Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 33
Voici un songe où les critiques trouvent moins de grandeur et de poésie dans le style, mais qui a encore plus d'intérêt, parce qu'il est plus étendu, qu'il renferme, dans une _canzone_ tout entière, une plus grande abondance de sentiments, et qu'ils y sont exprimés, sous la forme du dialogue, avec un abandon qui se rapproche davantage de la nature. «Quand celle en qui je trouve mon doux et fidèle appui[699] vint, pour donner quelque repos à ma vie fatiguée, s'asseoir sur l'un des bords de ma couche avec son parler doux et sage, à demi-mort de crainte et de pitié, je lui dis: D'où viens-tu maintenant, âme heureuse? Elle tire alors de son sein une palme et une branche de laurier, et me dit: Je viens du séjour serein de l'Empyrée; je descends de ces régions saintes, et c'est pour te consoler que je les quitte.--Je la remercie humblement par mes gestes et par mes paroles, et puis je lui demande: D'où sais-tu donc l'état où je suis? Elle me répond: Les ruisseaux de larmes dont tu ne te rassasies jamais, passent avec tes soupirs jusqu'au ciel à travers tant d'espace, et ils y troublent ma paix. Il te déplaît donc que je sois partie de ce lieu de misère, et parvenue à une meilleure vie? Ce départ devrait te plaire, si tu ne m'avais autant aimée que tu le montrais dans tes actions et dans tes discours. Je réponds alors: Je ne pleure que sur moi-même, qui suis resté parmi les ténèbres et les douleurs.»
[Note 699: _Quando il soave mio fido conforto_, etc. Canz. 47.]
C'est sur ce ton que continue le dialogue. Elle lui explique le double emblême de la palme et du laurier, qui lui rappellent, l'une la victoire qu'elle a remportée sur elle-même, et l'autre l'arbre que Pétrarque a tant honoré par ses chants. Il veut lui parler de ces tresses blondes qui l'enchaînaient, de ces beaux yeux qui étaient son soleil, et qu'il croit voir encore. Elle lui dit de laisser ces vains discours aux insensés; elle est un pur esprit qui jouit du séjour céleste; elle ne paraît sous ces dehors qui le charmaient autrefois que pour se prêter à sa faiblesse. Un jour elle sera pour lui plus belle encore et plus chère, quand elle aura obtenu qu'il la rejoigne dans les cieux. Alors je pleurai, dit le poëte; de ses mains elle essuya mon visage, puis elle soupira doucement, puis elle fit entendre quelques plaintes qui auraient fendu les rochers. Elle disparut enfin, et mon songe partit avec elle. «Et l'on a pu mettre en doute si Pétrarque aimait véritablement Laure, et de quel amour il l'avait aimée, et même s'il y avait eu une Laure au monde! Et dans quel autre fond que dans un amour qui avait pénétré toutes les facultés de son âme, aurait-il pris ces visions mélancoliques et touchantes? Il faudrait donc croire qu'il était fou (mais de quelle heureuse et sublime folie!) pour s'occuper ainsi de Laure dans ses songes, plus de dix ans après l'époque de sa mort, ou plus fou encore pour imaginer tout éveillé de pareils rêves.
Un dialogue non moins remarquable et d'un genre encore plus élevé fait le sujet de la _canzone_ qui suit immédiatement cette dernière. La première idée n'en appartient point à Pétrarque; mais à _Cino da Pistoia_. En parlant de ce qui nous reste de ce poëte[700], j'ai annoncé cette imitation évidente de l'un de ses sonnets, qu'aucun des commentateurs de Pétrarque n'a remarquée. Voici ce que dit le sonnet: «L'amour irrité forma un jour contre moi mille doutes et mille plaintes[701], au tribunal de l'impératrice suprême, et il lui dit: Juge qui de nous deux est le plus fidèle. C'est par moi seul que celui-ci déploie dans le monde les voiles de la renommée: sans moi, il y serait malheureux. Au contraire, répondis-je, tu es la source de tous mes maux; j'ai depuis long-temps éprouvé l'amertume de tes douceurs. Il reprit: Esclave menteur et fugitif, est-ce donc là la reconnaissance que tu me dois pour t'avoir donné une beauté qui n'avait point son égale sur la terre? Que vaut pour moi ce don, répartis-je, si tu m'en as privé sitôt? Ce n'est pas moi, répondit-il; et notre souveraine prononça que, dans un si grand procès, il fallait plus de temps pour juger avec équité.»
[Note 700: Voy. ci-dessus, p. 327.]
[Note 701: _Mille dubbj in un dì, mille querele_, etc. Voy. _Rime di diversi antichi autori Toscani_, Venise, 1740, p. 164.]
Voici maintenant comment Pétrarque a développé l'idée de _Cino_, dans cette _canzone_, l'une de ses plus belles, mais la plus longue de toutes, et que je resserrerai ici, ne pouvant la donner tout entière. La seule différence qui soit entre le fond des deux pièces, est que dans l'une c'est l'amour qui cite le poëte au tribunal de la raison, et que dans l'autre c'est le poëte qui y cite l'amour. «Je fis citer un jour mon ancien, doux et cruel maître[702] devant la reine qui occupe la partie divine de notre nature, et qui est assise au sommet. Je m'y présentai moi-même accablé de douleur, de crainte et d'horreur, comme un homme qui redoute la mort, et qui veut faire entendre sa défense. Je commençai: O reine, dès ma tendre jeunesse, j'ai mis, pour mon malheur, le pied dans les états de celui que tu vois. Depuis ce temps, je n'ai plus éprouvé que des peines et des tourments si cruels, que ma patience fut vaincue et que je détestai la vie. Il m'a fuit mépriser les voies utiles et honnêtes: les fêtes et les plaisirs, je quittai tout pour le suivre. Qui pourrait exprimer combien j'eus de sujets de m'en plaindre? Un peu de miel, mêlé de beaucoup d'absynthe, a suffi par sa fausse douceur pour m'attirer dans sa foule amoureuse, moi qui, si je ne me trompe, étais né pour m'élever très-haut au-dessus de la terre. Il m'a fait moins aimer Dieu que je ne devais, et prendre moins de soin de moi-même. J'ai mis également en oubli toute autre pensée pour une femme. A quoi m'ont servi les dons du génie que j'avais reçus du ciel? Mes cheveux ont changé de couleur, et je ne puis rien changer à l'obstination de mes voeux. Il m'a fait chercher des pays déserts et sauvages, remplis de brigands, de bois affreux, d'habitants barbares; j'ai parcouru les monts, les vallées, les fleuves et les mers. L'hiver, dans les mois les plus tristes, j'ai bravé les périls et les fatigues, et ni lui, ni mon autre ennemi ne me laissaient un instant de repos ... Mes nuits n'ont plus connu le sommeil; et il n'est plus de filtres ni de charmes qui puissent le leur rendre. Par ruse et par force, il s'est rendu le maître absolu de mes esprits. Établi dans mon coeur, il le ronge comme un ver ronge le bois desséché par le temps. Enfin c'est de lui que naissent les larmes et les souffrances, les paroles et les soupirs dont je me fatigue moi-même, et dont peut-être je fatigue aussi les autres. Juge maintenant entre lui et moi, toi qui nous connais tous les deux.
[Note 702: _Quell' antico mio dolce empio signore_, etc. Canz. 48.]
«Mon adversaire prit alors la parole: O reine, dit-il, écoute l'autre partie: elle te dira la vérité que cet ingrat te cache. Il s'adonna dans son premier âge à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges; et lorsque je lui ai fait quitter tant d'ennui pour mes plaisirs, il n'a pas honte de se plaindre de moi, et d'appeler misérable une vie honorable et douce! C'est moi qui ai purifié ses désirs; s'il a obtenu quelque renommée, il ne l'a due qu'à moi, qui ai élevé son esprit à une hauteur où il n'aurait jamais atteint de lui-même. Il connaît quelle fut autrefois la destinée d'Atride, d'Achille, d'Annibal et d'autres héros aussi célèbres; il sait que je les laissai s'avilir par l'amour de quelques esclaves: et pour lui, entre mille femmes choisies, j'en ai encore choisi une, telle qu'on n'en reverra jamais sur la terre. Je lui ai donné un parler si suave et un chant si doux, qu'aucune pensée basse ou triste ne put exister devant elle. Tels furent avec lui mes artifices, tels furent les dégoûts et les amertumes dont je l'abreuvai; telle est la récompense qu'on obtient en servant un ingrat. Je l'élevai si haut sur mes ailes, que les dames et les chevaliers se plaisaient à l'entendre, et que son nom brille parmi ceux des plus grands génies, tandis qu'il n'eût peut-être été sans moi qu'un vil flatteur de cour et un homme vulgaire. Il ne s'est élevé et rendu célèbre que parce qu'il a appris de moi et de celle qui n'eut point d'égale au monde. Pour tout dire enfin, je l'ai fait renoncer, pour un si noble esclavage, à mille actions déshonnêtes: rien de vil ne peut plus lui plaire. Jeune encore, la délicatesse et la pudeur dirigèrent et sa conduite et ses pensées, depuis qu'il appartient à celle qui s'était gravée dans son coeur en nobles caractères, et qui le rendait semblable à elle. C'est de nous qu'il tient tout ce qu'il a de rare et de distingué, et c'est de nous qu'il ose se plaindre! Enfin je lui avais, à lui-même, donné des ailes pour s'élever par la connaissance des choses mortelles jusqu'à celle du Créateur. Il pouvait, en contemplant les vertus de celle qui faisait son espérance, remonter jusqu'à la cause première: mais il m'a mis en oubli, moi et cette beauté que je lui avais donnée pour être l'appui de sa vie fragile. A ces mots, je jetai un cri plaintif. Oui, m'écriai-je, il me l'a donnée; mais il me l'a bientôt ravie. Ce n'est pas moi, répondit-il, mais celui qui la voulait pour lui-même. Nous nous tournâmes enfin tous les deux vers le siége de notre juge, moi tout tremblant, et lui en prononçant des paroles dures et hautaines. Nous la priâmes à la fois de prononcer la sentence; elle nous dit en souriant: je suis charmée d'avoir entendu vos raisons; mais il faut plus de temps, pour juger un si grand procès.»
On connaît maintenant par ces grandes compositions lyriques, mieux que par des sonnets, le génie poétique de Pétrarque[703]. Mais il en est d'autres où ce génie se montre peut-être encore davantage, parce qu'au lieu de l'amour et de Laure, sujet qui exigeait dans l'esprit plus de délicatesse que de grandeur, il y traite des matières ou politiques ou morales, qui demandaient dans le talent du poëte une élévation et une force proportionnées au sujet même. Telle est la _canzone_ adressée à son ami Jacques Colonne, évêque de Lombès[704], au sujet d'un projet de croisade qui fermentait à la cour du pape, et dont Pétrarque eut le malheur de partager l'illusion. Elle commence par ces beaux vers:
_O aspettata in ciel beata e bella_[705] _Anima, che di nostra umanitade Vestita vai, non come l'altre carca_, etc.
[Note 703: Le fil d'idées que j'ai suivi dans l'examen de la seconde partie du _Canzoniere_, ne m'a pas conduit à y faire entrer l'ingénieuse et charmante _canzone_:
_Amor, se vuo'ch'i torni al giogo antico_. Canz. 41.
que Pétrarque semble avoir faite dans un moment où l'amour voulait lui tendre de nouveaux piéges; il y en a peu de plus connues, et qui méritent mieux de l'être.]
[Note 704: Voy. _Mem. pour la Vie de Pétr._, t. I, p. 245.]
[Note 705: Canz. 5.]
Telle est encore celle qui commence par ces mots: _Spirto gentil che quelle membra reggi_[706] que Voltaire a cru, d'après plusieurs auteurs, adressée au fameux tribun _Cola Rienzi_; mais qui l'est évidemment à l'un des frères de l'évêque de Lombès, au jeune Etienne Colonne, lorsqu'il fut nommé sénateur de Rome[707]. Pétrarque y reprend avec force les vices et surtout l'oisive et lâche indifférence où l'Italie était plongée, tandis que des étrangers se partageaient ses dépouilles; il y fait entendre ce grand nom de peuple de Mars; il rappelle ceux des Brutus, des Scipion et des Fabricius; il les fait résonner aux oreilles des Romains assoupis, et il espère que son héros les réveillera de leur honteuse léthargie.
[Note 706: Canz. 11.]
[Note 707: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, etc., t. I, p. 276.]
Mais ces idées et ces sentiments, dignes de l'ancienne Rome, brillent surtout dans cette belle ode que lui dicta son amour pour sa chère Italie, dans un moment où il la voyait déchirée par les guerres sanglantes que se faisaient entre eux de petits princes, sans qu'il pût résulter de cette longue effusion de sang, rien de bon ni d'honorable pour elle. Cette _canzone_[708] est une des plus belles productions de la lyre italienne. La gravité du style y répond à celle de la matière. Tout y est noble et revêtu d'une sorte de majesté. Au lieu de figures vives et brillantes, ce sont des images et des pensées pleines de magnificence et de dignité. Le poëte se représente lui-même, dans la première strophe, désirant que l'expression de ses soupirs soit telle que l'espèrent le Tibre, l'Arno et le Pô, près des bords duquel il est assis; ce qui fait conjecturer qu'a Rome, à Florence et à Parme, où l'on croit qu'il était alors, on l'avait engagé à composer sur ce sujet qui intéressait toute l'Italie[709], et à se jeter, pour ainsi dire, le rameau poétique à la main, au milieu de ces furieux. C'est donc une sorte de mission sacrée qu'il remplit, et c'est sans doute ce qui lui a inspiré le ton qu'il prend et qu'il soutient dans toute cette ode. Il s'adresse à l'Italie elle-même, dont le beau corps est couvert de plaies mortelles, et à Dieu pour qu'il prenne en pitié sa nation chérie, qu'il fléchisse les coeurs endurcis par le bruit des armes, et qu'il les dispose à écouter la vérité qui va s'énoncer par sa voix.
[Note 708: _Italia mia, ben che'l parlar sia indarno_, etc. Part. I, canz. 29.]
[Note 709: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. II, p. 186.]
«O vous, dit-il ensuite à ces princes, vous à qui la Fortune a remis le gouvernement des belles contrées dont il ne paraît pas que vous ayez la moindre pitié, que font ici toutes ces armes étrangères? Est-ce pour que vos plaines verdoyantes soient teintes du sang des barbares? Une vaine erreur vous flatte: vous cherchez dans un coeur vénal l'amour et la fidélité. Celui de vous qui soudoie plus de soldats est environné de plus d'ennemis. Oh! de quels étranges déserts ce torrent est-il descendu pour inonder nos douces campagnes? Si nous ne l'arrêtons de nos propres mains, qui pourra nous en garantir? La Nature avait pourvu à notre sûreté, quand elle plaça les Alpes comme un rempart entre nous et la fureur germanique; mais le désir aveugle, et constant à vouloir ce qui est contraire au bien; n'a point eu de repos qu'il n'ait procuré à un corps sain une maladie mortelle. Maintenant que, dans une même enceinte, habitent des bêtes sauvages et de paisibles brebis, c'est toujours aux bons à gémir. Et, pour comble de maux, ce sont ici les descendants de ce peuple barbare et sans lois, à qui Marius fit de si profondes blessures, que la mémoire s'en conserve encore, quand, accablé de soif et de fatigue, il but dans le cours du fleuve, moins de l'eau que du sang[710].
[Note 710: Expression de Florus: _Ut victor Romanus de cruento flumine non plus aquoe biberit quam sanguinis barbarorum._ Lib. III, c. 3.]
Après deux autres strophes qui ne sont pas tout-à-fait de la même force, quoiqu'il y ait encore de beaux sentiments et de beaux vers, il met dans la bouche des Italiens eux-mêmes des paroles qui doivent émouvoir les princes auxquels il s'adresse; et c'est avec un mouvement si rapide que les interprètes s'y sont trompés, et qu'ils ont cru qu'il parlait de lui-même, de sa patrie et de la sépulture de ses ancêtres. Ils ont oublié qu'il était natif d'Arezzo, que ses parents étaient morts à Avignon, et qu'il était alors à Parme. «N'est-ce pas là cette terre que je foulai dans mes premiers ans? N'est-ce pas dans cet asyle que je fus nourri si doucement? N'est-ce pas cette patrie, mère tendre et indulgente, qui couvre de son sein mes deux parents? Au nom de Dieu! que ces paroles touchent votre âme, et regardez en pitié ces plaintes d'un peuple baigné de larmes qui, après Dieu, n'attend son repos que de vous. Pour peu que vous vous montriez sensibles à ses maux, le courage s'armera contre la fureur et le combat ne sera pas long; car l'antique valeur n'est pas encore éteinte dans les coeurs italiens.
_Che l'antico valore Negli italici cor non è ancor morto._
Voilà de ces traits nationaux que tout un peuple répète avec orgueil, et qui l'attachent au nom d'un poëte par d'autres sentiments que ceux qu'on a pour de beaux vers.
Cet amour pour sa patrie, qui forme un des plus beaux traits du caractère de Pétrarque, et son goût naturel pour l'honnêteté des moeurs, encore augmenté par la pureté du sentiment dont il était rempli, lui donnaient, comme on l'a vu dans sa Vie, une forte aversion pour le séjour d'Avignon, et pour les moeurs qu'il voyait régner à la cour des papes. Il ne pouvait souffrir que le scandale partît, comme cela n'est arrivé que trop souvent, du centre même d'où l'édification devait sortir. L'indignation qu'il en conçut, et qui s'exhale souvent dans ses lettres, lui dicta aussi des sonnets violens contre la nouvelle Babylone. Son zèle pour son pays et pour la vertu le rendit le censeur âcre du vice, et changea en satyrique mordant et emporté l'amant de Laure et le poëte de l'amour. Tantôt il personnifie, dans le style des prophètes, cette ville, objet de sa haine. «Que la flamme du ciel, lui dit-il[711], tombe sur les tresses de ta chevelure, méchante, qui t'es élevée, aux dépens d'autrui, de la vie frugale des premiers hommes jusqu'à la richesse et à la grandeur! repaire des trahisons où se prépare tout le mal aujourd'hui répandu dans le monde! esclave du vin, du lit et de la bonne chère, chez qui la luxure exerce tout son pouvoir! On voit dans les chambres de tes palais, danser ensemble des jeunes filles et des vieillards, et Belzébuth au milieu, avec ses soufflets, ses feux et ses miroirs. Puisses-tu n'être plus nourrie sur la plume, au frais et à l'ombre, mais exposée nue aux vents, et sans chaussure aux ronces et aux épines! Vis alors, jusqu'à ce que ton odeur infecte s'élève jusqu'au trône de Dieu!» Tantôt il prédit sa chute prochaine: «L'avare Babylone[712] a comblé la mesure de la colère céleste et de ses vices impies. Il faut enfin que cette colère éclate. L'infâme s'est donné pour dieux, non pas Jupiter ni Pallas, mais Vénus et Bacchus. En attendant le jour de la justice, je me détruis et me ronge moi-même; mais ce jour approche: ses idoles seront renversées éparses sur la terre, et ses tours, superbes ennemies du ciel, et ceux qui les habitent seront, au-dedans et au-dehors, consumés par les flammes. De belles âmes, amies de la vertu, gouverneront alors le monde, nous le verrons reprendre les moeurs du siècle d'or, et se renouveler tous les antiques exemples.»
[Note 711: _Fiamma dal ciel sul le tue treccie piava_, etc. Son. 109.]
[Note 712: _L'avara Babilonia ha colma'l sacco_, etc. Son. 106.]
Une autre fois encore, il épuise contre la cour romaine, et contre l'Église telle qu'elle était devenue dans cette cour, toute la violence de sa bile, et tout le fiel de sa plume. Il accumule ainsi contre elle, avec plus d'emportement que de goût, les apostrophes et les injures. «Source de maux[713], asyle de colère, école d'erreurs et temple de l'hérésie, Rome autrefois, aujourd'hui Babylone fausse et coupable, pour qui sont répandus tant de pleurs et poussés tant de soupirs; ô forge d'artifices! ô cruelle prison, où le bien expire, où tout le mal est produit et nourri! ô enfer des vivans! ce serait un grand miracle si le Christ ne te faisait enfin sentir son courroux. Fondée jadis dans une chaste et humble pauvreté, tu lèves contre tes fondateurs ta tête menaçante. Courtisane effrontée! où as-tu placé ton espérance? dans tes adultères et dans tes richesses immenses et mal acquises. Constantin ne reviendra plus pour les accroître; c'est au monde pervers à te les fournir, puisqu'il le souffre.» Je conviens que cette poësie, qui sent plus l'école hébraïque que celle d'Horace et de Tibulle, est peu séante dans un ecclésiastique assez bien venu, après tout, et même distingué dans cette même cour qu'il traitait avec si peu de mesure. Je n'ai cité ces morceaux que pour faire connaître le talent de Pétrarque dans tous les genres où il s'est exercé.
[Note 713: _Fontana di dolore, albergo d'ira_, etc. Son. 107.]
Il ne reste plus à parler que d'un genre dont il s'occupa surtout dans sa vieillesse, c'est celui de ces poëmes auxquels il donna le titre de _Triomphes_, et dans lesquels on retrouve encore des beautés dignes de son meilleur temps. Ce sont des visions qu'il y raconte. Elles étaient alors à la mode; les Provençaux les y avaient mises. Après eux, _Bru__netto Latini_, et surtout le Dante, avaient fondé sur des visions le merveilleux de leurs poëmes. _Fazio degli Uberti_, comme nous le verrons bientôt, suivit leur exemple. Pétrarque voulut aussi traiter ce genre de poésie. Comme le Dante, et sans doute à son imitation, car ce fut plusieurs années après en avoir reçu de Boccace un exemplaire, il composa ces _Triomphes_ en _terza rima_ ou tercets; peut-être même se flatta-t-il de pouvoir lutter avec l'auteur de la _Divina Commedia_, après s'être élevé, dans le lyrique, au-dessus de lui et de tous les autres. Quoiqu'il en soit, ces Triomphes sont au nombre de cinq, divisés chacun en plusieurs _capitoli_ ou chapitres. Le premier est le Triomphe de l'Amour. Le poëte feint qu'il voit, comme dans un songe, l'Amour sur son char, avec tous ses attributs, entouré du nombreux cortége de tous les personnages anciens des deux sexes, tant de l'histoire que de la fable, et même de quelques personnages modernes, célèbres par des aventures d'amour, ou par une mort tragique dont l'amour a été la cause. La liste en est si considérable qu'elle remplit presque tous les quatre _capitoli_ du poëme, et que ce n'est en effet, à peu près, qu'une liste assez dépourvue de poësie et d'intérêt. Le Triomphe de la Chasteté n'a qu'un chapitre et n'est qu'une suite de celui de l'Amour. Ce dieu, dans sa marche victorieuse, rencontre Laure. Il l'attaque et veut triompher d'elle; mais il est vaincu, fait prisonnier et chargé de chaînes. Laure jouit de sa victoire, entourée des vierges et des matrones de l'antiquité que leur chasteté a rendues célèbres.