Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 22
Sa persévérance et celle de ses amis vinrent à bout de tous les obstacles: cette couronne, objet de tous ses voeux, lui fut offerte par une lettre du sénat romain. Il la reçut, à Vaucluse, le 23 août 1340, et, circonstance bien remarquable, six ou sept heures après, le même jour, il reçut une lettre pareille, du chancelier de l'Université de Paris[505], qui lui proposait le même triomphe. Il donna la préférence à Rome; mais il ne s'y rendit pas directement. Il s'embarqua pour Naples, où la grande renommée du roi Robert et l'assurance d'en être bien reçu l'attiraient. C'était, comme nous l'avons vu, le prince le plus célèbre de l'Europe par son esprit, ses connaissances, et son amour éclairé pour les lettres. L'opinion qu'on avait de lui en Italie, était telle, que Pétrarque ne crut point avoir mérité la couronne qu'on lui décernait, si Robert, après l'avoir examiné publiquement, ne prononçait qu'il en était digne. Ce roi avait beaucoup contribué à la lui faire offrir. C'était l'ami de Pétrarque, le bon père Denis, du bourg de Saint-Sépulcre, qui lui avait ménagé la faveur de Robert, qui avait fait connaître au roi ses ouvrages, et avait inspiré à ce monarque, une juste admiration pour le génie de son ami. Robert passa de l'admiration à la confiance. Il consulta par écrit Pétrarque, sur une épitaphe qu'il avait faite pour sa nièce qui venait de mourir[506]. Le poëte répondit au roi par de grands éloges, et sema sa lettre de traits d'érudition et de philosophie, qui ne pouvaient qu'augmenter l'opinion que Robert avait conçue de lui. Il écrivit peu de jours après[507] au père Denis, et lui dit très-clairement, qu'occupé comme il l'était du projet d'obtenir le laurier poétique, il ne voulait, tout considéré, le devoir qu'au roi Robert[508]. Cette résolution fut sans doute communiquée au roi. Robert alors employa son influence, qui était toute puissante à Rome, pour déterminer le sénat romain. Il désirait avec passion de connaître personnellement Pétrarque. Il fut charmé de le voir arriver à sa cour, et flatté du motif qui l'y amenait. Il lui fit l'accueil le plus distingué, eut avec lui ces entretiens où chacun d'eux se confirma dans l'opinion qu'il avait conçue de l'autre, et voulut le conduire lui-même dans les environs de Naples, surtout à la grotte de Pausilippe, et au prétendu tombeau de Virgile[509].
[Note 505: Robert de Bardi. Il était en même temps chancelier de l'Église métropolitaine de Paris, place qu'il tenait du pape Benoît XII. Robert de Bardi était Florentin, et ami de Pétrarque.]
[Note 506: Elle se nommait Clémence, et était veuve de Louis X ou Louis Hutin, roi de France.]
[Note 507: La réponse au roi est du 26 décembre 1339, et la lettre au père Denis, du 4 janvier suivant. La lettre de Robert ne s'est point conservée; la réponse de Pétrarque et sa lettre au père Denis, ne se trouvent ni dans l'édition de Bâle, ni dans celle de Genève; mais elles sont dans le beau manuscrit, n°. 8568, de la Bibliothèque impériale, _Familiar._ l. IV, ép. 1 et 2.]
[Note 508: _Nosti enim quod de laurea cogito, quam, singula librans, proeter ipsum de quo loquimur regem, nulli omninò mortalium debere institui._ Loc. cit. ép. I.]
[Note 509: 1341.]
Le roi fut curieux de connaître le poëme de l'Afrique. Pétrarque lui en lut quelques livres, dont il fut si enchanté, qu'il témoigna le désir d'en recevoir la dédicace. Le poëte promit, et il tint parole au prince, même après sa mort. Robert ne se lassait point d'avoir avec lui, soit des conférences publiques sur la poésie ou sur l'histoire, soit des entretiens particuliers. Il en remportait chaque jour plus d'estime. Voulant donner à ce sentiment un grand éclat, et répondre au voeu que Pétrarque lui-même avait formé, il lui fit subir publiquement un examen sur toutes sortes de matières de littérature, d'histoire et de philosophie. Cet examen dura trois jours, depuis midi jusqu'au soir. Le troisième jour il le déclara solennellement digne de la couronne poétique, et consigna dans des lettres-patentes son examen et son jugement. Dans son audience de congé, après lui avoir fait promettre qu'il reviendrait bientôt le voir, le roi se dépouilla de la robe qu'il portait ce jour-là, et la lui donna, en disant qu'il voulait qu'il en fût revêtu le jour de son couronnement au Capitole: enfin, pour se l'attacher au moins par un titre, il lui fit expédier un brevet de son aumônier ordinaire.
Dans un de leurs derniers entretiens Robert avait demandé à Pétrarque s'il n'était jamais allé à la cour du roi de France, Philippe de Valois. Le poëte lui répondit qu'il n'en avait jamais eu la pensée. Le roi sourit, et lui en demanda la raison. C'est, dit Pétrarque, parce que je n'ai pas voulu jouer le rôle d'un homme inutile et importun auprès d'un roi étranger aux lettres. J'aime mieux être fidèle à l'alliance que j'ai faite avec la pauvreté que de me présenter dans le palais des rois, où je n'entendrais personne, et où personne ne m'entendrait. Il m'est revenu, reprit Robert, que son fils aîné ne négligeait pas l'étude. Je l'ai ouï dire aussi, répartit Pétrarque; mais cela déplaît au père, et l'on assure, sans que je veuille le garantir, qu'il regarde les précepteurs de son fils comme ses ennemis personnels; c'est ce qui m'a ôté jusqu'à la plus légère tentation de l'aller voir. «Alors cette ame généreuse, c'est Pétrarque lui-même qui le raconte ainsi[510], frémit et se montra pénétrée d'horreur. Après un moment de silence, pendant lequel il était resté les yeux fixés sur la terre et l'indignation peinte sur le visage, il releva la tête en disant: «Telle est la vie des hommes, telle est la diversité des jugements, des goûts et des volontés. Pour moi, je jure que les lettres me sont beaucoup plus douces et plus chères que ma couronne, et que s'il fallait renoncer à l'un ou à l'autre, je me priverais plus volontiers de mon diadême que des lettres.»
[Note 510: Ce récit intéressant termine le premier livre de ses _Rerum memorandarum_, v. Éd. de Bâle, 1581, p. 405.]
Pétrarque partit enfin de Naples, arriva à Rome le second jour, et fut couronné solennellement deux jours après au Capitole[511]. Revêtu de la robe que le roi de Naples lui avait donnée, il marchait au milieu de six principaux citoyens de Rome, habillés de vert, et précédés par douze jeunes gens de quinze ans vêtus d'écarlate, choisis dans les meilleures maisons de la ville. Le sénateur Orso, comte de l'Anguillara, ami de Pétrarque, venait ensuite accompagné des principaux du conseil de ville, et suivi d'une foule innombrable, attirée par le spectacle d'une fête interrompue depuis tant de siècles. L'histoire en a conservé les détails[512], qui occuperaient ici trop de place. Ils sont faits pour enflammer l'imagination des amants de la gloire; mais la manière dont Pétrarque envisageait ce triomphe dans sa vieillesse est capable de la refroidir. «Cette couronne, écrivait-il[513], ne m'a rendu ni plus savant, ni plus éloquent; elle n'a servi qu'a déchaîner l'envie contre moi, et à me priver du repos dont je jouissais. Depuis ce temps, il m'a fallu être toujours sous les armes; toutes les plumes, toutes les langues étaient aiguisées contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis; j'ai porté la peine de mon audace et de ma présomption.» Au reste il est peut-être aussi bon pour l'homme qu'inhérent à sa nature, d'éprouver de fortes illusions dans sa jeunesse, et d'y renoncer à son déclin.
[Note 511: Le jour de Pâques, 8 avril 1341.]
[Note 512: Voy. _Rer. ital. script._, vol XII, p. 540, B. C'est vers la fin des fragments des Annales romaines de _Lodovico Monaldesco_. «_In questo tempo_, dit l'annaliste, _misser Urso venne a coronar misser Francesco Petrarca, nobile poeta et saputo, etc._» Et il fait ensuite la description de toute la cérémonie.]
[Note 513: _Senit._, I. XV, ép. I.]
Empressé de reparaître à Avignon avec sa couronne, Pétrarque en reprit la route peu de jours après, mais par terre, et en traversant la Lombardie. Il se détourna un peu pour aller voir à Parme son ami Azon de Corrége et sa famille. C'était le moment où, après avoir commandé dans cette principauté pour son neveu, _Mastino della Scala_, Azon venait de s'en rendre maître sous prétexte de l'affranchir. Il retint Pétrarque auprès de lui par tous les témoignages d'amitié, de confiance; il le consultait sur son gouvernement, sur ses opérations, sur toutes ses affaires; il ne lui parlait que du bonheur qu'il voulait répandre, que de suppression d'impôts, de bonne administration, de libéralités, de liberté; mais rien ne pouvait changer dans Pétrarque son goût pour le recueillement, la méditation, la solitude. Dès qu'il pouvait disposer de lui, il errait dans les environs de Parme avec ses deux compagnes inséparables, la poésie et l'image de Laure. Il choisit dans la ville même une petite maison avec un jardin et un ruisseau; il la loua d'abord, l'acheta ensuite, et la fit rebâtir selon son goût. C'est là qu'il termina son poëme de l'Afrique; c'est là qu'il aurait passé l'année peut-être la plus heureuse de sa vie s'il n'y avait été troublé presque coup sur coup par la perte de ses meilleurs amis.
Le premier fut un de ses anciens camarades d'études à l'Université de Bologne[514], et le second, le meilleur et le plus cher de tous, l'évêque de Lombès. Pétrarque se disposait à l'aller rejoindre dans son diocèse. Il le vit la nuit en songe; il lui vit la pâleur de la mort. Frappé de cette vision, il en fit part à plusieurs amis. Vingt-cinq jours après il apprit que Jacques Colonne était mort précisément le jour où il lui était apparu. Un esprit faible eût tiré de là des conséquences. La douleur n'égara point celui du poëte philosophe. «Je n'en ai pas pour cela, écrivait-il, plus de foi aux songes que Cicéron qui avait eu, comme moi, un rêve confirmé par le hasard.» Enfin son bon père Denis du bourg Saint-Sépulcre, mourut aussi à Naples, peu de temps après[515].
[Note 514: _Thomas Caloria_, de Messine.]
[Note 515: 1342.]
Ces pertes accumulées firent tant d'impression sur lui, qu'il ne recevait plus de lettres sans trembler et sans pâlir[516]. Il venait d'être nommé archidiacre de l'église de Parme; il partageait son temps entre ses études et les fonctions de sa place, entre son cabinet et son église. Un événement imprévu l'obligea de repasser les Alpes. Benoît XII était mort, et Clément VI lui avait succédé. Les Romains envoyèrent au nouveau pape une députation solennelle, composée de dix-huit de leurs principaux citoyens, pour lui demander plusieurs grâces, et surtout pour tâcher d'obtenir de lui qu'il rapportât la tiare aux trois couronnes dans la ville aux sept collines. Pétrarque, qui avait reçu lors de son couronnement le titre de citoyen romain, fut du nombre de ces ambassadeurs, et même chargé de porter la parole. Il quitta, mais à regret, sa douce retraite, et s'acquitta de sa commission avec son éloquence ordinaire, mais avec aussi peu de fruit pour l'objet qu'il avait le plus à coeur, le retour du pape en Italie. Clément VI, né Français[517], et élevé dans le grand monde, aimait le luxe et le plaisir; ses manières étaient nobles et polies, son goût pour les femmes, peu édifiant dans un pape, était accompagné d'autres goûts délicats qui le rendaient un souverain très-aimable. Sa cour ne fut guère plus vicieuse que les précédentes, cela eût été difficile, mais elle fut plus agréable et plus brillante. Il récompensa Pétrarque de sa harangue par un prieuré dans l'évêché de Pise[518]; et, comme il avait dans l'esprit toute la pénétration et la culture qui pouvaient lui faire apprécier le premier homme de son siècle, il l'admit dans sa familiarité et dans son commerce intime. Pétrarque crut pouvoir en profiter pour le succès de ses vues sur l'Italie; mais il ne put réussir, même à lui inspirer le désir de la voir.
[Note 516: _Fam._, l. IV, ép. 6.]
[Note 517: Il se nommait Pierre Roger, et avait été chancelier de France.]
[Note 518: Le prieuré de _Migliarino_.]
Il se délassait du spectacle de cette cour, scandaleux et fatigant pour un esprit aussi sage, dans le commerce de ses deux amis, Lello et Louis, qu'il nommait toujours Loelius et Socrate. Il avait revu Laure; le temps, la persévérance, la gloire qu'il avait acquise, la lui avaient rendue plus favorable. Elle ne le fuyait plus; et lui, plus amoureux que jamais, ne cherchait qu'elle dans le monde, ne rêvait qu'a elle dans la solitude. Un de ses plus chers amis, _Sennuccio del Bene_, poëte florentin, attaché au cardinal Colonne, et qui vivait dans la société de Laure, était le confident de ses amours. Mais il n'eut jamais à lui confier que des peines, des désirs, de faibles espérances; et, loin de s'affaiblir, sa passion semblait s'accroître: et il aimait ainsi depuis quinze ou seize ans[519]. Il avait pourtant un autre confident que _Sennuccio_, c'était le public, c'était le monde entier, où ses poésies avaient rendu célèbre la beauté de Laure, la délicatesse, la durée; et, si l'on ose ainsi parler, l'obstination de son amour pour elle. Tous les étrangers qui venaient à Avignon voulaient la voir; mais déjà le temps lui imprimait quelques unes de ses traces: quelque surprise involontaire se mêlait à l'admiration de ceux qui la voyaient pour la première fois. Pétrarque était aussi fort changé; mais son coeur était toujours le même, et Laure était, à ses yeux, aussi belle et aussi touchante que dans la fleur de la jeunesse et dans les premiers temps de son amour.
[Note 519: 1343.]
Une mission politique vint l'en distraire pour quelque temps. Le bon roi Robert était mort, et n'avait laissé que deux petites filles, dont l'aînée, Jeanne, avait été mariée à neuf ans avec André, fils du roi de Hongrie, qui n'en avait que six. Il y avait dix ans de ce mariage, et les deux jeunes époux, au lieu de prendre du goût l'un pour l'autre, avaient conçu une aversion qui eut bientôt des suites funestes et terribles. Robert leur avait laissé en mourant un conseil de régence. Le pape, seigneur suzerain de Naples, prétendait que le gouvernement du royaume lui appartenait pendant la minorité de Jeanne; et ce fut Pétrarque qu'il choisit pour aller faire valoir ses droits. Le cardinal Colonne, qui avait beaucoup servi à diriger ce choix, en profita, et chargea l'envoyé du pape de solliciter la liberté de quelques prisonniers injustement détenus dans les prisons de Naples. Pétrarque, malgré son aversion pour la mer, prit cette voie, plus courte et plus sûre, à cause des brigands qui continuaient d'infester l'Italie. Il trouva la cour de Naples remplie d'intrigues et de divisions qui présageaient de prochains orages, et gouvernée par un petit moine cordelier, sale, débauché, cruel et hypocrite, que le roi de Hongrie avait donné pour précepteur à son fils André, et dont je paraîtrais former à plaisir le portrait hideux, si je copiais celui qu'en a laissé Pétrarque[520]. Ce moine, selon l'esprit des gens de sa robe, s'était emparé du gouvernement des affaires; et c'est avec lui qu'un homme tel que Pétrarque fut obligé de traiter.
[Note 520: Pour qu'on ne croie pas que j'exagère, voici textuellement ce portrait. _Nulla pictas, nulla veritas, nulla fides; horrendum tripes animal, nudis pedibus, aperto capite, paupertate superbum, marcidum deliciis vidi, homunculum vulsum ac rubicundum, obesis clunibus, inopi vix pallio contectum, et bonam corporis partem industriâ retegentem, utque in hoc habitu non solum tuos (nempe cardinalis Joannis de Columna) sed romani quoque pontificis affatûs, velut ex altâ sanctitatis speculâ insolentissimè contemnentem. Nec miratus sum: radicatam in auro superbiam secum fert; multum enim, ut omnium fama est, arca ejus et toga dissentiunt, etc._ Familiar. l, V, ep. 3.]
Il en fut reçu avec une hauteur et une dureté révoltantes. Pendant les longueurs de ces deux négociations, il visita de nouveau les environs de Naples, avec deux de ses amis, Jean _Barili_ et _Barbato_ de Sulmone. La jeune reine, qui peut-être, sans les intrigues qui l'entouraient et les mauvais conseils dont elle était obsédée, aurait eu un meilleur sort, aimait les lettres. Elle eut quelques conversations avec Pétrarque, qui lui donnèrent pour lui beaucoup d'estime. A l'exemple de son grand-père, elle se l'attacha par le titre de son chapelain particulier. Mais ni cette cour, ni les moeurs qu'il y voyait régner, ne pouvaient lui plaire. Une fête où il fut entraîné sans en connaître l'objet, le décida à en sortir. Il regardait la cour qui assistait à cette fête en grande pompe, et entourée d'un peuple immense. Tout à coup il s'élève de grands cris de joie, Pétrarque se détourne: il voit un jeune homme d'une beauté et d'une force extraordinaires, couvert de poussière et de sang, qui vient expirer presque à ses pieds. C'était un spectacle de gladiateurs. L'horreur qu'il en conçut lui fit hâter son départ. Il n'avait d'ailleurs pu rien obtenir pour l'élargissement des prisonniers. Quant à l'affaire de la régence, sur le compte qu'il en avait rendu au pape, Clément VI, après avoir cassé celle que le roi Robert avait établie, venait d'envoyer un cardinal légat, pour prendre en son nom le gouvernement de Naples, jusqu'à la majorité de la reine. Pétrarque put alors quitter cette ville: il partit en détestant la barbarie de ses habitants, qui, au lieu des vertus de l'ancienne Rome, n'imitaient que sa férocité[521].
[Note 521: _Famil._, l. V, ép. 5.]
Il avait été dangereusement malade à Naples; le bruit de sa mort s'était même répandu dans l'Italie: un médecin de Ferrare, qui était aussi poëte, se hâta de faire à ce sujet un poëme allégorique et bizarre, intitulé: _la Pompe funèbre de Pétrarque_[522]. Cette triste folie accrédita si bien le faux bruit de sa mort, qu'en revenant de Naples, il fut pris par des hommes crédules pour un spectre ou pour une ombre, et que plusieurs eurent besoin, pour le croire vivant, de joindre le témoignage du toucher à celui des yeux. Il se rendit sans difficultés jusqu'à Parme; mais là, il trouva le pays en feu, les Corrége divisés entre eux, en guerre avec les princes voisins[523], et bloqués par une armée ennemie; la Lombardie inondée de compagnies d'armes qui y mettaient tout au pillage, enfin sa chère Italie en proie aux horreurs des guerres de parti, et comme au temps des barbares, couverte de sang en de ruines[524]. Il ne pouvait, sans danger, ni rester à Parme, ni en sortir. Il préféra ce dernier parti. Ce ne fut qu'avec des risques infinis et après des accidents graves, qu'il parvint, pour ainsi dire, à s'échapper de l'Italie. Il se revit avec enchantement dans cette ville d'Avignon, dont il disait, écrivait et pensait tant de mal, et où il revenait toujours. Il se hâta d'aller goûter quelque repos dans son Parnasse transalpin, c'est ainsi qu'il nommait sa maison de Vaucluse. Son Parnasse cisalpin était à Parme. La ville où habitait Laure, les campagnes environnantes où elle se promenait souvent, donnèrent une nouvelle ardeur à son amour, et rendirent à sa verve poétique son heureuse fécondité.
[Note 522: Ce médecin se nommait Antoine _de' Beccari_. Pétrarque était depuis long-temps en liaison avec lui, et ne lui sut point mauvais gré de cette plaisanterie; il y répondit même par un sonnet, qui est le 95e. du _Canzoniere_. La pièce d'Antoine, qu'on appelle communément Antoine de Ferrare, se trouve dans le Recueil qui suit _la Bella Mano_, éd. de Paris, 1595; elle commence par ce vers:
_Io ho già letto il pianto de' Romani._]
[Note 523: Azon avait promis de remettre au bout de cinq ans la ville de Parme à _Luchino Visconti_, qui lui en avait fait obtenir la seigneurie: le terme arrivé, il la vendit au marquis de Ferrare. Cette perfidie excita contre lui la haine des _Visconti_, et de leurs alliés les _Gonzague_; c'était le sujet de cette guerre peu honorable pour les _Corrége_.]
[Note 524: 1344.]
Mais s'il était constant en amour, il avait dans l'esprit une agitation qui le portait sans cesse à changer de lieu, et qui peut-être avait pour première cause, son amour même. Cette passion, toujours au même degré de force, et toujours aussi peu récompensée, lui paraissait peut-être moins convenable dans un archidiacre de quarante ans. Plusieurs causes lui rendaient le séjour d'Avignon de plus en plus insupportable. Le luxe et le désordre des moeurs y étaient au comble: sa fortune n'y avançait point, et son plus chaud protecteur lui-même, le cardinal Colonne, n'avait encore rien fait pour lui: Ason de Corrége, réconcilié avec _Mastino della Scala_, le pressait vivement de revenir. Il prit enfin le parti de quitter pour toujours Avignon, Laure et Vaucluse. Il eut mille peines à se séparer du cardinal sans rompre leur amitié. En prenant congé de Laure, il la vit pâlir, et chancela dans résolutions; mais enfin il partit[525], alla directement à Parme, où il resta peu de temps pour ses affaires, et de là, s'embarqua sur le Pô; il descendit à Vérone, où Azon l'attendait. A peine y était-il établi, que ses incertitudes recommencèrent. Ses amis d'Avignon faisaient tous leurs efforts pour l'y rappeler. L'un lui peignait la tristesse et les regrets de Laure; l'autre le désir que le cardinal Colonne avait de le revoir; un troisième, le même voeu formé par le pape, et le soin que ce pontife prenait souvent de s'informer de sa santé. Pétrarque résista quelque temps, mais il céda, comme il cédait toujours, et revint à Avignon par la Suisse.
[Note 525: 1345.]
L'accueil que lui fit Clément VI, fut proportionné à la crainte qu'il avait eue de le perdre, et aux progrès de sa renommée qui allait toujours croissant. Il voulut le fixer par une faveur plus solide. La charge de secrétaire apostolique était vacante, il la lui offrit. C'était une place d'intime confiance et de grand crédit, mais laborieuse et assujétissante; Pétrarque, qui ne voulait point de chaînes, même dorées, la refusa. Ses autres chaînes, celles que son coeur ne pouvait briser, devinrent plus légères au moment de son retour. Laure, charmée de le revoir, le traita mieux; mais bientôt elle reprit ses rigueurs accoutumées, et la lyre de Pétrarque ses chants plaintifs.
Jamais elle ne fut plus fertile que cette année[526]. Les moindres bontés de Laure, et ses fréquentes sévérités, ses maladies, ses chagrins, les petites querelles qui peuvent exister entre deux amants qui se parlent à peine, tout dans cette imagination poétique, devenait un sujet pour ses vers. Un hommage public que reçut la beauté de Laure, lui en fournit un singulier. Charles de Luxembourg, qui fut peu de temps après l'empereur Charles IV, était à Avignon. Parmi les fêtes qu'on lui donna, il y eut un bal paré où l'on avait réuni toutes les beautés de la ville et de la province. Charles, qui avait beaucoup entendu parler de Laure, la chercha dans le bal, et l'ayant aperçue, il écarta, par un geste, toutes les autres dames, s'approcha d'elle et lui baisa les yeux et le front. Tout le monde applaudit, et Pétrarque, selon sa coutume, célébra cet événement par un sonnet[527]. Il avoue, dans le dernier vers, que cet acte, un peu étrange, le _remplit d'envie_[528]; le terme est doux, pour exprimer un sentiment qui ne devait pas l'être. Il fallait, on en conviendra, que l'illusion des priviléges du rang fût bien forte, pour qu'un amant pût prendre plaisir à voir un prince jeune et galant, imprimer un baiser sur le front et surtout sur les yeux de sa maîtresse!
[Note 526: 1346.]
[Note 527: _Real natura, angelico intelletto_, etc.]
[Note 528:
_M'empiè d'invidia l'atto dolce e strano_,]