Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 20

Chapter 203,813 wordsPublic domain

D'autres sonnets tout entiers ne le sont pas davantage. Essayez, par exemple, d'entendre celui où le poëte s'adresse à cette voix qui encourage son coeur, et qui crie, et qui porte des paroles dans un lieu où ne peut plus rester son âme[458]; ou celui dans lequel il voit sa dame qui vient assiéger sa vie, et qui est si irritée, qu'elle tue ou renvoie tout ce qui la rend (cette vie) vivante[459]: si vous ne vous trompez pas, comme il arrive quelquefois, sur ce que c'est véritablement qu'entendre, vous verrez que vous n'y parviendrez pas. Lizez tous ces sonnets: il n'y en a presque aucun où l'on ne trouve quelques vers à peu près du même style: c'est _un coeur qui se place dans les yeux_ d'un amant, quand il regarde sa dame[460], et qui, voulant fuir l'amour, est assez insensé _pour s'asseoir ainsi devant sa flèche_, cette flèche armée de plaisir au lieu de fer[461]: c'est un amant qui meurt, et que l'amour tue _en lui livrant assaut avec tant de soupirs, que son âme sort en fuyant_[462]; ou bien c'est un soupir qui sort du coeur _par le chemin que lui a ouvert une pensée, et qui se cache au désir sous les dehors de la pitié_[463]; ou c'est encore un amant qui voit dans sa pensée _son âme serrée entre les mains de l'amour_[464], et l'amour _qui la tient liée dans le coeur déjà mort, où il la bat souvent_, et cette âme qui appelle aussi la mort, _tant elle souffre des coups qu'elle a reçus_; et des yeux que la beauté a rendus si fous, _qu'ils mènent le coeur au combat où il est tué par l'amour_[465]; et une infinité d'autres expressions pareilles.

[Note 458: _Tu che sei voce che lo cor conforte_, etc. (_Ibid._ p. 48, _verso_.)]

[Note 459:

_Ahi me, ch'io veggio, ch'una donna viene Al grande assedio della vita mia_, etc. (Recueil de 1527, p. 56, _verso_.)]

[Note 460:

_Lo core mio che negli occhi si mise_, etc. (_Ibid._ p. 47, _verso_.)]

[Note 461: Le texte dit: ferrée de plaisir; _ferrata di piacer_.]

[Note 462:

_Ch'amor m'ancide Che mi salisce con tanti sospiri Che l'anima ne va di fuor fuggendo._

Dans le sonnet: _Signore, io son colui_, etc. (_Ibid._ p. 48)]

[Note 463: _Hora sen'esce lo sospiro mio_, etc. (_Ibid._ p. 53.)]

[Note 464:

_Ahime, ch'io veggio per entro un pensiero L'anima stretta nelle man d'amore_, etc. (Recueil de 1527, p. 55.)]

[Note 465:

_Madonna, la biltà vostra infollìo Si gli occhi mici_, etc. (_Ibid._ p. 54, _verso_.)]

Quelquefois on croit entendre, ou à peu près; on voit un sentiment personnifié qui agit et qui parle; on est même touché par le mouvement du style, par la vivacité des tours, et par l'harmonie des vers; mais le fait est qu'on n'a rien lu de clair, d'intelligible et de naturel, que l'esprit et le coeur n'ont, pour ainsi dire, vu et embrassé qu'un fantôme. Je citerai pour exemple, ces deux sonnets qui se suivent, et dont l'un est le complément nécessaire de l'autre. Ce sont à peu près les plus agréables et les moins alambiques de cette partie du Recueil.

Ier. _Sonnet_.--«O pitié[466]! va, prends une forme visible, et couvre si bien de tes vêtements ces messagers que j'envoie (ce sont ses vers), qu'ils paraissent nourris et remplis de la force que Dieu t'a donnée! Mais avant de commencer ta journée, tâche, s'il plaît à l'amour, d'appeler à toi mes esprits égarés, et de leur faire approuver ce message. Quand tu verras de belles femmes, tu les aborderas, car c'est à elles que je t'adresse; et tu leur demanderas audience. Dis ensuite à ceux que j'envoie: jetez-vous à leurs pieds, et dites-leur de la part de qui vous venez, et pourquoi. O belles! écoutez ces humbles interprètes!»

[Note 466:

_Moviti, pietate, e và incarnata_, etc. (_Ibid._ p. 51, _verso_.)]

IIe. _Sonnet_.--«Un homme, dont le nom indique la privation des jouissances de l'amour[467], et riche seulement de tristesse et de douleur, nous envoie vers vous, comme vous l'a dit la pitié. Il se serait présenté lui-même devant vous, s'il avait encore son coeur; mais il est avili par la crainte, et la douleur lui trouble l'esprit. Si vous le voyiez de près, il vous ferait trembler vous-mêmes, tant la pitié est visible dans tous ses traits. Ah! ne lui refusez pas la merci qu'il implore; c'est par vous qu'il espère sortir de peine, et c'est ce qui attache encore à la vie son âme désolée.»

[Note 467:

_Homo, lo cui nome per effetto Importa povertà di gìoì' d'amore_, etc. (Recueil de 1527.)]

La pitié que le poëte charge de porter ses vers, de les présenter aux belles, amies de sa maîtresse, et ces vers jetés à leurs pieds, qui parlent et intercèdent pour lui, voila ce que l'on croit saisir dans ces deux sonnets, qui ne manquent au reste ni de grâce, ni d'harmonie; mais au fond, qu'est-ce que tout cela veut dire? et qu'y a-t-il de vraiment amoureux dans de pareils vers d'amour? C'est cependant presque toujours ainsi que ce poëte s'exprime quand il se plaint ou quand il cherche à plaire; mais quand il se fâche, il parle plus clairement, et son dépit s'énonce avec plus de naturel que son amour. Je pourrais citer pour preuve, un sonnet qui commence par ce vers:

_Gia trapassato oggi è l'undecimo anno_[468].

[Note 468: _Rime di diversi antichi autori toscani_, réimpression de Venise, 1740, p. 164.]

Il finit par des injures contre les femmes[469], qu'on ne pardonnerait pas à un homme qui ne serait pas en colère, mais qu'elles pardonnent facilement elles-mêmes, quand cette colère est, comme il arrive souvent, une preuve d'amour. _Cino_ fut mis, comme nous l'avons vu dans sa vie, à une épreuve plus cruelle; il perdit sa chère _Selvaggia_, et quelques sonnets qu'il fit après sa mort, ont aussi plus de naturel et de vérité que les autres. On a fait la même observation sur Pétrarque, après la mort de Laure. Mais personne n'a observé, du moins en Italie, que l'un des sonnets de _Cino_, faits depuis son malheur[470], a été imité, ou plutôt étendu et paraphrasé par Pétrarque, dans une de ses _canzoni_ les plus célèbres, celle où il cite l'amour devant le tribunal de la raison[471]. La scène, le dialogue, le fond des idées, la décision sont les mêmes, comme on le verra quand nous en serons aux poésies de Pétrarque. On ne sera pas surpris, sans doute, qu'un poëte, quelque grand qu'il soit, ait emprunté quelque chose d'un autre poëte; mais peut-être le sera-t-on que, dans de si nombreux et de si volumineux commentaires sous lesquels on a comme écrasé les poésies de Pétrarque, personne n'ait fait la remarque d'une si évidente conformité[472].

[Note 469:

_Cieco è qualunque de' mortali agnogna In donna ritrovar pietate e fede._]

[Note 470: Il commence par ce vers:

_Mille dubbj in un dì, mille querele._

Muratori le cite avec de grands éloges, _Perfetta poesia_, P. II, p. 273 et suiv.]

[Note 471:

_Quel antico mio dolce empio signore_, etc.]

[Note 472: M. _Giamb. Corniani_ est le premier auteur italien qui l'ait faite. (Voy. _I secoli della Letteratura italiana_, etc., Brescia, 1805, t. I, p. 261.) Et ce qui rend cela plus étonnant, c'est que les Mémoires pour la vie de Pétrarque sont fort connus depuis long-temps en Italie, et que l'abbé de Sade a fait le premier cette remarque, t. I, p. 46, note.]

Deux de ces sonnets paraissent avoir été faits lorsque _Cino_ fut revenu de France. En passant l'Apennin, peut-être pour aller à Bologne, il visita le tombeau de _Selvaggia_. «Jamais, dit-il, dans l'un de ces sonnets adressé au Dante, jamais ni pélerin, ni aucun autre voyageur ne suivit son chemin avec des yeux si tristes et si chargés de douleur que moi, lorsque je passai l'Apennin[473]. J'ai pleuré ce beau visage, ces tresses blondes, ce regard doux et fin, que l'amour remet devant mes yeux, etc.» Il dit, dans l'autre sonnet: «J'allai sur la haute et heureuse montagne, où j'adorai, où je baisai la pierre sacrée[474]; je tombai sur cette pierre, hélas! où l'honnêteté même repose. Elle enferma la source de toutes les vertus, le jour où la dame de mon coeur, naguère remplie de tant de charmes, franchit le cruel passage de la mort. Là, j'invoquai ainsi l'Amour: Dieu bienfaisant, fais que d'ici la mort m'attire à elle, car c'est ici qu'est mon coeur: mais il ne m'entendit pas; je partis en appelant _Selvaggia_, et je passai les monts avec les accents de la douleur.» Cette douleur ingénieuse, et cependant profonde, intéresse; et quand on pense que le poëte, qui est allé nourrir ses regrets, et donner l'essor à son génie sur ce tombeau, était un grave jurisconsulte, un savant professeur, qui allait peut-être en ce moment mettre le dernier sceau à sa renommée, par son commentaire sur le Code[475], on se sent doublement intéressé par ce mélange de sensibilité, de talent et de science.

[Note 473:

_Signore, e' non passò mai peregrino,_ etc. (_Rime di diversi antichi, etc._, réimpr. 1740, p. 340.)]

[Note 474:

_Io fu' in sull' alto, e'n sul beato monte, Ove adorai baciando il santo sasso,_ etc. (_Ibid._ p. 164.)]

[Note 475: Voyez ci-dessus, p. 296.]

Je trouve un autre sonnet de _Cino_, dont le tour est vif, le sentiment vrai, et l'expression naturelle; il ne serait pas indigne de Pétrarque, si l'auteur, qui s'était imposé la tâche de le faire tout entier sur deux seules rimes, n'y eût pas employé quelques adverbes, et surtout _malvagiamente_, que Pétrarque, je crois, n'y eût pas mis. Voici le sens du sonnet de _Cino_: «Homme égaré, qui marches tout pensif, qu'as-tu[476]? quel est le sujet de ta douleur? que vas-tu méditant dans ton âme? pourquoi tant de soupirs et tant de plaintes? Il ne semble pas que tu aies jamais senti aucun des biens que le coeur sent dans la vie. Il paraît au contraire à tes mouvements, à ton air, que tu meurs douloureusement; si tu ne reprends courage, tu tomberas dans un désespoir si funeste, que tu perdras et ce monde-ci et l'autre. Invoque la pitié; c'est elle qui te sauvera. Voilà ce que me dit la foule émue qui m'environne.» Ce dernier vers qui applique tout d'un coup au poëte ce qu'on croit, dans tout le cours du sonnet, que le poëte, lui-même, adresse à un inconnu, ajoute aux autres mérites de cette petite pièce, celui de l'originalité. On peut distinguer encore dans ces poésies, une ode ou _canzone_ sur la mort de l'empereur Henri VII[477], qui ne manque ni de naturel ni de noblesse, et deux _canzoni_ satiriques; l'une contre les Blancs et les Noirs de Florence[478], qui n'est pas d'un sel bien piquant, l'autre adressée au Dante[479], où il y en a davantage; elle est dirigée contre une ville où le poëte s'ennuie, et cette ville est Naples[480], quoique aucun des auteurs qui ont parlé de _Cino_, ne dise qu'il y ait voyagé[481]. Ou c'est une particularité de sa vie qui leur a échappé, ou cette satire que les anciens recueils lui attribuent, n'est pas de lui.

[Note 476:

_Homo smarrito, che pensaso vai_, etc. (Recueil de l'_Allacci_, p. 279.)]

[Note 477:

_L'alta virtù che si ritrasse al cielo_, etc. (Recueil de l'_Allacci_, p. 264 et suiv.)]

[Note 478:

_Si m'ha conquiso la selvaggia gente_, etc. (_Rime dì diversi, etc._ 1740, p. 172.)]

[Note 479:

_Deh quando rivedrò 'l dolce paese Di Toscana gentile? etc._ (_Ibid._ pag. 171.)]

[Note 480: Il le dit positivement à la fin:

_Vera satira mia, va per lo mondo E di Napoli conta, etc._]

[Note 481: M. Ciampi, dans ses _Mém. della Vita di M. Cino_, parle bien d'un Voyage à Naples, mais il fonde l'idée de ce voyage sur cette satire même, et n'en dit rien autre chose.]

Ces mêmes recueils contiennent encore des vers de quelques autres poëtes du même âge, qui eurent plus ou moins de réputation; un _Benuccio Salimbeni_, un _Bindo Bonichi_, un _Antonio da Ferrara_, un _Franscesco degli Albizzi_, un _Sennuccio del Bene_, intime ami de Pétrarque, avec qui tous les autres eurent aussi des liaisons d'amitié. Ce qui reste d'eux nous les fait voir tous occupés du même sujet, qui est l'amour, et l'on pourrait en quelque sorte les croire tous amoureux du même objet, puisqu'aucun d'eux ne dit le nom de sa maîtresse, aucun ne la peint sous des traits particuliers et sensibles; tous parlent de même de leurs peines, de leurs soupirs, de leur vie languissante, de la mort qu'ils implorent, de la pitié qu'on leur refuse, du feu qui les brûle et du froid qui les glace. Ils suivent obstinément les fausses routes que les premiers poëtes leur avaient ouvertes dans le treizième siècle. Ils s'y engagent plus avant: ils défigurent de plus en plus l'expression d'un sentiment dont ils parlent sans cesse et qu'ils ne peignent jamais: ils s'écartent de plus en plus de la nature.

Un grand poëte qui les surpassa tous, fut entraîné trop souvent par leur exemple; mais lors même qu'il n'écouta comme eux que son esprit, il y joignit ce qu'ils n'avaient pas, le génie. Il eut ce qui ne leur manquait pas moins, un sentiment profond dont son esprit; son imagination et son coeur furent pénétrés toute sa vie; partout où il fut vrai, touchant, mélancolique, il le fut avec un charme que personne, excepté Dante, n'avait donné avant lui aux affections douces et tristes. C'est là ce qui fait aujourd'hui la gloire poétique de Pétrarque, mais il s'en faut bien que ce soit là tout ce que nous devons considérer en lui. Le poëte le plus aimable de son siècle, fut à la fois un personnage politique, un philosophe supérieur aux vaines arguties de l'école, un orateur éloquent, un érudit zélé pour la gloire des anciens, mais surtout curieux de tout ce qui pouvait servir à celle de son pays, de son siècle, et à l'instruction des hommes de tous les pays et de tous les temps.

CHAPITRE XII.

PÉTRARQUE.

_Notice sur sa Vie_[482].

[Note 482: Il existe un grand nombre de Vies de Pétrarque. La plus complète est celle que l'abbé de Sade, qui était de la famille de Laure, a donné sous le titre de _Mémoires pour la Vie de Pétrarque_, Amsterdam, 1764--1767, 3 vol. in-4°. Tout ce qu'on a écrit depuis en français, sur le mème sujet, en est tiré. Mais quelque soin que l'abbé de Sade eût mis à ses recherches, il lui est échappé des inexactitudes et des erreurs, qui se sont multipliées par les copies qu'on en a faites. Il n'y a donc point encore en français de Vie exacte de Pétrarque: c'est ce qui m'a engagé à donner plus d'étendue à celle-ci. _Tiraboschi_, en reconnaissant le mérite et l'utilité du travail de l'abbé de Sade, a relevé ses fautes avec cette saine critique qui le distingue. (Voy. la Préface du tome V de son _Histoire de la Littér. ital._; et dans ce même volume, tout ce qui a rapport à Pétrarque.) M. _Baldelli_ a publié depuis à Florence un fort bon ouvrage, intitulé: _Del Petrarca e delle sue opere_, 1797, in-4°., dans lequel il ajoute encore à tout ce que l'abbé de Sade et Tiraboschi avaient donné de plus satisfaisant et de meilleur; il a puisé comme eux, mais avec une attention nouvelle, dans la source la plus riche et la plus pure, les oeuvres mêmes de Pétrarque, et il a consulté des manuscrits qu'ils avaient ignorés. J'ai tiré principalement de ces trois auteurs la notice que l'on va lire: je l'ai revue, ayant sous les yeux les oeuvres latines de Pétrarque, imprimées, et de précieux manuscrits. Quelque jugement que l'on porte de la manière dont j'ai traité ce sujet intéressant, on peut du moins, d'après les garants que je présente, être parfaitement assuré de l'exactitude et de la vérité des faits. Ceux dans lesquels je ne m'accorde pas avec l'abbé de Sade et les autres biographes français, ont été rectifiés ou ajoutés par _Tiraboschi_ et _Baldelli_. J'ai cru inutile de noter en détail ces variantes; mais il est bon qu'on en soit averti.]

SECTION Ire.

_Depuis sa naissance jusqu'à l'an_ 1348.

La vie de la plupart des hommes célèbres dans les lettres et dans les arts est peu fertile en événements. Le biographe, qui veut y donner quelque étendue, est obligé de suppléer à la sécheresse du sujet par les accessoires dont il l'embellit. Leurs études et leurs travaux littéraires en font presque le seul fond; et l'Histoire ne peut pas en tirer un grand parti, si ces études et ces travaux n'ont pas exercé une grande influence sur les lumières de leur siècle. Les sentiments et les passions qui les ont agités ont peu d'intérêt, quand ils n'en ont pas fait le sujet de leurs ouvrages, quand il n'y a pas eu chez eux un rapport immédiat entre les affections du coeur et les créations du génie: ces affections sont mises au rang des faiblesses peu dignes d'occuper une place dans le souvenir des hommes, lorsque ce n'est pas par l'expression de ces faiblesses mêmes que ceux qui les ont eues s'y sont placés.

Il en est tout autrement de la vie de Pétrarque. Evénements, travaux, passions, tout y intéresse; la carrière d'un homme, qui joua un rôle sur le théâtre du monde, est en même temps celle d'un savant, littérateur et philosophe; et les agitations d'une âme tendre et d'un coeur passionné, quittent en lui le caractère du roman et prennent celui de l'histoire, parce que ses longues et constantes amours furent l'éternel objet de ses chants, et par ceux-ci la source même de sa gloire. L'embarras que je dois éprouver en traitant un sujet si riche est donc de le resserrer dans de justes bornes; je dois l'assortir à la nature de cet ouvrage plus qu'à celle du sujet, et ne pas demander à l'attention tout ce qu'elle m'accorderait sans doute, mais aux dépens des autres objets qui nous appellent. Vouloir tout dire en trop peu d'espace m'exposerait à une sécheresse de faits et de style que le nom même de Pétrarque rendrait plus sensible; je choisirai donc, et je traiterai légèrement ce qui n'influa ni sur les progrès de son siècle, ni sur les productions de son génie, pour développer davantage ce qui, sous ces deux rapports, appartient à l'histoire du coeur humain ou à celle des lettres.

La famille de Pétrarque était ancienne et considérée à Florence, non par les titres, les grands emplois ou les richesses, mais par une grande réputation d'honneur et de probité, qui est aussi une illustration et un patrimoine. Son père était notaire, comme l'avaient été ses aïeux; et cette fonction était alors relevée par tout ce que la confiance publique peut avoir de plus honorable. Il se nommait _Pietro_; les Florentins qui aiment à modifier les noms, pour leur donner une signification augmentative ou diminutive, l'appelèrent _Petracco_, _Petraccolo_, parce qu'il était petit.

_Petracco_ était ami du Dante, et du parti des Blancs comme lui. Exilé de Florence en même temps et par le même arrêt, il partagea avec lui les dangers d'une tentative nocturne que les Blancs firent, en 1304, pour y rentrer[483]. Il revint tristement à Arezzo, où il s'était réfugié avec sa femme _Eletta Canigiani_. Il trouva que, dans cette même nuit, si périlleuse pour lui, elle lui avait donner un fils, après un accouchement difficile qui avait mis aussi sa vie en danger. Ce fils reçut le nom de François, _Francesco di Petracco_, François, fils de _Petracco_. Dans la suite, dès qu'il commença à rendre ce nom célèbre, on changea par une sorte d'ampliation ce _di Petracco_ en _Petrarcha_, et ce fut le nom qu'il porta toujours depuis.

[Note 483: Pendant la nuit du 19 au 20 juillet.]

Sept mois après, sa mère eut la permission de revenir à Florence; elle se retira à _Incisa_, dans le Val d'Arno, où son mari avait un petit bien. C'est là que Pétrarque fut élevé jusqu'à sept ans. Son père s'étant alors établi à Pise, y appela sa famille, et y donna pour premier maître à son fils un vieux grammairien nommé _Convennole da Prato_, mais il n'y resta pas long-temps. Les espérances qu'il avait fondées sur l'empereur Henri VII, pour rentrer dans sa patrie, furent détruites par la mort de ce prince; alors _Petracco_ partit pour Livourne avec sa femme et ses deux fils (car il en avait eu un second nommé Gérard); ils s'embarquèrent pour Marseille, y arrivèrent après un naufrage où ils faillirent tous périr, et se rendirent de Marseille à Avignon[484]. Clément V venait d'y fixer sa cour; c'était le refuge des Italiens proscrits: _Petracco_ espéra y trouver de l'emploi: mais la cherté des logements et de la vie l'obligea peu de temps après à se séparer de sa famille, et à l'envoyer à quatre lieues de là, dans la petite ville de Carpentras. Pétrarque y retrouva son premier maître _Convennole_, alors fort vieux, toujours pauvre, et qui, là comme en Italie, enseignait aux enfans la grammaire et ce qu'il savait de rhétorique et de logique. _Petracco_ y venait souvent visiter ses enfants et sa femme. Dans un de ces voyages, il eut le désir d'aller avec un de ses amis voir la fontaine de Vaucluse que son fils a depuis rendue si célèbre. Ce fils, alors âgé de dix ans, voulut y aller avec lui. L'aspect de ce lieu solitaire le saisit d'un enthousiasme au-dessus de son âge, et laissa une impression ineffaçable dans cette âme sensible et passionnée avant le temps.

[Note 484: 1313.]

C'était avec cette même ardeur qu'il suivait ses études. Il eut bientôt devancé tous ses camarades. Mais des études purement littéraires ne pouvaient lui procurer un état. Son père voulut qu'il y joignit celle du droit, et surtout du droit canon qui était alors le chemin de la fortune. Il l'envoya d'abord à l'Université de Montpellier, où le jeune Pétrarque resta quatre ans sans pouvoir prendre de goût pour cette science, et sentant augmenter de plus en plus celui qu'il avait pour les lettres, surtout pour Cicéron, à qui, dès ses premières années, il avait voué une sorte de culte. Cicéron, Virgile et quelques autres auteurs anciens, dont il s'était fait une petite bibliothèque, le charmaient plus que les Décrétales; _Petracco_ l'apprend, part pour Montpellier, découvre l'endroit où son fils les avait cachés dès qu'il avait appris son arrivée, les prend et les jette au feu; mais le désespoir et les cris affreux de son fils le touchent; il retire du feu, et lui rend à demi-brûlés, Cicéron et Virgile. Pétrarque ne les en aima que mieux et n'en conçut que plus d'horreur pour le jargon barbare et le fatras des canonistes.

De Montpellier, son père le fit passer à Bologne[485], école beaucoup plus fameuse, mais qui ne lui profita pas davantage, malgré les leçons de Jean d'Andréa, ce célèbre professeur en droit dont j'ai parlé précédemment[486]. Le poëte _Cino da Pistoia_ était aussi alors jurisconsulte à Bologne; ce fut le goût de la poésie, et non celui des lois, qui lia Pétrarque avec lui. Ce goût se développait en lui de plus en plus; il n'en avait pas moins pour la philosophie et pour l'éloquence. Il avait vingt ans, et aucune autre passion ne le dominait encore. Ce fut alors qu'ayant appris la mort de son père, il revint de Bologne à Avignon, où, peu de temps après, il perdit aussi sa mère, morte à trente-huit ans. Son frère Gérard et lui restèrent avec un médiocre patrimoine, que l'infidélité de leurs tuteurs diminua encore: ils spolièrent la succession et laissèrent les deux pupilles sans fortune, sans appui, sans autre ressource que l'état ecclésiastique[487].

[Note 485: 1322.]

[Note 486: Voyez ci-dessus, pag. 299.]

[Note 487: 1326.]