Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 18

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Le second astrologue fut moins heureux. Il se nommait _Francesco Stabili_; mais comme de _Francesco_ vient le petit nom _Cecco_, et qu'il était d'Ascoli, dans la marche d'Ancône, c'est sous le nom de _Cecco d'Ascoli_ qu'il est généralement connu. Les auteurs qui ont écrit sa vie, ont commis des erreurs et des anachronismes que Tiraboschi a patiemment rectifiés[399]. Les faits essentiels sont, qu'étant encore jeune, il professa l'astrologie dans l'université de Bologne; qu'il y publia dans la suite un livre sur cette prétendue science, et que ce livre l'ayant fait accuser devant l'inquisition, il y fut condamné, par une première sentence, à des peines correctives; mais que trois ans après, les mêmes accusations s'étant renouvelées à Florence, il y succomba, et fut brûlé vif, en 1327, âgé de soixante-dix ans.

[Note 398: Voy. Mazzuchelli, _Scrittori ital._, t. I, part. I.]

[Note 399: _Storia della Letter. ital._, t. V, l. II, c. 2.]

La cause apparente, ou le prétexte d'une mort si cruelle fut que, dans un livre sur la sphère[400], il avait écrit que, par le moyen de certains démons, qui habitaient la première sphère céleste, on pouvait faire des choses merveilleuses et des enchantements. C'était une folie et une sottise, mais assurément ce n'était pas un crime à punir par le feu. Les causes réelles et secrètes furent, à ce qu'il paraît, la haine et la jalousie d'un médecin fameux, nommé _Dino del Garbo_, et les violentes inimitiés que le malheureux _Cecco_ excita contre lui, en parlant mal, dans un autre de ses ouvrages, de deux poëtes que les Florentins admiraient depuis leur mort après les avoir persécutés de leur vivant, Dante et _Guido Cavalcanti. Guido_ était mort depuis vingt ans; Dante l'était depuis six ans lors de la sentence de _Cecco_. Ils avaient été liés autrefois, et même pendant les premiers temps de l'exil du Dante, ils avaient entretenu une correspondance d'amitié. On ignore ce qui les avait brouillés; mais dans un poëme fort bizarre, et ce qui est bien pis, fort plat et fort mauvais, intitulé, sans qu'on sache trop pourquoi, l'_Acerba_, _Cecco_ parla mal du Dante et se moqua de son poëme[401]. Il tourna aussi en ridicule[402] la fameuse _canzone_ de _Guido Cavalcanti_ sur l'amour[403]. Que ces traits satiriques lui aient fait des ennemis dans une ville où la réputation de ces deux poëtes était alors dans un grand crédit, il n'y a rien là de bien étonnant, et cela pourrait arriver dans notre siècle tout aussi bien qu'au quatorzième. Mais nous n'avons pas aujourd'hui un tribunal où l'on puisse accuser d'hérésie et de magie l'écrivain qu'on veut perdre, ni des bûchers où l'on puisse le faire expirer à petit feu, en couvrant sa haine littéraire des intérêts du ciel: c'est la différence qu'il y a entre les deux siècles, et peut-être, selon quelques gens, cette différence n'est-elle pas en faveur du nôtre.

[Note 400: Dans un commentaire sur la sphère de _Giovanni de Sacrobosco_.]

[Note 401: _Acerba_, l. Il, c. I; l. III, c. I, et l. IV, c. 13. Nous reviendrons plus bas sur ces traits de médisance peu redoutables pour le Dante.]

[Note 402: _Ibid._, l. III, c. I.]

[Note 403: Quoi qu'il en soit de la part que les traits lancés contre ces deux poëtes purent avoir à la condamnation de _Cecco_, ce qu'il y a de certain, c'est que le poëme de l'_Acerba_, dans lequel ces critiques se trouvent, fut une des causes de son arrêt de mort. L'inquisiteur, frère _Accurse_, de l'ordre des Frères Mineurs, qui le fit brûler avec ses livres, le dit expressément dans sa sentence, citée par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 164: _Librum quoque ejus in astrologiâ latinè scriptum, et quemdam alium vulgarem, Acerba nomine, reprobavit, et igni mandari decrevit._ Et le _Quadrio_ (_Storia e ragione d'ogni poesia_, t. VI, p. 39,) rapporte un autre passage de la même sentence, où le frère inquisisiteur, jouant sur le mot _acerbus_, qui signifie et le défaut de maturité, et quelque chose d'aigre et de dur, dit qu'il a trouvé ce titre d'_Acerba_ fort significatif, parce que le livre ne contient aucune maturité ni douceur catholique, mais au contraire beaucoup d'aigreurs hérétiques, _multas acerbitates hereticas_.]

_Cecco_ n'était pas médecin, comme quelques auteurs l'ont prétendu; mais plusieurs médecins donnaient alors dans les mêmes folies que lui, et, suivant l'exemple de Pierre d'Abano, ils jugeaient de la fièvre par les astres, et traitaient les maladies par la méthode des influences et des conjonctions. La médecine, quoique cultivée avec beaucoup d'émulation dès le siècle précédent, était pour ainsi dire encore naissante. Elle se traînait toujours sur les pas des Arabes, et n'avait aucun de ces principes fixes que l'expérience a dictés, mais dont les applications sont encore si incertaines. On l'enseignait dans les universités, on la pratiquait avec un grand appareil d'érudition et d'orgueil doctoral; on écrivait d'énormes volumes de commentaires sur Hippocrate et sur Galien, tels qu'on les connaissait par les Arabes; mais rien ne devait rester de tout cela, que les noms très-inutiles de quelques docteurs; et l'art était toujours dans son enfance.

L'alchimie était encore pour les esprits une source d'égarement dont on était alors fort avide. Changer de vils métaux en or était devenu l'objet d'une passion presque générale. Thomas d'Aquin lui-même[404] avait cru à cette transmutation, quoiqu'on ne le range pas ordinairement parmi les sectateurs de la science hermétique; tandis qu'on place au premier rang le célèbre Raymond Lulle, que des écrivains, dignes de foi, disculpent de cette erreur[405]. Quelques alchimistes furent pendus pour avoir falsifié les monnaies, et d'autres brûlés vifs pour sortilége[406]. La société avait le droit de punir les premiers: les autres étaient des fous condamnés par des barbares.

[Note 404: Tiraboschi, t. V, l. II, chap. II, 26.]

[Note 405: Tiraboschi, t. V, liv. II, chap. II, 26.]

[Note 406: _Grifolino_ d'Arezzo, et _Capoccio_ de Florence, dont _Benvenuto da Imola_, parle fort au long dans son Comment. sur Dante. Voy. Tirab., _loc. cit._]

Le droit civil et le droit canon soutenaient l'essor qu'ils avaient pris dans le siècle précédent. Le premier surtout avait à Bologne, à Padoue, et dans plusieurs autres universités, un grand nombre de professeurs célèbres, et, parmi eux, un des poëtes les plus fameux de ce temps, _Cino da Pistoia_. Son nom de famille était _Sinibaldi_, ou plutôt _Sinibuldi_, et son prénom _Guittoncino_[407], diminutif de _Guittone_, dont on fit, par abréviation _Cino_. C'est sous ce dernier nom et sous celui de _Pistoia_, sa patrie, qu'il est parvenu à la postérité. Son père et sa famille, qui était ancienne et distinguée, prirent le plus grand soin de sa première éducation. Le goût dominant de son siècle le décida pour l'étude des lois; mais la nature l'avait fait poëte, et il se livra dès sa jeunesse à ces deux études à la fois. Il prit ses premiers degrés à Bologne, dans la faculté de droit. Il put dès-lors être revêtu d'un emploi de judicature, et il en exerçait un en 1307 dans sa patrie[408], quand la faction des Noirs rentra de force à _Pistoia_ d'où elle avait été chassée de même. _Cino_ était Gibelin et du parti des Blancs: il ne put tenir à la position critique où cette révolution le plaçait; il s'exila volontairement, et se retira d'abord vers la Lombardie. Une de ses raisons pour prendre ce chemin, fut son amour pour la belle _Selvaggia_, qu'il a tant célébrée dans ses vers. Philippe _Vergiolesi_, père de _Selvaggia_, était à _Pistoia_ le chef des Blancs. Forcé par les mêmes circonstances à chercher un asyle, il s'était retiré avec sa famille dans un château fort sur des montagnes voisines des frontières de la Lombardie. _Cino_ l'alla trouver, et en fut parfaitement accueilli; mais, pendant son séjour auprès du père, il eut la douleur d'y voir mourir la fille, sa jeune et chère _Selvaggia_.

[Note 407: C'est son véritable prénom, et non pas _Ambrogino_, comme le _Quadrio_ et d'autres l'ont écrit: son aïeul paternel s'était appelé de même.]

[Note 408: Il y était assesseur des causes civiles.]

Après cette perte, il erra quelque temps dans les villes de Lombardie, d'où l'on croit qu'il passa en France; l'université de Paris y attirait alors un grand nombre d'étrangers: il paraît que _Cino_, après y avoir fait quelque séjour, retourna en Italie, lorsque l'entrée de l'empereur Henri VII rendit aux Gibelins des espérances que sa mort imprévue[409] leur ôta bientôt. Toutes ces vicissitudes ne l'avaient point détourné de ses travaux. Il en donna une preuve à Bologne, en 1314, en y publiant son Commentaire sur les neuf premiers livres du code, ouvrage volumineux, et rempli d'une érudition immense, qu'il composa cependant en deux années, et qui le plaça, dès qu'il parut, au premier rang des jurisconsultes de son temps[410]. Ce fut avec un si beau titre qu'il se présenta pour demander le doctorat, et qu'il l'obtint, en 1314, plus de dix ans après qu'il eût été reçu bachelier. Sa réputation le fit bientôt appeler dans plusieurs villes pour y enseigner le droit. Il professa trois ans à Trévise, et environ sept ans à Pérouse. Il eut pour disciple dans cette dernière ville le célèbre Bartole, qui suivit ses leçons pendant six ans, et qui avoua dans la suite qu'il devait aux écrits et aux leçons de _Cino_ son savoir et même son génie.

[Note 409: A Bonconvento, près de Sienne, en 1313.]

[Note 410: Ce commentaire a été imprimé plusieurs fois; la première édition parut à Pavie, en 1483. La meilleure et la plus belle est celle qui fut donnée par _Cisnerus_, avec des notes et des additions marginales, à Francfort-sur-le-Mein, en 1578.]

De Pérouse, _Cino_ alla professer à Florence; il est bon de remarquer que ce ne fut jamais qu'en droit civil: les canonistes et les légistes formaient comme deux sectes ennemies; et non seulement en sa qualité de légiste, mais comme ardent Gibelin, il avait un grand éloignement pour les décrétales, les canons et pour tout ce qui composait la jurisprudence papale. Il est faux qu'il ait été, dans les lois, maître de Pétrarque, et plus encore, qu'il l'ait été en droit canon, de Boccace: il ne le fut du premier des deux que dans l'art d'écrire[411], et seulement en lui offrant dans ses poésies, comme nous le verrons bientôt, un modèle que Plutarque se plut à imiter.

[Note 411: Voy. _Memorie della Vita di messer Cino da Pistoja, raccolte ed illustrate dall' ab. Sebastiano Ciampi,_ etc. Pisa, 1808.]

_Cino_ professait encore à Florence[412], quand il fut nommé gonfalonier à _Pistoia_, où, depuis quelques années, les affaires de son parti avaient repris le dessus; mais soit par attachement pour sa chaire, soit par tout autre motif, il refusa cet honneur. Il était cependant, en 1336, de retour dans sa patrie; il y fut attaqué d'une maladie grave, et mourut cette même année, ou au plus tard au commencement de 1337[413], laissant après lui deux renommées qui se sont conservées long-temps sans que l'une nuisit à l'autre, et regardé en même temps comme l'un des restaurateurs de la jurisprudence civile, et comme l'un des créateurs de la poésie toscane. Nous considérerons bientôt en lui le poëte: comme jurisconsulte, s'il a été surpassé depuis, il surpassa lui-même tous les glossateurs qui l'avaient précédé; et il paraît que depuis le célèbre Irnérius, aucun légiste n'avait apporté autant de lumière que lui dans des matières que la plupart semblaient au contraire s'être étudiés à obscurcir[414].

[Note 412: En 1334.]

[Note 413: Tiraboschi, t. V, p. 242, avait pensé que cette mort n'était arrivée qu'en 1341; mais voyez les _Mémoires_ cités ci-dessus, p. 104.]

[Note 414: _Memorie_, etc., p. 53 et suiv.]

Il fut enterré dans la cathédrale de _Pistoia_, au pied d'un autel qu'avait fait construire un de ses oncles, évêque de Foligno. Un artiste habile fut aussitôt chargé de faire pour lui un cénotaphe magnifique en marbre de Sienne, qui fut placé dans cette église plusieurs années après, et qu'on y voit encore. _Cino_ y est représenté tenant école, ce qui prouve combien ce noble état de professeur était alors honoré. On remarque, auprès des disciples attentifs à l'écouter, une figure de femme, appuyée contre une des colonnes torses qui soutiennent le monument. L'artiste aura peut-être voulu représenter l'aimable _Selvaggia_, dont le souvenir poursuivait le jurisconsulte-poëte au milieu de ses graves fonctions[415]. Les ossements de _Cino_, retrouvés en 1614, furent placés alors sous le cénotaphe avec une inscription qui énonce simplement le fait[416]. Pétrarque lui avait élevé un monument plus précieux, dans un fort beau sonnet[417], qui suffirait pour prouver que s'il avait été son disciple en poésie, l'élève s'était placé bien au-dessus du maître.

[Note 415: Cette conjecture vraisemblable est due à M. l'abbé _Ciampi_, qui a le premier distingué cette figure de femme, et cherché à en deviner l'intention. Voyez _Memorie_, etc., note 31, p. 153.]

[Note 416:

_Ossa damini Cini Ad cenotaphium suum recollecta._ An. D. 1624.]

[Note 417:

_Piangete, donne, e con voi pianga amore_, etc.]

Le fonds déjà si riche de la jurisprudence canonique s'accrut à cette époque, du recueil des Clémentines, c'est-à-dire, des Décrétales de Clément V, publiées par Jean XXII. Ce dernier pape, dans le cours de son long pontificat, eut le temps d'ajouter lui-même à toutes les collections précédentes un grand nombre de décrétales. Mais comme elles ne furent point revêtues de l'approbation d'un autre pape, ou de celle de l'Église, ni envoyées aux écoles avec les femmes proscrites, elles restèrent simplement annexées au corps des ecclésiastiques, sous le titre singulier d'_Extravagantes_, que personne ne s'est avisé de leur ôter.

On regarde comme le plus savant des canonistes de ce temps, et même de tous ceux qui avaient existé jusqu'alors, Jean d'André, ou _Giovanni d'Andrea_, né à Bologne, non pas d'un prêtre, comme l'ont voulu quelques auteurs, mais d'un certain André qui se fit prêtre lorsque son fils avait huit ans[418]. Ce fils s'éleva par son mérite et par son savoir, et devint le professeur le plus célèbre, et l'un des citoyens les plus considérés de cette ville, où il était né de parents pauvres. Il y mourut en 1348, de cette peste fatale qui désola l'Italie entière. Il laissa plusieurs enfants, et entre autres deux filles, dont l'aînée, nommée _Novella_, était si savante en droit canon, que quand son père était occupé ou malade, il l'envoyait professer à sa place; et si jolie, que, pour ne pas tourner toutes ces jeunes têtes, au lieu de les instruire, elle lisait et expliquait les lois, cachée derrière un rideau ou courtine. C'est ce que dit, dans son vieux langage, une femme contemporaine, Christine de Pisan: _Et afin que la biauté d'icelle n'empeschast la pensée des oyants, elle avait une petite courtine au-devant d'elle_[419]; précaution peut-être insuffisante si on la voyait arriver et monter à sa chaire, si le rideau ne se tirait que quand elle commençait à lire, et si elle avait une voix aussi douce que sa figure était jolie.

[Note 418: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 5.]

[Note 419: Dans un ouvrage manuscrit intitulé la _Cité des Dames_, cité par Wolf, _de Mulier. erudit_, pag. 406, Tiraboschi, _ub. supr._ ne donne point d'autre indication. Nous avons à la Bibliothèque impériale, un grand nombre de manuscrits de Christine de Pisan. Le plus beau est cotté 7396, in-fol.; le passage se trouve folio 97, _verso_. Le livre de Wolf, où il est cité, a pour titre: _Mulierum Groecarum quoe oratione_ _prosâ usoe sunt fragmenta et elegia_, etc. _Curante Joan. Christiano Wolfio, Gottingoe_, 1739, in-4°.: la citation est à l'article _Novella, jurisperita_, dans le _Catalogus Foeminarum olim illustrium_, qui occupe la dernière moitié du volume. Voici le passage entier, tel qu'il est dans le manuscrit: «Quant à sa belle et noble fille (de Jean André), que il tant ama, qui ot nom Nouvelle, fist apprendre lettres et si avant es drois que quant il estoit occupez d'aucune ensoine, parquoy ne povoit vacquier à lire les leçons à ses escoliers, il envoyoit Nouvelle, sa fille, en son lieu lire aux escoles en chaiere, et afin que la beauté d'elle n'empeschast la pensée des oyans, elle avait une petite courtine au devant d'elle, et par celle manière, suppléoit et allégeoit aucune fois les occupacions de son père, lequel l'ama tant, que pour mettre le nom d'elle en mémoire, fist une noctable lecture d'un livre de droit, que il nomma du nom de sa fille la _Nouvelle_.»]

L'histoire, l'un des genres de littérature dans lequel les Italiens se sont le plus distingués, commençait dès-lors à avoir des écrivains qui font autorité, tant pour la langue que pour les faits. _Dino Compagni_, Florentin, qui fut deux fois l'un des prieurs de la république, une fois gonfalonier de justice, et qui eut une grande part aux événements de sa patrie, en écrivit l'histoire dans sa Chronique qui ne s'étend que depuis 1280 jusqu'à 1312, quoiqu'il vécût encore dix ou onze ans après[420]. Jean Villani, beaucoup plus célèbre que _Dino_, posséda comme lui les premiers emplois de la république, et en écrivit aussi l'histoire; mais avec beaucoup plus d'étendue, de talent, et avec une sorte de dignité, quoique dans un style naïf et simple. Cette histoire[421] embrasse depuis la fondation de Florence jusqu'à l'an 1348, où l'auteur mourut de cette même peste dont j'ai déjà rappelé les ravages, et dont Boccace nous a laissé, au commencement de son Décameron, une description si éloquente.

[Note 420: Cette chronique, imprimée pour la première fois par Muratori, _Script. rer. Ital._, vol. IX, l'a été depuis séparément à Florence, 1728, in-4°.]

[Note 421: Imprimée d'abord à Venise, en 1537, in-fol., sous le nom de _Chronique_: elle l'a été plusieurs fois depuis. La meilleure édition est celle des Juntes, Florence, 1587, in-4°.]

Villani raconte lui-même[422] que dans un pélerinage qu'il fit à Rome, en 1300, pour le jubilé, la vue de ces grands et antiques monuments, et la lecture qu'il fit ensuite des histoires et des belles actions des Romains, écrites par Salluste, Tite-Live, Valère-Maxime, Paul Orose et autres historiens, auxquels il est à remarquer qu'il joint aussi Lucain et Virgile, il conçut le projet d'écrire à leur exemple l'histoire de sa patrie, et de se modeler sur eux pour la forme et pour le style. Son ouvrage est divisé en douze livres. Il y fait marcher de front avec l'histoire de Florence, celle des autres états d'Italie. S'il fait autorité, ce n'est pas dans ce qu'il dit des anciens temps; il y adopte sans examen toutes les erreurs et toutes les fables qui infectaient alors l'histoire, et dont on doit supposer le goût dans un écrivain qui rangeait Virgile et Lucain parmi les auteurs de celle de Rome. Mais lorsqu'il traite des faits arrivés de son temps, ou dans les temps voisins, et principalement de ceux qui regardent la Toscane, personne n'est ni mieux instruit ni plus digne de foi, partout où l'esprit de parti ne l'égare pas. Mais il était trop fortement attaché aux Guelfes pour que les lois de la bonne critique permettent de le regarder comme impartial quand il parle de son parti ou du parti contraire. Après sa mort, Mathieu Villani, son frère, et Philippe, fils de Mathieu, continuèrent son histoire que ce dernier conduisit jusqu'à l'an 1364[423]. Elle est rangée, pour l'élégance, le naturel et la pureté du style, parmi les principaux livres classiques italiens.

[Note 422: Lib. VIII, c. 36.]

[Note 423: La continuation de Mathieu, qui contient neuf livres, fut imprimée par les Juntes, d'abord seule en 1562, ensuite avec le complément de Philippe son fils, en 1567, in-4°.]

La république de Venise, rivale à beaucoup d'égards de celle de Florence, qui, ayant fixé depuis long-temps la forme de son gouvernement, et garantie, tant par cette forme même que par sa position locale, de l'influence contradictoire de la cour de Rome et de l'Empire, jouissait d'un état beaucoup plus tranquille, eut aussi, vers cette même époque, le premier historien dont elle s'honore. André Dandolo, élevé en 1343 à la dignité de Doge, quoiqu'il n'eût que trente-six ans, était fort versé dans les lois, dans les belles-lettres et surtout dans l'histoire; plein de vertu, de dignité, de gravité, d'amour pour sa patrie, doué d'une éloquence merveilleuse, d'une prudence consommée et d'une grande affabilité, il avait toutes les qualités nécessaires dans le chef d'une république. Pendant sa suprême magistrature, il soutint avec gloire le fardeau des affaires, et conduisit avec autant d'habileté que de courage plusieurs négociations et plusieurs guerres. Celle qui s'alluma entre Venise et Gênes fut cause de sa mort. Les Gênois, d'abord vaincus, reprirent de tels avantages, que les Vénitiens se crurent à deux doigts de leur perte. Dandolo en conçut tant de chagrin qu'il tomba malade et mourut. L'histoire qu'il a laissée et qui jouit de beaucoup d'estime est écrite en latin[424]. Elle comprend celle de Venise depuis les premières années de l'ère chrétienne jusqu'à l'an 1342, qui précéda son élection; ce qui prouve que, depuis le moment où il fut chargé de la conduite des événemens qui sont la matière de l'histoire, il n'eut plus le loisir de l'écrire.

[Note 424: Muratori est le premier qui l'ait publiée, _Script. rer. Ital._, vol. XI.]

Padoue eut aussi un historien de réputation dans _Albertino Mussato_, qui remplit avec honneur plusieurs fonctions civiles et militaires, dans des temps de troubles continuels, tels que la fin du treizième siècle et le commencement du quatorzième; cela suppose une vie fort agitée, et souvent privée du repos d'esprit qu'exige la culture des lettres. Il ne laissa point de les cultiver parmi les vicissitudes très-variées de sa fortune; il fut non-seulement historien, mais poëte; et la couronne poétique lui fut même décernée publiquement à Padoue sa patrie. Il mourut en 1330, âgé de soixante-dix ans. L'histoire latine qu'il a laissée porte le titre d'_Augusta_, parce qu'elle contient en seize livres la vie de l'empereur Henri VII. Dans huit autres livres, aussi en prose, il raconte les événemens qui suivirent la mort de cet empereur jusqu'en 1317[425]. Trois livres en vers héroïques ont ensuite pour sujet le siége que _Can Grande de la Scala_ mit devant Padoue; et, dans un dernier livre en prose, _Mussato_ décrit les troubles domestiques qui déchirèrent cette malheureuse ville, et qui la firent passer sous la domination du seigneur de Vérone. Cette série historique, qui contient en tout vingt-huit livres, est regardée comme l'ouvrage le mieux écrit en latin, depuis la décadence des lettres jusqu'alors[426]. Ses poésies, aussi toutes latines, consistent en élégies, épîtres et églogues écrites d'un style abondant et facile, mais encore privé d'élégance, quoique moins dur et moins grossier que celui des poëtes des âges précédents. Il composa de plus deux tragédies latines, les premières qui aient été écrites en Italie; l'une intitulée _Eccerinis_, dont le fameux Ezzelino est le héros, et l'autre _Achilleis_, qui a pour sujet la mort d'Achille. L'auteur y fait tous ses efforts pour imiter le style de Sénèque; mais quoiqu'il y réussisse souvent, il n'y a point d'injustice à dire qu'il ne fit que d'assez mauvaises copies d'un mauvais modèle[427].

[Note 425: Dans ces deux histoires, selon l'observation de Tiraboschi (_Stor. della Letter. Ital._, t. V, pag. 347), quoique l'auteur ne se borne pas à parler des actions des Padouans ses compatriotes, il s'y étend cependant beaucoup plus que sur les autres faits.]

[Note 426: Tiraboschi, _loc. cit._]

[Note 427: Les oeuvres d'_Albertino Mussato_, d'abord imprimées à Venise, en 1636, l'ont été plus complètement en Hollande, dans le _Thesaurus Histor. Ital._, vol. VI, partie II. Ses poésies et ses deux tragédies sont dans cette dernière édition. Muratori n'a imprimé que les ouvrages historiques et la tragédie _d'Eccerinis, Script. rer. Ital._, vol. X.]