Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 23

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Telle était la mobilité du génie de Pétrarque et la souplesse de son esprit, qu'il passait rapidement de ses rêveries d'amour à des études graves, à des méditations philosophiques et même pieuses. Un voyage qu'il fit à la Chartreuse de Moutrieu[529], où son frère Gérard avait pris l'habit depuis cinq ans, lui laissa des impressions auxquelles il obéit dès qu'il fut de retour à Vaucluse; il y composa un traité _du Loisir des Religieux_[530], qu'il envoya aussitôt à ces bons pères, et dont l'objet était de leur faire sentir les douceurs et les avantages de leur état, comparé à la vie inquiète et agitée des gens du monde[531]. Que l'état monastique eût des avantages pour ceux qui le professaient, quand ils avaient pu vaincre les affections les plus naturelles et les plus douces, cela n'a jamais été mis en question; la vraie question était de savoir de quelle utilité il pouvait être pour la société civile qu'une classe nombreuse d'hommes jouit de tels avantages, en consommant une partie considérable de ses produits, sans prendre la moindre part aux travaux, aux dangers et aux agitations qu'elle impose. Mais cette question est décidée, ou plutôt n'en est plus une depuis long-temps.

[Note 529: 1347.]

[Note 530: _De otio religiosorum_.]

[Note 531: _Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t. II, p. 315.]

Un objet plus grand et d'un plus haut intérêt, vint réclamer l'attention de Pétrarque. On a vu quels avaient toujours été son amour pour l'Italie, son admiration pour Rome, quels étaient ses voeux pour sa prospérité et pour sa grandeur. Il crut qu'ils allaient être réalisés par un homme qu'il connaissait, et que peut-être il avait entretenu autrefois du désir d'une révolution pareille. Parmi les dix-huit embassadeurs que la ville de Rome avait envoyés à Clément VI, et du nombre desquels avait été Pétrarque, se trouvait un homme obscur, fils d'un cabaretier et d'une porteuse d'eau, mais qui s'était donné à lui-même une éducation au dessus de son état, et qui, dès sa jeunesse, s'était rempli l'imagination des grands auteurs de l'ancienne Rome, et de l'étude de ses vieux monuments. On l'appelait _Cola di Rienzi_, c'est-à-dire Nicolas, fils de Laurent[532]. Un enthousiasme égal pour les mêmes objets, forma entre Pétrarque et lui, réunis dans la même embassade, des liens assez étroits d'amitié. Depuis long-temps ils s'étaient perdus de vue, lorsque Pétrarque apprit, d'abord par la voix de la renommée, et ensuite par les couriers envoyés à la cour d'Avignon, que ce Rienzi avait rétabli la liberté romaine, et chassé les nobles qui en étaient les tyrans; qu'il avait été revêtu par le peuple d'une dictature voilée sous la titre modeste du tribun; que son gouvernement s'annonçait par une conduite ferme et des réglements sages; que ses vues s'étendaient sur l'Italie entière; que déjà la plupart des villes, et même par politique la plupart des princes, lui avaient adressé des députations ou des lettres; qu'enfin Rome et l'Italie allaient sortir, sous ses auspices, de l'état de trouble, de servitude et d'anarchie où elles étaient plongées.

[Note 532: _Filius Laurentii_; par corruption en latin _Rentii_, en vulgaire _Renzi_ et _Rienzi_.]

Transporté de joie à ces nouvelles, il écrivit à Rienzi, une lettre éloquente, pour le féliciter de ses succès, et l'encourager dans son entreprise. Il le défendit avec toute la chaleur et l'énergie de la persuasion et de l'amitié à la cour du pape. La première impression y avait été celle d'une terreur panique, et malgré les moyens adroits que le Tribun avait employés pour se rendre cette cour favorable, il s'en fallait beaucoup qu'il obtînt une approbation aussi générale que l'avait été la terreur. Bientôt les folies de Rienzi diminuèrent encore le nombre de ses partisans, et redonnèrent à ses ennemis plus d'audace. Pétrarque les ignorait ou refusait d'y croire, et continuait de correspondre avec lui sur le ton de l'amitié, de l'approbation et du conseil. Il voulut aller lui-même le diriger et le soutenir. Tous ses anciens motifs pour s'établir définitivement en Italie, se présentèrent de nouveau à son esprit. Ses amis de Lombardie et de Toscane, renouvelèrent leurs instances. Il dit encore une fois adieu à ceux d'Avignon, à son Parnasse de Vaucluse, au pape, au cardinal Colonne, à sa chère Laure. Il la vit dans un cercle de femmes où elle allait ordinairement; elle était sans parure, sérieuse et pensive. Son air était plus triste encore qu'à leurs premiers adieux. Son amant ému jusqu'aux larmes, se retira sans rien dire, en s'efforçant de les cacher. Laure le suivit avec un regard si pénétrant et si tendre, qu'il fut toujours gravé dans sa mémoire et dans son coeur. De tristes présentiments semblaient dire à l'un et à l'autre qu'ils ne se verraient plus.

En arrivant à Gênes, d'où il comptait aller à Florence, Pétrarque apprit que son tribun ne faisait plus à Rome, que des folies. Il changea d'avis, se rendit à Parme, et des nouvelles plus tristes encore lui annoncèrent le massacre de tous les nobles romains et celui de la famille presque entière des Colonne, fait par les ordres de Rienzi. Cette catastrophe lui causa la plus vive douleur, mais il ne perdait pas encore l'espérance de voir Rome libre, et il aurait tout souffert à ce prix. Aucune illustre famille, écrivait-il, ne m'est aussi chère dans le monde; mais la république; mais Rome; mais l'Italie, me sont encore plus chères[533]. Il ne garda cependant pas long-temps l'illusion qui lui faisait supporter ce désastre. La chute de Rienzi était inévitable; il tomba, et _son oeuvre fantastique_, comme l'appelle Villani[534], fut renversée avec lui. Pétrarque, tristement détrompé, passa de Parme à Vérone. Il y éprouva, le 25 janvier 1348, une secousse de ce terrible tremblement de terre dont parlent tous les historiens de ce temps. La superstition crut qu'il avait était annoncé par une colonne de feu qu'on avait vue à Avignon, environ un mois auparavant sur le palais du pape; elle put aussi le regarder comme l'annonce d'une calamité la plus terrible, de cette peste affreuse qui, après avoir dévasté l'Asie, et ravagé les côtes d'Afrique, apportée de là en Sicile, se répandit cette même année en Italie, en Espagne, en France, et changea partout en déserts les villes et les campagnes.

[Note 533: _Famil._, l. II, ép. 16. _Nulla toto orbe principum familia carior, carior tamen respublica, carior Roma, carior Italia._]

[Note 534: _Per li savi è discreti si disse in fino allora che la detta impresa del tribuno era una opera fantastica e da poco durare._

(L. XII, c. 89.)]

Pendant les premiers mois de cette fatale année, lorsque la peste n'avait fait encore que peu de progrès, Pétrarque fit de petits voyages à Parme, à Padoue, partout accueilli par l'admiration et par l'amitié. De retour à Vérone, il perd plusieurs de ses amis; il apprend que la contagion a gagné le Comtat; il se rappelle dans quel état il a laissé ce qu'il a de plus cher au monde. Des pressentiments funestes, des songes lugubres, de continuelles terreurs l'agitent. L'esprit toujours tendu sur Avignon, l'âme élancée, pour ainsi dire, vers son malheur, il voudrait hâter les courriers; mais les communications sont rompues, les courriers n'arrivent qu'avec d'insupportables lenteurs. Le 19 mai, il espérait encore; et depuis plus de quarante jours l'objet de tant d'espérances et de tant de craintes n'était plus. Laure était morte, le 6 avril, environnée à ses derniers moments de ses parentes, de ses amies, qui bravaient, pour lui rendre ces tristes devoirs, l'effrayante contagion dont elle mourait victime, tant elle était bonne et aimable pour elles, tant elle avait su s'en faire aimer! Par une fatalité singulière, elle mourut dans le même mois, le même jour et à la même heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois. Que devint-il à cette affreuse nouvelle? Personne n'a entrepris de le peindre; mais le reste de sa vie prouve quelle fut sa douleur; il ne cessa, jusqu'à la fin, de s'occuper de Laure. Ses souvenirs, ses regrets, ses chants s'en nourrirent sans cesse. Il perdit avec elle ce qui lui restait de goût dans le monde; il en prit un plus vif pour la retraite et pour la solitude, où il pouvait ne s'entretenir que d'elle, et où il la retrouvait toujours.

On voudrait connaître l'objet d'une passion si constante; on désirerait pouvoir se le représenter sous des traits sensibles, et il n'est point d'imagination qui n'essaie de s'en tracer le portrait; mais l'imagination peut s'en épargner les frais. Ce portrait est répandu dans des poésies où il est à l'abri du temps et des siècles. En le dépouillant de ses ornemens, ou, si l'on veut, de ses exagérations poétiques, et ne laissant que ce qui paraît être l'exacte vérité, on voit que Laure était une des plus aimables et des plus belles femmes de son temps. Ses yeux étaient à-la-fois brillants et tendres, ses sourcils noirs et ses cheveux blonds; son teint blanc et animé, sa taille fine, souple et légère: sa démarche, son air avaient quelque chose de céleste. Une grâce noble et facile régnait dans toute sa personne. Ses regards étaient pleins de gaîté, d'honnêteté, de douceur. Rien de si expressif que sa physionomie, de si modeste que son maintien, de si angélique et de si touchant que le son de sa voix. Sa modestie ne l'empêchait pas de prendre soin de sa parure, de se mettre avec goût, et lorsqu'il le fallait avec magnificence. Souvent l'éclat de sa belle chevelure était relevé d'or ou de perles; plus souvent elle n'y mêlait que des fleurs. Dans les fêtes et dans le grand monde, elle portait une robe verte parsemée d'étoiles d'or, ou une robe couleur de pourpre, bordée d'azur semé de roses, ou enrichie d'or et de pierreries. Chez elle, et avec ses compagnes, délivrée de ce luxe, dont on faisait une loi dans des cercles de cardinaux, de prélats et à la cour d'un pape, elle préférait, dans ses habits, une élégante simplicité.

Avec tout ce qui inspire les désirs, Laure avait ce qui les contient et ce qui imprime le respect. Ses yeux semblaient purifier l'air autour d'elle, et rien que de chaste comme elle n'aurait osé l'approcher. Elle n'était pourtant pas insensible. Sa pâleur, sa tristesse quand son amant s'éloignait d'elle, quelques mots, quelques doux reproches dont on voit les traces dans les vers de Pétrarque, et quelques particularités que l'on peut recueillir dans ses autres ouvrages, le prouvent assez; mais jamais l'impression qu'un si long amour, des soins si soutenus et si tendres, firent sur son coeur, ne coûtèrent rien à sa sagesse. Tout l'esprit naturel que peut avoir une femme, toute l'adresse qu'elle peut employer pour retenir en même temps qu'elle enflamme, pour alimenter l'espérance sans donner des droits, elle sut en faire usage; et c'est ainsi qu'elle parvint à captiver, pendant vingt ans, le plus grand génie et l'homme le plus passionné de son siècle.

J'ai déjà dit que la pureté de ce sentiment a trouvé un grand nombre d'incrédules. Ajoutons que malheureusement elle en doit trouver plus que jamais. Les preuves en sont pourtant irrécusables; mais pour les connaître il faut lire, ce qui fatigue beaucoup d'esprits; et pour les admettre il faut avoir en soi l'amour du beau et de l'honnête, devenu plus rare encore que le goût de la lecture et de l'étude. On avait cru que la corruption des moeurs était au comble quand on parvint à jeter du ridicule sur la vertu; il était cependant encore un degré de plus à atteindre: on ne prend la peine de se moquer que de ce qui existe, et la vertu a cessé d'être un ridicule aux yeux du monde, en devenant pour lui un être de raison. Il est vrai qu'il ne s'agit pas seulement ici de croire à une affection vertueuse et délicate, mais au sacrifice absolu des penchants que la nature donne, que l'on peut combattre sans doute, mais que l'on est plus sûr de vaincre dans l'absence des passions et dans le silence du coeur, que dans cette fermentation des sens, source première et compagne presque toujours inséparable de l'amour. Ce ne serait pas faire injure à la noblesse de cette passion et à sa pureté, que d'examiner ce qui put la maintenir si long-temps dans des bornes si aisées à franchir; on pourrait rechercher ce qui la rend vraisemblable, sans l'admirer, sans la respecter moins, et l'expliquer ne serait pas l'avilir; mais ces explications pourraient nous mener loin, et conviendraient d'ailleurs moins ici que dans un cours de philosophie morale. Tenons-nous-en donc à deux faits, qui peut-être font disparaître de cet amour une partie de ce qu'il y a de romanesque et de merveilleux, mais qui, en le ramenant au vrai, le rendent aussi plus croyable.

Laure avait un mari dont son coeur n'avait pas fait choix; mais cette union lui imposait des devoirs: non-seulement elle était mère, mais, par une fécondité peu commune, elle le fut onze fois, et neuf de ses enfants lui survécurent. Il ne manquait à la prospérité de son hymen que l'amour; et si celui de Pétrarque toucha son coeur, il est aisé de concevoir comment, parmi tant de soins domestiques, et de si fréquentes épreuves pour sa santé, elle ne permit à ce sentiment de lui offrir que les seules consolations dont elle eût besoin. Pétrarque était libre; la licence des moeurs de ce siècle ne faisait pas regarder comme un obstacle aux jouissances les fonctions ecclésiastiques dont il était revêtu. Son tempérament le portait aux plaisirs de l'amour, comme la sensibilité de son âme le rendait susceptible de ses plus douces émotions. Quelque délicate que soit dans toutes ses poésies l'expression de son amour, on voit que si Laure lui eût permis quelques espérances, il les eût portées très-loin: un sentiment purement platonique ne donne point les agitations et le trouble où on le voit sans cesse plongé. Si l'on peut croire que, dans ses vers, c'était plutôt la chaleur de l'imagination que le désordre des sens et les tourmentes du coeur qui lui dictaient des expressions si passionnées, qu'on lise ses lettres et ses autres oeuvres latines; on y verra que partout et à tout propos, du ton le plus sérieux et le plus sincère, il se plaint de ces combats qu'il éprouve, de ces mouvements impétueux qui le bouleversent, et de ces feux qui le consument.

Enfin, il le faut avouer, il chercha, sinon un remède, au moins une diversion à cette passion si impérieuse et si violente, dans quelques liaisons passagères dont il rougissait sans doute, puisque nulle part il n'en a nommé les objets, quoiqu'il parle, dans plusieurs endroits de ses lettres, de deux enfants naturels qui en avaient été le fruit. Je sais ce qu'en lisant ceci on en peut tirer d'avantages, et contre Pétrarque, et en général contre les hommes; je ne défendrai ni sa cause ni la nôtre; et c'est encore une question à renvoyer au cours de philosophie morale. Mais que conclure de ces faits? que Laure ne lui permit jamais, qu'il ne se permit jamais avec elle que l'expression d'un amour pur; que cet amour fit quelquefois le tourment, mais encore plus le bonheur comme la gloire de sa vie; que ce fut, comme il l'avoue cent fois, ce qui le retira des sentiers du vice, et ce qui le maintint dans le chemin de la vertu; que s'il eut la faiblesse de céder à l'entraînement des sens, à celui de l'exemple, et peut-être à d'autres séductions, il se releva toujours, soutenu comme il l'était, par un sentiment qui ne pouvait admettre long-temps ce bas et impur alliage; qu'enfin si l'on refusait de croire à une passion de vingt années, exempte d'erreurs et de désirs vulgaires, ces erreurs et ces désirs dirigés vers un autre objet, doivent lui concilier plus de croyance; mais que dans un amour si constant, exprimé avec tant d'élévation et tant de charme, avec des couleurs si vives, si fort au-dessus des conceptions ordinaires, si dignes d'un objet céleste et presque divin, il reste encore, malgré ces faiblesses, un phénomène du génie et du coeur qui dut remplir d'un noble orgueil l'âme de Laure, et que lui envieront sans doute à jamais toutes les femmes aimables, fières et sensibles.

SECTION DEUXIÈME.

_Depuis 1348 jusqu'à la mort de Pétrarque. Son influence sur l'esprit de son siècle et sur la renaissance des lettres._

Pétrarque pleurait depuis deux mois la mort de Laure, quand une autre perte douloureuse lui fit verser de nouvelles larmes. Le cardinal Colonne, son protecteur et son ami, mourut à Avignon[535], soit de la peste, qui emporta cette année cinq cardinaux, soit des suites du profond chagrin que lui donna la catastrophe ou sa famille presque entière avait péri. De toute cette famille, peu de temps auparavant si nombreuse et si puissante, il ne restait donc plus que le vieux Étienne Colonne. Ainsi se vérifia une prédiction singulière de ce vieillard, dont Pétrarque nous a conservé le souvenir. Plus de dix ans auparavant, Étienne s'entretenait librement avec lui à Rome, sur ses affaires domestiques, sur les guerres dans lesquelles il s'était engagé avec les Ursins, et qui pouvaient être, après sa mort, pour sa famille, un héritage de haines, de querelles et de dangers. Après s'être expliqué franchement sur tous les autres points: «Quant à ma succession, ajouta-t-il, en regardant fixement Pétrarque, et les yeux mouillés de larmes, je voudrais, je devrais en laisser une à mes enfants; mais les destins en ont disposé autrement. Par un renversement de l'ordre de la nature, que je ne saurais trop déplorer, c'est moi, c'est ce vieillard décrépit que vous voyez, qui héritera de tous ses enfants[536].» Il ne leur survécut pas de beaucoup, et mourut lui-même peu de temps après.

[Note 535: 1348.]

[Note 536: _Famil._, l. VIII, ép. I.]

La mort du cardinal Colonne dispersa les amis que Pétrarque avait encore auprès de lui. Socrate resta à Avignon, d'où il fit de nouveaux efforts pour y rappeler son ami. Un Romain, nommé Luc Chrétien, à qui Pétrarque avait résigné son canonicat de Modène, quand il fut fait archidiacre de Parme, et Mainard Accurse, descendant du fameux jurisconsulte de Florence, retournèrent en Italie pour le voir et s'arranger avec lui sur le plan de vie qu'ils devaient suivre[537]. Le jour qu'ils arrivèrent à Parme, il en était parti pour un petit voyage à Padoue et à Vérone. Pétrarque, de retour au bout d'un mois, apprit avec un vif regret l'occasion qu'il avait manquée; il leur députa un de ses domestiques, qu'il vit bientôt revenir avec les nouvelles les plus affreuses. En approchant de Florence, ils avaient été assassinés par des brigands. Mainard Accurse était mort, et Luc était mourant de ses blessures. Ces brigands étaient des bannis de Florence, soutenus par les Ubaldini, maison ancienne et puissante, qui possédait, près de Mugello, plusieurs forteresses dans l'Apennin. Ils y donnaient retraite aux bandits, favorisaient leurs voleries, et partageaient avec eux le butin[538]. Pétrarque, pénétré de douleur, écrivit une lettre véhémente aux prieurs et au gonfalonnier de la république, pour leur demander vengeance de cet assassinat. Il l'obtint. Les Florentins envoyèrent contre les Ubaldini et leurs brigands, une armée qui fit le dégât sur leurs terres, et prit en moins de deux mois leurs châteaux. Ainsi, la Toscane dut sa tranquillité aux réclamations éloquentes d'un de ses concitoyens encore banni de son sein, ou du moins fils d'un banni, et à qui les biens de sa famille n'avaient pas encore été rendus.

[Note 537: 1349.]

[Note 538: _Mém. pour la vie de Pètr._, t. III, l. IV, p. 20.]

D'autres intérêts, des pertes plus sensibles l'occupaient. A celles qu'il avait déjà faites, se joignit, cette même année, la mort de plusieurs de ses anciens et de ses nouveaux amis. Parmi les anciens, il pleura surtout le bon _Sennuccio del Bene_, le plus intime confident de ses amours. Il voyagea dans la Lombardie pour se distraire et pour se serrer, en quelque sorte, auprès des amis qui lui restaient. Le vieux Louis de Gonzague, seigneur de Mantoue, l'appelait depuis long-temps à sa cour. Il y alla passer quelques moments dont il profita pour visiter le petit village d'Andès, caché aujourd'hui sous le nom obscur de _Pietola_, mais qui sera célèbre, dans tous les temps, par la naissance de Virgile. Parmi ces chagrins et ces distractions, un grand objet revenait souvent à sa pensée: c'était le sort de l'Italie, toujours déchirée par les guerres que s'y faisaient de petits princes, dont aucun ne devenait assez puissant pour en fixer la destinée. Depuis la chute de Rienzi, à qui il ne s'était attaché que dans cette espérance, Pétrarque n'en conçut une nouvelle que lorsqu'il crut Charles de Luxembourg disposé à descendre en Italie. La bonne intelligence de cet empereur avec le pape, le rendait propre à réunir le parti Guelfe au parti Gibelin; Pétrarque lui écrivit à ce sujet une lettre remplie d'art, d'éloquence et de force[539]. Charles IV y répondit, mais, ce qui n'est pas encourageant pour les hommes le plus en état de donner aux princes les conseils qu'il leur importerait le plus de suivre, il n'y répondit que trois ans après.

[Note 539: 1350. Cette lettre est imprimée dans l'édition de Bâle, 1581, page 531, non parmi les épîtres, mais sous ce titre particulier: _De pacificandâ Italiâ exhortatio_.]

Un grand mouvement, non pas politique, mais religieux, se dirigeait alors vers Rome. Le jubilé de 1350 y était ouvert. Pétrarque y voulut aller, soit pour gagner les indulgences, soit pour revoir le théâtre de son triomphe poétique, ou simplement pour obéir à cette inquiétude naturelle que le portait sans cesse à changer de lieu. Il partit de Parme, et se dirigea par la Toscane: il entra pour la première fois à Florence, où le temps de la justice n'était pas encore venu pour lui, mais où il avait à voir ce qui partout l'intéressait le plus, des amis. Un homme presque aussi célèbre que lui dans la littérature de ce siècle, Jean Boccace était du nombre. Il était plus jeune de neuf ans. Ils s'étaient connus à Naples, où des rapports de goûts, d'objets d'étude et de caractère les avaient liés. Ils resserrèrent à Florence les noeuds de leur amitié, qui dura autant que leur vie.

Dans la route de Florence à Rome, que Pétrarque faisait à cheval, il éprouva un accident[540] qui le retarda de quelques jours, et le retînt au lit pendant plusieurs autres, après qu'il y fut arrivé. Sa pieuse impatience souffrait beaucoup de ces retards. Elle était en lui très-réelle. Il s'était disposé avec autant de sincérité que d'ardeur, à tirer tout le fruit possible de cette institution alors nouvelle[541], qui attirait à Rome un prodigieux concours; le fruit principal qu'elle eut pour lui eût été plus miraculeux quelques années auparavant, lorsque Laure, encore vivante, et toujours aimée, le rendait plus difficile à obtenir. Ce fut alors, pour me servir de ses expressions, que Dieu lui fit la grâce de le délivrer tout-à-fait de ce goût pour les femmes qui l'avait si fortement tyrannisé depuis sa jeunesse. Mais au reste, à en juger par les paroles méprisantes dont il se sert, et que je me garderai bien de traduire[542], il n'était ici question ni de cet amour pur, angélique, et presque surnaturel, dont Laure voulut être aimée, ni même de cet amour conforme à la fois et à la faiblesse humaine, et au goût des âmes délicates, où l'on se donne tout entier l'un à l'autre, où les plaisirs du coeur épurent et ennoblissent d'autres plaisirs. La grâce qu'il obtint n'eut pour objet que ce penchant vague et général, qui conduit plutôt au libertinage qu'à l'amour, et dont nous avons vu que l'amour même ne l'avait pas toujours garanti. Quoi qu'il en soit, c'est au jubilé que Pétrarque attribue cette révolution qui se fit en lui, mais dans laquelle, sans qu'il le dise, le progrès de l'âge aida peut-être un peu la grâce.

[Note 540: Le cheval d'un vieil abbé qui marchait à sa gauche, voulant frapper le sien, détacha un coup de pied qui atteignit Pétrarque au-dessous du genou; la plaie qu'il lui avait faite s'envenima; il fut obligé de s'arrêter trois jours à Viterbe, et eut ensuite beaucoup de peine à se traîner jusqu'à Rome.]