en construisirent de marbre, élevèrent des tours et des fortifications redoutables. Milan, Vicence, Padoue, Modène, Reggio, tant de fois détruites par la guerre, renaissaient de leurs décombres. De longs canaux étaient creusés pour les communications du commerce; on y construisait des ponts, on en jetait de plus hardis sur les rivières et sur les fleuves. Gênes semblait créer des prodiges: les parties internes de son port, son môle, ses immenses aqueducs, toutes ces fabriques importantes datent de cette même époque. Le grand recueil de _Muratori_[368] contient, dans des chroniques obscures, des détails sans nombre de ces travaux somptueux, que l'exact et patient _Tiraboschi_ a réunis comme en un seul faisceau dans son histoire, pour la gloire de ce siècle et pour celle de l'Italie[369].

[Note 367: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. III, ch. 6.]

[Note 368: _Script. rer. Ital._, t. VIII.]

[Note 369: _Ub. supr._]

Consultons les historiens des beaux-arts[370], ils nous diront leurs premiers pas chez ce peuple ingénieux, et leurs rapides progrès. Ils nous feront connaître Nicolas de Pise, Jean, son fils, que nous avons déjà nommés, et d'autres sculpteurs habiles dont plusieurs ouvrages existent encore à Pise, à Florence, à Bologne, à Milan et ailleurs. Dans la peinture, Florence vante encore son _Cimabué_, son _Giotto_. Bologne prétend avoir eu des peintres plus anciens qu'eux[371]. Venise réclame la priorité sur Florence et sur Bologne[372]. Pise eut son _Guido_, son _Diotisalvi_, son _Giunta_; Lucques son _Buonagiunta_; mais aucun d'eux n'a pu prévaloir sur _Cimabué_, et sur _Giotto_ son disciple. Ceux-ci sont restés dans la mémoire des hommes, les premiers restaurateurs de la peinture en Italie: leurs prédécesseurs et leurs contemporains sont oubliés, peut-être par la même raison qui priva de l'immortalité tant de héros antérieurs aux Atrides:

Un poëte divin ne les a point chantés[373].

[Note 370: Vasari, _Vite de' Pittori_, etc. Baldinucci, _Natizie de professori del Disegno_, etc.]

[Note 371: Voy. _Carlo Cesare Malvasia, Felsina Pittrice_.]

[Note 372: Voy. _Carlo Ridolfi, le Maraviglie dell' arte_.]

[Note 373:

_Carent quia vate sacro_ (HOR.)]

Au lieu que _Giotto_ et _Cimabué_ ont été célébrés par le Dante, par Boccace et par d'autres poëtes toscans.

L'architecture prenait à Florence un caractère qu'elle tenait des moeurs du temps, et qui les atteste encore aujourd'hui. La petite ville d'Assise voyait le général[374] d'un ordre mendiant élever un temple magnifique à S. François, son humble et pauvre fondateur. La peinture en mosaïque qui éternise les trop fragiles productions de l'autre peinture, était dérobée aux Grecs, et répandait en Italie des monuments durables dans les palais, dans les temples. On dirait que les papes et les rois de Naples et de Sicile ne voulaient pas être vaincus en magnificence par des républiques: plusieurs des monuments érigés alors dans leurs capitales et dans les autres villes de leurs états, semblent des fruits de cette noble émulation. La poésie et les lettres suivaient, ou même devançaient l'essor des arts: nous avons vu quels avaient été leurs progrès, surtout dans les dernières années de ce siècle, et que lorsqu'il finit, le plus grand poëte du quatorzième et même des siècles suivants, le Dante était déjà parvenu à la moitié de sa carrière. Mais dès le commencement de ce nouveau siècle, l'Italie, après tant de désastres, reçut encore un nouveau coup.

[Note 374: Il se nommait frère Elie. Tiraboschi (_ubi suprà_) avoue que ce général des capucins oubliait trop tôt l'humilité et la pauvreté du saint fondateur de l'ordre. En effet, S. François était mort il n'y avait qu'un demi-siècle (en 1226.) Mais il y aurait d'autres réflexions à faire sur cet édifice somptueux bâti par des moines à besace, dans le même siècle où on les avait appelés à la pauvreté évangélique.]

Philippe-le-Bel, déjà trop vengé de Boniface VIII, poursuivait encore sa vengeance. Il voulait que la mémoire de ce pape fût condamnée; il avait d'autres passions à satisfaire; il voulait surtout abolir l'ordre des Templiers, dont le procès inique et l'horrible supplice souillent ce règne et ce siècle. Il lui fallait, dans un nouveau pape, un instrument qu'il n'avait pas trouvé assez docile dans le sage et prudent Benoît XI. Ce pontife lui donnait même quelques sujets de crainte, lorsqu'il mourut empoisonné, dit Jean Villani, par des cardinaux ses ennemis[375]. Soit que ce crime fût l'effet de leur propre haine, ou qu'ils ne fussent que les instruments de celle du roi[376], Philippe eut tout à souhait, lorsqu'après plus de dix mois de conclave, où son parti et le parti contraire luttèrent à force égale, il réussit à faire élire pape Bertrand de Gotte, archevêque de Bordeaux, qui prit le nom de Clément V, et qu'on appela le pape gascon. Ce pape, qui avait fait auparavant ses conditions avec Philippe[377], resta en France, et après avoir traîné pendant quelques années l'Église errante à sa suite dans la Gascogne et dans le Poitou, _dévorant_, dit un ancien historien[378], _à tort et à travers tout ce qui se trouva sur sa route, ville, cité, abbaye, prieuré_, il alla fixer son séjour à Avignon[379], accompagné de ses cardinaux et, selon de graves auteurs, de la comtesse de Périgord, sa maîtresse[380]. L'exemple fatal pour l'Italie, qu'il avait donné de résider hors de son sein, fut suivi par Jean XXII; il le fut encore par cinq autres papes; et cette absence, que tous les auteurs italiens blâment autant qu'ils la déplorent, et qui a conservé long-temps parmi eux le nom de _captivité de Babilone_, dura près de soixante-six ans.

[Note 375: Ce fut, selon cet historien (liv. VIII, ch. 80), dans des figues, qu'un jeune homme, vêtu en fille, vint lui offrir de la part des religieuses d'un monastère de Pérouse, ville où le fait se passa.]

[Note 376: M. Simonde Sismondi, dans son _Hist. des Répub. ital. du moyen âge_, t. IV, p. 234, cite un historien contemporain qui accuse positivement Philippe-le-Bel de cet empoisonnement. Cet historien est _Ferreto_ de Vicence, dont l'histoire est insérée dans la grande collection de Muratori, _Script. rer. Ital._, t. IX. Il raconte que le roi séduisit à force d'or, par le moyen du cardinal Napoléon des Ursins et d'un cardinal français, deux écuyers du pape, qui empoisonnèrent des figues-fleurs, et les lui présentèrent.]

[Note 377: Villani, _ub. supr._ raconte avec le plus grand détail et la plus grande naïveté, l'entrevue de Bertrand de Gotte et du roi, dans une forêt près de Bordeaux, les conditions faites entr'eux, et la manière dont Bertrand fut élu pape. Voyez aussi Mosheim, _Hist. Eccles._, XIVe siècle, part. 2, ch. 2.; _Abrégé de l'Hist. Eccles._, seconde partie, p. 97, etc.]

[Note 378: Godefroy de Paris, manusc. de la Biblioth. impér., n°. 6812.]

[Note 379: _Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t. I, p. 22. Ce fut au mois de mars 1309.]