Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 35

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«Je rendis ennemis le fils et le père, continue Bertrand de Born, après les deux vers cités plus haut, Achitophel n'en fit pas plus entre Absalon et David par ses coupables instigations; et, parce que je divisai ainsi des personnes que la nature avait unies, je porte, hélas! ma cervelle séparée de son principe, qui est resté dans mon corps.» Tout cela conviendrait parfaitement s'il était question de Henri II et de son fils Henri, ou de son fils Richard; mais le texte dit le roi Jean, _al re Giovanni_, dont on voit qu'il n'a pas été question dans cet exposé. Jean était le dernier des quatre fils de Henri II. Il n'entra point dans les révoltes de ses frères contre leur père; il était sans doute trop jeune. Il se joignit cependant en secret à eux dans la dernière, et ce fut même après avoir vu le nom de ce fils en tête de la liste des seigneurs ligués contre lui avec le roi de France Philippe-Auguste, que Henri II tomba malade de chagrin et mourut. Il faut remarquer que, dans un assez grand nombre de chansons provençales qui nous restent de Bertrand de Born, il n'est nullement question de Jean, mais seulement de ses trois frères, et qu'il n'en est point non plus parlé dans les notices historiques que l'on trouve sur ce troubadour dans les manuscrits provençaux. Il doit donc paraître étonnant que Dante, qui connaissait très-bien les poésies de nos Troubadours, n'ait rien dit de Henri, de Richard ni de Geoffroy, que Bertrand avait en effet excités contre leur père, et qu'il l'ait damné pour avoir semé la division entre ce père et le seul de ses fils avec lequel rien n'annonce que Bertrand ait eu aucune intimité. Il est naturel d'en conclure que le texte de ce vers est altéré. Tous les commentateurs se sont trompés comme à l'envi en l'expliquant. _Benvenuto da Imola_ a fait de Bertrand de Born un chevalier du roi Richard, et de Jean un fils de ce roi. Jean, selon lui, se révolte contre son père Richard, par les conseils de Bertrand, et est tué dans cette guerre. _Landino_ a dit, je crois, le premier, que _Beltramo dal Bornio_ fut chargé de la garde (_custodia_) de Jean, dont le surnom était _le Jeune_, fils de Henri II, roi d'Angleterre, et que Jean fut nourri à la cour du roi de France; il fait de ce prince un prodigue, et donne pour cause de sa prodigalité les conseils de Bertrand. Selon lui, Jean se conduisit si mal, que son père fut obligé de lui déclarer la guerre, et Jean fut blessé à mort dans une bataille. _Daniello_ parle de même de l'éducation de Jean à la cour de France, avec son gouverneur Bertrand, et de sa prodigalité; seulement il ne fait pas déclarer la guerre au fils par son père, mais au père par son fils, ce qu'il attribue aux conseils de Bertrand de Born. _Vellutello_ dit les mêmes choses, avec cette différence très-remarquable, que quand le roi Henri II apprit que son fils Jean lui avait déclaré la guerre, il marcha contre lui avec une forte armée; qu'il l'assiégea dans _Altaforte_, Hautefort; que le jeune homme en étant un jour sorti pour combattre, et ayant montré beaucoup de valeur fut blessé à mort d'un coup d'arbalête; laquelle mort, ajoute-t-il, causa au père les plus vifs regrets, surtout lorsqu'il eût appris de Bertrand combien son fils possédait de vertus. Ceci se rapproche, comme on voit, de l'histoire de Henri, frère aîné de Jean. Ce fut ce Henri, surnommé _au Court-Mantel_, qui fut, non pas élevé à la cour de France, mais marié fort jeune avec Marguerite, fille du roi Louis VII: il séjourna souvent dans cette cour, et y reçut de mauvais conseils qui contribuèrent à l'engager à se révolter contre son père. Ce fut lui qui périt au moment où sa dernière révolte venait d'éclater, et il périt non dans une bataille ni dans un siège, mais, selon tous les historiens, de maladie. Le roman que donnent ces commentateurs est d'ailleurs inconciliable avec la succession des rois d'Angleterre, puisqu'ils font mourir dans sa jeunesse le roi Jean, qui régna après son père, et qui n'en fut même pas le successeur immédiat, mais celui de son frère aîné Richard Coeur-de-Lion. Les commentateurs du dix-huitième siècle n'ont pas été plus instruits que ceux des siècles précédents, et ne se sont pas arrêtés davantage à cette altération si visible de l'histoire dans un vers de leur auteur. Le P. _Venturi_, sur ce vers, dit à peu près les mêmes choses que _Vellutello_, mais sans parler de Hautefort. _Volpi_ ajoute que Dante appelle _roi_ le prince Jean, parce qu'il jouissait des revenus d'une partie du royaume. Le P. _Lombardi_ ne fait que copier la note de _Venturi_. Tous ces commentateurs tombent dans de nouveaux embarras, dont ils ne se tirent que par de nouvelles absurdités, lorsque, dans le chant suivant, Virgile dit au Dante:

_Tu eri allor si del tutto impedito Sovra colui che già tenne Altaforte._;

«Tu étais alors si entièrement occupé de celui qui posséda jadis Hautefort.» La plupart font de ce Hautefort un château en Angleterre, dont la garde fut confiée à Bertrand de Born, et où il tint pour Jean contre son père. Ainsi, selon eux, Jean, qui n'avait même pas d'apanage en France, avait des châteaux en Angleterre, et dans ces châteaux, des troupes et des garnisons, qui pouvaient tenir contre le roi. Hautefort, au contraire, était, comme on l'a vu, dans le Périgord: c'était le château seigneurial et patrimonial de Bertrand de Born. Il y fut assiégé plus d'une fois, et notamment par Henri II. Cette expression: _Colui che già tenne Altaforte_ dont se sert le Dante pour désigner Bertrand, fait voir qu'il le connaissait très-bien, et rend plus difficile à croire qu'il se soit si lourdement trompé sur son compte. De nos jours, l'_Enfer_ du Dante a été traduit deux fois en français; les deux traducteurs ont adopté sans examen et sans scrupule, et ce texte du c. 28, et ces explications des commentateurs. Moutonnet copie _Dandino_ et _Vellutello_, et dit, d'après le second, que Henri II assiégea son fils Jean dans _Altaforte_, où ce fils fut tué dans une sortie, sans s'embarrasser même de savoir ce que c'était que cette place française, dont il conserve le nom italien, ni comment ce roi Jean fut tué du vivant de son père, quoiqu'il ait régné après lui. Rivarol ne parle point d'_Altaforte_, mais il copie du reste les autres commentateurs; il laisse les choses dans la même obscurité où elles étaient avant lui. Il faut donc se retourner vers l'Italie pour y chercher quelques lumières.

Crescimbeni, qui a traduit en Italien les Vies des poëtes provençaux, de Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, y a joint ensuite des _giume_ ou additions tirées des manuscrits provençaux des bibliothèques Vaticane et Laurentienne. L'article de Bertrand de Born y est conforme, dans ses principales circonstances, au récit que j'ai tiré des mêmes sources, et le passage du Dante y est cité tout entier. Le vers dont il s'agit porte cette petite note: «Ce que dit ici le Dante, on le lit aussi dans le _Novelliere antico_, Nouvelles 18 et 19 de l'édition de Florence.... et au lieu du _Re Giovanni_, le roi Jean, on y lit _il Re Giovane_, le jeune roi.» En effet, cet ancien recueil de Nouvelles, intitulé _Libro di Novelle e di bel parlar gentile_, publié pour la première fois à Bologne, en 1522, in-4°, et réimprimé à Florence par les Giunti, en 1572, paraît contenir dans les deux Nouvelles indiquées par Crescimbeni, la source et la clef de toutes ces erreurs. La 18e. Nouvelle a pour titre; _Della grande libertà e cortesia del Re Giovane_ (je crois que c'est _fiberalità_ et non pas _libertà_ qu'il faut lire); l'auteur commence ainsi: _Leggesi della bontà del Re Giovane guerreggiando col padre per lo consiglio di Beltrama dal Bornio_, etc. «On lit des traits de la bonté du _jeune Roi_, qui était en guerre avec son père par le conseil de Bertrand de Born, etc.» Viennent ensuite plusieurs circonstances qui appartiennent au jeune roi Henri et à son conseiller Bertrand de Born. La Nouvelle 19 est intitulée: _Ancora della grande libertà_ (lisons toujours _liberalità_) _e cortesia del Re d'Ingkillerra_. Toute la première partie contient des traits de générosité et de présence d'esprit du jeune Roi. L'auteur raconte ensuite que le vieux Roi, son père, _lo Re vecchio, padre di questo giovane Re_, déclara la guerre à son fils pour une cause qu'il serait trop long de rapporter; que celui-ci se renferma dans un château, et Bertrand de Born avec lui; que son père y mit le siège, que le jeune Roi y fut tué d'un coup de flèche au front; qu'enfin Bertrand de Born ayant été fait prisonnier, fut amené devant le vieux Roi, et que la scène se passa comme elle est rapportée dans nos manuscrits. Il ne serait pas difficile de démêler dans ces récits ce qui est historiquement vrai et ce que le conteur y a ajouté, soit par ignorance de l'histoire, soit uniquement par fantaisie; mais cela est inutile: il suffit d'y reconnaître l'original de toutes ces fausses copies.

On objectera peut-être que, dans la Nouvelle 18, _Giovane_ est mis pour _Gioanni_, comme il l'est souvent dans les anciens auteurs; que d'ailleurs _Re giovane_, pour roi jeune ou jeune roi, serait trop indéterminé, et que cette expression ne pourrait pas s'appliquer à tel roi jeune plus qu'à tel autre. Mais cette indétermination n'existait pas alors; il est de fait que ce jeune prince Henri, et non pas un autre, était communément appelé, de son vivant, _il Giovane re_ ou _il Re Giovane_, pour le distinguer du _Vecchio Re_ ou _Re Vecchio_, son père; il est probable que cette dénomination lui fut encore donnée long-temps après, d'autant plus qu'étant mort du vivant de son père, il ne porta jamais le titre absolu de Roi. Il n'y eut guère qu'un siècle et demi entre ce temps et la composition des deux Nouvelles. Leur auteur, quel qu'il fût, avait recueilli une tradition ou purement verbale ou consignée dans quelque chronique contemporaine où cette dénomination était employée, et ne s'était même pas mis en peine de savoir précisément quel roi était ainsi désigné.

On sait que les _Novelle antiche_ ne sont pas toutes de la même main, ni du même siècle; il y en a d'antérieures au Décaméron de Boccace, et qui paraissent être de la fin du treizième siècle. Ces deux Nouvelles portent dans leur style et dans leur extrême simplicité, les caractères qui appartiennent à ces premiers temps. Le Dante, qui florissait alors, et qui peut-être même avait commencé son poëme, voulant y employer ce trait, n'était-il pas trop instruit pour se tromper si grossièrement, pour attribuer au roi Jean ce qui appartient à l'aîné de ses trois frères, et pour donner à l'un de ces Troubadours, dont il connaissait si bien la poésie et l'histoire, une influence sur la mauvaise conduite de Jean, qu'il n'exerça que sur celle de Henri? J'ai de la répugnance à penser que cette erreur vienne de lui; j'aime mieux croire que son vers, tel qu'on le lit dans toutes les éditions, est cependant altéré; qu'il avait écrit conformément à ces deux Nouvelles, et d'accord avec l'histoire:

_Che diedi al Re giovane i ma' conforti_;

(je prie les lecteurs italiens de ne pas se laisser prévenir par la mauvaise accentuation de ce vers); qu'après sa mort les copistes n'entendant pas ce que c'était que ce _Re giovane_, et sachant par hasard qu'il y avait eu en Angleterre un _Re Giovanni_, un roi Jean, prirent sur eux de mettre l'un pour l'autre, et que ce fut sur une de ces copies que se fit, en 1472, la première édition de _la Divina Commedia_. Les premiers commentateurs, lisant dans les manuscrits et dans les éditions le _Re Giovanni_, le roi Jean, dirent de lui dans leurs notes ce que la tradition et les deux _Novelle antiche_ racontaient du _Re Giovane_, du jeune Roi. Les commentateurs qui suivirent firent pour le premier des poëtes modernes ce que tant de commentateurs ont fait pour les anciens; ils ne se permirent ni doute, ni examen; ils copièrent ceux qui les avaient précédés, et se copièrent l'un l'autre. C'est dans les manuscrits provençaux et dans _Novelle antiche_ qu'était le remède à cette altération du texte, et ils ne l'y ont pas cherché.

Il y a ici une difficulté que j'ai fait pressentir plus haut; la coupe de ce vers, tel que je crois qu'il a dû être écrit par le poëte, paraît défectueuse, en ce que le troisième accent n'y est pas bien placé. Dans les vers en décasyllabes, lorsqu'il y a cinq accents, le troisième doit toujours être sur la sixième syllabe, et il semblerait ici être sur la cinquième:

_Che diedi al Re giovane i ma' conforti_?

Mais ne se peut-il pas que ce soit une licence, et que le Dante ait allongé la seconde syllabe de _giovane_, jeune, quoiqu'elle soit brève, comme lui. Pétrarque et tous les poëtes italiens allongent quelquefois la première de _pictà_, quoique ce soit la dernière qui soit longue. Je ne connais point d'autre exemple de cette licence; mais je ne connais point non plus dans le poëme du Dante d'autre exemple d'une faute historique aussi forte que le serait celle-là. Pourquoi cette licence ne se prendrait-elle aussi sur le mot _giovane_, quand la nécessité du vers l'exige, que sur beaucoup d'autres qui n'en paraissent pas plus susceptibles? Je puis m'appuyer ici de l'autorité de Varchi. «Il y a, dit-il, dans son _Ercolano_, des vers qui, si on les prononçait tels qu'ils sont, ne seraient plus des vers; ils ont besoin d'être aidés par la prononciation, c'est-à-dire d'être prononcés avec l'accent aigu, dans les endroits où il doit être, quoique cet accent n'y soit pas ordinairement. Tel est ce vers du Dante: _Che la mia commedia cantar non cura_ (on voit que dans _commedia_, l'accent qui doit être sur la seconde syllabe est ici, par licence, sur la troisième, et que l'on prononce l'_i_ dans _commedia_ comme on le ferait dans _energia_), et cet autre vers: _Flegías, Flegías, tu gridi a voto_ (dans _Flegías_, il faut prononcer la syllabe _as_, comme si elle portait l'accent, en s'appuyant et en s'arrêtant sur l'_a_), et encore cet autre vers du Bembo: _O Ercolè che travagliando vai_, etc. Dans ce dernier exemple, auquel Varchi en ajoute quelques uns de licences encore plus fortes, l'accent est sur la dernière syllabe d'_Ercolè_, quoique cela soit contraire à la prononciation usitée; mais la nécessité du vers le veut ainsi: en prononçant _Ercole_ comme à l'ordinaire, ce vers ne serait plus vers. La question se réduit donc à savoir s'il ne vaut pas mieux croire à une licence de prononciation, quelque forte qu'elle, puisse être, qu'à une erreur aussi grossière dans un poëte aussi savant.

Je ne veux point dissimuler ici une circonstance qui doit porter à croire que la faute est du Dante lui-même, et que le vers en question est, dans les éditions et dans les manuscrits, tels qu'il était sorti de ses mains. Un manuscrit bien précieux de son poëme, copié tout entier par Boccace, pour en faire présent à Pétrarque, et dont j'ai parlé dans la vie de ce dernier (_voy._ pag. 12 de ce vol.), existe à la Bibliothèque impériale, sous le N°. 3199. On y lit très-exactement: _Che diedi al re Giovanni_, etc. Or, il n'est guère probable que Boccace, qui, dès sa jeunesse avait admiré et étudié _la Divina Commedia_ (_voy._ sa Vie dans le vol. suivant), et qui était si curieux de bons manuscrits, n'en eût pas un de cet ouvrage, purgé de toutes les fautes qui se multipliaient sous la main des copistes. A défaut d'une copie autographe, il semble qu'on n'en peut pas trouver de plus authentique et de plus sûre que la sienne. Cependant il serait possible que la faute se fût glissée dans le texte dès les premières copies qui ne passèrent point sous les yeux de l'auteur, et qu'elle eût ensuite échappé à Boccace qui était très-savant lui-même, mais qui pouvait savoir imparfaitement l'histoire d'Angleterre; et pourvu qu'il ne soit pas absolument impossible d'admettre que le Dante ait pu se permettre un vers tel que je le propose, je préférerai toujours de croire que c'est ainsi qu'il l'avait écrit. Enfin, si c'est lui qui a commis cette faute, il reste encore inconcevable que de tous ses commentateurs il n'y en ait pas un qui l'ait aperçue, qui l'ait relevée, ni qui ait cherché à la rectifier par l'histoire; qu'enfin personne en Italie n'ait vu jusqu'à présent dans ce vers ou une faute grave du poëte, ou une altération importante de son texte; et dans l'un comme dans l'autre cas, une horrible confusion et des anachronismes ridicules dans tous les commentateurs, sans exception. Si les commentateurs ou les éditeurs à venir veulent être plus exacts, j'ai cru que cette note pourrait leur être de quelque utilité.

Page 122, add. à la note 1.--Quatre traducteurs français ont rendu de la manière suivante ce passage si difficile: _Padre, assai ci fia men doglia_, etc. On peut choisir entre leurs versions et la mienne. «Mon père, que ne nous manges-tu plutôt? C'est toi qui nous a donné cette misérable chair, reprends-la.» Watelet, dans la _Poétique_ de Marmontel.

«Mon père, mange-nous plutôt, nous souffrirons beaucoup moins; c'est toi qui nous a donné cette misérable chair, reprends-la.» Moutonnet de Clairfons.

«Mon père, il nous sera moins dur d'être mangés par toi; reprends de nous ces corps, ces misérables chairs que tu nous a données». Rivarol.

«Mon père, c'est vous qui nous avez donné cette misérable chair, reprenez-la, et plutôt que de vous dévorer vous-même, nourrissez-vous de vos enfants.» Detouteville, édition de Salior.

Page 155, ligne 1.--«Homère lui-même n'est pas au-dessus de notre poëte, etc.» Dans ces beaux vers:

[Grec:] Oiê per phollôn theneê, toiède kai andrôn Ps'ulla ta men g'anemos chamadis cheei, etc. (_Iliad_. lib. VI, v. 146 et suiv.)

Page 161, ligne 24.--«Il voit la métamorphose de Philomèle en oiseau.» J'ai suivi Venturi, Lombardi, et la plupart des interprètes, qui entendent ici Philomèle, quoique le texte paraisse d'abord convenir davantage à Progné.

_Dell' empiezza di lei che mutò forma Nell' uccel che a cantar più si diletta Nell' imagine mia apparve l'orma._

Ce fut Progné qui fut vraiment impie, en tuant son fils Itys pour le faire manger à Térée; mais Philomèle prit part à ce crime: ce fut elle qui égorgea Itys après que Progné lui eût percé le flanc:

_Jugulum Philomela resolvit._ (Métam., lib. VI.)

Et quand Térée eut fait cet horrible repas, ce fut encore elle qui mit sous les yeux du père la tête sanglante de son fils:

_Ityosque caput Philomela cruentam Misit in ora patris._ (Ibid.)

C'est elle cependant qui passe le plus généralement pour avoir été changée en rossignol; et quand on parle des causes de sa métamorphose, on ne cite que son malheur, et l'on ne dit rien de cette vengeance barbare. Mais tous les auteurs ne sont pas d'accord au sujet de ces deux soeurs. Il y en a qui prétendent que Philomèle fut changée en hirondelle et Progné en rossignol. De ce nombre sont _Probus_, sur la sixième églogue de Virgile, _Libanius_, voy. _Excerpta Groecorum sophistarum ac rhetorum Leonis Allatii_, Narrat. 12; et Strabon, cité par _Natalis Comes_, ou Noel Conti, Mythol., lib. VII, c. 10. C'est leur autorité que Dante paraît avoir suivie; ce qui le prouve, c'est que plus haut, dans le neuvième chant, il dit que vers le matin l'hirondelle commence ses tristes plaintes, peut être au souvenir des ses anciens malheurs. Voy. ci-dessus, p. 187.

_Nell' ora che comincia i tristi lai La rondinella presso alla matina, Forse a memoria de' suoi primi guai._ (_Purg._, c. 9, v. 13.)

Page 239, ligne 23.--«Mais la fin du siècle ne s'écoulera pas, que la fortune changeant le cours des vents, etc.» La plupart des interprètes entendent ici que Dante met son espérance dans l'arrivée de l'empereur Henri VII en Italie; mais Lombardi croit qu'il désigne plutôt _Can Grande della Scala_, annoncé dès le premier chant de l'_Enfer_, comme celui qui devait ramener l'ordre et le bonheur sur la terre; c'est-à-dire, faire triompher le parti Gibelin, dont il venait d'être nommé chef.

Page 265, lig. 23.--«Mais il est temps de quitter le Dante.» Au lieu de cette fin du chapitre X, j'avais d'abord mis la suivante, que j'aurais peut-être mieux fait d'y laisser: «Le travail long et pénible que j'ai entrepris sur le plus célèbre et le moins connu des poëtes italiens, atteindra-t-il le but que je me suis proposé? J'ai voulu qu'il laissât dans l'esprit une idée nette du plan général de son poëme et de l'exécution de ce plan dans toutes ses parties. J'ai voulu que l'on pût suivre avec moi la marche de ce génie extraordinaire, et qu'il restât, après avoir lu ce que je dirais de lui, une notion claire et précise, au lieu de ces notions vagues et confuses qui en existent, non seulement en France, mais même en Italie. La difficulté de ce travail, qu'on n'avait encore tenté dans aucune langue, ne peut être sentie que de ceux à qui Dante est connu dans la sienne. Mais il en est de la difficulté comme du temps; elle ne fait rien à l'affaire. J'aurais pu m'épargner beaucoup de peine, et réduire infiniment cette analyse; j'aurais mieux satisfait mon goût, j'aurais peut-être plu davantage, mais j'aurais été moins utile. On aurait su ce que je pense sur Dante; on n'aurait eu aucun moyen de plus de savoir ce qu'on en doit penser. Le vague et la confusion dans les idées qu'on s'en forme et dans les jugements qu'on en porte, seraient restés les mêmes. C'est ce que je n'ai pas voulu; et, j'ose le dire, c'est ce qui en effet ne sera pas, si l'on veut lire avec quelque attention cette partie de mon ouvrage, celle de toutes, sans nulle comparaison, que j'ai le plus soignée, et si j'ai réussi à y mettre autant de clarté que j'ai eu d'amour du vrai, d'application, de patience et de zèle.»

Page 328, addition à la note 3.--Ce qui m'étonne plus que tout le reste, c'est que M. l'abbé Ciampi, qui; dans ses _Memorie della Vita di messer Cino_, etc., Pise, 1808, indique un grand nombre de vers de ce poëte, ou imités, ou même pris tout entiers par Pétrarque; lui qui dit positivement, qu'à chaque pas on rencontre dans les poésies de _Cino_, les mouvements de Pétrarque, _le masse Petrarchesche_, et qui en cite plusieurs exemples, ne dit rien, ni de ce sonnet de _Cino_, ni de cette _canzone_ de Pétrarque. (Voyez _Memor. della Vita_, etc., p. 95 à 98.) Cet auteur attribue à _Cino_, p. 26 de ces mêmes Mémoires, la _canzone_: _Ohimè lasso quelle treccie bionde_, que _Pilli_ a insérée dans son édition des Poésies de _Cino_, mais qui passe pour être du Dante, et qui est aussi imprimée dans ses OEuvres. Il appuie avec beaucoup de raison, selon moi, son opinion sur les vers suivants qui terminent la dernière strophe:

_Ohimè vasel compiuta Di ben sopra natura, Per volta di ventura[721] Condotto fosti suso gli aspri monti, Dove t'ha chiuso, ahimè, tra durisas. La morte, che due fonti Fatte ha di lagrimar gli occhi miei lassi._

[Note 721: M. l'abbé Ciampi a passé ce vers, qui est pourtant essentiel au sens.]