Histoire littéraire d'Italie (2/9)
Chapter 32
Mais je n'ai point encore parlé des trois _canzoni_ qui ont eu en Italie le plus de célébrité, que Pétrarque paraît lui-même avoir préférées à toutes les autres, et qu'il appelait _les trois Soeurs_. On ne peut se dispenser de connaître des pièces qui ont tant de réputation, ni n'être pas un peu tenté d'examiner à quel point elles la méritent. Il n'y en a peut-être aucune dans la poësie italienne, qui soit plus travaillée, d'un style plus pur, d'une élégance plus soutenue. Elles forment un ensemble, et comme un petit poëme en trois chants réguliers, en grandes strophes de quinze vers, sur des objets dont l'effet rapide ne se concilie pas communément avec tant d'ordre et de méthode: ce sont les yeux de sa maîtresse. Le devinerait-on à ce début de la première? «La vie est courte[681], et mon génie s'effraye d'une si haute entreprise. Je ne me fie ni sur l'une ni sur l'autre; mais j'espère faire entendre le cri de ma douleur où je veux qu'elle soit et où elle doit être entendue.» Mais tout à coup il s'adresse aux yeux de Laure; ce n'est plus sa douleur, c'est le plaisir qu'il éprouve, qui le force à leur consacrer son style, faible et lent par lui-même, et qui recevra d'un si beau sujet, sa force et sa vivacité. «Ce sujet l'élevant sur les ailes de l'amour, le séparera de toute pensée vile; et, prenant ainsi son essor, il pourra dire des choses qu'il a tenues long-temps cachées dans son coeur.»
[Note 681: _Perchè la vita è breve_, etc. Canz. 18.]
Ce n'est pas qu'il ne sente combien sa louange leur fait injure; mais il ne peut résister au désir qui le presse depuis qu'il les a vus, eux que la pensée peut à peine égaler, loin que ni son langage, ni celui de tout autre puisse les peindre. Quand il devient de glace[682] devant leurs rayons ardents, peut-être alors la noble fierté de Laure s'offense-t-elle de l'indignité de celui qui les regarde. Oh! si cette crainte qu'il éprouve ne tempérait pas l'ardeur qui le brûle! il s'estimerait heureux d'être dissous; car il aime mieux mourir en leur présence que de vivre sans eux. «S'il ne se fond pas, lui, si frêle objet devant un feu si puissant, c'est la crainte seule qui l'en garantit; c'est elle qui gèle son sang dans ses veines et qui durcit son coeur, pour qu'il brûle plus long-temps. On commence à se lasser de tout ce feu et de toute cette glace, lorsqu'un mouvement plus digne de Pétrarque, et auquel on ne s'attend pas, réveille et dédommage le lecteur. «O collines, ô vallées, ô fleuves, ô forêts, ô campagnes, ô témoins de ma pénible vie, combien de fois m'entendites-vous invoquer la mort! Cruelle destinée! je me perds si je reste, et ne puis me sauver si je fuis. Si une crainte plus forte ne m'arrêtait, une voie courte et prompte mettrait fin à ma peine; et la faute en est à celle qui n'y songe pas.»
[Note 682: Le texte dit _de neige_; mais il vaudrait mieux qu'il ne dit ni l'un ni l'autre.]
«O douleur! pourquoi me conduis-tu hors de ma route? Pourquoi me dictes-tu ce que je ne voulais pas dire? Laisse-moi donc aller où le plaisir m'appelle. Beaux yeux, plus sereins que des yeux mortels, ce n'est ni de vous que je me plains, ni de celui qui me tient dans vos chaînes. Vous voyez de combien de couleurs l'amour teint souvent mon visage; jugez de ce qu'il doit faire au dedans de moi, où il règne le jour et la nuit, fort du pouvoir qu'il tient de vous. Astres heureux et riants, il ne manque à notre bonheur que de vous contempler vous-mêmes; mais quand vous daignez vous fixer sur moi, vous voyez par vos effets ce que vous êtes. Il continue de s'étendre sur cette pensée et sur ce qu'il est heureux pour les yeux de Laure qu'ils ignorent toute leur beauté. C'est encore par un élan du coeur qu'il s'arrache à ces subtilités de l'esprit. «Heureuse l'âme qui soupire pour vous, ô lumières célestes! C'est pour vous que je rends grâce de la vie, qui n'aurait pour moi rien d'agréable sans vous. Hélas! pourquoi m'accordez-vous si rarement ce dont je ne me rassassie jamais? Pourquoi ne regardez-vous pas plus souvent les ravages qu'exerce sur moi l'amour? et pourquoi me privez-vous, à instant même, du bonheur dont mon âme commence à peine à jouir?»
Dans les deux dernières strophes, il peint encore cette douleur qu'éprouve son âme, et le pouvoir qu'ont ces deux beaux yeux d'en chasser les tristes pensées. Si ce bien était durable, aucun bonheur ne serait égal au sien; mais il exciterait l'envie dans les autres, et dans lui-même l'orgueil. Il vaut mieux qu'il réprime cette chaleur de ses esprits, qu'il rentre en lui-même, et qu'il y ramène ses pensées. Celles de Laure lui sont connues. Elles font toute sa joie. C'est pour se rendre digne d'en être l'objet, qu'il parle, qu'il écrit, qu'il désire de se rendre immortel. S'il produit quelques heureux fruits, c'est elle seule qui les fait naître. «Je suis, dit-il, comme un terrain sec et aride, cultivé par vous, et dont le prix vous appartient tout entier.»
L'objet de la seconde _canzone_[683], dont tous les commentateurs et Muratori lui-même admirent la noblesse et la force, est d'insister sur les effets moraux des yeux de Laure dans l'âme et dans l'esprit du poëte. Ce sont eux qui lui montrent la route du ciel, qui le dirigent dans ses travaux et qui l'éloignent du vulgaire. «Jamais, dit-il, aucune langue humaine ne pourrait exprimer ce que ces divines lumières me font sentir, et quand l'hiver répand les frimas, et quand l'année rajeunit, comme au temps de mes premières souffrances. Si dans le ciel, les autres ouvrages de l'éternel sont aussi beaux, il veut briser la prison qui le retient et qui le prive de la vie où il en pourrait jouir. Il revient ensuite aux sentiments qui l'attachent à la terre: il remercie la nature, et le jour où il naquit, et celle qui éleva son coeur à de si hautes espérances. Jusqu'alors, il était à charge à lui-même: c'est depuis ce temps qu'il a pu se plaire, en remplissant de hautes et de douces pensées ce coeur dont les yeux de Laure ont la clef. Il n'est point de bonheur au monde qu'il ne changeât pour un de leurs regards. Son repos vient d'eux, comme l'arbre vient de ses racines. Ils chassent de son coeur tout autre objet, toute autre pensée: l'amour seul y reste avec eux. Toutes les douceurs rassemblées dans le coeur des plus heureux amants ne sont rien auprès de celles qu'il éprouve quand il les regarde. Dès son berceau, le ciel les avait destinés pour remède à ses imperfections et à sa mauvaise fortune. A la fin de cette strophe, il se plaint du voile qui les lui cache, de la main qui se place quelquefois au-devant d'eux: cela est froid et peu digne du reste. Il se relève dans la dernière strophe, et revient à ces idées de perfection dont ils sont pour lui la source. «Voyant avec regret, dit-il, que mes qualités naturelles n'ont pas assez de valeur et ne me rendent pas digne d'un si précieux regard, je tâche de me rendre tel qu'il convient à mes hautes espérances et au noble feu qui me brûle. Si je puis devenir, par une étude constante, prompt au bien, lent au mal, et dédaigner ce que le monde désire, cela peut m'aider à obtenir d'eux un jugement favorable. Certes la fin de mes douleurs (et mon coeur malheureux n'en demande point d'autre), peut venir d'un regard de ses beaux yeux, enfin doucement émus, dernière espérance d'un pur et honnête amour.»
[Note 683: _Gentil mia donna, i' veggio_, etc. Canz. 19.]
La dernière _canzone_ n'est pas la meilleure des trois. Muratori l'avoue. Il n'est pas étonnant, dit-il, que Pétrarque, ayant fait dans les deux précédentes un grand voyage, paraisse un peu las dans celui-ci. En effet, le commencement en est traînant et pénible, et trop semblable à ces exordes des Troubadours, dont nous avons remarqué l'uniformité et la pesanteur. Puisque son destin lui ordonne de chanter[684], et qu'il y est forcé par cette ardente volonté qui le contraint à soupirer sans cesse, il prie l'amour d'être son guide et de mettre d'accord ses rimes avec son désir. Il se prépare ainsi pendant deux strophes entières, pour dire dans la troisième, que si, dans les siècles où les âmes étaient éprises du véritable honneur, l'industrie de quelques hommes les avait conduits à travers les monts et les mers, cherchant les objets les plus rares, et recueillant les plus beaux fruits, puisque Dieu, la nature et l'amour ont voulu placer toutes les vertus dans les beaux yeux qui font toute sa joie, il faut qu'ils soient pour lui, comme deux rivages qu'il ne doit point franchir, comme une terre qu'il ne doit jamais quitter.
[Note 684: _Poichè per mio destino_, etc. Canz. 20.]
«De même, continue-t-il, que le rocher battu par les vents pendant la nuit, lève la tête vers ces deux astres qui brillent toujours à notre pôle, de même, dans la tempête qu'amour excite contre moi, ces deux yeux brillants sont mes astres et mon seul recours.» Mais ce qu'il peut leur dérober en suivant les conseils que l'amour lui donne, est beaucoup plus que ce qu'il lui accordent volontairement. Persuadé du peu qu'il vaut, il les prend toujours pour règle; et, depuis qu'il les a vus, il n'a point fait de pas dans la route du bien, sans suivre leurs traces. Il revient aussi à leurs effets moraux. Il reparle ensuite de la douceur qu'il éprouve en les voyant. Le sourire amoureux dont ils brillent lui donne l'idée de cette paix éternelle qui règne dans les cieux. Il voudrait, seulement pendant un jour entier, les regarder de près et étudier comment l'amour les fait mouvoir si doucement, sans que les cercles célestes continuassent de tourner, sans qu'il pensât ni à rien autre chose, ni à lui même, et en suspendant le battement de ses propres yeux. Mais ce sont là des voeux qui ne peuvent être exaucés, et des désirs sans espérance. Il se borne donc à demander que l'amour délie le noeud dont il enchaîne sa langue. Il oserait alors dire des paroles si nouvelles, qu'elles arracheraient des larmes à tous ceux qui pourraient l'entendre. Le reste est si alambiqué et si obscur, qu'on n'entend réellement pas ce qu'il veut dire. Ses blessures sont si profondes, qu'elles forcent son coeur à se détourner de sa route. Il reste presque sans vie: son sang se cache, il ne sait où. Il ne demeure pas tel qu'il était, et il s'aperçoit enfin que c'est de ce coup que l'amour le tue.
La plupart des critiques italiens, ou plutôt des commentateurs sans critique, Vellutello, Gesualdo, Daniello, ont admiré cette dernière soeur comme les deux aînées, et cette fin comme le reste. Castelvetro, tout rempli d'Aristote, se borne à analyser, dans toutes les trois, les divisions et subdivisions du sujet, l'ordre que l'auteur y observe, l'enchaînement de ses raisonnements et de ses preuves. Le mordant Tassoni lui-même est désarmé par la perfection de ces trois chefs-d'oeuvre, qui suffisaient, selon lui, pour obtenir à Pétrarque la couronne poétique. Le judicieux Muratori[685] a seul osé reprendre les défauts qui en obscurcissent les beautés. On lui en a fait un crime. Trois académiciens des Arcades[686] ont écrit un livre pour lui prouver qu'il avait tort, et pour défendre corps à corps toutes les strophes et tous les vers de Pétrarque qu'il avait attaqués. L'idée fidèle que j'ai donnée des trois _canzoni_ peut faire entrevoir qu'ils n'ont pas toujours raison dans leurs défenses; et à moins d'être un de ces Pétrarquistes effrénés, qui n'entendent raison ni sur un sonnet, ni sur un vers, ni sur une rime, on peut se permettre de penser comme Muratori lui-même, «qu'enfin Pétrarque n'est pas infaillible, qu'on ne doit pas regarder comme un sacrilège de ne pas respecter également tout ce qui est sorti de sa plume, qu'il n'en sera pas moins un grand homme et un grand maître, que ces trois _canzoni_ n'en seront pas moins des morceaux précieux et supérieurs; si l'on veut, à tous ses autres ouvrages, parce qu'on y aura découvert quelques taches[687].» Au reste, la supériorité de ces trois odes sur tous les ouvrages de Pétrarque, ne peut être entendue que relativement au style, à la délicatesse des expressions et des tours, à l'harmonie, à l'enchaînement mélodieux des mots, des rimes et des mesures de vers. Sur tout cela, les Italiens seuls sont juges compétents, et je n'ai rien à dire; mais je ne croirai pas plus que ne l'a cru Muratori, faire un sacrilège en préférant à ces trois pièces, pour la vérité des sentiments, la richesse et la variété des images, et cette douce mélancolie qui fait le principal attrait des poésies d'amour, les _canzoni: Di pensier in pensier; Chiare fresche e dolci acque_, et _Se'l pensier che mi strugge_, qui la précèdent[688], et même _In quella parte dov' amor mi sprana_[689], qui la suit, _Ne la stagion che'l ciel rapido inchina_[690], si riche en comparaisons tirées de la vie champêtre, et si poétiquement exprimées, et peut-être quelques autres encore.
[Note 685: D'abord dans son Traité _della perfetta Poesia_, et ensuite dans ses Observations sur Pétrarque, jointes à celles du Tassoni.]
[Note 686: Bartolommeo Casaregi, Tomaso Canevari, Antonio Tomasi.--_Difesa delle tre canzoni_, etc. Lucca, 1730.]
[Note 687: _Della perfetta Poesia_, t. II, p. 198.]
[Note 688: Canz. 26.]
[Note 689: Canz. 28.]
[Note 690: Canz. 9.]
La seconde partie du _canzonière_, qui contient les poésies faites après la mort de Laure, est généralement préférée à la première pour le naturel et la vérité. Sans vouloir discuter cette préférence, que beaucoup de gens ont accordée sur parole, on doit reconnaître qu'en effet, dans un grand nombre de pièces, la douleur est vraie, touchante et même profonde, sans cesser d'être poétique et ingénieuse. On le sent dès le premier sonnet, qui est tout en exclamations et en phrases interrompues[691]; mais mieux encore à la première _canzone_, dont voici les principaux traits. «Que dois-je faire? Amour, que me conseilles-tu[692]? N'est-il pas temps de mourir? Ah! j'ai trop tardé: ma Dame est morte; elle a emporté mon coeur. Je n'espère plus la voir ici bas, et je ne puis attendre sans ennui le moment de la rejoindre. Son départ a changé en pleurs toute ma joie et m'a enlevé toute la douceur de ma vie. Amour! tu sens combien cette perte est cruelle; elle l'est pour nous deux également.... O monde ingrat, qu'elle laisse dans le veuvage, tu devrais la pleurer avec moi. Tout ce qu'il y avait de bon et de précieux en toi tu l'as perdu avec elle. Ta gloire est tombée; et tu ne le vois pas! Tant qu'elle vécut sur la terre, tu ne fus pas digne de la connaître et d'être foulé par ses pieds sacrés, dignes du séjour céleste. Mais moi, qui sans elle ne puis aimer ni la vie ni moi-même, je l'appelle en pleurant: c'est tout ce qui me reste de tant d'espérances, et c'est tout ce qui me retient encore ici bas.--Hélas! il est devenu terre et poussière ce visage qui nous donnait l'idée du ciel et du bonheur dont on y jouit. Sa forme invisible y est montée, débarrassée du voile qui dérobait aux yeux la fleur de ses années, pour s'en revêtir encore et ne le dépouiller jamais, au jour où nous la verrons d'autant plus belle et plus divine qu'une éternelle beauté est au dessus des beantés mortelles.
[Note 691: _Oime il bel viso! oime il soave sguardo!_ etc.]
[Note 692: _Che debb'io far? che mi consigli, amore?_]
«Elle se présente à mes yeux plus belle et plus charmante que jamais; elle y vient comme aux lieux où sa vue peut répandre le plus de bonheur. C'est l'un des seuls soutiens de ma vie. L'autre est son nom, qui résonne si doucement dans mon coeur; mais quand je me rappelle que toute mon espérance est morte lorsqu'elle était dans toute sa fleur, l'amour sait ce que je deviens et ce que j'espère; elle le voit aussi, elle qui est maintenant auprès de l'éternelle vérité. Vous, femmes, qui connûtes sa beauté, sa vie pure et angélique, et sa conduite céleste sur la terre, plaignez-moi et laissez-vous toucher de pitié, non pour elle, qui est allée dans le séjour de paix, mais pour moi qu'elle laisse au milieu d'une horrible guerre. Si je tarde encore à la suivre, à briser mes liens mortels, je ne suis retenu que par l'amour. Il me parle; il se fait entendre ainsi dans mon coeur.--«Mets un frein à la douleur qui t'égare. On perd par l'excès des désirs ce ciel où ton coeur aspire, où est vivante à jamais celle qui paraît morte aux yeux des hommes, celle qui sourit en elle-même de la perte de sa belle dépouille, et qui ne s'afflige que pour toi. Sa renommée vit encore en cent lieux dans tes vers; elle te prie de ne la pas laisser s'éteindre, mais de rendre son nom encore plus célèbre par tes chants, s'il est vrai que tu aies chéri le doux empire de ses yeux.»
La finale même de cette _canzone_, ce que les Italiens appelent la _chiusa_, qui est ordinairement un envoi ou une adresse si insignifiante que je n'ai point parlé de celle qui termine les autres _canzoni_ que j'ai citées, est ici du même ton que le reste, et porte l'empreinte de l'émotion et de la douleur. «Fuis, lui dit le poëte, les couleurs gaies et riantes; ne t'approche point des lieux où sont les ris et les concerts. Tu n'es pas un chant, mais une plainte. Tu serais déplacée au milieu des troupes joyeuses, toi veuve inconsolable et vêtue de deuil.»
Ces idées d'une éternelle vie acquise par la perte d'une vie fragile et d'une âme qui jouit, dégagée de sa dépouille mortelle, reviennent souvent dans cette partie des poésies de Pétrarque. La croyance y venait en quelque sorte au secours du sentiment. Quoique l'on sente souvent dans le style et dans les pensées de la première partie l'influence des idées et du langage religieux, on la sent encore beaucoup plus dans la seconde; et il est surprenant que l'auteur du _Génie du Christianisme_, qui a vu souvent cette influence où elle n'était pas, ne l'ait pas aperçue et développée dans celui des poëtes modernes où elle est si générale et si visible. Cette même idée termine encore heureusement ce sonnet touchant et poétique. «Si j'entends se plaindre les oiseaux[693], ou s'agiter doucement le vert feuillage au souffle du zéphyr, ou murmurer avec bruit des eaux limpides qui baignent une rive fraîche et fleurie, où je me suis assis pour penser à l'amour et pour écrire mes pensées, je vois, j'entends, j'écoute celle que le ciel ne fit que montrer, que la terre nous cache, et qui, de si loin, comme si elle était encore vivante, répond à mes soupirs. Eh! pourquoi te consumer avant le temps? me dit-elle avec une douce pitié. Pourquoi tes tristes yeux versent-ils un fleuve de larmes? Ne pleure pas sur moi: la mort m'a procuré des jours sans fin; et quand je parus fermer les yeux, je les ouvris à l'éternelle lumière.»
[Note 693: _Se lamentar' augelti_, etc. Son. 238.]
Les mêmes lieux qui enchantaient notre poëte lorsque, pendant la vie de Laure, il y portait ou y trouvait partout son image, les campagnes qui environnent Avignon, le charmaient encore quand il y revint après la mort de Laure, et qu'il put s'y livrer à ses amoureux souvenirs. Quelques sonnets choisis parmi ceux qu'il fit à cette époque, quoique faiblement traduits en prose, conserveront peut-être encore l'empreinte de ces beaux lieux et de ces tristes sentiments. «Vallon qui retentis de mes gémissements[694], fleuve qui t'accroîs souvent de mes larmes, animaux des forêts, charmants oiseaux, et vous poissons que renferment ces deux verdoyants rivages, air qu'échauffent et que rendent plus sereins mes soupirs; doux sentier où je trouve aujourd'hui tant d'amertume; colline qui me plaisais, qui maintenant m'affliges, où, par habitude, l'amour me conduit encore; je reconnais bien en vous les formes accoutumées; mais hélas! je ne les reconnais plus en moi, qui, d'une si douce vie, me vois plongé dans d'inconsolables douleurs. C'est d'ici que je voyais celle que j'aime, et c'est en suivant les mêmes traces que je reviens voir le lieu d'où elle s'est élevée au ciel, laissant sur la terre sa dépouille mortelle.»
[Note 694: _V alle che de' lamenti miei se' piena_, etc. Son. 260.]
«Zéphir revient[695]; il ramène le beau temps, et les fleurs, et les gazons, sa douce famille, et le gazouillement de Progné, et les plaintes de Philomèle, et le printemps paré de couleurs blanches et vermeilles. Les prés sont plus riants, le ciel plus serein....[696], l'air, et les eaux, et la terre, sont remplis d'amour; toute créature animée se livre au plaisir d'aimer. Mais rien, hélas! ne revient pour moi que de plus profonds soupirs, tirés du fond de mon coeur par celle qui en a emporté les clefs au séjour céleste. Et le chant des oiseaux, et les plaines fleuries, et la douce présence de femmes honnêtes et belles, sont pour moi comme un désert peuplé de bêtes sauvages.»
[Note 695: _Zeffiro torna e'l bel tempo rimena_, etc. Son. 268.]
[Note 696: Je passe ici un vers aussi agréable que les autres; mais dont l'idée mythologique s'assortit mal avec le reste; et en refroidit le sentiment:
_Giove s'allegra di mirar sua figlia._
Muratori croit y voir une imitation éloignée de Lucrèce; je le veux bien; mais Jupiter qui regarde avec joie Vénus sa fille, et Laure qui, quelques vers plus bas, emporte au ciel les clefs du coeur de son amant, ne sont point de la même croyance ni de la même langue poétique.]
Mais le plus beau de ces sonnets[697] est sans contredit celui-ci; je le mets, dans cette seconde partie, au même rang que le sonnet _Solo e pensoso_ dans la première, et même encore au-dessus. «Je m'élevai par ma pensée[698] jusqu'aux lieux où était celle que je cherche et que je ne retrouve plus sur la terre; là, parmi les habitants du troisième cercle céleste, je la revis plus belle et moins fière. Elle prit ma main, et me dit: Tu seras avec moi dans cette sphère, si mon désir ne me trompe pas. Je suis celle qui te fis une si rude guerre, et qui terminai ma journée avant le soir. Mon bonheur est au-dessus de l'intelligence humaine; je n'attends plus que toi, et ce beau voile qui m'enveloppait, que tu aimais tant, et qui est resté sur la terre. Ah! pourquoi cessa-t-elle de parler? et pourquoi ouvrit-elle sa main qui tenait la mienne? Au son de ces douces et chastes paroles, peu s'en fallut que je ne restasse dans les cieux.» C'est une vision dont l'idée est sublime, quoique simple, et qui est rendue dans l'original en vers aussi sublimes que l'idée.
[Note 697: J'en aurais pu citer beaucoup d'autres, principalement ceux-ci:
_Alma felice, che sovente torni_, etc. Son. 241. _Anima bella, da quel nodo sciolta_, etc. Son. 264. _Ite, rime dolenti, al duro sasso_. Son. 287. _Tornami a mente, anzi v'è d'entro quella_, etc. Son. 290. _Quel rossignuol che si soave piagne_, etc. Son. 270. _Vago augeletto, che cantando vai_. Son. 317. _Dolce mio caro a pretioso pegno_. Son. 296. _Gli angeli eletti e l'anime beate_, etc. Son. 302.]
[Note 698: _Levomini il mio pensiero_, etc. Son. 261.]