Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 17

Chapter 173,729 wordsPublic domain

[Note 380: Elle se nommait Brunissende de Foix, et était femme d'Archambaud, comte de Périgord: c'était une des plus belles femmes de son siècle. Jean Villani, lib. IX, ch. 58, en parlant de ce pape, dit dans son style simple et naïf: _Questi fu huomo molto cupido di moneta e simoniaco.... E fu lussurioso, che palese si dicea che tenea per amica la contessa di Palagorgo, bellissima donna, figliota del conte di Fos. E lasriò i suoi nipoti, e suo lignaggio con grandissimo et innumerabile tesoro_, etc.]

L'autorité du siége pontifical en souffrit. Les Gibelins, toujours opposés aux papes, profitèrent de leur absence pour les décréditer et pour s'agrandir. Rome respecta moins leurs décrets, les traita même avec mépris; l'Europe entière craignit et révéra moins les papes d'Avignon que les papes de Rome. Que pouvaient-ils dans cet éloignement? traiter d'hérésies les révoltes, faire jouer avec plus d'activité, tendre outre mesure le ressort de l'Inquisition: ils le firent; mais les confiscations et les bûchers ne leur rendirent ni l'autorité ni la vénération des peuples; remplacer par mille inventions fiscales de la chancellerie apostolique les revenus que les factions et les séditions leur enlevaient en Italie? ils le firent encore: ils devinrent plus riches, mais aussi plus odieux.

C'est entre le pape Jean XXII et l'empereur Louis de Bavière, qu'éclatèrent des différents non moins scandaleux que ceux de Boniface VIII et du roi Philippe-le-Bel. Le pape commença par déposer Louis comme hérétique et contumace; Louis n'en marcha pas moins vers Rome, où il se fit couronner solennellement trois mois après avec plus de solennité, il y fit déposer publiquement _le prêtre Jacques de Cahors, évêque de Rome, qui se nommait le pape Jean_, le livra au bras séculier pour être brûlé comme hérétique, et lui donna pour successeur un cordelier napolitain: mais il ne put soutenir son anti-pape; et Jean XXII, avant de mourir, eut la consolation de le voir remis entre ses mains, et de lui faire faire une abjuration en bonne forme.

On voudrait en vain dissimuler tous ces scandales. L'histoire les dénonce: elle veut qu'ils soient indiqués, si l'on s'abstient de les décrire. Ceux qui nous en feraient un crime devaient au moins nous apprendre comment on pourrait parler de la littérature italienne sans parler de l'Italie, ou de l'Italie sans parler des papes, ou des papes autrement que l'Histoire.

Parmi les princes qui profitaient de ces divisions pour s'agrandir, on remarque surtout Robert, roi de Naples et comte de Provence. Charles II, fils de Charles d'Anjou, fondateur de cette dynastie[381], n'avait pas eu un règne beaucoup plus paisible que celui de son père: il avait cependant commencé à protéger les sciences et les lettres. Robert, son fils, les protégea bien davantage; mais principalement occupé du soin de s'agrandir, il en saisit avidement l'occasion. Il étendit pendant quelque temps sa domination sur la Romagne d'un côté, de l'autre sur la Toscane, et même sur plusieurs petits états du Piémont et de la Lombardie. Son ambition, s'il l'avait pu, était de devenir maître de l'Italie entière; c'était d'ailleurs un excellent roi, un prince très-éclairé. Boccace et d'autres auteurs le placent, pour la science, à côté de Salomon[382]. Quoique fils de roi, et né pour le trône, il avait dès son enfance, aimé passionnément l'étude[383]. Dans sa jeunesse, au milieu des agitations politiques, des guerres souvent malheureuses, quelquefois même captif, quelquefois aussi entouré des délices d'une cour et de toutes les séductions de son âge, il ne laissa jamais passer un jour sans étudier. Devenu roi, dans la paix et dans la guerre, au milieu des projets les plus ambitieux et les plus vastes, on le voyait toujours entouré de livres, il lisait même à la promenade, et tirait de ses lectures des sujets instructifs et quelquefois sublimes de conversation. Il était orateur éloquent, philosophe habile, savant médecin, et profondément versé dans les matières théologiques les plus abstraites. Il avait négligé la poésie, et s'en repentit dans sa vieillesse, trop tard pour pouvoir la cultiver lui-même. On lui attribue cependant un Traité _des vertus morales_ en vers italiens; mais le savant Tiraboschi a prouvé que ce roi n'en était pas l'auteur[384].

[Note 381: Voy. t. I, pag. 355 et 356.]

[Note 382: Boccace, _Genealogia Deorum_, l. XIV, c. 9; _Benvenuto da Imola_, Comment. in Dant., _Antiq. Ital._, v. I, p. 1035.]

[Note 383: Pétrarque, _Rerum memorandarum_.]

[Note 384: Tom. V, l. I, c. I. Il avertit que le docte abbé Mehus lui-même s'y est trompé dans la _Vie d'Ambr. Camald_, p. 273. Robert ne perd rien à ce que ce poëme, ou plutôt ce recueil de sentences morales, ne soit pas de lui. Il est en vers irréguliers, et partagé d'abord en quatre divisions, qui traitent 1°. de l'amour; 2°. des quatre vertus cardinales, la prudence, la justice, la force et la tempérance; 3°. des vices, c'est-à-dire, des sept péchés mortels. Chacune de ces divisions est ensuite partagée en petites subdivisions de trois vers au moins et de dix au plus, ayant toutes un titre particulier, et traitant des différentes espèces ou des diverses nuances de chaque vertu et de chaque vice. Les vers sont communément rimés, tantôt à rimes croisées, tantôt de deux en deux, mais presque tous médiocres et sans couleur.]

Robert ne se plaisait que dans la conversation des savants; il aimait à les entendre lire leurs ouvrages, et leur donnait des applaudissements et des récompenses. Il invitait à venir à sa cour tous ceux qui avaient quelque renommée, et ceux même qu'il n'appelait pas s'y rendaient, certains d'y recevoir l'accueil qui leur était dû. Enfin il avait rassemblé à grands frais une riche bibliothèque dont il confia la garde à Paul de Pérouse, l'un des plus savants hommes de son temps.

Les _Scaligeri_ ou seigneurs de _la Scala_ étaient, depuis la fin du siècle précédent, maîtres de Vérone. Deux frères, _Alboin_ et _Cane_, que les Italiens appellent toujours _Can Grande_[385], y tenaient une cour brillante. Elle était le refuge de tous les hommes distingués que les guerres civiles et les révolutions chassaient de leur patrie. Nous avons vu qu'elle le fut du Dante. Ils n'y trouvaient pas seulement un asyle, mais toutes les attentions de l'hospitalité, les recherches du goût et les jouissances de la vie. Ils y étaient magnifiquement logés et meublés; ils avaient chacun à leurs ordres des domestiques particuliers, et étaient, à leur choix, ou abondamment servis chez eux, ou admis à la table des princes. La bonne chère y était assaisonnée par les plaisirs de la musique, et, selon l'usage du temps, par des bouffons et des jongleurs. Les chambres étaient décorées de peintures et de devises analogues à la situation, à l'état ou aux différents goûts des hôtes. On y représentait la victoire pour les guerriers, l'espérance pour les exilés, les bosquets des muses pour les poëtes, Mercure pour les artistes, le Paradis pour les prédicateurs, ainsi du reste[386].

[Note 385: Beaucoup de ces guerriers, qui devinrent de très grands seigneurs, prenaient des noms singuliers, et qu'ils tiraient souvent de quelque circonstance de leur vie qui nous est inconnue aujourd'hui. Sans doute le premier de ces seigneurs de _la Scala_ s'était distingué à l'assaut de quelque forteresse, en y montant avec une échelle qu'il avait portée lui-même, d'où il fut appelé en latin _Scaliger_. Mais on ignore pourquoi l'un des plus grands personnages de cette famille prit le nom de _Cane_, chien. Cet animal fidèle et quelquefois courageux, plaisait tant aux _Scaligeri_, que le fils ou le neveu de _Can Grande_ s'appela _Mastino_, mâtin, comme s'était déjà nommé l'oncle de _Cane_ lui-même, frère de son père Albert; et que les deux fils de ce _Mastino_ se nommèrent, l'un _Can Grande_ second, qui fut loin de valoir le premier, et l'autre _Can Signore_, qui valut encore moins, puisqu'il tua son frère. Il fit aussi tuer son autre frère, Paul Alboin, dans la prison où il l'avait renfermé. Ce _Can Signore_ ne laissa que deux bâtards, qui lui succédèrent. Le plus jeune tua l'aîné, fut chassé de Vérone, et mourut de misère, en 1388. Ainsi finit dans une espèce de rage, cette race de _Mastini_ et de _Cani_, parmi lesquels il n'y eut guère que le premier _Can Grande_ qui eut une véritable grandeur.]

[Note 386: Tiraboschi, t. V, l. I, c. II.]

Les _Visconti_ à Milan, les _Carrara_ à Padoue, les Gonzague à Mantoue, les princes d'Est à Ferrare, n'étaient pas moins favorables aux lettres; l'exemple des chefs étant presque partout imité par les plus simples citoyens, l'enthousiasme devint si général, qu'il n'y a peut-être aucun autre siècle où les savants aient reçu plus d'encouragements et d'honneurs. C'était eux que l'on chargeait des ambassades les plus importantes. Dans toutes les villes où ils passaient, on allait au-devant d'eux; on leur prodiguait tous les témoignages d'admiration et de respect; et, à leur mort, les seigneurs des villes où ils avaient cessé de vivre se faisaient honneur d'assister à leurs funérailles. Les universités et les écoles déjà fondées prenaient plus de consistance et d'activité. Le tumulte des armes, qui ne les empêchait point de fleurir, n'empêchait pas non plus qu'il ne s'en élevât de nouvelles. Ce même esprit de rivalité qui armait l'un contre l'autre les princes et les peuples, les portait à chercher à l'envi tous les moyens de donner chacun à leurs petits états plus de réputation et plus de grandeur. Quelquefois on voyait des professeurs occuper tranquillement leurs chaires, tandis qu'on se battait sous les murs d'une ville, ou même sur les places et dans les rues. Quelquefois aussi les chaires étaient renversées, les professeurs chassés, les écoliers mis en fuite; mais ils revenaient bientôt, soit sous le même gouvernement, soit sous celui qui en avait pris la place; et les études reprenaient leur cours.

L'Université de Bologne éprouvait des vicissitudes continuelles. Tantôt excommuniée par Clément V, elle vit le plus grand nombre de ses élèves émigrer dans celle de Padoue, sa rivale[387]; tantôt, par une suite de querelles élevées entre les professeurs et les magistrats, ou entre les écoliers et les citoyens, des classes nombreuses désertèrent et allèrent s'établir dans les villes voisines[388]. Mais tous ces torts furent réparés. Jean XXII leva l'interdit de Clément, confirma et augmenta les priviléges de l'Université; les magistrats et les citoyens donnèrent aux professeurs et aux disciples les satisfactions qu'ils désiraient; et cette école, déjà célèbre, n'en eut que plus d'éclat et de célébrité. Bientôt Milan, Pise, Pavie, Plaisance, Sienne, et surtout Florence, rivalisèrent avec Padoue, Bologne, et cette Université de Naples fondée par Frédéric II, qui avait pris sous Robert de nouveaux accroissements. Boniface VIII avait fondé celle de Rome; ses successeurs en confirmèrent et en étendirent même les priviléges; mais leurs bulles ne pouvaient réparer le mal que leur absence faisait à cette université naissante; elle ne put jamais que languir, tandis que leur résidence à Avignon laissait la malheureuse Rome presque déserte, et, pour comble de maux, toujours en proie à des séditions et bouleversée par des troubles.

[Note 387: En 1306.]

[Note 388: En 1316 et 1321. Voy. Tiraboschi, t. V, l. I, c. 3.]

Il faut toujours se rappeler que, dans ces universités et dans ces écoles, on n'enseignait encore, comme dans le siècle précédent, que ce qu'on appelait les sept arts. La littérature proprement dite y était presque entièrement ignorée. On commençait à peine à retrouver quelques uns des anciens auteurs qui devaient être la base des études littéraires. Les bibliothèques des écoles et des monastères, celles mêmes que plusieurs princes s'empressaient de former, ne contenaient, pour la plupart, que quelques oeuvres des Pères[389], quelques livres de théologie, de droit, de médecine, d'astrologie et de philosophie scolastique; encore étaient-ils en petit nombre. C'est dans la suite du siècle qui commençait alors, que l'on vit naître en Italie, et à l'exemple de l'Italie, dans toute l'Europe, une avidité louable pour la découverte des anciens manuscrits. C'est alors qu'on chercha dans les coins les plus abandonnés et les plus poudreux des maisons particulières et des couvents, les ouvrages de ces auteurs, dont il n'était jusqu'alors resté, pour ainsi dire, que le nom, et de ceux qui avaient laissé beaucoup d'ouvrages dont on ne connaissait que la moindre partie. Ce fut principalement à Pétrarque, comme nous le verrons dans sa vie, que l'on dut cette révolution, et c'est un des plus solides fondements de sa gloire.

[Note 389: Tiraboschi, t. V, l. I, c. 4.]

On peut juger, par un seul exemple, de tout ce qu'il avait à faire et combien les savants eux-mêmes étaient alors peu avancés. Un professeur de l'Université de Bologne, qui lui écrivait au sujet des auteurs anciens, et surtout des poëtes, voulait que l'on comptât parmi ces derniers, Platon et Cicéron, ignorait le nom de Noevius et même celui de Plaute, et croyait qu'Eunius et Stace étaient contemporains[390]. A l'imperfection des connaissances et à la rareté des livres, ajoutons l'ignorance des copistes. En transcrivant les meilleurs livres, ils les défiguraient souvent de manière que les auteurs eux-mêmes les auraient à peine reconnus. C'est sur ces notions qu'il faut réduire ce qu'on trouve dans les histoires littéraires sur les riches bibliothèques données à telle Université, fondées dans telles villes, formées par tel prince, et ouvertes par ses ordres aux savants et au public. Si on les compare avec nos grandes bibliothèques, ce sont de chétifs cabinets de livres: c'est une véritable disette opposée à un effrayant excès.

[Note 390: Voy. Pétrarque, _Lett. famil._, l. IV, ép. 9. Tirab. _loc. cit._]

La science qui y trouvait le plus de secours et qui était le plus abondamment pourvue de livres, était la théologie scolastique; aussi la cultivait-on avec plus d'ardeur que jamais. Ce n'était plus le siècle des Thomas d'Aquin et des Bonaventure; mais leur exemple était récent, et entretenait parmi leurs admirateurs et leurs disciples, l'espérance de les égaler et même de les surpasser en gloire. De là, parmi les théologiens, cet empressement, cette ferveur générale à interpréter les mêmes livres qu'avaient interprétés leurs prédécesseurs, à expliquer les explications mêmes; à commenter les commentaires; à épaissir les ténèbres en y voulant porter la lumière, et à rendre obscur en l'expliquant, ce qui d'abord était clair. Ce sont ici non seulement les idées, mais les propres expressions du sage Tiraboschi[391]; il y joint le voeu très-raisonnable que dans l'oubli profond et dans la poudre des bibliothèques, où ces infatigables commentateurs sont ensevelis, personne ne s'avise jamais de troubler leur repos. Il ne confond pourtant pas avec eux une douzaine de docteurs dont il paraît que la renommée fut très-éclatante dans ce siècle. Nous y distinguerons seulement un religieux augustin nommé Denis, du bourg St.-Sépulcre, parce qu'il fut l'ami et le directeur de Pétrarque; nous en dirons ce peu de mots, et nous renverrons tout le reste au même asyle, dont Tiraboschi désire l'inviolabilité pour la tourbe des théologiens de ce siècle. Il ne doit point y avoir de rangs dans la poussière et dans l'oubli. Tous les auteurs de livres qu'on ne peut lire, et où il n'y a rien à apprendre, doivent y dormir également.

[Note 391: Tom. V, l. II, c. I.]

C'est à peu près dans la même catégorie qu'il faut ranger les auteurs de quelques Vies de saints et de quelques chroniques prétendues sacrées, à moins qu'on ne veuille prendre parti dans la discussion élevée entre ceux qui préfèrent les douze livres de la Vie des Saints écrits par l'évêque Pierre _Natali_, à la légende dorée de Jacques de _Voragine_, et ceux qui sont de l'opinion contraire; ou, dans d'autres questions de cette espèce, dont les hommes d'ailleurs respectables[392] ne laissent pas de s'être occupés sérieusement. De grandes disputes, qui s'élevèrent alors dans l'un des ordres mendiants, sur les habits courts et les habits longs, sur les grands et les petits frocs[393], sur la pauvreté religieuse, et sur la vision béatifique, produisirent de hautes clameurs et d'innombrables volumes; elles reposent aujourd'hui dans le même silence. Il couvre aussi les querelles très-animées qui eurent pour objet la philosophie d'Aristote. Grâce aux commentaires d'_Averroës_, et aux commentateurs de ses commentaires, cette philosophie était devenue en quelque sorte une seconde théologie, aussi obscure et aussi vaine que la première. L'astrologie judiciaire y joignait ses savantes visions; ce n'était pas seulement un abus, ou, si l'on veut, une erreur de l'astronomie; c'était une science à part, qui avait des chaires spéciales et des professeurs particuliers dans l'Université de Bologne et dans celle de Padoue[394], les deux premières universités d'Italie, qui donnaient le ton à toutes les autres. Deux de ces professeurs firent dans leur temps un tel bruit, qu'on ne peut se dispenser de leur accorder une mention particulière; on ne peut la refuser surtout à la mort tragique de l'un d'eux.

[Note 392: Apostolo Zeno, _Dissert. Vossian._, t. II, p. 32.]

[Note 393: Ces querelles étaient fondamentalement ridicules, comme toutes celles de même espèce; mais il s'y mêla quelque chose d'horrible. Le pape Jean XXII ne pouvant accorder les deux partis, traita d'hérétique celui qui soutenait les petits frocs, les petits habits, et la pauvreté évangélique, et le livra comme tel à l'Inquisition. Quatre de ces malheureux entêtés furent brûlés vifs à Marseille, en 1318. (Voy. entre autres auteurs, Baluze, _Vitoe Pontif. Avenion._, t. I, p. 116; t. II, p. 341, et _Miscellan._, t. I.) Les capucins rigoristes n'en furent que plus attachés à leur petit froc et à leur sac; ils crièrent à la persécution de l'église, traitèrent le pape d'Ante-Christ, se firent brûler par centaines, et crurent être des martyrs. Mosheim, _Hist. Eccles._, siècle XIV, part. II, ch. 2, cite une pièce authentique, intitulée _Martyrologium spiritualium et fraticellorum_, qui contient les noms de 113 personnes brûlées pour cette même cause. «Je suis persuadé, ajoute-t-il, que, d'après ces monuments et d'autres publiés et non publiés, on pourrait faire une liste de deux mille martyrs de cette espèce.» Voyez son _Hist. Eccles._ traduite en français par Eidous, Maëstricht, 1776, in-8°., t. III, p. 350 et 351.]

[Note 394: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 2.]

Le premier est Pierre d'Abano[395], né au village de ce nom, près de Padoue, en 1250. On l'appelle aussi Pierre de Padoue. Il passa, dans sa jeunesse, à Constantinople exprès pour apprendre le grec, dans une école de philosophie et de médecine alors très-fréquentée. Il fit de si grands progrès qu'il y obtint lui-même une chaire de professeur. Rappelé à Padoue par les lettres les plus pressantes, il y revint, et voyagea ensuite en France. Il était à Paris vers la fin du treizième siècle, et y composa un livre sur la science physionomique[396]. On croit même qu'il y était encore en 1313, et qu'il y publia son _Conciliateur_, ouvrage qui fit beaucoup de bruit, dans lequel il entreprit de concilier les opinions discordantes des médecins et des philosophes, sur plusieurs questions de médecine et de philosophie.

[Note 395: Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 396: Il est en manuscrit à la Bibliothèque impériale, sous ce titre: _Liber compilationis physionomicoe, à Petro di Padua in civitate Parisiensi editus_, etc., et sous le n°. 2598, in-fol.]

Ce fut aussi à Paris qu'il fut accusé, pour la première fois, de sortiléges et de magie. Ayant fait, dit-on, des cures admirables comme médecin, et d'autres choses surprenantes, l'inquisiteur dominicain que Paris avait alors le bonheur de posséder, le manda, l'examina, décida qu'il y avait dans son fait de la magie et de l'hérésie, commença d'en parler publiquement sur ce ton, et se préparait à le faire arrêter pour le livrer aux flammes. Mais Pierre, qui était en grand crédit à la Cour et dans l'Université, obtint que sa cause fût jugée devant l'Université assemblée, en présence du roi[397]. Il triompha pleinement de ses ennemis; et même, selon quelques historiens, il prouva par quarante-cinq arguments en bonne forme, que c'étaient les dominicains eux-mêmes qui étaient des hérétiques. Cette victoire lui sauva la vie; mais elle n'empêcha pas ceux qu'il avait convaincus d'hérésie, d'être, comme auparavant, inquisiteurs pour la foi. Cité dans la suite à Rome par le même tribunal, il se justifia de même, et fut définitivement déclaré innocent par le pape.

[Note 397: Philippe-le-Bel.]

Mais s'il n'était pas magicien, il était du moins plus entêté que personne des rêveries astrologiques. Il voulut persuader aux habitants de Padoue de rebâtir leur ville sous une certaine conjonction de planètes qui parut de son temps, et qu'il jugeait la plus heureuse du monde; ils trouvèrent l'expérience un peu trop chère, et laissèrent Padoue telle qu'elle était. Il l'embellit pourtant d'un monument de sa science favorite; il fit peindre sur les murs du palais un grand nombre de figures représentant les planètes, les étoiles et les diverses actions qui dépendaient de leur influence.

Lors même qu'il opérait comme médecin, il n'oubliait pas qu'il était astrologue, et il rapportait au cours des astres les périodes de la fièvre. A cela près, ce fut un des plus savants médecins de son siècle. On croit qu'il fut le premier à professer publiquement la médecine dans l'Université de Padoue. Il y acquit une grande réputation et une grande fortune; mais il attira aussi l'envie, qui renouvela plusieurs fois contre lui les accusations d'hérésie et de sortilége. Comme magicien, il avait, prétendait-on, sept esprits familiers renfermés dans un vase de cristal, et toujours prêts à exécuter ses ordres; comme hérétique, une des erreurs dont on l'accusait était de ne pas croire au diable; et il lui fallut se justifier de ces deux accusations à la fois. Le dernier procès de cette espèce qu'il eut à soutenir ne fut point achevé. Il mourut en 1315, avant le jugement, et ôta ainsi aux charitables inquisiteurs l'espérance de le purifier de ses erreurs dans les bûchers du Saint-Office.

Ils s'obstinèrent à l'y vouloir jeter après sa mort. Quoique à ses derniers moments il eût déclaré aux médecins et à ses amis, qu'il reconnaissait pour faux et trompeur l'art de l'astrologie auquel il s'était livré; quoique dans son testament, et même dans une profession de foi expresse il eût déclaré être bon catholique, et croire tout ce que l'Église enseigne, et qu'en conséquence il eût été enterré solennellement dans l'église de St.-Antoine, les inquisiteurs suivirent imperturbablement la procédure commencée contre lui, le jugèrent coupable d'hérésie, le condamnèrent au feu, et ordonnèrent aux magistrats de Padoue, sous peine d'excommunication, de déterrer son cadavre et de le faire brûler publiquement. Mais cette sentence resta sans effet, ou n'en eut du moins qu'en apparence. Une certaine Mariette, qui vivait avec lui, que les uns disent sa concubine, les autres seulement sa domestique, ayant appris le soir même cette sentence, fit secrètement exhumer le corps pendant la nuit, et le fit enterrer dans l'église de St.-Pierre. Les inquisiteurs, furieux d'avoir perdu leur proie, se mirent à procéder contre ceux qui la leur avaient enlevée, et contre tous ceux qui auraient eu connaissance de ce délit. Les magistrats de Padoue ne purent les apaiser et mettre fin à tous ces scandales qu'en faisant brûler sur la place publique l'effigie du mort, ou une statue qui le représentait, après y avoir lu à haute voix sa sentence[398].