Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 31

Chapter 313,839 wordsPublic domain

Souvent aussi (et c'est là même en général un des attraits les plus puissants des poésies de Pétrarque) il porte ses tendres rêveries au milieu des bois, des champs, sur les montagnes, parmi les plus doux ou les plus imposants objets de la nature. Avant de parler de sa tristesse, il s'entoure des lieux qui l'entretiennent, mais qui l'adoucissent; et quand il se peint mélancolique et solitaire, il répand sur sa mélancolie le charme de sa solitude. C'est ce que l'on sent beaucoup mieux que je ne puis le dire dans un grand nombre de ses sonnets; on le sent surtout dans celui qui commence par ces mots _Solo e pensoso_[655], peut-être, selon moi, le plus beau, le plus touchant de tous les siens, et où il a porté au plus haut point d'intimité l'alliance de ces deux grandes sources d'intérêt, la solitude champêtre et la mélancolie. J'ai tâche de le traduire en vers, et même ce qui est, comme on sait, le comble de la difficulté dans notre langue, de rendre un sonnet par un sonnet. Il y a peut-être beaucoup d'imprudence à hasarder de si faibles essais, et pour faire l'imprudence toute entière, j'engagerai encore ici à relire dans l'original le sonnet de Pétrarque. Peut-être au reste quand on s'en sera rafraîchi la mémoire, appréciant mieux les difficultés de l'entreprise, en aura-t-on pour le mien plus d'indulgence.

[Note 655: Son. 28.]

Je vais seul et pensif, des champs les plus déserts, A pas tardifs et lents, mesurant l'étendue, Prêt à fuir, sur le sable aussitôt qu'à ma vue De vestiges humains quelques traits sont offerts.

Je n'ai que cet abri pour y cacher mes fers, Pour brûler d'une flamme aux mortels inconnue; On lit trop dans mes yeux, de tristesse couverts, Quelle est en moi l'ardeur de ce feu qui me tue.

Ainsi, tandis que l'onde et les sombres forêts, Et la plaine, et les monts, savent quelle est ma peine, Je dérobe ma vie aux regards indiscrets;

Mais je ne puis trouver de route si lointaine Où l'amour, qui de moi ne s'éloigne jamais, Ne fasse ouïr sa voix et n'entende la mienne.

On pourrait suivre, le recueil ou le _Canzoniere_ de Pétrarque à la main, les bons et les mauvais succès qu'il éprouvait auprès de Laure. On y verrait que quelquefois il affectait de l'éviter, qu'alors elle faisait vers lui quelques pas et lui accordait un regard plus doux[656]; que quand il avait passé quelques jours sans la voir et sans la chercher dans le monde, il en était mieux accueilli[657], qu'alors il épiait l'occasion de lui parler de son amour; mais qu'elle recommençait à le fuir[658]: qu'il s'armait quelquefois de courage pour obtenir qu'elle voulût l'entendre; mais que la violence de son amour enchaînait sa langue, et ne lui laissait pour interprêtes que ses yeux[659]; que cette agitation continuelle ayant altéré sa santé, et lui ayant donné une pâleur extraordinaire, Laure le voit dans cet état, en est touchée, et lui dit, en passant, quelques paroles consolantes[660]; que même une fois elle lui donne des espérances d'une telle nature que, les voyant détruites, il se plaint de ce qu'un orage a ravagé les fruits qu'il comptait cueillir[661], et de ce qu'un mur s'est élevé entre sa main et les épis; qu'enfin rebuté de tant de peines et de si peu de progrès, il appelle la raison et la religion à son secours; qu'il espère guérir, mais qu'il se retrouve ensuite plus malade[662]. On y verrait encore qu'un jour qu'il s'était montré plus froid et plus réservé avec Laure, elle lui dit d'un ton de reproche: _Vous avez bientôt été las de m'aimer_! (en effet il n'y avait encore que dix ans) et qu'il lui répond d'un ton assez piqué, pour faire voir qu'il avait eu réellement le dessein de se dégager[663]; que bientôt il reprend ses chaînes, et promet de ne les rompre désormais que lorsqu'il sera glacé par le froid de l'âge[664]; qu'au moment où il se croit libre, il regrette ses fers[665]; qu'à l'instant où il les a repris il regrette sa liberté[666].

[Note 656: _Io temo sì de' begli occhi l'assalto_, etc. Son. 31.]

[Note 657: _Io sentia dentr' al cor già venir meno_, etc. Son. 39.]

[Note 658: _Se mai foco per foco non si spense_, etc. Son. 40.]

[Note 659: _Perch'io t'abbia guardato di menzogna_, etc. Son. 41.]

[Note 660: _Volgendo gli occhi al mio nuovo colore_, etc. Canz. 15.]

[Note 661: _Se co'l cieco desir che'l cor distrugge_, etc. Son 43.]

[Note 662: _Quel foco ch'io pensai che fosse spento_, etc. Canz. 13. _Lasso! che mal accorto fui da prima_, etc. Son. 50.]

[Note 663: _Io non fu' d'amar voi lassato unquanco_, etc. Son. 51.]

[Note 664: _Se bianche non son prima ambe le tempie_, etc. Son. 62.]

[Note 665: _Io son dell' aspettare omai si vinto_, etc. Son. 75.]

[Note 666: _Ahi bella libertà_, etc. Son. 76.]

Tels sont les incidents des amours de notre poëte pendant leur première époque; tels sont les petits détails qu'il sut embellir des couleurs d'une poésie élégante et ingénieuse; et l'on voit que cela ne ressemble guère aux amours des trois poëtes romains. Après qu'il fut revenu d'Italie, où il avait compté se fixer, Laure, qui avait craint de le perdre, et pour qui sans doute il en avait plus de prix, le traite mieux qu'elle n'avait fait encore. Une rencontre dans un lieu public où il était occupé d'elle, un doux regard, un salut obligeant, quelques mots qu'il ne peut entendre, le transportent de tant de joie, qu'il ne lui faut pas moins de trois sonnets pour l'exprimer[667]. Mais cette faveur dure peu: il recommence bientôt à souffrir et à se plaindre. Le bon Sennuccio est toujours son confident le plus intime; c'est à lui qu'il adresse cette vive peinture de ses tristes alternatives et de ses anxiétés[668]. «Sennuccio, je veux que tu saches de quelle manière on me traite, et quelle vie est la mienne. Je brûle, je me consume encore, c'est toujours Laure qui me gouverne, et je suis toujours ce que j'étais. Ici je l'ai vue humble et modeste, là, orguilleuse et fière, pleine tour à tour de dureté ou de douceur, tantôt impitoyable et tantôt émue de pitié, se revêtir de tristesse ou de grâces, et se montrer tantôt affable, tantôt dédaigneuse et cruelle. C'est là qu'elle chanta si doucement, là qu'elle s'assit, ici qu'elle se retourna, ici qu'elle retint ses pas. C'est ici qu'elle perça mon coeur d'un trait de ses beaux yeux, ici qu'elle dit une parole, ici qu'elle sourit, ici qu'elle changea de couleur: hélas? c'est dans ces pensées que l'amour notre maître me fait passer et les nuits et les jours.»

[Note 667: _Aventuroso più d'altro terreno_, etc. Son. 185. _Perseguendo mi amor al luogo usato_, etc. Son. 187. _La donna che'l mio cor nel viso porta_, etc. Son. 188.]

[Note 668: _Sennuccio, io vo' che sappi in qual maniera_, etc. S. 189.]

On ne peut se figurer quelles idées poétiques, recherchées quelquefois, mais pleines de grâce, de finesse, de nouveauté et toujours ingénieusement et poétiquement exprimées, les plus petits événements lui inspirent. Il apperçoit Laure dans la campagne. Tout à coup elle est surprise par les rayons du soleil; elle se tourne, pour l'éviter, du côté où est Pétrarque, et dans le même instant il paraît un nuage qui éclipse le soleil. Voici ce qu'il imagine là-dessus, et comment il peint cette scène, dont Laure, le soleil, le nuage et lui sont les acteurs[669]. «J'ai vu entre deux amants une dame honnête et fière, et avec elle ce souverain qui règne sur les hommes et sur les dieux. Le soleil était d'un côté, j'étais de l'autre. Dès qu'elle se vit arrêtée par les rayons du plus beau de ses amants, elle se tourna vers moi d'un air gai: je voudrais que jamais elle ne m'eût été plus cruelle. Aussitôt je sentis se changer en allégresse la jalousie qu'à la première vue un tel rival avait fait naître dans mon coeur. Je le regardai; sa face devint triste et chagrine; un nuage la couvrit et l'environna, comme pour cacher la honte de sa défaite.»

[Note 669: _In mezzo di duo amanti onesta altera_, etc. Son. 92.]

Dans une assemblée où était Pétrarque, Laure laisse tomber un de ses gants. Il s'en aperçoit et le ramasse. Laure le reprend avec vivacité, et il faut qu'il le lui cède. Ce n'est pas trop de quatre sonnets[670] pour peindre cette main d'ivoire qui vient reprendre son bien, et le plaisir d'un moment qu'il avait eu à se saisir de cette dépouille, et la peine mêlée d'enchantement que lui avait faite l'action de cette main charmante, et l'éclat dont avait brillé ce beau visage, et tout ce que ce triomphe passager et cette défaite avaient eu de ravissant et de triste pour lui. Au retour du printemps, et le premier jour de mai, Laure se promenait avec ses compagnes; Pétrarque la suit; on s'arrête devant le jardin d'un vieillard aimable, _qui avait consacré toute sa vie à l'amour_, c'était apparemment _Sennucio del Bene_[671], et qui s'amusait à cultiver des fleurs. Laure et Pétrarque entrent dans ce jardin. Le vieillard enchanté de les voir, va cueillir ses deux plus belles roses et leur donne en disant: non, le soleil ne voit pas un pareil couple d'amants. Ce mot, ces deux roses et toute cette petite action fournissent à Pétrarque un sonnet coloré pour ainsi dire de toute la grâce du sujet et toute la fraîcheur du printemps[672].

[Note 670:

_O bella man che mi distringi'l core_, etc. _Non pur quell' una bella ignuda mano_, etc. _Mia ventura ed amor m'havean si adorno_, etc. _D'un bel, chiaro, polito e vivo ghiaccio_, etc. Son. 166--169.]

[Note 671: J'adopte ici l'opinion de l'abbé de Sade. Plusieurs commentateurs, et entre autres Muratori, disent que ce fut le roi Robert, dans un voyage à Avignon: cela me paraît manquer de vraisemblance.]

[Note 672: _Due rose fresche e colte in Paradiso_, etc. Son. 207.]

Une douzaine de jolies femmes vont avec Laure se promener en bateau sur le Rhône: elles montent, au retour, sur un charriot qui les ramène, Laure; assise à l'extrémité du char, dominait sur ses compagnes et les ravissait par les sons de sa voix. Pétrarque, témoin de ce spectacle, le retrace dans un sonnet et en fait un tableau charmant.[673] Un autre jour, il était auprès de Laure, ou dans une assemblée, ou dans une promenade. Il avait les yeux fixés sur elle, et paraissait rêver doucement: elle lui mit la main devant les yeux sans rien dire. Il y avait dans cette rêverie, dans ce genre et dans ce silence un sujet pour des vers pleins de sentiment, et malheureusement dans ceux que fit Pétrarque, il n'y a que de l'esprit[674]. Il y a de l'esprit encore, mais beaucoup de sentiment et de poésie dans plusieurs sonnets qu'il fit pour consoler Laure d'un chagrin très-grand, sans doute, mais dont on ignore le sujet[675]. «J'ai vu sur la terre des moeurs angéliques et des beautés célestes, qui n'ont rien d'égal au monde. Leur souvenir m'est doux et pénible, car tout ce que je vois ailleurs n'est plus que songe, ombre et fumée. J'ai vu pleurer ces deux beaux yeux, qui ont fait mille fois envie au soleil: et j'ai entendu prononcer, en soupirant, des paroles, qui feraient mouvoir les montagnes et s'arrêter les fleuves. L'amour, la sagesse, le courage, la pitié, la douleur formaient en pleurant un concert plus doux que tout ce qu'on entend dans le monde; et le ciel était si attentif à cette divine harmonie, qu'on ne voyait sur aucun rameau s'agiter le feuillage, tant l'air et les vents en étaient devenus plus doux.--Partout où je repose mes yeux fatigués, dit-il dans un autre de ses sonnets[676], partout où je les tourne pour apaiser le désir qui les enflamme, je trouve des images de la beauté que j'aime, qui rendent à mes feux toute leur ardeur. Il semble que, dans sa belle douleur, respire une pitié noble, qui est pour un coeur bien né la chaîne la plus forte. Ce n'est pas assez de la vue, elle y ajoute encore, pour charmer l'oreille, sa douce voix et ses soupirs, qui ont quelque chose de céleste. L'amour et la vérité furent d'accord avec moi pour dire que les beautés que j'avais vues étaient seules dans l'univers, et n'avaient jamais eu rien de semblable sous le ciel; jamais on n'entendit de si touchantes et de si douces paroles, et jamais le soleil ne vit de si beaux yeux verser de si belles larmes.»

[Note 673: _Dodici donne onestamente lasse_, etc. Son. 189.]

[Note 674: _In quel bel viso ch'io sospiro e bramo_, etc. Son. 219.]

[Note 675: _I vidi in terra angelici costami_, etc. Son. 123.]

[Note 676: _Ove ch' i' posi gli occhi lassi, ò gíri_, etc. Son. 125.]

J'ai parlé, dans la vie de Pétrarque, des adieux qu'il fit à Laure, en lui annonçant son départ pour l'Italie, et de la pâleur subite qu'elle ne put lui cacher. S'il interpréta trop favorablement, peut-être, cette surprise et cette pâleur, on doit lui pardonner une illusion qu'il a rendue avec tant de charme. «Cette belle pâleur[677], qui couvrit un doux sourire, comme d'un nuage d'amour, s'offrit à mon coeur avec tant de majesté, qu'il vint au-devant d'elle, et s'élança sur mon visage[678]. Je connus alors comment on se voit l'un l'autre dans le séjour céleste, je le connus en découvrant un sentiment de pitié que d'autres n'aperçurent pas, mais je vis, parce que jamais je ne fixe les yeux ailleurs. L'aspect le plus angélique, l'attitude la plus touchante qui parut jamais dans une femme attendrie par l'amour, serait de la colère auprès de ce que je vis alors. Elle tenait ses beaux yeux attachés su la terre: elle se taisait; mais je croyais l'entendre dire: Qui donc éloigne de moi mon fidèle ami?»

[Note 677: Je demande grâce pour ces mouvements du coeur personnifié, inconnus aux anciens, et dont les modernes ont abusé, mais conformes, comme nous l'avons vu plus haut, à la poétique de Pétrarque.]

[Note 678: _Quel vago impallidir che'l dolce riso_, etc. Son. 98.]

Lorsqu'il fut revenu auprès d'elle, et pendant le séjour de quelques années qu'il fit encore à Avignon et à Vaucluse, sa veine poétique et amoureuse n'eut pas moins de fécondité, ni ses productions moins de sensibilité, d'esprit et de grâce. On pourrait former, pour cette dernière époque, une seconde chaîne de petits incidents qui furent le sujet de ses vers; mais elle paraîtrait quelquefois une répétition de la première, et les mêmes petites choses n'auraient peut-être pas le même intérêt, si l'on se rappelait l'âge qu'avait Pétrarque, et les dix-huit ou vingt ans qu'avait alors son amour. Il est temps d'ailleurs de choisir parmi ses compositions plus étendues que les sonnets, parmi ses _canzoni_, quelques pièces qui puissent donner une plus grande idée de son génie poétique, de son talent de peindre la nature, et d'en ramener tous les objets à l'objet éternel de ses rêveries et de ses pensées.

L'une des plus belles et des plus justement célèbres de ces _canzoni_, l'un des morceaux connus de poésie où il y a le plus d'images délicieuses et de tableaux magiques, est celle qui commence par ce vers: _Chiare, fresche e dolci acque_[679]. Le lieu de cette scène charmante était une belle campagne auprès d'Avignon. Une fontaine claire et limpide y rafraîchissait la verdure dans les plus fortes chaleurs. Laure venait quelquefois se baigner dans cette fontaine: elle se reposait sur les gazons, au pied des arbres et parmi les fleurs. Ce lieu était plein d'elle. Pétrarque y allait souvent rêver et contempler avec ravissement tous les objets encore empreints de son image. Cette pièce les retrace si fidèlement, qu'on est frappé, en la lisant, comme s'ils étaient sous les yeux. Ce mérite n'avait pas échappé à un juge aussi délicat et aussi judicieux que l'était Voltaire, quand quelque passion ne l'aveuglait pas. Il imita librement la première strophe, et trop librement sans doute; mais il voulut surtout y conserver la grâce et la mollesse du texte, et qui mieux que lui pouvait y réussir? Je citerai d'abord ces vers: on verra ensuite, par la traduction en prose, les licences qu'il s'est données, surtout les additions qu'il a faites; mais on n'oubliera pas qu'il est plus facile au génie d'inventer, ou d'imiter directement la nature, que d'en copier les imitations.

[Note 679: Canz. 27.]

Claire fontaine, onde aimable, onde pure, Où la beauté qui consume mon coeur, Seule beauté qui soit dans la nature, Des feux du jour évitait la chaleur Arbre heureux, dont le feuillage, Agité par les zéphyrs, La couvrit de son ombrage, Qui rappelle mes soupirs En rappelant son image; Ornements de ces bords et filles du matin, Vous dont je suis jaloux, vous moins brillantes qu'elle, Fleurs qu'elle embellissait quand vous touchiez son sein, Rossignol dont la voix est moins douce et moins belle, Air devenu plus pur, adorable séjour Immortalisé par ses charmes, Lieux dangereux et chers, où de ses tendres armes L'Amour a blessé tous mes sens, Ecoutez mes derniers accents, Recevez mes dernières larmes.

Ces dix-neuf vers sont admirables pour le but que Voltaire s'était proposé. Ce n'est point une copie, c'est un second portrait du même modèle, qu'on peut mettre à côté du premier; mais enfin ce n'est pas le premier. En voici une image moins brillante et moins vive; mais une copie plus fidèle. Dans l'original, chaque strophe est de treize vers, non pas libres comme ceux de Voltaire: mais soumis, pour la mesure et pour la rime, à des entrelacemens réguliers, difficultés dont le poëte se joue, et dont il ne semble même pas s'être aperçu.

La seconde et la troisième strophes sont remplies d'images tristes et lugubres, qui contrastent avec les tableaux riants de la première strophe et des suivantes. Leur couleur sombre fait mieux ressortir la grâce et la fraîcheur des autres. C'était un des secrets de l'art des anciens; et Pétrarque l'avait emprunté d'eux, ou l'avait comme eux trouvé dans son génie.

«Claires, fraîches et douces ondes, où celle qui me paraît la seule femme qui soit sur la terre, a plongé ses membres délicats; heureux rameau (je me le rappelle en soupirant), dont il lui plut de se faire un appui; herbes et fleurs que sa robe élégante renferma dans son sein pur comme celui des anges, air serein et sacré, où planait l'amour quand il ouvrit mon coeur d'un trait de ses beaux yeux, écoutez tous ensemble mes plaintifs et derniers accents.

«S'il est de ma destinée, si c'est un ordre du ciel que l'amour ferme mes yeux et les éteigne dans les larmes, que du moins mon corps malheureux soit enseveli parmi vous, et que mon âme, libre de sa dépouille, retourne à sa première demeure. La mort me sera moins cruelle, si j'emporte, à ce passage douteux, une si douce espérance. Mon âme fatiguée ne pourrait déposer dans un port plus sûr ni dans un plus paisible asyle, cette chair et ces os éprouvés par de si longs tourments.

«Un temps viendra peut-être où cette beauté douce et cruelle reviendra visiter ce séjour. Elle reverra ce lieu où, dans un jour heureux à jamais, elle jeta sur moi les yeux. Ses regards curieux s'y porteront avec joie; mais, ô douleur! elle ne verra plus qu'un peu de terre entre les rochers. Alors, inspirée par l'amour, elle soupirera si doucement qu'elle obtiendra mon pardon, et, qu'essuyant ses yeux avec son beau voile, elle fera violence au ciel même.

«De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir) tombait une pluie de fleurs qui descendait sur son sein. Elle était assise, humble au milieu de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui ressemblaient alors à de l'or poli, garni de perles. Les unes jonchaient la terre, et les autres flottaient sur les ondes; d'autres, en voltigeant légèrement dans les airs, semblaient dire: Ici règne l'amour.

«Combien de fois alors, frappé d'étonnement, ne répétai-je pas: Sans doute elle est née dans les cieux! Son port divin, son visage, ses paroles et son doux sourire m'avaient fait oublier tout ce qui n'est pas elle: ils m'avaient tellement séparé de moi-même, que je disais en soupirant: Comment suis-je ici, et quand y suis-je venu? Je croyais être au ciel, et non où j'étais en effet. Depuis ce jour, je me plais tant sur cette herbe fleurie que partout ailleurs je ne puis rester en paix.»

Une autre _canzone_ non moins célèbre, et où des images champêtres se trouvent aussi mêlées avec des idées mélancoliques, est celle qui commence par ces mots: _Di pensier in pensier, di monte in monte_[680]. Elle est très-belle; mais longue et un peu triste. Je ne la traduirai point ici toute entière. Je me hasarderai seulement à en imiter en vers les trois plus belles strophes. Je m'y suis astreint à un rhythme régulier, et les strophes ont à peu près la même coupe que celle du texte. Mais une traduction peut avoir ce genre de fidélité, et être cependant très-infidèle. Je prie le lecteur d'oublier qu'il vient de lire des vers de Voltaire, et que ce sont des vers de Pétrarque que j'ai essayé de traduire.

[Note 680: Canz. 30.]

De pensers en pensers, de montagne en montagne, L'amour guide mes pas; tout chemin fréquenté Troublerait la tranquillité D'un coeur que l'amour accompagne. Dans un lieu retiré s'il est de clairs ruisseaux, Si de sombres vallons séparent deux côteaux, J'y cherche quelque trêve à mon inquiétude. Au gré de mon amour, dans cette solitude, Je puis ou sourire ou pleurer, Je puis craindre ou me rassurer. Mon visage, où se peint la même incertitude, Tour à tour est triste ou serein; Mon teint de chaque jour change le lendemain; Tout homme initié dans les secrets de l'âme Dirait en me voyant: C'est l'amour qui l'enflâme, Et lui rend douteux son destin.

Sur des monts escarpés, dans un bois solitaire, Je trouve du repos; l'aspect des plus beaux lieux, S'ils sont peuplés, blesse mes yeux; C'est un désert que je préfère. Chaque pas m'y rappelle un nouveau souvenir De celle à qui les maux qu'elle me fait souffrir N'inspirent trop souvent qu'une joie inhumaine. Doux et cruel état, dont je voudrais à peine, Changer pour un état meilleur Et l'amertume et la douceur. Je me dis: Souffre encor; le dieu d'Amour, ton maître, Te promet de plus heureux temps.

Vil à tes yeux, ailleurs on te chérit peut-être: Tu peux voir à l'hiver succéder le printemps. Je rêve, je soupire: eh! comment pourront naître, Quand viendront-ils ces doux instants?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Souvent, qui le croirait? vivante, je l'ai vue Sur le vert des gazons, dans le cristal des eaux, Sur le tronc noueux des ormeaux, Dans le sein brillant de la nue, Quand elle y vient montrer son visage riant, Léda verrait pâlir la beauté de sa fille, Comme, lorsque Phébus paraît à l'Orient, Pâlissent devant lui les feux dont le ciel brille. Plus les déserts où je la vois Sont reculés au fond des bois, Parmi d'âpres rochers, sur un triste rivage, Plus belle est sa divine image; Et quand ma douce erreur fuit loin de mes esprits, Je demeure immobile; en ce lieu même assis, En pierre transformé, sur la pierre sauvage Je pense, et je pleure, et j'écris, etc.