Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 24

Chapter 243,739 wordsPublic domain

[Note 541: On croit qu'elle eut pour origine le souvenir des jeux séculaires de l'ancienne Rome. De siècle en siècle, il se trouvait toujours quelques gens attachés aux anciens usages, qui se rendaient à Rome, parce que d'autres s'y étaient rendus un siècle auparavant. En 1300, Boniface VIII accorda de grandes indulgences à tous les fidèles qui iraient pendant cette année, _et toutes les centièmes années suivantes_, visiter l'église du prince des apôtres. Le gain que les Romains y firent, les engagea à obtenir de Clément VI que le terme fût réduit à cinquante ans. Ce fut alors qu'ils donnèrent à cette institution, qui était un sujet de jubilation pour eux, le nom de jubilé. Urbain VI trouva une nouvelle raison pour le réduire à trente-trois ans, c'est que J.-C. avait passé ce nombre d'années sur la terre; et Paul II, eu égard à la fragilité humaine, ordonna qu'il serait ouvert tous les vingt-cinq ans. (_Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t. III, p. 76 et 77.)]

[Note 542: _Pestis illa..... ea foeditas_. (_Senil._, l. VIII, ép. I.)]

Il revint à Florence, en passant par Arezzo, lieu de sa naissance, où il fut reçu avec tous les honneurs dus à son mérite et à sa renommée. Une des choses qui le flatta le plus, fut d'être conduit, sans s'en douter, par les principaux de la ville, à la maison où il était né, et d'apprendre d'eux, que le propriétaire avait voulu plusieurs fois y faire des changements, mais que la ville s'y était toujours opposée, exigeant que l'on conservât dans le même état, le lieu sacré par sa naissance[543]. De Florence, il se rendit à Padoue[544]. Un nouveau chagrin l'y attendait. Jacques de Carrare en était maître; c'était un des seigneurs les plus aimables, et qui témoignait à Pétrarque le plus d'amitié: c'était auprès de lui qu'il revenait, et, en arrivant, il apprit sa mort. Jacques de Carrare venait d'être assassiné dans son palais, par un de ses parents[545], qu'il y avait élevé et nourri. Quelque aversion que ce crime donnât à Pétrarque pour le séjour de Padoue, il y resta encore quelque temps. Il y était trop près de Venise, pour qu'il n'allât pas quelquefois dans cette ville qu'il appelait _la merveille_ des cités. Il y fit connaissance et bientôt amitié avec le célèbre doge André Dandolo, brave guerrier, habile politique, homme distingué dans les lettres, et chef d'une république dont il fut le premier historien[546]. La guerre était alors prête à éclater entre Venise et Gênes. Pétrarque, qui voyait dans cette guerre la perte de l'une ou de l'autre république, et de nouveaux malheurs pour l'Italie, écrivit au doge, son ami, et réunit dans sa lettre, tous les motifs qui pouvaient engager les Vénitiens à la paix. Dandolo loua beaucoup, dans sa réponse, l'éloquence de Pétrarque; mais malheureusement pour lui et pour Venise, il ne suivit point son conseil.

[Note 543: Ces attentions délicates seraient dignes d'un siècle où la civilisation serait plus perfectionnée; ou peut-être nous exagérons-nous la grossièreté de ce siècle et la civilisation du nôtre.]

[Note 544: 1352.]

[Note 545: Il se nommait Guillaume; c'était un fils naturel de son cousin Jacques Ier.]

[Note 546: Voy. ci-dessus, p. 303.]

En rompant tout commerce avec les femmes, Pétrarque n'avait pas fait voeu de se priver du souvenir de Laure. Il la pleurait, et consacrait ses regrets dans des poésies où l'on trouve souvent l'accent d'une douleur vraie, quoique toujours ingénieuse, et où la voix de l'imagination se fait toujours entendre avec celle du coeur. Le 6 avril de cette année, se rappelant que ce jour revenait pour la troisième fois depuis la mort de Laure, il fixa dans un vers plein de sentiment, ce funeste anniversaire. «Ah! dit-il, qu'il était beau de mourir il y a aujourd'hui trois ans[547].» Mais ce jour-là même, il reconnut qu'il était heureux de vivre encore, et qu'il lui restait à goûter quelques plaisirs. Il reçut un message de Florence, qui le rétablissait dans ses biens et dans ses droits de citoyen.

[Note 547:

_O che bel morir era oggi è'l terzo anno!_

C'est le dernier vers du sonnet:

_Nell'età sua più bella e più fiorita_, etc.]

Pour ajouter la grâce à la justice, on avait chargé l'amitié de ce message. C'était Boccace qu'on avait député vers Pétrarque, et qui venait reconquérir un citoyen et féliciter un ami. Le sénat désirait de plus, qu'il voulût être directeur de l'Université qu'on venait de fonder à Florence. Le désir de réparer par tous les moyens reproductifs, les ravages affreux de la peste, avait fait imaginer cette fondation. Celui de l'illustrer dès sa naissance, avait fixé les esprits sur Pétrarque, et c'est ce qui avait fait prononcer son rappel. Son message et son objet le remplirent de joie: maïs il ne voulut point accepter l'honneur qu'on lui offrait, et au lieu de s'aller engager dans des soins si peu compatibles avec ses habitudes et ses goûts, il tourna toutes ses pensées vers sa douce et libre retraite de Vaucluse, où ses livres, écrivait-il, l'attendaient depuis quatre ans. Il y arriva vers la fin de juin. C'était le temps où les beautés de la nature l'invitaient le plus à s'y fixer; mais le devoir l'appelait à la cour pontificale, et, après un mois de repos, il quitta pour le tumulte et les scandales d'Avignon, l'innocente paix de Vaucluse.

Le goût de Clément VI, pour le luxe et les plaisirs, semblait aller en augmentant. La vicomtesse de Turenne, sa maîtresse, donnait le ton aux femmes pour la parure et pour la conduite. Le pape recevait des rois à sa cour, et leur donnait des fêtes; il faisait des cardinaux de dix-huit ans; il en faisait, dit l'historien Mathieu Villani, de si jeunes et d'une vie si dissolue, qu'il en résulta des choses d'une grande abomination[548]. Parmi tout ce désordre, on traitait, comme dans toutes les cours, de grandes affaires. Celles de Rome n'en allaient pas mieux depuis la chute de Rienzi. Rome ne pouvait plus être ni libre ni soumise. L'anarchie et les désordres qu'elle entraîne, étaient au comble dans les murs et hors des murs. Les assassinats et les brigandages étaient impunis: les nobles les favorisaient et retiraient, comme ceux de Toscane, les assassins et les brigands dans leurs châteaux. Le pape voulant mettre fin à ces désordres, nomma une commission de quatre cardinaux pour en chercher les moyens. Pétrarque fut consulté. Rendre au peuple romain ses anciens droits, humilier l'orgueil des nobles, exclure du sénatoriat et des autres charges, les étrangers; enfin établir la république sur les lois de la justice et de l'égalité, tels furent les conseils qu'il développa dans une des plus belles lettres qui se soient conservées de lui[549]; on ignore s'ils convinrent beaucoup aux cardinaux et au pape; mais le peuple de Rome ne laissa pas le temps de les suivre. Il se réveilla encore une fois, choisit un nouveau chef nommé Jean Cerroni; et comme les droits du pape furent assez bien conservés dans cette révolution qui ne coûta pas une goutte de sang; comme elle terminait à la fois les troubles de Rome, et les incertitudes de Clément VI, qui d'ailleurs était malade, il y donna son approbation, et il n'est pas douteux que Pétrarque y donna aussi la sienne.

[Note 548: _Math. Villani_, l. II, c. 43.]

[Note 549: Elle n'est point imprimée dans la grande édition de ses oeuvres; mais elle se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°. 8568. L'abbé de Sade l'a traduite dans ses Mémoires, t. III, p. 157 et suiv.; elle est datée du 19 novembre.]

Cette maladie du pape, fut pour notre poëte, la source de quelques démêlés qu'il eut avec la faculté de médecine, avec qui l'on prétend qu'il ne faut jamais être ni trop bien ni trop mal. Clément VI avait le malheur, je ne dirai pas de croire à la médecine; mais de consulter à la fois un grand nombre de médecins; Pétrarque, à qui tout fournissait des sujets de discussion et d'éloquence, lui écrivit sur cet objet, après en avoir reçu la permission du S. Père. Il n'épargna pas les ridicules que se donnaient les médecins de son temps; le S. Père n'eut pas la discrétion de le leur cacher. Ils se déchaînèrent avec fureur contre Pétrarque. Une controverse pleine d'aigreur et d'injures en fut la suite, et la plume de l'amant de Laure s'abaissa jusqu'au ton de ses adversaires. Plusieurs de ses pièces se sont heureusement perdues. Il en reste une beaucoup trop longue, qu'on est réduit à regretter qui n'ait pas eu le sort des autres. Elle porte le titre d'_Invectives_ qu'elle ne justifie que trop[550].

[Note 550: Elle est divisée en quatre livres, et n'occupe pas moins de trente pages dans la grande édition de Bâle, 1581, in-fol°., où elle est intitulée: _Contra medicum quemdam_, lib. IV. (Voyez p. 1087--1117.)]

Vaucluse calmait l'humeur de Pétrarque, ou plutôt remettait son esprit et son caractère dans leur assiette naturelle, dont le bruit de la cour et l'agitation des affaires les faisaient sortir. Il s'y réfugiait dès qu'il avait quelques moments de liberté. L'image de Laure était pour lui une compagnie triste, mais douce, et son souvenir bannissait les sentiments haineux, comme autrefois sa présence faisait taire ceux qui n'étaient pas aussi purs qu'elle. C'est au printemps de cette année qu'on fixe l'époque de plusieurs sonnets où il s'entretient de sa douleur au milieu des images champêtres si propres à la renouveler et à l'adoucir tout à la fois. C'est là aussi que reprenant, dans la querelle où il se trouvait engagé, le ton qui convenait à l'élévation de son génie, réduit à faire son apologie, mais voulant la faire sur un ton qui en garantît le succès et la durée, il écrivit son _Epitre à la Postérité_, qui contient les principaux événements de sa vie, et qui, plus heureuse que d'autres lettres qui ont porté le même titre, est arrivée à son adresse[551]. De Vaucluse, il s'entretenait avec ses amis d'Italie; son âme, faite pour les sentiments tendres, ne pouvait presque passer un jour sans ces épanchements de l'amitié. Il leur prodiguait ou les conseils de la philosophie, ou ses douces consolations; il les réconciliait entre eux lorsqu'ils étaient en mésintelligence. Quoique relégué en deçà des Alpes, il exerçait jusqu'à la pointe de l'Italie cette autorité bienfaisante. La cour de Naples avait été cruellement agitée depuis dix ans qu'il n'y avait paru. On y avait vu un roi assassiné; la jeune reine, la fille du bon roi Robert plus que soupçonnée d'avoir trempé dans cet attentat; ses états envahis, sa personne menacée par le roi de Hongrie, armé pour la vengeance de son frère; Jeanne fugitive en Provence, mise en cause devant la cour pontificale; réduite à y prouver que tout s'était passé par les suites d'un sortilége qui l'avait forcé d'avoir pour son mari une aversion invincible; rétablie dans ses états avec Louis de Tarente, première cause de son crime, et devenu son époux, enfin rentrant à Naples et couronnée solennellement avec lui.

[Note 551: M. Baldelli ne veut pas que l'Épître à la postérité ait été écrite alors; il veut que ce soit beaucoup plus tard, en 1372, après que Pétrarque eût fait une autre invective, en réponse à un Français qui l'avait attaqué. (_V. le sommario cronologico_, à la fin de son ouvrage, p. 319.) Sa raison paraît très bonne, et je m'y étais d'abord rendu. Mais, après un plus mûr examen, je suis revenu à l'opinion commune, et j'ai rétabli ce passage que j'avais d'abord effacé. Je dirai ailleurs mes motifs qu'il serait trop long de déduire ici.]

Un Florentin, homme de naissance et d'un mérite au-dessus du commun, Nicolas Acciajuoli, qui avait été en grande faveur auprès du roi Robert, et fait par lui gouverneur de Louis de Tarente, avait servi, encouragé, soutenu son élève dans ces circonstances fortes au niveau desquelles le caractère de ce jeune prince ne se trouvait pas. Louis, qui lui devait la couronne, l'en paya par le plus haut crédit et par sa première dignité du royaume, dont il le fit grand sénéchal. Boccace et d'autres Florentins avaient mis en correspondance Acciajuoli et Pétrarque. Leur liaison s'était resserrée à la cour d'Avignon. Pétrarque, porté d'inclination pour la reine, et sans doute ne la croyant pas coupable, avait pris beaucoup de part à cet heureux événement. Il en avait félicité le grand sénéchal, en lui donnant pour son jeune roi les conseils d'une morale élevée et d'une sage politique[552], lorsqu'il apprit qu'Acciajuoli s'était brouillé avec un seigneur napolitain avec lequel il avait lui-même, de plus anciennes liaisons d'amitié: c'était Jean Barrili, qui avait été, dans la cérémonie de son couronnement à Rome, le représentant du roi Robert. Pétrarque sachant que cette rupture était la suite d'un malentendu, et que de tels hommes n'avaient besoin que de se revoir pour s'entendre, imagina pour les rassembler de leur écrire une lettre _à tous les deux ensemble_, qui ne pouvait être ouverte et lue qu'en commun; elle contenait des raisons auxquelles ni l'un ni l'autre ne put résister. Leur ami était en quelque sorte au milieu d'eux; il ne leur parla pas en vain; ils s'embrassèrent, et tout fut oublié.

[Note 552: _Epist. Variar._ 10.]

Pétrarque prit alors quelque part à une affaire singulière par sa nature, et surtout par son dénoûment. Rienzi, errant depuis quatre ans dans plusieurs cours, après un grand nombre d'aventures, fut enfin livré au pape par l'empereur Charles IV. Jeté dans les prisons de Prague, et de là conduit dans celles d'Avignon sous bonne escorte, le pape chargea trois cardinaux d'instruire son procès. Rienzi demanda à être jugé suivant les lois. Il ne put l'obtenir. Pétrarque, justement indigné de ce déni de justice, écrivit au peuple romain une lettre gui est imprimée parmi les siennes[553], quoiqu'il n'osât pas la signer, et par laquelle il presse ses concitoyens d'intervenir dans cette affaire; on ne voit pas que le peuple ait ni répondu ni agi; mais tout-à-coup un bruit se répandit à Avignon que Rienzi, qui de sa vie n'avait peut-être fait un seul vers, était un grand poëte. On regarda comme un sacrilége d'ôter la vie à un homme d'une _profession sacrée_[554]; il dut son salut à cette erreur bizarre; il lui dut au moins d'être plus doucement traité dans sa prison, et d'être réservé à de nouvelles aventures; il l'était aussi à une mort tragique, mais qu'il devait recevoir dans Rome, et revêtu, avec le consentement du pape, de cette même dignité de tribun qui faisait alors son crime.

[Note 553: C'est la quatrième des épîtres _sine titulo_.]

[Note 554: Cicéron, _pro Archia poeta_.]

Plusieurs cardinaux qui aimaient Pétrarque, et surtout ceux de Boulogne et de Taillerand, conspirèrent contre sa liberté en s'occupant de sa fortune. Ils firent tous leurs efforts pour qu'il acceptât la place de secrétaire apostolique que Clément VI lui offrait pour la seconde fois. Après avoir épuisé toutes ses défenses, il saisit celle que lui fournissait le seul défaut que ses puissants amis prétendissent trouver en lui; c'était l'élévation de son style qui ne s'accordait pas, avouaient-ils, avec l'humilité de l'église romaine. Rien de plus aisé, selon eux, que de se corriger de ce défaut, et de s'abaisser jusqu'au style des bulles et de la chancellerie. Il consentit à un essai; mais au lieu de s'abaisser, il déploya les ailes de son génie, et prit un vol si haut qu'il échappa, pour ainsi dire, aux regards de ceux qui voulaient le rendre esclave, et qu'ils renoncèrent au projet de l'asservir.

C'était toujours à Vaucluse qu'il se réfugiait pour être libre. Il y apprit bientôt la mort de Clément VI et l'élection d'Innocent VI son successeur[555]. C'était encore un pape français, et qui ne pouvait par conséquent avoir le voeu de Pétrarque, toujours occupé du désir de voir rétablir à Rome la cour romaine. Innocent VI avait encore un grand tort à ses yeux. Il était ignare et non lettré, au point qu'il avait adopté l'opinion d'un vieux cardinal qui soutenait que Pétrarque était magicien, parce qu'il lisait continuellement Virgile. Enfin c'était, comme dit Villani, un homme de bonne vie et de petit savoir[556]. Sous un tel pape les amis de Pétrarque eurent beau faire pour l'arracher à sa retraite et l'engager dans des emplois qu'ils auraient obtenus facilement, malgré les préventions du pontife, il leur fut impossible de le tirer de Vaucluse, où il passa même l'hiver[557]. Il le quitta enfin, mais ce fut pour retourner en Italie. Il partit sans avoir pu se résoudre à voir le nouveau pape, malgré les instances réitérées des cardinaux ses amis. Je craignais, dit-il dans une de ses lettres, de lui faire du mal par ma magie, ou qu'il ne m'en fit par sa crédulité[558].

[Note 555: Étienne Alberti, cardinal d'Ostie, né à Beissac, diocèse de Limoges. Clément VI était aussi Limousin.]

[Note 556: Math. Villani, l. III, c. 44.]

[Note 557: 1353.]

[Note 558: _Ne aut illi mea magia, aut mihi molesta sua credulitas esset._ (_Senil._, l. I, ép. 3.)]

Il allait donc revoir sa chère Italie; mais où devait-il se fixer? Nicolas Acciajuoli l'appelait à Naples, André Dandolo à Venise, son inclination particulière à Rome; mais différents motifs l'éloignaient de chacune de ces villes: en France aussi, le roi Jean, plein d'admiration pour lui sans le connaître, avait inutilement essayé de l'attirer à Paris. Descendu en Italie par le mont Genèvre, il était encore incertain entre le séjour de Parme, de Vérone et de Padoue. Il ne voulait que passer à Milan; mais il y fut arrêté par Jean Visconti, qui en était alors maître, qui aimait les lettres, et qui regardait les savants comme un des ornemens de sa cour. Il était archevêque de Milan, lorsque son frère, _Luchino_ Visconti, mourut: il réunit, en lui succédant, la puissance temporelle au pouvoir spirituel. L'Italie et le pape lui-même virent cette réunion avec effroi. Clément VI lui fit ordonner par un nonce de choisir entre les deux pouvoirs. Visconti renvoya le nonce au dimanche suivant, après la messe. Il la célébra pontificalement, fit ensuite avancer l'envoyé du pape, et prenant d'une main sa croix, de l'autre son épée nue: voilà, lui dit-il, mon spirituel, et voilà mon temporel; dites au S. Père qu'avec l'un je défendrai l'autre. Tel était ce Jean Visconti, dont l'ambition démesurée aspirait à régner sur l'Italie entière, et qui avait, pour y réussir, autant d'adresse dans l'esprit que de puissance et de courage. Il employa, pour retenir Pétrarque, tout ce qu'a de séduisant un grand pouvoir quand il est caressant et affable. Il répondit à toutes ses objections, prévint toutes ses demandes, et le réduisit enfin à l'impossibilité d'un refus.

Pétrarque fut logé dans une maison commode, dont la vue était admirable et la situation charmante. Il n'avait aucun titre, aucune fonction, si ce n'est une place dans le conseil du prince, sans obligation d'y assister. Il était libre à la cour de celui que l'histoire appelle le tyran de la Lombardie, et qui l'était en effet; mais c'était un tyran aimable, qui savait couvrir de fleurs les liens dont il enchaînait un homme si passionné pour son indépendance. Pétrarque ne put cependant refuser l'ambassade qu'il lui proposa pour engager Venise à faire la paix avec Gênes. La dernière de ces deux républiques, après une défaite terrible, venait de se livrer à Visconti; l'autre, enorgueillie de ses victoires, soutenue par une ligue italienne et par l'espérance de l'arrivée de l'empereur, était dans les dispositions les moins pacifiques. Pétrarque, chef d'une ambassade composée d'hommes habiles et éloquents, plus éloquent lui-même qu'eux tous[559] et plus versé dans les affaires, aidé encore par l'amitié qui l'unissait avec le doge André Dandolo, échoua dans cette négociation qu'il avait regardée comme facile. Mais Venise et son doge payèrent cher leur refus. Les Génois, soutenus par Visconti, reprirent de tels avantages que Venise se vit à deux doigts de sa perte, et que Dandolo, qui aimait la gloire et sa patrie, mourut accablé de travaux et de chagrins. Jean Visconti fut emporté environ un mois après par une mort presque subite; ainsi deux états voisins se trouvèrent en même temps privés de leurs chefs, et Pétrarque de deux puissants amis.

[Note 559: La harangue qu'il prononça dans cette occasion est conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque impériale de Vienne. Voyez le Catalogue imprimé de ces manuscrits, part. I, p. 509, cité par M. Baldelli, _del Petrarca e dell sue opere_, p. 107, note.]

Ce qu'il attendait depuis long-temps arriva enfin. L'empereur Charles IV descendit en Italie, et lui fit dire de venir le trouver à Mantoue. Charles avait répondu, mais seulement depuis un an, à la lettre que Pétrarque lui avait écrite[560]; il montrait encore des irrésolutions que Pétrarque essaya de vaincre par une seconde lettre plus pressante que la première; mais ce n'était point son éloquence qui avait décidé Charles IV, c'était l'or des Vénitiens, qui, sans se décourager de leurs pertes, ayant formé en Lombardie une ligue puissante, et voulant mettre à la tête de cette ligue l'empereur, lui avaient proposé d'entrer en Italie à leurs frais. Pétrarque obéit avec empressement aux ordres du monarque, et se rendit à Mantoue. Il y passa huit jours auprès de ce prince, et fut témoin de toutes ses négociations avec les seigneurs de la ligue lombarde réunis contre les trois Visconti, Mathieu, Barnabé et Galéas, qui avaient partagé entre eux, d'un très-bon accord, les états de leur oncle, et avaient hérité de son ambition plus que de ses talens; mais il étaient forts par leur union; et pouvant opposer à la ligue une armée de trente mille hommes de bonnes troupes bien payées, ils gardaient une attitude calme et presque menaçante. Pendant tout ce temps, Pétrarque ne quitta presque pas l'empereur: Charles employa chaque jour à s'entretenir avec lui tous les moments qu'il pouvait dérober au cérémonial et aux affaires. Ces entretiens, dont Pétrarque a fixé le souvenir dans une de ses lettres[561], honoreraient le caractère de l'empereur par la noble liberté des discours et des réponses du poëte, si la permission qu'il accordait de lui parler ainsi n'était pas venue plutôt de sa faiblesse que de cette élévation des grandes âmes qui les met au-dessus des petitesses de l'orgueil. N'ayant pu faire la paix, et forcé à se contenter d'une trève, il voulait emmener Pétrarque avec lui jusqu'à Rome lorsqu'il alla s'y faire couronner; mais Pétrarque s'en défendit avec un mélange adroit de politesse et de fermeté. Au moment où il prit congé de Charles à cinq milles au-delà de Plaisance, un chevalier toscan de la suite de ce prince, prenant Pétrarque par la main, dit à l'empereur: «Voilà l'homme dont je vous ai souvent parlé; c'est lui qui célébrera votre nom si vos actions sont dignes d'éloges; s'il en est autrement, il sait et parler et se taire.»

[Note 560: Voyez ci-dessus, p. 388.]

[Note 561: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 380 et suiv.]