Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 19

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Il serait trop long de faire mention de tous les auteurs qui, dans toutes les parties de l'Italie, écrivirent alors en latin des histoires, soit particulières, soit générales. Quoique l'usage presque universel fût encore d'écrire dans cette langue, la langue vulgaire prenait cependant chaque jour de nouveaux accroissements; et parvenus comme nous le sommes à la littérature italienne, nous devons passer légèrement sur tout le reste, pour nous occuper plus à loisir des auteurs qui en ont fait l'éclat et la gloire.

Ce n'est pas tout-à-fait dans ce rang qu'on doit placer l'auteur de certains cantiques spirituels, où l'on reconnaît pourtant de la verve et une sorte de génie parmi beaucoup de duretés, de grossièretés et d'incorrections de toute espèce. C'était un moine de l'ordre de St.-François, ou plutôt un frère convers, et qui ne voulut jamais être autre chose; nommé _Iacopone_ ou _Iacopo da Todi_, parce qu'il était né dans cette ville. Il appartient au treizième siècle plus qu'au suivant, puisqu'il mourut en 1306. C'est un oubli qu'il est encore temps de réparer. _Iacopo_, par un esprit de sainteté fort extraordinaire, imagina de passer pour fou. On le prit au mot; les petits enfants couraient après lui, en l'appelant par dérision _Iacopone_: c'est ce nom qui lui est resté. Ses supérieurs contribuèrent encore à sa sanctification en le jetant en prison dans l'endroit le plus infect du couvent, pour je ne sais quelle faute, que, de l'humeur dont il était, il fit peut-être exprès. Il y composa un cantique, où il ne parle que de joie et d'amour.

_O giubilo del cuore Che fui cantar d'amore_, etc.[428]

Tandis que le pape Boniface VIII assiégeait Palestrine, _Iacopone_, qui s'y trouvait alors, fit contre lui quelques cantiques, entr'autres celui qui commence par ces mots:

_O papa Bonifazio Quanto hai giocato al mondo_[429]_!_

[Note 428: C'est le 76e cant.]

[Note 429: C'est le 58e.]

Boniface, qui se dispensait fort bien du pardon des injures, ayant pris Palestrine, fit mettre notre poëte en prison, aux fers, et au pain et à l'eau. _Iacopone_, dans plusieurs cantiques, décrit sa dure captivité. Boniface ajouta l'insulte à la vengeance. Un jour qu'il passait devant sa prison, il lui demanda quand il comptait en sortir? Quand vous y entrerez, répondit le moine; et peu de temps après, le pape, ayant été fait prisonnier par les Français et par les Colonne, ses ennemis, la prédiction se vérifia toute entière. _Iacopone_ mourut trois ans après sa délivrance. Il fut élevé au rang des saints pour ses bonnes oeuvres, et au rang des auteurs qui font texte de langue, pour ses cantiques. Il ne m'appartient de juger ni de l'une ni de l'autre de ces apothéoses. Il y a peu d'inconvénients à la première; mais il pourrait y en avoir à la seconde, si l'on s'avisait de prendre pour autorités les locutions siciliennes, lombardes et populaires dont ses cantiques sont remplis[430].

[Note 430: La première édition de ces cantiques est celle de Florence, 1490, in-4°.; il y en a eu depuis un assez grand nombre d'autres. Les deux meilleures sont celles de Rome, 1558, in-4°., avec des discours moraux sur chaque cantique, et la vie du bienheureux _Iacopone_ (ces discours sont de _Giamb. Modio_), et de Venise, 1617, in-4°., avec les notes de _Fra Francisco Tresatti da Lugano_. C'est cette dernière qui est citée par _la Crusca_.]

Il est vrai qu'à travers ce mauvais style, qui dégénère quelquefois en jargon, l'on y trouve de la verve, de la facilité, et une naïveté de pensées et d'expressions qui n'est jamais sans quelque charme. _Iacopone_ a du rapport, pour les idées, avec notre abbé Pellegrin, quoiqu'il vaille mieux que lui. Dans l'un de ses cantiques, par exemple[431], il fait dialoguer ensemble l'âme et le corps: l'âme propose au corps les mortifications de la pénitence; le corps y répugne et les refuse tant qu'il peut. L'âme lui présente une discipline à gros noeuds; elle s'en sert, et le fustige rudement en lui disant des injures: le corps crie au secours contre cette âme sans pitié; cette âme cruelle qui l'a tué, battu, ensanglanté, etc.[432]. Dans un autre cantique[433], le bon _Iacopone_ s'emporte contre la parure des femmes: il les compare au basilic. «Le basilic, dit-il, tue l'homme par les yeux: sa vue empoisonnée fait mourir le corps; la vôtre est bien pire; elle tue l'âme.» Il les appelle servantes du diable[434], à qui elles envoient un grand nombre d'âmes. Quand il en vient à leur parure, il va des pieds à la tête, depuis la chaussure qui fait paraître la naine une géante, jusqu'à la coiffure et aux faux cheveux. Dans un troisième cantique[435], l'âme et le corps sont de nouveau mis en scène: le lieu et l'instant de cette scène sont terribles; c'est le jour du jugement dernier: l'âme revient chercher son corps pour se rendre devant le juge; elle lui reproche de l'avoir entraînée dans le crime dont il va partager la peine: l'Ange fait résonner l'effrayante trompette[436]. Ce serait le sujet d'une ode à faire frémir; mais il faudrait qu'au lieu d'être faite par _Iacopone_, elle le fût par un _Chiabrera_ ou par un _Guidi_.

[Note 431: Cant. 3.]

[Note 432:

_Sozo, malvascio corpo Luxurioso, engordo_, . . . . . . . . . . . . Sostieni lo flagello Desto nodoso cordo. . . . . . . . . . . . . Succurrite vicini Che l'anima m'a morto, Alliso, ensanguenato, Disciplinato a torto. O impia, crudele_, etc.]

[Note 433: Cant. 8.]

[Note 434:

_Serve del diavolo Sollecite i servite, Colle vostre schirmite Molt'aneme i mandate._]

[Note 435: Cant. 15.]

[Note 436:

_L'agnolo sta a trombare Voce de gran paura._]

Un autre poëte, dont la vie fut partagée entre les deux siècles, mais qui poussa sa longue carrière jusqu'au milieu du quatorzième, est _Francesco da Barberino_. Il était né en 1264, au château de Barberino en Toscane, et fut, à Florence, un des disciples de _Brunetto Latini_. Il suivit avec distinction la carrière des lois, à Bologne, à Padoue, à Florence même, et devint un jurisconsulte célèbre. Mais ses graves études ne l'empêchèrent point de cultiver la poésie; son principal ouvrage, intitulé _les Documents d'Amour_ (_i Documenti d'Amore_), est en vers de différentes mesures. Son style manque souvent de facilité, d'élégance, et se sent un peu trop des tours et des expressions de la langue provençale que l'auteur cultivait autant que sa propre langue. Cependant les Académiciens de la Crusca l'ont aussi rangé parmi les auteurs classiques; mais ils n'offrent de lui pour exemple que ce qui est d'un toscan pur, attention qu'ils ont eue de même pour _Iacopone da Todi_. Nous ne devons donc pas, nous autres Français, croire que ce qui est jargon dans ces deux vieux poëtes, fasse autorité. Au reste l'ouvrage de _Francesco da Barberino_ n'est pas, comme le titre paraît l'annoncer, un livre d'amour, mais un traité de philosophie morale, divisé en douze parties, dans chacune desquelles l'auteur parle de quelque vertu et des récompenses qui y sont destinées. Ce poëme, resté long-temps manuscrit, parut pour la première fois à Rome, en 1640, avec de fort belles gravures, précédé de la vie de l'auteur, écrite par Ubaldini, et suivi de tables alphabétiques très-utiles, vu le grand nombre de locutions et de mots étrangers que ce poëte a employés dans ses vers. Il mourut à Florence, à quatre-vingt-quatre ans; et fut encore une des victimes de cette peste terrible de 1348, qui frappa indistinctement tous les âges.

Ce serait ici le lieu de faire connaître plus particulièrement le poëme de l'_Acerba_, qui fit la réputation de _Cecco d'Ascoli_, et fut en partie la cause de sa fin tragique; mais à parler franchement, quoique tous les curieux l'aient dans leur bibliothèque[437], il n'en vaut pas trop la peine.

[Note 437: La plus ancienne édition connue de ce poëme, est celle de Venise, chez _Philippo di Piero_, 1476, in-4°. avec un Commentaire de _Nicolo Massetti_; répétée _ibid._ en 1478. Haym (Biblioth. ital., Milan, 1771, in-4°.), cite une première édition, _in Bessalibus_, 1458, dont aucun autre bibliographe n'a parlé. Il s'en fit quatre ou cinq autres éditions avant la fin du quinzième siècle, et il en parut encore plusieurs dans le siècle suivant; les première sont devenues très-rares.]

C'est un Traité en cinq livres, divisés chacun en un assez grand nombre de chapitres. Le premier livre traite du ciel, des éléments, et des phénomènes célestes; le second, des vertus et des vices; le troisième, de l'amour, et ensuite de la nature des animaux et de celle des pierres précieuses; le quatrième, contient des questions ou problèmes sur divers points d'histoire naturelle; enfin le cinquième, qui n'a qu'un seul chapitre, traite de la religion et de la foi. Le tout est écrit en sixains, d'un style sec, dur, dépourvu d'harmonie, d'élégance et de grâce; et de plus tout rempli de ces rêveries astrologiques, qui étaient la passion favorite de l'auteur, et le conduisirent à sa perte.

Il paraît y avoir un grand rapport entre ce chétif ouvrage et une partie du _Trésor_ de _Brunetto Latini_. On y parle de même du ciel, des éléments, de la terre, des oiseaux, des poissons, des quadrupèdes, des vertus et des vices. L'un semblerait n'être qu'un extrait de l'autre mis en vers et revêtu seulement dans les détails, des imaginations de l'auteur. Je trouve dans le titre même, tel qu'il était, suivant l'opinion du savant Quadrio, avant les altérations qu'on y a faites, une raison de plus pour croire que _Cecco_ eût en vue, dans son poëme, le grand traité de _Brunetto_. L'_Acerbo_, selon cet auteur[438], était le premier titre de l'ouvrage, et c'est l'ignorance des copistes, qui en fait depuis L'_Acerba_ qu'on n'a jamais pu expliquer. Or, dans _acerbo_, le _b_ était employé, comme il arrivait souvent, pour un _v_. Le véritable mot était donc _acervo_, qui signifie poétiquement, comme le latin _acervus_, un tas, un amas, un monceau, et _Cecco_ lui donna ce titre pour désigner un rassemblement, un amas d'objets de toute espèce. Ce fut une raison semblable qui engagea _Brunetto Latini_ à donner au sien le nom de Trésor; les deux ouvrages se ressemblaient donc, non seulement par la matière, mais par le titre. Aucun auteur, italien, je crois, n'a fait ce rapprochement, ni formé cette conjecture, sur laquelle je me garderai bien d'insister, malgré le vraisemblance qu'elle a pour moi.

[Note 438: _Storia e ragione d'ogni Poesia_, t. VI, p. 40.]

On est peut-être curieux de savoir comment ce poëte astrologue s'y était pris pour mettre jusqu'à trois fois, dans cette espèce de _farrago_ des traits de satyre contre le Dante. Le premier est peu de chose. Dante avait attribué à la Fortune une influence à laquelle la sagesse humaine ne pouvait résister[439]. Cela déplaît à _Cecco_, qui, parlant aussi de la Fortune, mais dans un style un peu différent, reproche au poëte florentin de s'être trompé; et soutient qu'il n'y a point de fortune qui ne puisse être vaincue par la raison[440]. La seconde attaque est plus forte: elle a pour sujet l'amour, dont _Cecco_ assigne la cause aux influences du troisième ciel, ou de la planète de Vénus. Il accuse _Guido Cavalcanti_ de lui avoir donné une autre origine dans sa fameuse _canzone_ sur la nature de l'amour; il enveloppe le Dante dans cette même accusation; et il revient, dans un seul chapitre, quatre ou cinq fois contre lui avec une sorte d'acharnement[441]. Enfin, le dernier trait est à la fin de son quatrième livre. Il se félicite, et, à ce qu'il paraît, de très-bonne foi, de n'avoir usé dans son poëme d'aucun des ressorts que Dante avait employés dans le sien. «Ici, dit-il d'un air de triomphe, on ne chante pas comme les grenouilles dans un étang; ici on ne chante pas comme ce poëte qui n'imagine que des choses vaines; mais ici brille et resplendit toute la nature qui rend, à qui sait l'entendre, le coeur et l'esprit joyeux. Ici l'on ne rêve pas à travers la forêt obscure[442]. Ici, je ne vois ni Paul ni Françoise, ni les Mainfroy, ni le vieux ni le jeune _de la Scala_, ni les massacres et les guerres de leurs alliés les Français. Je ne vois point ce comte qui, dans sa fureur, tient sous lui l'archevêque Roger, et fait de sa tête un repas horrible. Je laisse là les fables et ne cherche que la vérité.» Eh non, malheureux _Cecco_! tu ne vois ni ne fais rien voir de tout cela. C'est pourquoi, depuis plusieurs siècles, ton triste poëme est à peine connu de nom, tandis que celui du Dante est, et sera toujours, pour les amis de la poésie, un objet d'admiration et d'étude.

[Note 439: C'est dans ce beau morceau du septième chant de son _Enfer_, où il fait dire par Virgile, que Dieu a donné aux splendeurs mondaines cette conductrice générale qui y préside, qui les fait passer de peuple en peuple et de race en race:

_Oltre la difension de' senni umani._

Voy. ci-dessus, p. 57.]

[Note 440:

_In ciò peccasti Fiorentin poeta, Panendo che gli ben de la fortuna Necessitati sieno con lar meta. Non è fortuna che rason non vinca. Hor pensa, Dante, se prova nessuna Se può più fare che questa convinca._ (L. II, c. I.)]

[Note 441: L. III, c I.]

[Note 442:

_Quì non se sogna per la selva oscura, Quì non vego nè Paolo nè Francesca._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Non vego'l conte che per ira et asto_[B] _Ten forte l'arcivescovo Rugiero, Prendendo del suo Cieffo el fiero pasto._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Lasso le ciancie e torno su nel vero, Le favole mi son sempre nemiche._ (L. IV, c. 13.)]

[Note B: Pour _astio_.]

_Fazio degli Uberti_, poëte qui jouissait dès lors de plus de renommée que _Cecco_, dont la réputation s'accrut beaucoup dans la suite, et s'est mieux conservée depuis, au lieu de critiquer Dante, entreprit de l'imiter, ou du moins de composer un grand poëme qui pût être placé à côté du sien. Mais ce fut seulement vers la fin de sa vie. Pendant celle du Dante, et long-temps après, il ne fut connu que par des sonnets et des _canzoni_, où l'on remarque surtout une force et une vivacité de style qui étaient alors les qualités les moins communes. On n'en a imprimé qu'un petit nombre. Les sept sonnets que contient un Recueil d'anciennes poésies[443], ont pour sujet les sept péchés mortels. L'un des péchés parle dans chacun de ces sonnets et se caractérise lui-même. Ils furent peut-être faits pour ces représentations pieuses où figuraient les anges et les démons, les vertus et les vices personnifiés, et qui furent, en Italie comme en France, les premiers essais de l'art dramatique.

[Note 443: _Poeti Antichi raccolti da monsig. Leone Allaci_, etc., Napoli, 1661, p. 296 et suiv.]

Dans l'une des deux _canzoni_ de ce poëte, qui nous ont été conservées, il se plaint poétiquement des peines que l'amour lui fait éprouver, en se comparant avec tous les objets de la nature, embellis par le retour du printemps[444]. L'herbe des prés, les fleurs, les collines riantes, les parfums de la rose, enchantent la terre et les airs; partout l'amour paraît sourire; mais lui, le désir le consume; il ne cessera de souffrir que quand il reverra la beauté dont il est séparé depuis long-temps. Les chants, les amours, les nids, les tendres soins des oiseaux, le ramènent aussi tristement sur lui-même. Les animaux les plus sauvages, les serpens et les dragons les plus terribles, s'unissent et jouissent ensemble; tandis que, mille fois le jour, il passe de la vie à la mort, selon les espérances ou les craintes de son coeur. Les claires eaux, les fraîches fontaines baignent toutes les campagnes, arrosent les arbres et les fleurs; les poissons, délivrés des chaînes de l'hiver, parcourent les fleuves et en repeuplent les eaux, tandis que d'autres se jouent et s'unissent dans les vastes mers; lui, toujours seul et loin de ce qu'il aime, est brûlé d'un feu que rien ne peut éteindre. Les jeunes filles et leurs jeunes amans ne s'occupent que de plaisirs et de fêtes, de danses, de chants et de rendez-vous d'amour; lui, sans cesse occupé de celle qui serait comme un soleil au milieu de cette jeunesse, et dans un état qui arrache des larmes à ceux qui sont témoins de sa douleur.

[Note 444: _Raccolta di Antiche rime_, etc., à la fin de _la Bella mano_ de _Giosta de' Conti_, Paris, 1595:

_Io guardo infra l'erbette per li prati_, etc.]

Dans l'autre _canzone_[445] il se plaint encore, mais s'est de l'extrême indigence où il se trouve réduit. Toutes ses expressions sont celles du désespoir. Il invoque la mort, elle le refuse: sa destinée est de souffrir, il faut qu'il la remplisse. Lorsqu'il sortit du sein de sa mère, la pauvreté s'assit auprès de lui, et lui prédit qu'elle ne s'en détacherait jamais. Cette prédiction ne s'est que trop accomplie. Dans l'excès de ses maux, il maudit la nature et la fortune, et quiconque a le pouvoir de le faire ainsi souffrir; qui que ce soit que cela regarde, il s'en met peu en peine; sa douleur et sa rage sont si grandes, qu'il ne peut avoir rien de pis, quelque chose qui lui arrive[446], etc.

[Note 445: Elle est la seconde du livre IX, dans le recueil intitulé: _Sonetti e Canzoni di diversi antichi autori Toscani in dieci libri raccolti_; Florence, _Philippo Giunti_, 1527.

_Lasso! che quando imaginando vegno Il forte e crudel punto dov'io narqui_, etc.]

[Note 446:

_Però bestemmio in prima la natura, E la fortuna, con chi n'ha potere Di farmi si dolere; E tocchi a chi si vuol, ch'io non ho cura; Che tanto è 'l mia dolore e la mia rabbia, Che io non posso aver peggio, ch'io m'abbia._

Cette malédiction s'adressait fort haut, si l'on y prend bien garde; et l'Inquisition a repris des hardiesses moins directes et moins claires.]

_Fazio_ ou _Bonifazio degli Uberti_ était petit-fils du célèbre _Farinata_ que nous avons vu dans l'Enfer du Dante[447]. Sa famille fut exilée de Florence, et il paraît qu'il naquit dans l'exil. Cette pièce est apparemment un ouvrage de sa jeunesse; plus tard, il parvint à corriger sa mauvaise fortune. Selon Villani[448], ce fut un des hommes les plus agréables et de la meilleure société de son temps: «On n'eut qu'un reproche à lui faire, c'est que, par amour du gain, il fréquentait, dit cet historien, les cours des tyrans; qu'il flattait les vices et les moeurs corrompues des hommes en pouvoir; et, qu'exilé de sa patrie, il chantait leurs louanges dans ses discours et dans ses écrits.» Cette conduite réussit presque toujours aux hommes de quelque talent, quand ils ont la bassesse de préférer une fortune ainsi acquise à une honorable pauvreté. Il paraît cependant que si elle tira _Fazio degli Uberti_ de la misère, elle ne la mena point à la fortune; car, selon le même Villani, il mourut et fut enterré à Vérone, après avoir, dans sa vieillesse, passé modestement et tranquillement de longs jours[449]. Je ne le considère ici que comme poëte lyrique, je parlerai ailleurs de son grand poëme, qui appartient à la dernière moitié du siècle.

[Note 447: Voy. ci-dessus, p. 65.]

[Note 448: _Vite d'uomini illustri Fiorentini_, p. 70 et suiv.]

[Note 449: _Ibid._]

Celui de tous les poëtes de la première moitié qui passe pour avoir le plus approché du lyrique italien par excellence, pour avoir le mieux annoncé par les grâces de son style, les grâces inimitables du style de Pétrarque, et pour avoir donné avant lui aux vers italiens le plus d'élégance et de douceur, est, comme je l'ai dit, _Cino da Pistoia_, qui fut aussi l'un des jurisconsultes les plus célèbres de son temps[450].

[Note 450: Voy. ci-dessus, p. 294 et suiv.]

Les poésies de _Cino_ ont été imprimées à Rome en 1559[451], et réimprimées avec une seconde partie, trente ans après[452]. Elles sont d'ailleurs insérées dans plusieurs recueils de poésies anciennes, publiés, soit avant, soit après ces éditions[453]. Il est impossible de croire que Dante, qui a beaucoup loué ce poëte[454], et Pétrarque qui l'a loué peut-être encore davantage, qui l'avait choisi pour un de ses modèles, et qui a beaucoup emprunté de lui, et plusieurs critiques plus récents, qui lui ont aussi donné de grands éloges, se soient trompés, et que ce soit nous qui puissions en juger plus sainement aujourd'hui; mais il l'est aussi d'adopter sans restriction ces louanges; il nous est vraiment impossible de trouver, par exemple, le mérite d'un grand naturel et d'une extrême clarté[455] dans ce qui est aussi obscur et aussi recherché que la plupart de ces poésies, il l'est de ne pas reconnaître que les raffinements platoniques, auxquels on donne ce nom, sans qu'il soit possible de trouver dans Platon rien qui y ressemble, et les subtilités théologiques dont il serait plus facile d'y montrer l'influence, forment en quelque sorte tout le tissu du style dans les sonnets et dans les _canzoni_ de _Cino_. Ce tissu est souvent si obscur et si délié en même temps, qu'on ne peut ni le pénétrer ni le saisir. Qui pourrait se flatter, par exemple, d'entendre le vrai sens de ce sonnet que je ne choisis pas, mais qui se présente le premier[456]? «Ah! que ce serait une douce société si ma Dame, l'amour et la pitié étaient ensemble dans une amitié parfaite, selon la vertu que l'honneur désire! si l'un avait l'empire sur l'autre, et chacun cependant la liberté dans sa nature, en sorte que le coeur n'eût que par complaisance[457] l'apparence de l'humilité! si enfin je voyais cette union, et que j'en portasse la nouvelle à mon âme affligée! Vous l'entendriez alors chanter dans mon coeur, délivrée de la douleur qui s'est emparée d'elle, et qui, écoutant une pensée qui en parle, s'y jette en soupirant pour se reposer.» Cela est presque littéralement traduit; mais je n'ose me flatter que la traduction, toute inintelligible qu'elle est, le soit autant que le texte.

[Note 451: Par _Niccolò Pilli_.]

[Note 452: Par _Faustino Tasso_.]

[Note 453: Elles composent le cinquième livre du recueil des Juntes, 1527, et les sixième et septième de la réimpression de ce recueil; Venise, 1740, in-8°. On en trouve de plus quelques pièces, à la suite de _la Bella Mano_, et d'autres dans les _Poeti antichi_, publiés par l'_Allacci_; recueils que j'ai déjà cités plusieurs fois.]

[Note 454: Dans son traité _de Vulgari eloquentiâ_, l. I, c. 17, l. II, c. 2 et ailleurs.]

[Note 455: L'auteur des _Memorie della Vita di Messer Cino_, etc., trouve ses métaphores aussi faciles et aussi naturelles qu'agréables; il trouve que ses figures ne sont point trop recherchées, et qu'il se montre toujours facile, aimable et clair.... _Le metafore quanto leggiadre e vezzose, tanto facili e naturali;.... senza troppo ricercate figure del favellare, mostrandosi sempre facile, amabile et chiaro._]

[Note 456:

_Deh, com' sarebbe dolce compagnia, Se questa Donna, Amore e pietate Fossero insieme in perfetta amistate, Secondo la vertù c'honor disia_, etc. (Recueil de 1527, p. 47.)]

[Note 457: _Per cortesia_.]