Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 34

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Le Triomphe de la Mort est le troisième. C'est le meilleur, le plus poétique et le plus intéressant de tous. Dans le premier des deux _capitoli_ qui le composent, Laure, environnée de ses compagnes, revient avec honneur de ce combat où elle a vaincu l'Amour. Tout à coup une enseigne noire paraît: une femme la suit, vêtue de noir elle-même, dans une attitude et avec une voix terrible. Elle arrête cette troupe aimable, menace celle qui la conduit, et la frappe. Pétrarque place ici tous les détails des derniers moments de Laure, tels qu'il les avait appris, et peut-être embellis par son imagination et par les illusions de son coeur. On la voit entourée de ses compagnes qui la pleurent et l'admirent: elle expire enfin et paraît s'endormir d'un doux sommeil. Elle ne perd rien de sa beauté; la mort est belle sur son visage. Dans le second chapitre, le poëte raconte que la nuit même qui suit cette perte cruelle, Laure lui apparaît, lui tend la main, d'un air pensif, modeste et sage, et le fait asseoir avec elle, au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un laurier et d'un hêtre. Leur entretien roule quelque temps sur la mort, qu'elle lui apprend à ne point craindre, qui n'est redoutable que pour les méchants, et qui a eu pour elle des douceurs auxquelles on ne peut rien comparer de ce qu'on éprouve de plus doux dans la vie. Pétrarque ose ensuite lui demander si jamais, sans renoncer aux lois de l'honneur, elle ne fut disposée à payer, par un égal amour, celui qu'il avait eu pour elle. Elle sourit, et lui répond que son coeur fut toujours d'accord avec le sien, qu'une mère n'aima peut-être jamais plus tendrement, mais que, voyant les dangers qu'ils pouvaient courir, c'était elle qui s'était chargée de le contenir dans de justes bornes, et de réprimer ses désirs. Elle lui retrace alors toutes les petites ruses qu'elle employait, tantôt pour l'empêcher, de se livrer à trop d'espérance, tantôt pour ne la lui pas ôter tout entière, surtout lorsqu'elle le voyait triste et pâle de douleur ou de crainte. Elle avoue qu'elle l'a vu avec plaisir uniquement occupé d'elle, rendre son nom célèbre par ses vers, que même elle l'a véritablement aimé; qu'ils brûlaient tous deux à peu près du même feu, mais que l'un osait le déclarer et l'autre était forcée de se taire. Toute la conduite de Laure pendant sa vie, prouve la vérité de ce que dit ici son fantôme ou son ombre; et l'on est vraiment touché de voir que, dans un âge avancé, Pétrarque ne se consolait encore de l'avoir perdue qu'en se rappelant et en retraçant dans ses vers tout ce qui lui faisait croire que Laure en effet l'avait aimé. Le jour est prêt à paraître: elle est forcée de le quitter. Il lui dit, en peu de mots, combien ses discours ont porté de consolation dans son âme. Mais il ne peut vivre sans elle: ne pourra-t-il obtenir bientôt la permission de la suivre? Elle lui prédit, en le quittant, qu'il sera encore long-temps séparé d'elle.

Telle est l'idée de ce petit poëme, où l'on chercherait en vain la même richesse et la même perfection de style que dans les poésies lyriques de Pétrarque; mais qui a de l'intérêt par le sujet même, par le ton de vérité qui y règne, et parce qu'il contient comme le complément de cette histoire, des amours de notre poëte, dont il fixe tout-à-fait la réalité, la nature et le caractère. Les Triomphes de la Renommée, du Temps et de la Divinité, qui viennent ensuite et qui terminent le recueil, n'ont pas, à beaucoup près, le même mérite. D'ailleurs, lorsque, prêt à finir l'examen de ces poésies qui sont remplies du nom de Laure, comme la vie du poëte fut remplie de son amour, on l'a retrouvée encore une fois, lorsqu'on a encore entendu sa douce voix, appris d'elle-même son secret, et recueilli ses consolantes paroles, c'est là qu'il faut s'arrêter, c'est par-là que l'esprit et le coeur sont d'accord pour nous ordonner de finir.

Si l'on veut apprécier exactement les poésies de Pétrarque, il faut beaucoup s'écarter de l'opinion qu'il en avait lui-même. Il n'avait jamais cru qu'elles dussent contribuer à sa réputation, qu'il fondait sur ses ouvrages philosophiques et sur ses poésies latines. Il avait destiné ses poésies vulgaires à exprimer sans effort les divers mouvements de son coeur, et à plaire aux femmes et aux hommes du monde, pour qui la langue latine était moins familière que l'italienne. Il ne s'attendait pas à un succès si grand et si général, et fut surpris de leur renommée. C'est ce qu'il dit lui-même très-clairement dans ce sonnet de sa seconde partie[714]. «Si j'avais pensé que le son de mes soupirs répandu dans mes vers pût obtenir tant de succès, j'en aurais augmenté le nombre, et j'en aurais plus travaillé le style. Mais depuis la mort de celle qui me faisait parler, et qui était toujours en tête de mes pensées, je ne puis plus donner à des rimes incultes et obscures la douceur et la clarté qui leur manquent. Certes, tout mon désir était alors de soulager les tourments de mon coeur, et non d'acquérir de la gloire. Je ne voulais que pleurer, et non me faire honneur de mes larmes. Maintenant je voudrais plaire; mais cette fière beauté m'appelle, et veut que je la suive en silence, tout fatigué que je suis.»

[Note 714: _S'io havessi pensato_, etc. Son. 252.]

Ce même jugement est souvent répété, dans ses lettres, sur ces productions de sa jeunesse, qu'il appelait _ses bagatelles_[715]; mais la postérité en a jugé différemment. Elle a regardé Pétrarque, pour ses prétendues bagatelles, comme le créateur de la poésie lyrique chez les modernes, et en effet quelques autres poëtes lui avaient préparé les voies, et avaient fait entendre avant lui de ces grandes odes ou _canzoni_ qui diffèrent beaucoup de l'ode antique, et dont la première invention appartient aux Troubadours; mais il y mit plus de perfection, et réunit lui seul toutes les qualités partagées entre ses prédécesseurs. Il joignit à la gravité du Dante la finesse de _Guido Cavalcanti_ et la noblesse de _Cino da Pistoia_[716]. Le sonnet, déjà beaucoup amélioré par _Guittone d'Arezzo_, devint entre ses mains si parfait qu'on n'a pu y rien ajouter depuis. Et les odes et les sonnets sont remplis et surabondent en quelque sorte de pensées neuves et choisies, d'expressions fortes et délicates à la fois, tantôt nouvelles et tantôt renouvelées, soit par l'acception où elles sont prises, soit par le coloris dont elles brillent; de mots, de phrases et de tours propres à la langue italienne, ou cueillis, pour ainsi dire, à la racine commune de l'idiome vulgaire et de la langue latine. Les sentiments qu'il exprime paraissent, il est vrai, quelquefois ou trop raffinés en eux-mêmes, ou trop assaisonnés par l'esprit, pour partir véritablement du coeur; mais on ne peut y méconnaître une élévation, une noblesse et une pureté qui, s'il est vrai qu'elles aient cessé de régner dans l'amour, doivent exciter des regrets.

[Note 715: _Nugellas vulgares; Senil._, l. XIII, ép. 10.]

[Note 716: Gravina, _Ragione Poet._, l. II, n°. 27.]

On voit qu'il ne voulut point, comme les poëtes anciens, peindre les effets extérieurs de la passion et les plaisirs sensibles qu'ils ont su rendre avec tant de fidélité, et que l'on goûte d'autant plus dans leurs vers, que l'on y reconnaît davantage ses propres affections et ses faiblesses[717]; mais qu'ayant élevé son âme par la contemplation du beau moral, et par l'espèce de culte que Laure obtint de lui, jusqu'à un amour dégagé des sens, il sut donner à cette passion le langage le plus naturel, puisqu'il est le plus convenable à sa nature presque céleste. Le cours des opinions et des moeurs a emporté loin de nous les passions de cette espèce; mais elles n'étaient pas sans exemple de son temps; et, certain une fois, comme on doit l'être, que ce qu'il exprima d'une manière si ingénieuse et, si l'on veut, si extraordinaire, il le sentait réellement, on doit trouver un plaisir secret à reconnaître dans ses poésies au moins comme un objet de curiosité, les traces de cet amour presque entièrement disparu de la terre.

[Note 717: Gravina, _ibid._, n°. 28.]

Elles peuvent même servir comme de pierre de touche pour juger et les autres et soi-même. Sans aspirer à la sublimité de ces sentiments, trop supérieurs à l'imperfection humaine, il est sûr que plus on aimera les poésies de Pétrarque, plus on aura en soi, si jamais ces passions pures revenaient à la mode, ce qui rendrait capable de les sentir.

Il faut au reste être aussi insensible aux beautés poétiques qu'aux beautés morales pour n'y pas apercevoir un caractère original et, pour ainsi dire, primitif, un pathétique d'un genre particulier, mais cependant réel, et qui naît de la persuasion intime et des affections profondes du poëte; une richesse d'images qui va quelquefois jusqu'à la profusion, mais qui, même avec ses excès, vaut toujours mieux que l'indigence; une grande dignité de pensées philosophiques et morales, une érudition choisie et sagement employée, et surtout un style si pur, si harmonieux et si doux, que parmi un grand nombre de morceaux dont il est aisé de faire choix, il en est peu qui, comme les vers d'Horace, de Virgile, de Racine et de La Fontaine, ne se gravent dans la mémoire sans effort et comme d'eux-mêmes.

On croit qu'il profita beaucoup des poëtes provençaux, et l'on voit en effet dans ses vers quelques traces de ces imitations dont on ne peut lui faire un reproche, puisque partout où il imite il embellit. Il peut aussi avoir connu la poésie des Arabes, au moins dans des traductions, et l'un de ses premiers sonnets sur la mort de Laure paraît presque copié d'une pièce de vers sur la mort du fameux Salah-Eddin ou Saladin qu'on trouve dans la Bibliothèque Orientale[718]; mais il ne prit de personne l'abondance de ses sentiments et de ses pensées, la grâce et la facilité de son élocution, ni toutes les qualités éminentes de son style. Après tous les poëtes qui l'avaient précédé, après Dante lui-même, il restait encore à faire, quant au choix des expressions et à la fixation de la langue: après Pétrarque, il ne resta plus rien. Il n'y a peut-être pas, selon M. l'abbé Denina[719], dans tout le _canzoniere_, deux expressions, même parmi celles que lui arrachait la nécessité de la rime, qui aient vieilli, ou qui soient hors d'usage. Il joignit au choix des mots le soin de les placer de manière à en augmenter l'effet, l'art d'assortir la coupe des vers à la nature des sentiments et des pensées, d'entremêler les vers les plus gracieux et les plus doux de vers forts, énergiques et qui ont quelquefois une sorte d'âpreté; et les vers simples et naturels, de vers travaillés avec le plus grand artifice. Dans tout ce qu'il a écrit, même lorsqu'il s'égare, ou reconnaît à la fois le naturel et le travail du poëte. La nature lui avait donné le génie poétique, sans lequel on se fatigue en vain, et il y ajouta cette étude constante des grands modèles et ce travail obstiné qui font seuls fructifier le génie. Enfin, dans ce choix de mots et d'expressions qui était alors si difficile, puisque la langue était pour ainsi dire encore à son enfance, et dans toutes ces autres parties si essentielles de l'art, il fut guidé par un goût délicat que le génie n'a pas toujours, que l'étude développe, mais qu'elle ne donne pas.

[Note 718: Voy. Herbelot, au mot _Salah-Eddin_; Denina, _Vicende della Letteratura_, l. II, c. 12.]

[Note 719: _Loc. cit._]

Je n'oserais pas ajouter à cette délicatesse de goût la sûreté, car c'est ce dont il manqua quelquefois, et ce que les restes de barbarie de son siècle, et les abus qui s'étaient introduits avant lui ne lui permettaient pas d'avoir. Il ne put se refuser à ces jeux antithétiques du chaud et du froid, de la glace et de la flamme, de la paix et de la guerre qui viennent quelquefois défigurer ses morceaux les plus agréables et les plus intéressants. C'est encore son siècle qu'il faut accuser de ces idées froidement alambiquées, nées de l'espèce de fureur platonique qui régnait alors, et dont nous avons vu de malheureux exemples dès les premiers pas de la langue et de la poésie italiennes[720]. Mais si ces défauts se font trop sentir dans Pétrarque, par combien de beautés ne sont-ils pas rachetés? Avec quelque rigueur que l'on veuille juger les uns, de quelle trempe ne doivent pas être les autres pour que, ni le temps, ni les variations du goût et des moeurs ne leur aient rien ôté de leur prix? La rouille de la barbarie couvrait encore une partie de l'Europe; l'Italie même s'en dégageait à peine.

[Note 720: Je ne lui reprocherais donc pas cette manière de mettre en action le coeur, les yeux, la vertu qui se retire autour du coeur et dans les yeux pour se défendre contre l'amour, l'âme qui sort du coeur pour suivre l'objet aimé; ni ces allusions fréquentes du nom de Laure au laurier, arbre poétique et sacré, ou du nom de l'illustre famille Colonne à des colonnes qui soutiennent un temple ou un palais; ni ces froides _sixtines_, qu'il imita des Provençaux[C], et qui, à une seule près, peut-être, ne sentent que l'effort, la recherche et le travail; ni ces rimes gratuitement difficiles et pénibles, dont il avait pris l'idée dans la même source; ni quelques autres vices de ce genre, nés de l'esprit de son temps, auquel il fut supérieur, mais dont il ne put entièrement se garantir. Je lui reprocherais plutôt des jeux de mots puérils, tels surtout que cette étrange décomposition du nom de Laure, ou plutôt de _Laureta_, en trois parties (sonnet 5); je lui reprocherais, pour d'autres motifs, ces comparaisons de la maison de Bethléem, où naquit le Sauveur du monde, avec l'humble demeure où Laure était née, et du soin qu'il se donne de chercher dans les traits des autres femmes quelques traits de Laure, avec la peine que se donne un vieux pélerin d'aller à Rome pour adorer la sainte Face; je lui reprocherais encore ces métamorphoses qu'il a eu la patience de décrire dans les huit stances d'une _canzone_, d'ailleurs très-poétiquement écrite, où il prétend qu'il a été changé successivement en laurier, en cygne, en pierre, en fontaine, en rocher, d'où sort un plaintif écho, enfin en cerf, comme Actéon, pour avoir regardé Laure dans un bain; je lui reprocherais enfin plusieurs autres écarts d'imagination qui paraissent lui appartenir en propre, et qui tiennent à un tour particulier d'esprit qui eût peut-être été le même dans tout autre siècle que le sien; ou plutôt il vaut encore mieux ne lui reprocher rien, noter une fois ce qui déplaît et doit déplaire, relire et admirer ce qui est exquis, c'est-à-dire, à peu près tout le reste, et ne pas oser opposer sans cesse à son plaisir les scrupules du goût et les vétilleries de la critique.]

[Note C: Voy. t. I de cette _Histoire Littéraire_, p. 300 et 301.]

Dante avait paru; mais il était loin de la célébrité qu'il acquit ensuite; l'imprimerie manquait encore à la publication rapide et générale d'un poëme aussi long que le sien. Nous avons vu que Pétrarque ne le connaissait pas dans sa jeunesse. Ce fut de son propre génie qu'il tira toutes ses forces, et l'on pourrait dire qu'il vint le second presque sans avoir de premier. Il prit et garda le premier rang parmi les poëtes lyriques. Il parla, disons mieux, il créa, dans le quatorzième siècle, et idiome poétique et une langue du coeur qu'on n'a pu surpasser depuis, et qui ont conservé jusqu'à nos jours tout leur éclat et tout leur charme.

Dante et Pétrarque avaient donné à la poésie italienne le vol le plus rapide et le plus haut. Il restait à en faire prendre un pareil à la prose. C'est à un écrivain que nous avons compté parmi les plus intimes amis de Pétrarque, c'est à Boccace qu'était réservé cet honneur; c'est lui qui vint compléter le Triumvirat littéraire dont ce grand siècle s'enorgueillit.

NOTES AJOUTÉES.

Page 43, ligne 15--La nécessité d'abréger cet extrait de la _Divina Commédia_, m'a fait retrancher ce que dit ici Minos, et la réponse de Virgile. Cette réponse a pourtant un caractère qu'il est bon de remarquer. «O toi qui viens dans ces douloureuses demeures, dit Minos en s'adressant au Dante, garde-toi d'y entrer témérairement et sans un guide à qui tu puisses te fier; ne te laisse pas tromper à la largeur de cette entrée (allusion sensible au _facilis descensus Averni_, etc. de Virgile; _Æneid._, l. VI.)» Virgile prend la parole et lui répond: «Pourquoi ces cris? ne t'oppose point à son voyage ordonné par les destins. On le veut ainsi, là où l'on peut tout ce qu'on veut: ne demande rien de plus.» Cette réponse est mot pour mot la même que Virgile a déjà faite à Caron (c. 3. Voy. ci-dessus pag. 38). Cette répétition des mêmes mots leur donne l'air d'une espèce de formule, et a quelque chose d'imposant. Ni avec Caron, ni avec Minos, Virgile ne daigne employer le raisonnement ou la prière. Le maître de toutes choses a voulu ce voyage; il n'appartient à aucune puissance de s'y opposer. Cette répétition paraît d'ailleurs imitée d'Homère, qui ne manque presque jamais de faire redire par un envoyé les propres paroles dont s'est servi celui qui l'envoie. On s'est très-injustement moqué de cette sorte de formule; elle donne aux messages, dans Homère, comme ici à cette réponse de Virgile, de l'autorité et de la dignité.

Page 60, ligne 1.--«Une tour au haut de laquelle brillent deux flammes.» C'est le télégraphe à feu dont les anciens se servaient, et dont parle Polybe; il en est aussi parlé dans l'_Agamemnon_ d'Eschyle. Clytemnestre annonce au choeur que Troie est prise; qu'elle l'a été cette nuit même; que Vulcain en a apporté la nouvelle; que ses feux ont brillé successivement sur huit montagnes, etc. Voyez l'extrait d'un Mémoire de M. Mongez, page 10 de mon Rapport sur les travaux de la classe d'Histoire et de Littérature ancienne, année 1808.

Page 112, addition à la note 1. Voici les deux vers du c. 28 de l'_Enfer_, où Dante fait parler Bertrand de Born.

Sappi ch'i' son Bertram dal Bornio, quelli Che diedi al re Giovanni i ma' conforti.

C'est dans ce dernier vers qu'il y a nécessairement ou une altération du texte, ou une faute dans le texte même. Personne ne l'a observé jusqu'ici. J'ai besoin, pour le démontrer, d'explications historiques qui allongeront beaucoup cette note; mais à la place où je la mets, sa longueur a peu d'inconvénients, et il y en a beaucoup à laisser subsister plus long-temps, ou une erreur grave du Dante ou les fausses explications de tous ses commentateurs.

Bertrand de Born était vicomte de Hautefort, dans le diocèse de Périgueux: c'était un très-brave chevalier et en même temps un ingénieux troubadour, mais un homme d'un caractère aussi mobile qu'il était ardent, se brouillant avec tout le monde, et aimant à tout brouiller. Il vivait au douzième siècle, dans le temps des querelles de Henri II, roi d'Angleterre, avec ses fils qui avaient en France des apanages. Henri, qui était l'aîné, avait le duché de Normandie et était déjà couronné roi d'Angleterre: il en portait le titre; et, pour le distinguer de son père, on l'appelait _le jeune roi_. Richard était comte de Guienne et de Poitou. Bertrand de Born était lié avec tous les deux, mais beaucoup plus intimement avec Henri. Ces deux princes et leur frère Geoffroy, comte de Bretagne, qui avaient déjà plusieurs fois fait la guerre contre leur père Henri II, venaient de la lui déclarer de nouveau, lorsque le frère aîné mourut. Le roi d'Angleterre était passé en France avec une armée pour réduire ses fils; il accusait Bertrand de Born d'avoir excité Henri à la révolte; il l'assiégea dans son château de Hautefort, et le fit prisonnier avec sa garnison. Conduit devant le roi, Bertrand ne craignit point de nommer avec regret le jeune prince qu'il avait perdu. Au nom de son fils, Henri II versa des larmes, pardonna à Bertrand de Born, lui rendit son château, ses biens et son amitié. Ce roi étant mort, son fils Richard lui succéda, et Bertrand se trouva engagé pour lui dans de nouvelles guerres, mais qui n'ont plus aucun rapport avec ce passage du Dante.