Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 30

Chapter 304,030 wordsPublic domain

Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour toutes les femmes. Un instant après, Corinne aussi est infidèle; il ne peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme plus colère que tendre. Elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui jure qu'il n'en est rien; et il écrit à cette esclave; et tout ce qui avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels indices les ont trahis! Il demande à la jeune esclave un nouveau rendez-vous. Si elle lui refuse, il menace de tout révéler, de tout avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après, c'est Corinne seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop facile. Il n'est plus jaloux: cela déplaît à l'amant, qui le menace de quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée; mais il saura bien la tromper. Par malheur, il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si publiques que la seule grâce qu'Ovide lui demande c'est qu'elle prenne quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins évidemment ce qu'elle est.--Telles sont les moeurs d'Ovide et de sa maîtresse; tel est le caractère de leurs amours.

Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui recommande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve endormie; elle est long-temps sans que tout le bruit qu'il fait, sans que ses caresses mêmes la réveillent: elle ouvre enfin les yeux, et lui fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie, il fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la perdre: elle part avec un militaire: elle va suivre les camps, elle s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point; il pleure: il fait des voeux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui l'auront vue: il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est touchée de tant d'amour. Elle abandonne le soldat, et reste avec poëte. Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La mort ne l'effraye point, il ne craint que de perdre Cinthie, qu'il soit sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.

Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour. Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut plus l'aimer sans honte. Il en rougit; mais il ne peut se détacher d'elle. Il sera son amant, son époux, jamais il n'aimera que Cinthie. Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse: il la rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède jamais assez. Il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il feint qu'une troupe d'amours le rencontre, et le ramène aux pieds de Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage: mais il renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de ses rivaux; mais une maladie imprévue vient la saisir: elle meurt. Elle lui apparaît en songe; il la voit, il l'entend. Elle lui reproche ses infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours fidèle.--Telles sont les moeurs et les aventures de Properce et de sa maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours.

Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais ne furent point inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne. Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales; elles n'en ont particulièrement aucune. La Muse de ces deux poëtes est fidèle, si leur amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie ne figurent dans leurs vers. Tibulle, amant et poëte plus tendre, moins vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance. Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée. Tibulle a perdu sa fortune; mais il lui reste la campagne et Délie; qu'il la possède dans la paix des champs; qu'il puisse, en expirant, presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive, en pleurant, sa pompe funèbre, il ne forme point d'autres voeux. Délie est enfermée par un mari jaloux; il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les triples verroux. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe malade, et Délie seule l'occupe. Il l'engage à être toujours chaste, à mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son infidélité; il y succombe, et demande grâce à Délie et à Vénus. Il cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de Délie trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder, qu'il la lui confie; il saura bien les écarter et garantir de leurs piéges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise; il revient à elle; il se souvient de la mère de Délie qui protégeait leurs amours. Le souvenir de cette bonne vieille rouvre son coeur à des sentiments tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt de plus graves. Elle s'est laissée corrompre par l'or et les présents; elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne honteuse; il lui dit adieu pour toujours.

Il passe sous les lois de Némésis, et n'en est pas plus heureux. Elle n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice, mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune soeur; il ira pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette cendre muette. Les mânes de la soeur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste image de sa soeur viendrait la nuit troubler son sommeil.... Mais ces tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce prix acheter même le bonheur.--Nééra est sa troisième maîtresse. Il a joui long-temps de son amour. Il ne demande aux dieux que de vivre et de mourir avec elle. Mais elle part; elle est absente; il ne peut s'occuper que d'elle, il ne redemande qu'elle aux dieux. Il a vu en songe Apollon, qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe; il ne pourrait survivre à ce malheur, et pourtant ce malheur existe. Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné.--Tel fut le caractère et le sort de Tibulle; tel est le triple et assez triste roman de ses amours.

Il sauve par le charme des détails le peu d'intérêt du fond. C'est en lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme. S'il y eut un poëte ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en lui: il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les faire naître dans ses maîtresses. Leurs grâces, leur beauté sont tout ce qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette; leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De toutes ces femmes, devenues célèbres par les vers de trois grands poëtes, Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint en elle à tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais pour tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisannes d'un certain ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont pas moins ce qui la gouverne; et Properce, qui vante, une ou deux fois seulement, en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa passion pour elle, maîtrisé par une toute autre puissance.

Le style de ces trois poëtes est très-différent: le fond de leurs idées diffère autant que leur génie et leur style; mais les idées accessoires qu'ils emploient sont assez semblables. Ils n'ont à peu près que les mêmes éloges à donner à leurs belles, les mêmes reproches à leur faire. Ils invoquent les dieux et les déesses, comme témoins des serments ou comme vengeurs du parjure. Les exemples de fidélité ou de perfidie pris dans la mythologie et dans l'histoire, ne leur manquent pas au besoin. L'abondance en va jusqu'à l'excès dans Properce, comme celle des traits d'esprit dans Ovide. Il croient tous ou feignent de croire à la magie; et les évocations et ses filtres reviennent souvent dans leurs vers. Mais aux dieux et à la magie près, tout est matériel et physique dans les accessoires, comme dans le fond de leurs amours et de leur poésie. L'accord des esprits, l'union des âmes, le besoin d'épanchement, la confiance mutuelle, les doux entretiens, l'élan de deux coeurs l'un vers l'autre, ou leur élan mutuel vers ce qui est délicat, beau et honnête, rien de tout cela ne se trouve ni chez eux, ni en général chez aucun des poëtes anciens; et cela n'est point dans leur poésie, parce que cela n'était point dans les moeurs.

A la renaissance des lettres, après les siècles de barbarie, il y avait dans les moeurs, avec beaucoup de corruption et de férocité, une exaltation et un penchant à l'exagération des sentiments, qui se portèrent principalement sur l'amour. L'empire que les femmes eurent de tout temps chez la plupart des peuples du Nord, tandis qu'à l'Orient et au Midi, elles étaient presque partout esclaves, s'étendit de proche en proche avec les conquêtes des Francs, des Germains et des Goths. La chevalerie fit de cet empire une espèce de religion. La religion, proprement dite, y influa beaucoup elle-même. Le platonisme, se combinant avec la doctrine des chrétiens, lui donna un caractère de ferveur contemplative et d'amour extratique qui, ressemblant quelquefois par l'expression à l'amour terrestre, habitua insensiblement cet amour à s'exprimer lui-même dans un langage mystique et religieux. Ce fut celui que parlèrent quelquefois les Troubadours. Les questions débattues dans les cours d'amour le subtilisèrent encore. Les premiers poëtes italiens, plus raffinés que les provençaux, parce qu'ils étaient presque tous instruits dans les écoles naissantes du platonisme, s'éloignèrent tellement, dans leurs poésies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire et terrestre, qu'ils s'écartèrent même souvent de tout ce qui est intelligible et humain. Les femmes, qui étaient l'objet de leurs chants, étaient flattées de cette élévation du style, comme de celle des sentiments. Les moeurs publiques étaient corrompues; mais les moeurs domestiques étaient chastes. Les hommes qui ne pouvaient obtenir des beautés les plus brillantes, que la permission de les aimer, de le leur dire, d'afficher en quelque sorte le nom de ces beautés sur leurs armes ou dans leurs vers, s'honoraient de la publicité de cet hommage; et les femmes qui y voyaient un témoignage public, qu'il n'en coûtait rien à leur sagesse, s'en tenaient aussi fières et honorées. La plupart avaient, dans les devoirs et dans les douceurs de l'hymen, des motifs et à la fois des dédommagements des rigueurs que leurs amants éprouvaient d'elles; et eux, de leur côté, satisfaits de voir dans la maîtresse de leur coeur, dans la dame de leurs pensées, l'objet d'une espèce de culte, ne se faisaient pas scrupule de chercher auprès des femmes plus faciles des distractions et des amusements.

C'est là ce qu'il faut bien se rappeler en lisant les poésies du Cygne de Vaucluse. Des moeurs de son siècle et des siennes en particulier, il doit résulter un roman qui n'aura rien de commun avec ceux de Tibulle, de Properce et d'Ovide, et un style particulier, composé d'expressions platoniques, religieuses, ascétiques, d'images pures, délicates, et souvent même trop subtiles: mais cependant ces images, soit par la vérité du sentiment, soit par la force du génie poétique, seront vivantes et sensibles. Il y aura cette différence immense entre lui et les premiers poëtes qui ont bagayé dans sa langue: on ne sait jamais ni où ils sont, ni ce qu'ils font, ni de qui ils parlent: on verra au contraire dans presque chacune de ces pièces de vers le portrait de celle qu'il aime, le tableau des lieux qui les environnent et celui des petits événemens de leurs amours. Les yeux de l'objet aimé seront deux astres qui lanceront des feux célestes; sa voix sera celle des anges; sa démarche et l'ensemble de sa personne auront quelque chose de surnaturel, de saint et de sacré. Elle paraîtra souvent environnée de femmes qu'elle surpassera toutes, comme une déesse est au-dessus des mortelles; elle sera entourée de ses rivales comme d'une cour. A défaut d'une action véritable, ce roman sans incidents, sans progrès, se composera de tous les actes les plus simples, et les plus indifférents pour tout autre qu'un amant poëte. Un geste, un sourire, un regard, une pâleur, une promenade champêtre, la campagne où se font ces promenades, les arbres, les eaux, les fleurs, le ciel, les oiseaux, les vents, la nature entière, seront les sujets de ses chants. Tout se revêtira des couleurs de la poésie, et s'animera des feux de l'amour. Son coeur, habitué à séparer sa cause de celle des sens, parlera seul, et deviendra pour lui un être indépendant, qui agira, s'élancera hors de lui, reviendra, se montrera dans ses yeux, sur son visage, sera éternellement agité par l'espérance et par la crainte. Enfin s'il se plaint de ses souffrances, ce ne sera qu'en s'enorgueillissant de leur cause, en bénissant ses chaînes, et le lieu et l'heure où il fut jugé digne de les porter.

Cherchons quelques applications de cette espèce de poétique dans les ouvrages mêmes du poëte dont elle est tirée, comme toutes les poétiques l'ont été des oeuvres des grands poëtes, qui se trouvent ainsi toujours conformes aux règles, sans qu'ils y aient songé. N'oublions pas que les sonnets sont de petites odes à la manière de quelques unes de celles d'Horace, et que les _canzoni_ sont de grandes odes, non à la façon de celles des Grecs et des Latins, mais d'un genre particulier, inventé par les Troubadours, et perfectionné chez les Italiens par leurs premiers poëtes. Le sonnet suivant n'est-il pas rempli de ce sentiment aussi vrai que noble d'un amant fier de sa maîtresse, et devenu meilleur par le désir de lui plaire? «Quand au milieu des autres femmes[648] l'amour vient à paraître sur le visage de celle que j'aime, autant chacune lui cède en beautés, autant s'accroît le désir qui m'enflamme. Je bénis le lieu, le temps et l'heure où j'osai adresser si haut mes regards; et je dis: O mon âme! tu dois bien remercier celle qui t'a jugée digne de tant d'honneur. C'est d'elle que te vient ton amoureux penser, et c'est en le suivant que tu aspires au souverain bien, que tu apprends à mépriser ce que le commun des hommes désire, etc.» En voici un autre, où ces bénédictions sont accumulées avec une abondance passionnée et une sorte de verve de poésie et d'amour. «Béni soit le jour[649], et le mois, et l'année, et la saison, et le temps, et l'heure, et l'instant, et le beau pays, et le lieu où je fus atteint par les beaux yeux qui m'enchaînent! Béni soit le doux tourment que j'éprouvai pour la première fois en me sentant lié par l'amour, et l'arc et les flèches dont je fus percé, et les blessures qui vont jusqu'au fond de mon coeur! Bénies soient les paroles que j'ai si souvent répétées en invoquant le nom de ma dame, et mes soupirs, et mes larmes, et mes désirs! Et bénis soient tous les écrits où je tâche de lui acquérir de la gloire, et ma pensée, qui est si entièrement remplie d'elle, qu'aucune autre beauté ni pénètre plus!»

[Note 648: _Quando fra l'altre donne adhora adhora_, etc. Son. 12.]

[Note 649: _Benedetto sia'l giorno, e'l mese, e l'anno_, etc, Son. 47.]

Assez d'autres poëtes ont fait le portrait de leur maîtresse; mais qui d'entre eux a jamais pris pour peindre la sienne, un vol aussi élevé, et qui l'a aussi bien soutenu que Pétrarque l'a fait dans ce sonnet, émané du système des idées archétypes de Platon, et qui participe de sa grandeur? «Dans quelle partie du ciel, dans quelle idée[650] était le modèle dont la nature tira ce beau visage, où elle voulut montrer ici-bas ce qu'elle peut dans les régions célestes? Quelle nymphe dans les fontaines, quelle déesse dans les bois, déploya jamais aux vents des cheveux d'un or aussi pur? quand y eut-il un coeur qui réunit tant de vertus? C'est pourtant l'ensemble de tous ces charmes qui est cause de ma mort. Il cherche en vain une image de la beauté divine, celui qui n'a jamais vu ses yeux et leurs tendres et doux mouvements: il ne sait pas comment l'amour guérit et comment il blesse, celui qui ne connaît pas la douceur de ses soupirs, et la douceur de ses paroles, et la douceur de son sourire.» Il ne faut pas croire que cette traduction fidèle, mais sans force et sans couleur, puisse donner la moindre idée de la haute poésie et de l'harmonie divine de l'original. Pétrarque est entre les mains de tout le monde: que ceux à qui la langue italienne est familière, y cherchent à l'instant cet admirable sonnet, et qu'ils se dédommagent de ma prose en relisant de si beaux vers.

[Note 650: _In qual parte del cielo, in quale idea_, etc. Son. 126.]

Pour bien goûter la plus grande partie des poésies de Pétrarque, il faut se rappeler les événements de sa vie, et les vicissitudes de sa passion pour Laure. On sait que dans les commencemens de cet amour, las de n'éprouver que des rigueurs, il fit, pour se distraire, un voyage en France et dans les Pays-Bas, d'où il revint par la forêt des Ardennes; mais qu'il fut poursuivi pendant tout ce voyage, par le souvenir de Laure, qu'il voulait fuir. Dans cette forêt même, alors fort dangereuse, infestée de brigands, plus sombre et plus déserte qu'elle ne l'est aujourd'hui, voici de quelles images douces et riantes son imagination se nourrissait. «Au milieu des bois inhabités et sauvages[651], où ne vont point, sans de grands périls, les hommes et les guerriers armés, je marche avec sécurité: rien ne peut m'inspirer de crainte, que le soleil qui lance les rayons de l'amour. Je vais (ô que mes pensées ont peu de sagesse!), je vais chantant celle que le ciel même ne pourrait éloigner de moi. Elle est toujours présente à mes yeux; et je crois voir avec elle des femmes et de jeunes filles; et ce sont des sapins et des hêtres. Je crois l'entendre en entendant les rameaux, et les zéphirs, et les feuillages, et les oiseaux se plaindre, et les eaux fuir en murmurant sur l'herbe verdoyante: rarement le silence et jamais l'horreur solitaire d'une forêt n'avait autant plu à mon coeur.»

[Note 651: _Per mezz'i boschi inhospiti e selvaggi_, Son. 143.]

On sait aussi qu'il avait pour le laurier une prédilection inspirée par le rapport du nom de cet arbre avec celui de Laure, plus encore que par la propriété qu'avait cet arbre lui-même de former la couronne des poëtes. Il ne voyait jamais un laurier sans éprouver les mêmes transports qu'à la vue de Laure. Elle se promenait souvent sur les bords d'un ruisseau. Il y plante un laurier, et, réunissant tous les souvenirs poétiques que cet arbre rappelle, il s'adresse ainsi au dieu des poëtes et à l'amant de Daphné. «Apollon[652]! si tu conserves encore le noble désir qui t'enflammait aux bords du fleuve de Thessalie; si le cours des années ne t'a point fait oublier la blonde chevelure que tu aimais, défends de la froide gelée et des rigueurs de l'âpre saison qui dure tout le temps que ta lumière est cachée, cet arbre chéri, ce feuillage sacré qui t'enchaîna le premier, et qui me tient aujourd'hui dans ses chaînes.» Quelques années après, il revoit ce ruisseau et ce laurier; l'un lui rappelle tous les fleuves, et l'autre tous les arbres; et ni le Tesin[653], le Pô, le Var et tous les autres fleuves, ni le sapin, le chêne, le hêtre et tous les autres arbres ne pourraient, dit-il, aussi bien consoler mon triste coeur que ce ruisseau qui semble pleurer avec moi, que cet arbrisseau qui est l'éternel sujet de mes chants. Puisse ce beau laurier croître toujours sur ce frais rivage, et puisse celui qui l'a planté, écrire de tendres et nobles pensées sous ce doux ombrage et au murmure de ces eaux!» On a beau dire qu'il y a trop d'esprit dans cet amour et dans cette poésie; il y a certainement aussi beaucoup de sentiment. D'autres sonnets en ont encore davantage; le coloris en est plus sombre, et les idées les plus mélancoliques et les plus tristes y sont exprimées sans adoucissement et sans mélange. Je citerai celui-ci pour exemple.

[Note 652: _Apollo, s'ancor vive il bel desio_, etc. Son. 27.]

[Note 653: _Non Tesin, Pô, Varo, Arno, Adige, e Tebro_, etc. Son. 116.]

«Plus j'approche du dernier jour[654], qui abrège la misère humaine, plus je vois le temps rapide et léger dans sa course, et s'évanouir l'espérance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis à mes pensées: Nous n'irons pas désormais long-temps parlant d'amour; cet incommode et pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientôt nous serons en paix, parce qu'avec lui tomberont ces espérances qui m'ont fait rêver si long-temps, et les ris et les pleurs, et la crainte et la colère. Nous verrons alors clairement comme souvent on s'avance dans la vie au milieu de choses incertaines, et combien on pousse de vains soupirs.»

[Note 654: _Quanto più m'avvicino al giorno estremo_, etc. Son. 25.]