Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 21
Jean XXII occupait alors à Avignon la chaire pontificale. Sa cour était horriblement corrompue; et la ville, comme il arrive toujours, s'était réglée sur ce modèle. Dans cette dépravation des moeurs publiques, Pétrarque, à vingt-deux ans, livré à lui-même, sans parens et sans guide, avec un coeur sensible et un tempérament plein de feu, sut conserver les siennes; mais il ne put échapper aux dissipations qui étaient l'occupation générale de la cour et de la ville. Il fut distingué dans les sociétés les plus brillantes, par sa figure, par le soin qu'il prenait de plaire, par les grâces de son esprit, et par son talent poétique, dont les premiers essais lui avaient déjà fait une réputation dans le monde. Ils étaient pourtant en langue latine; mais bientôt, à l'exemple du Dante, de _Cino_ et des autres poëtes qui l'avaient précédé, il préféra la langue vulgaire, plus connue des gens du monde, et seule entendue des femmes. Des études plus graves remplissaient une partie de son temps. Il le partageait entre les mathématiques, qu'il ne poussa cependant pas très-loin, les antiquités, l'histoire, l'analyse des systèmes de toutes les sectes de philosophie, et surtout de philosophie morale. La poésie, et la société, où il jouissait de ses succès, occupaient tout le reste.
Jacques Colonne, l'un des fils du fameux Etienne Colonne qui était encore à Rome le chef de cette famille et de ce parti, vint s'établir à Avignon peu de temps après Pétrarque. Ils avaient déjà été compagnons d'études à l'Université de Bologne. C'était un jeune homme accompli, qui réunissait au plus haut degré les agréments de la personne, les qualités de l'esprit et celles du coeur. Ils se retrouvèrent avec un plaisir égal dans le tumulte de la cour d'Avignon, et la conformité des caractères et des goûts forma entre eux une amitié aussi solide qu'honorable pour tous les deux. Mais l'amitié, l'étude et les plaisirs du monde ne suffisaient pas pour remplir une âme aussi ardente: il lui manquait un objet à qui il pût rapporter toutes ses pensées comme tous ses voeux, le fruit de ses études, et cet amour même pour la gloire, qui semble vide et presque sans but dans la jeunesse, quand il n'est pas soutenu par un autre amour. Il vit Laure, et il ne lui manqua plus rien[488].
[Note 488: 6 avril 1327.]
Laure, dont le portrait séduisant est épars dans les vers qu'elle lui a inspirés, et qui ressemblait; dit-on, à ce portrait, était fille d'Audibert de Noves, chevalier riche et distingué. Elle avait épousé, après la mort de son père, Hugues de Sade, patricien, originaire d'Avignon, jeune, mais peu aimable et d'un caractère difficile et jaloux. Laure, qui avait alors vingt ans[489], était aussi sage que belle; aucune espérance coupable ne pouvait naître dans le coeur du jeune poëte. La pureté d'un sentiment que ni le temps, ni l'âge, ni la mort même de celle qui en était l'objet ne purent éteindre, a trouvé beaucoup d'incrédules: mais on est aujourd'hui forcé de reconnaître, d'une part, que ce sentiment fut très-réel et très-profond dans le coeur de Pétrarque; de l'autre, que si Pétrarque toucha celui de Laure, il n'obtint jamais d'elle rien de contraire à son devoir. Chanter dans ses vers l'objet qu'il avait choisi, sans doute s'efforcer de lui plaire, suivre ses études, cultiver des relations utiles et surtout l'amitié des Colonne, tel fut, pendant trois ans, tout l'emploi de la vie de Pétrarque. Jacques Colonne ayant obtenu l'évêché de Lombès, pour prix d'une action téméraire, qui était plutôt d'un guerrier que d'un prêtre[490], arracha enfin son ami à cette vie obscure et sédentaire, et l'emmena dans son évêché[491]. Pétrarque aimait à changer de lieu: d'ailleurs, il combattait de bonne foi sa passion pour Laure: il crut y faire, en s'éloignant, une diversion utile, et satisfaire à la fois par ce voyage, la curiosité, la raison et l'amitié.
[Note 489: Elle était née en 1307.]
[Note 490: Ce fut lui qui, étant chanoine de Saint-Jean de Latran (en même temps qu'il l'était de Sainte-Marie-Majeure, de Cambrai, de Noyon et de Liége), lorsque l'empereur Louis de Bavière était à Rome, où il venait de faire déposer Jean XXII, osa paraître dans la place Saint-Marcel, suivi de quatre hommes masqués, lire publiquement la bulle d'excommunication et de destitution que le pape avait lancée contre l'empereur, le déclarer déchu du trône, afficher lui-même cette bulle à la porte de l'église, soutenir à haute voix que le pape Jean était catholique et pape légitime, que celui qui se disait empereur ne l'était pas, mais qu'il était excommunié avec ses adhérents, et qu'il offrait, lui, Jacques Colonne, de prouver ce qu'il disait, par raisons, et l'épée à la main, s'il le fallait, en lieu neutre. Il monta ensuite à cheval, et s'enfuit à Palestrine, sans que personne osât s'y opposer, et sans être atteint par les gens de l'Empereur, qui apprit ce trait d'audace lorsqu'il était à Saint-Pierre, et qui donna inutilement ordre d'en arrêter l'auteur. Ce fut pour cette action plus chevaleresque qu'apostolique, que ce brave chanoine eut l'évêché de Lombès (Voy. Jean Villani, _Istor._, l. X, c. 71.)]
[Note 491: 1330.]
Lombès, petite ville mal bâtie, et non moins mal située, eût été pour lui une triste prison, sans la société du jeune prélat et de deux hommes du plus haut mérite qu'il y avait menés avec lui. L'un était un gentilhomme romain nommé _Lello_; l'autre, né sur les bords du Rhin, près Bois-le-Duc, s'appelait Louis. Pétrarque en fit ses amis les plus intimes. Ce sont eux qu'il désigne si souvent dans ses lettres, l'un sous le nom de Loelius, et l'autre sous celui de Socrate. Après un été aussi agréable qu'il pouvait l'être dans une telle ville, et loin de Laure, il revint à Avignon avec l'évêque, qui le présenta comme son meilleur ami à son frère aîné, le cardinal Jean Colonne.
Ce cardinal ne ressemblait point à la plupart de ses confrères. Il était tout ce que l'évêque de Lombès promettait d'être un jour, et joignait à la plus grande simplicité de moeurs, la dignité du caractère et un esprit aussi délicat qu'éclairé. Il goûta Pétrarque, le logea dans son palais, et l'admit dans sa société particulière. C'était le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à la cour d'Avignon d'étrangers distingués par leur rang, leurs talens et leur savoir; et c'est dans ce cercle choisi que Pétrarque acheva son éducation par celle du monde. Il jouit dans peu de l'amitié de tous les frères du cardinal, et bientôt après de celle du chef même de cette famille illustre. Étienne Colonne vint passer quelques mois à Avignon[492]; l'esprit, l'humeur et les manières de notre poëte lui inspirèrent une telle tendresse, qu'il ne mit presque plus de différence entre lui et ses enfants. Pétrarque, déjà passionné pour l'Italie et pour la grandeur de l'ancienne Rome, puisa dans les entretiens familiers de ce vieux Romain, un nouvel amour pour sa patrie, et une aversion plus forte pour tout ce qui pouvait en prolonger les malheurs, ou en obscurcir la gloire.
[Note 492: 1331.]
Cependant son amour pour Laure prenait chaque jour plus de forces. A la ville, à la campagne, dans le monde et dans la solitude, il ne paraissait plus occupé d'autre chose. Tout lui en retraçait l'image; et confondant cet amour avec celui de la gloire poétique, le nom de Laure lui rappelait la laurier qui en est l'emblême; la vue ou l'idée même d'un laurier le transportait comme celle de Laure. Ses vers, où il retraçait toutes les petites scènes d'un amour dont ils étaient les seuls interprètes, jouent trop souvent sur cette équivoque; mais, comme beaucoup d'autres jeux de son esprit, celui-ci trouve une sorte d'excuse dans cette préoccupation continuelle du même sentiment et du même objet.
Laure l'évitait, ou par prudence, ou peut-être pour qu'il la cherchât davantage. Il ne la voyait point chez elle. L'humeur jalouse de son mari ne l'aurait pas souffert. Les sociétés de femmes, les assemblées, les promenades champêtres étaient les seuls lieux où il pût la voir; et partout il la voyait briller parmi ses compagnes, et les effacer par ses grâces naturelles et par l'élégance de sa parure. Ses assiduités étaient remarquées; Laure se crut obligée à plus de réserve encore, et même de rigueur. Pétrarque fit un effort pour se distraire d'une passion qui ne lui causait plus que des peines. Il entreprit un long voyage, et ayant obtenu, sous différents prétextes, l'agrément de ses protecteurs et de ses amis, il partit[493], traversa le midi de la France, vint à Paris, qui lui parut sale, infect, et fort au-dessous de sa renommée, se rendit en Flandre, parcourut les Pays-Bas, poussa jusqu'à Cologne, toujours, et à chaque nouvel objet de comparaison, regrettant de plus en plus l'Italie: de là, revenant à travers la forêt des Ardennes, il arriva à Lyon, où il séjourna quelque temps, s'embarqua sur le Rhône, et rentra enfin dans Avignon, après environ huit mois d'absence.
[Note 493: 1333.]
Il n'y trouva plus l'évêque de Lombès, que les affaires de sa famille avaient appelé à Rome. Dans l'éloignement des empereurs et des papes, les Colonne et les Ursins s'y disputaient le pouvoir. Deux factions aussi acharnées que l'avaient été à Florence celle des Blancs et des Noirs, y marchaient sous leurs enseignes. Le parti des Colonne l'avait emporté dans des actions sanglantes; celui des Ursins méditait sa vengeance; et Jacques Colonne était allé renforcer de ses conseils et de son courage sa famille et son parti. L'absence n'avait pu ni guérir Pétrarque de son amour, ni adoucir les rigueurs de Laure. Il la retrouva aussi réservée, aussi sévère qu'auparavant. Ce fut alors qu'il prit plus de goût pour la solitude et surtout pour le séjour enchanté de Vaucluse[494]. Il s'y retirait souvent: il errait au bord des eaux, dans les bois, sur les montagnes. Il calmait les agitations de son ame en les exprimant dans ses vers. Ceux qu'il fit à cette époque de sa vie ont cette expression vraie et mélancolique qui ne peut venir que d'un coeur profondément touché. Il cherchait inutilement des consolations dans la philosophie; il essaya d'en trouver dans la religion. Il avait connu à Paris un religieux augustin nommé Denis _de Robertis_, né au bourg St.-Sépulcre près de Florence, l'un des plus savants hommes de son temps, orateur, poëte, philosophe, théologien et même astrologue. Charmé de trouver un compatriote dans un pays qu'il regardait comme barbare, il lui avait ouvert son coeur: il lui écrivit d'Avignon, pour lui demander des directions dans l'état de souffrance, d'anxiété et presque de désespoir où il était réduit. Il en obtint sans doute de très-bons conseils, et prit, pour se guérir de son amour, d'excellentes résolutions; mais il suffisait d'un coup-d'oeil de Laure pour les faire évanouir. Une maladie singulière et presque pestilentielle, qui se répandit alors dans le Comtat, pensa la lui ravir, et il l'en aima encore davantage.
[Note 494: 1334.]
Le pape paraissait alors principalement occupé de deux grandes entreprises; une nouvelle croisade et le rétablissement du saint-siège à Rome. Dans la première, il fut joué par Philippe de Valois, qu'il en avait déclaré le chef, et qui en profita pour se faire donner pendant six ans les décimes du clergé de France; dans la seconde, il amusait lui-même les Romains et les Italiens de belles promesses, qu'il était résolu de ne point tenir. Pétrarque trouva dans ces deux projets quelque diversion à son amour. Il eut, malgré ses lumières, la faiblesse d'approuver le premier: son amour pour Rome lui fit épouser ardemment le second; c'est sur les deux ensemble, mais particulièrement sur le projet de croisade, qu'il adressa une de ses plus belles odes[495] à son ami l'évêque de Lombès.
[Note 495:
_O aspettata in ciel, beata e bella, Anima_, etc.]
La mort de Jean XXII fit évanouir ses espérances. Ce pape mourut à quatre-vingt-dix ans, et conserva jusqu'à la fin sa force de tête et sa vivacité d'esprit; homme simple dans ses moeurs, sobre, économe si l'on veut, mais économe jusqu'à la plus sordide avarice de trésors acquis par la simonie et par de criantes exactions[496]. Entêté dans ses idées et opiniâtre dans ses desseins, il ne put cependant réussir ni à déposer, comme il le voulait, l'empereur Louis de Bavière, ni à détruire les Gibelins en Italie, ni à faire adopter par l'Église son opinion sur la _vision béatifique_[497]. Il avait eu beau donner de bons bénéfices à ceux qui lui apportaient en faveur de cette opinion quelques passages des Pères, persécuter ceux qui l'attaquaient, les emprisonner ou les citer et les rechercher sur leur foi, il y eut un soulèvement général contre cette aberration de la sienne; son _infaillibilité_ fut contrainte d'avouer avant sa mort qu'elle avait été surprise, et il se rétracta, comme d'une hérésie, de ce qu'il avait employé tant de violence à faire adopter comme un point de doctrine.
[Note 496: Il vendait ouvertement les bénéfices, et surtout les évêchés, dont il s'attribua le premier la nomination, faite jusqu'alors par les Églises. Avant de conférer les bénéfices, il les laissait vaquer long-temps et en percevait les revenus, etc. Il amassa un trésor de quinze millions de florins, selon quelques historiens, et de dix-huit selon Jean Villani, qui le savait de son frère, banquier du pape à Avignon, et l'un de ceux qui, après la mort de Jean XXII, furent employés à compter ce trésor. On n'y comprend pas sept millions en joyaux, argenterie et vases sacrés. Voyez Giov. Villani, _Istor_, lib. XI, c. 19 et 201.]
[Note 497: Il croyait, prêchait et soutenait que les ames des justes ne jouiraient de la vision intuitive de Dieu, qu'ils ne verraient Dieu face à face qu'après le jugement universel. En attendant, elles sont, disait-il, sous l'autel, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité de J.-C. Il fondait son opinion sur ce passage de l'Apocalypse: _Vidi animas interfectorum propter verbum Dei._ c. 6, v. 19. On dit que cette opinion n'était pas nouvelle, et que S. Irenée, Tertullien, Origène, Lactance, S. Hilaire, S. Chrysostôme, etc. avaient pensé comme lui. _Mém. pour la Vie de Petr._ t. I, p. 252.]
Jacques Fournier, son successeur sous le nom de Benoît XII, ne remplit pas plus que lui le voeu de Pétrarque pour le retour de la cour romaine en Italie, malgré une très-belle épître en vers latins, que le poëte lui adressa sur ce sujet. Le nouveau pape lui en ôta même tout-à-fait l'espoir par le soin qu'il prit le premier de bâtir à Avignon un palais pontifical, et d'encourager, par son exemple, les cardinaux à y élever pour eux des palais et des tours. Mais il fit pour la fortune de Pétrarque, qui avait alors trente ans, ce que Jean XXII n'avait pas fait; il lui donna un canonicat de Lombès et l'expectative d'une prébende[498]. Notre poëte acquit alors deux nouveaux amis dans Azon de Corrège et Guillaume de _Pastrengo_, qui étaient venus défendre auprès du pape les intérêts des seigneurs de Vérone contre les _Rossi_, au sujet de la ville de Parme; et cette amitié, qui l'engagea, malgré son aversion pour le barreau, à plaider en public pour Azon, personnellement attaqué par Marsile _de Rossi_, lui fournit l'occasion de prouver qu'il eût été le plus grand orateur de son temps, s'il n'eût mieux aimé en être le plus grand poëte[499].
[Note 498: 1335.]
[Note 499: _Mém. sur la Vie de Pétr._, t. I, p. 274.]
Parmi ces faveurs de la fortune et ce nouvel éclat de renommée, l'état de son âme était toujours le même. Au moment où il concevait quelques espérances, Laure les lui ôtait par de nouvelles rigueurs; et lorsqu'il se voyait près de vaincre sa passion pour elle, une rencontre, un regard, un mot plus favorable, le rendait plus amoureux que jamais. Il prit enfin le parti de se réfugier auprès de son meilleur ami, l'évêque de Lombès, et de l'aller trouver à Rome, où il était appelé depuis long-temps. Il s'y rendit par mer, et, dans la traversée de Marseille à _Civita-Vecchia_ il ne s'occupa que de Laure. A son arrivée, la guerre entre les Colonne et les Ursins remplissait la campagne de troupes des deux partis. II se rendit d'abord au château de _Capranica_; l'évêque de Lombès et son frère même, Etienne Colonne, sénateur, c'est-à-dire magistrat suprême de Rome, vinrent l'y trouver, et l'emmenèrent à Rome avec eux[500]. Mais ni l'amitié de toute cette illustre famille, ni l'admiration que lui inspirèrent les monuments de l'ancienne capitale du monde, ne purent l'y retenir long-temps. Il reprit le chemin de la France, et, après quelques voyages sur terre et sur mer, dont on ignore également les détails et le but, il fut de retour à Avignon dans l'été de la même année. Quelques mois après, ayant acheté à Vaucluse une petite maison avec un petit champ, il alla s'y établir avec ses livres, ses projets de travaux et d'études, et l'ineffaçable souvenir de Laure.
[Note 500: 1337.]
Dans cette solitude profonde, pleine de ces beautés agrestes et sauvages qui ne plaisent qu'aux coeurs sensibles, il resta une année entière, seul, même sans domestiques, servi par un pauvre pêcheur, et seulement visité de temps en temps par ses plus intimes amis. L'évêque de Cavaillon, Philippe de Cabassole, fut bientôt du nombre; Vaucluse était dans son évêché; il y avait même une maison de campagne. C'était un homme distingué par ses talents et par l'étendue de ses connaissances; c'était, comme dit Pétrarque, un petit évêque et un grand homme[501]. Ils étaient dignes l'un de l'autre; leur liaison ne tarda pas à devenir une étroite amitié. Pétrarque était appelé de temps en temps à Avignon, soit par quelques affaires, soit par ces impulsions secrètes qui nous ramènent souvent, à notre insu, aux lieux mêmes que nous voulons fuir. Laure qui l'aimait sans se l'avouer peut-être, et qui ne voulait pas le perdre, employait dans ces petits voyages toutes ces innocentes ruses, qui sont dit-on, le partage du sexe le plus faible, et qui lui donnent tant d'empire sur celui qui se dit le plus fort. C'étaient autant d'événements dans cette passion singulière qui n'en a point d'autres. Pétrarque de retour dans sa solitude, livré à des agitations toujours plus fortes, n'avait point de soulagement plus doux que d'épancher dans ses poésies touchantes les sentiments dont il était comme oppressé. Parmi celles de cette époque on distingue surtout ces trois célèbres _canzoni_ sur les yeux de Laure, que les Italiens appellent les trois Soeurs, les trois Grâces, et dont ils ne parlent qu'avec un enthousiasme qui ne permet ni la critique, ni même en quelque sorte l'examen.
[Note 501: _Purvo episcopo et magno viro._]
Un autre art vint l'aider à retracer les traits de Laure; Simon de Sienne, élève de _Giotto_, qui venait de mourir, fut appelé à Avignon, pour embellir de quelques tableaux, le palais pontifical[502]. Pétrarque obtint de lui un petit portrait de sa maîtresse, et l'en paya par deux sonnets qui, selon l'expression de Vasari, ont donné plus de renommée à ce peintre, que n'auraient fait tous ses ouvrages. Laure consentit-elle à se laisser peindre pour celui qui avait immortalisé sa beauté par des traits plus durables; ou fut-elle peinte pour sa famille, et Pétrarque obtint-il seulement du peintre, son ami, une copie de ce portrait; ou enfin la figure de Laure, frappa-t-elle assez les yeux de Simon Sienne, pour qu'il pût, après l'avoir vue, en fixer les traits sur la toile? C'est ce que l'histoire ne dit pas. Ce que l'on sait, c'est qu'elle lui parut assez belle pour qu'il en ait fait, dans la suite, sous diverses formes, la figure principale de plusieurs de ses meilleurs tableaux.
[Note 502: 1339.]
L'étude n'est pas un remède contre l'amour, c'est au contraire l'occupation qui s'allie le mieux avec lui; elle entretient l'esprit dans un état de fermentation, elle lui donne une activité et des élans qui le mettent en équilibre avec les mouvements du coeur. Dans ses aspirations vers la gloire, elle promet un noble hommage à la beauté qui en est digne; elle offre un moyen de plus d'obtenir et de fixer son choix. Pétrarque, dans sa retraite de Vaucluse, n'oubliait point les grands projets qu'il y avait apportés; il entreprit, en latin, une Histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à Titus; les études qu'il fit pour l'écrire, l'enflammèrent d'une admiration nouvelle pour Scipion l'Africain, qu'il avait préféré de tout temps à tous les autres héros de Rome, et il conçut le plan d'un poëme épique en vers latins, dont la seconde guerre d'Afrique lui fournit le sujet et le titre. Il se mit aussitôt à l'ouvrage, et travailla avec tant d'ardeur, que, dans l'espace d'une année, le poëme se trouva déjà assez avancé pour qu'il pût le communiquer à ses amis. Un poëme de ce genre, était, à cette époque, une chose si nouvelle, qu'elle devait exciter dans tous ceux qui en entendraient parler, un redoublement d'admiration pour l'auteur. Aussi, le bruit en fut à peine répandu, à peine eût-on pu juger par ses poésies latines déjà connues, de la manière dont il pouvait traiter un si beau sujet, qu'il devint l'objet de l'attention générale, et d'une espèce de fanatisme qui lui faisait donner, sur de simples espérances, les noms de sublime et de divin[503].
[Note 503: Tiraboschi, _Istoria della Letter. italiana_, t. V, l. III, c. 2.]
Mais il portait plus haut son ambition. Dès sa première jeunesse, il avait aspiré à la couronne poétique. Il avait obtenu dans le cours de ses études, si l'on en croit Selden[504], le degré de maître ou de docteur en poésie; le souvenir des jeux capitolins, où les poëtes étaient couronnés; la croyance populaire qu'Horace et Virgile l'avaient été au Capitole, échauffaient son imagination, et lui inspiraient le désir d'obtenir les mêmes honneurs: enfin le laurier avait pour lui un attrait de plus par son rapport avec le nom de Laure; mais il était bien difficile de faire revivre ces antiques usages dans une ville où l'on n'avait plus depuis long-temps, d'activité que pour les troubles, où les hommes, plongés dans l'ignorance et dans l'oisiveté d'esprit, n'avaient plus ni admiration pour la poésie, ni estime pour les poëtes.
[Note 504: _Titles of Honour_, t. III de ses OEuvres, cité par Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 70.]