Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 29

Chapter 293,854 wordsPublic domain

Mais cette dernière partie de l'action n'est point finie: il y a ici une lacune considérable, qu'aucun auteur italien n'a remarquée, tant ce poëme de l'Afrique, si souvent nommé dans les écrits dont Pétrarque est le sujet, est peu connu et peu lu. Le quatrième livre finit au moment où Lélius raconte à Syphax que, dans un appartement du palais, on entendait les cris des princesses et des jeunes femmes de leur suite, et que Scipion, sachant le danger qu'elles pouvaient courir si elles paraissaient aux yeux de son armée, défendit que l'on entrât dans leur asyle, et les fit conduire en sûreté loin du théâtre de la guerre. Au commencement du cinquième, ce n'est plus Lélius qui parle: on n'est plus à la cour de Syphax, pour assister à un festin et entendre des récits: l'alliance a été refusée: la guerre a éclaté: Syphax est vaincu; Scipion entre dans Cyrthe, capitale de ses états; et au lieu de l'histoire de la jeune princesse espagnole qui fut rendue à son amant, c'est celle de Sophonisbe, épouse de Syphax, que la ruine de ce roi, l'amour de Massinissa et l'horreur de la servitude forcent à se donner la mort. Ce poëme, que Pétrarque termina, mais auquel il ne mit jamais la dernière main, éprouva, après sa mort, quelques vicissitudes, dans lesquelles il est vraisemblable qu'il se sera perdu un livre entier. Ce livre devait contenir la fin du récit de Lélius, le refus de Syphax de s'allier avec les Romains, sa résolution subite de les attaquer lui-même, la marche de Scipion contre lui, le siége de Cyrthe et la prise de cette ville. Cette perte est peu regrettable, puisque le poëme a excité si peu d'intérêt qu'on ne s'est pas aperçu de la lacune qu'elle y a laissée.

L'action une fois reprise, marche jusqu'à la fin d'accord avec l'histoire; et quoiqu'il y ait d'assez longues digressions, l'invention y a si peu de part, qu'il paraît inutile de pousser plus loin cette analyse, pour arriver par une route directe à un événement prévu. La première idée de cet ouvrage avait transporté Pétrarque: ce fut sur son _Africa_ qu'il voulut fonder sa gloire: ce fut le bruit que firent dans le monde les premiers livres, l'espérance qu'ils faisaient concevoir du reste, et le plaisir qu'eut le roi Robert à les entendre, qui firent décerner à l'auteur la couronne poétique. Mais le refroidissement où il tomba bientôt sur ce travail, la peine qu'il eut à le reprendre, l'imperfection où il le laissa toujours, prouvent que, dans le fond, il ne le sentait point en proportion avec ses forces, ni analogue à son génie. Dans sa vieillesse, il n'aimait point qu'on lui en parlât, ni que l'on témoignât la curiosité de le voir, et encore moins que l'infidélité de quelques amis en répandit des fragments. Un jour, à Vérone, plusieurs d'entre eux l'étant allé voir, firent tomber la conversation sur son poëme, et croyant lui faire plaisir, ils en chantèrent quelques vers[637]. Les larmes lui vinrent aux yeux, et il les pria en grâce de ne pas aller plus loin. Comme ils lui témoignaient leur surprise: «Je voudrais, dit-il, qu'il me fût permis d'effacer jusqu'au souvenir de cet ouvrage, et rien ne me serait plus agréable que de le brûler de mes propres mains.» Aussi, quelques instances qu'on pût lui faire, il se refusa toujours à le rendre public; les copies ne s'en multiplièrent qu'après sa mort, et ce fut par les soins de Coluccio Salutati et de Bocace, qui l'obtinrent de ses héritiers à force de prières. Malgré les défauts qui y dominent, et qui l'emportent de beaucoup sur les beautés, il est heureux qu'il se soit conservé, non pas pour la réputation du poëte, mais pour l'histoire de la poésie. C'est un monument précieux de cette époque de renaissance, bon à garder, comme ces tableaux et ces statues, productions de l'enfance de l'art, qui n'en augmentent ni la gloire ni les jouissances, mais que l'on n'examine pas sans fruit, quand on en veut étudier l'histoire.

[Note 637: _Squarzafichus. Vita Petr._]

Les douze Eglogues latines de Pétrarque sont aussi bonnes à connaître par un autre motif. La plupart ont rapport à des circonstances de sa vie, et les interlocuteurs qu'il y emploie sont quelquefois, sous des noms déguisés, les personnages les plus illustres de son temps. Quelques unes sont de vraies satires, telles que la sixième et la septième, où le pape Clément VI est évidemment représenté sous le nom de _Mition_[638]. Dans la première des deux, saint Pierre, sous celui de Pamphile, lui reproche durement l'état de langueur et d'abandon où se trouve son troupeau. Qu'a-t-il fait de ces richesses champêtres que leur maître lui avait confiées? qu'en a-t-il su conserver? Mition répond qu'il conserve l'or que lui a produit la vente des agneaux, qu'il garde des vases précieux, les seuls dont il veuille se servir, ne daignant plus tremper ses lèvres dans ces vases grossiers dont leurs pères se servaient autrefois. Il a changé ses habits trop simples en vêtements magnifiques. Le lait dont il a fait des présents lui a procuré de puissants amis. Son épouse, bien différente de cette vieille qu'avait Pamphile, est toute brillante d'or et de pierreries. Les boucs et les béliers jouent dans la prairie, et lui, mollement couché, s'amuse à voir leurs jeux et leurs ébats. Pamphile entre dans une nouvelle colère contre ce berger coupable et efféminé; tu mérites, lui dit-il, les fouets, les fers, les douleurs même de la prison éternelle, ou quelque chose de pis encore.

[Note 638: De _mitis_, doux, clément.]

Mition, malgré sa douceur, perd patience. Il apostrophe à son tour son aigre censeur. «Serviteur infidèle et fuyard, ingrat pour le meilleur des maîtres, c'est à toi qu'appartiennent les fers, la croix, tous les supplices. On sait que la crainte d'un tyran superbe te fit abandonner ton troupeau.» Pamphile répond qu'il s'est repenti, qu'il a lavé ses taches dans le fleuve, et que sa pâleur s'est dissipée. «Que ne reviens-tu-donc, reprend Mition, habiter ces belles demeures? Pour moi je ne veux plus les quitter; je n'aime plus que les grandeurs; je ne serai plus le pasteur d'un pauvre troupeau. J'ai acquis par mes chants une aimable amie; j'aime à me parer pour lui plaire. Je fuis le soleil; je cherche des antres frais; je lave mes mains et mon visage dans une eau limpide; le berger de Bysance[639] m'a fait présent de ce miroir; je me plais à en faire usage. Mon épouse sait tout cela, et le souffre; je lui pardonne à mon tour bien des choses. Vous autres, vantez-vous d'amies obscures et inconnues; mais moi, que ma chère Epy me retienne toujours dans ses embrassements!..» Malheureux reprend Pamphile, est-ce ainsi que tu sers ton maître? Tu crois être en sûreté sous l'ombrage; mais il viendra changer en deuil tes plaisirs. Tu crois, réplique Mition, m'effrayer par de vaines paroles, mais les hommes de courage méprisent les dangers présents; les périls les plus éloignés font peur à ceux qui sont timides.»

[Note 639: Selon l'abbé de Sade, c'est Constantin; mais c'est plutôt l'empereur d'Orient qui régnait alors. Du reste, les extraits qu'il donne de ces églogues sont tout-à-fait différents de ce qu'on voit ici. J'ignore où il avait pris plusieurs détails qui sont dans les siens; je sais seulement que je me suis, le plus que j'ai pu, conformé au texte, et que je me sers de la même édition de Bâle, 1581, dont il s'est servi lui-même.]

Cette nymphe Epy, dont Mition adore les charmes, est la ville d'Avignon que Clément VI ne pouvait se résoudre à quitter. Dans la seconde de ces deux Eglogues, il est mis en scène avec elle. Il lui parle de la querelle qu'il vient d'avoir avec Pamphile, et de la menace que celui-ci lui a faite de l'arrivée du maître. Ils font ensemble le dénombrement du troupeau pour en pouvoir rendre compte. C'est là que la nymphe faisant passer en revue les cardinaux l'un après l'autre, déguisés sous des emblêmes tirés des troupeaux et de la vie pastorale, après avoir dit du bien de quelques uns en petit nombre, peint les autres sous les traits les plus hideux et les couleurs les plus noires. Il ne serait pas impossible, à l'aide de l'histoire et d'une liste des cardinaux de ce temps-là, de mettre les noms au bas de ces portraits. Ce travail d'érudition en vaudrait peut-être bien d'autres: mais peut-être aussi ne serait-il pas sans scandale; il est fâcheux pour une bergerie qu'on ne puisse, à de trop fréquentes époques, dévoiler la vie de ses bergers sans scandaliser le troupeau.

Le sujet de l'Eglogue suivante, qui est la huitième, est très-différent, et pourtant on y trouve encore des traits assez vifs contre Avignon et contre la cour. Pétrarque y a voulu consacrer l'explication orageuse qu'il eut avec le cardinal Colonne, lorsqu'à l'âge de quarante ans il prit la résolution de briser tous ses liens et d'aller se fixer en Italie. Il fait parler ce cardinal sous le nom de _Ganymède_, sans que l'on puisse deviner le motif ou l'à-propos de ce nom; il parle lui-même sous celui d'_Amyclas_, et il intitule cette Eglogue _Divortium_, la séparation, le divorce. Ganymède lui demande quelle est la cause de cette résolution subite, et pourquoi il veut quitter des lieux où autrefois il paraissait tant se plaire. «Mon père, répond Amyclas, le sage varie à propos dans ses desseins, c'est l'insensé qui s'y attache.... Que voulez-vous que je fasse? Je ne trouve ici ni des eaux pures, ni des pâturages salutaires; l'air même me fait craindre de le respirer. Pardonnez cette fuite nécessaire, et plaignez-moi d'y être forcé. Je suis entré pauvre dans votre bergerie; je retourne plus pauvre chez moi. Je ne possède ni plus de lait ni plus d'agneaux; je n'ai acquis que plus d'envieux et plus d'années. J'ai plus de peine à supporter l'orgueil; je le souffrais patiemment autrefois; l'âge avancé s'en irrite davantage. Il est honteux de vieillir dans la servitude. Que ma vieillesse au moins soit indépendante, et qu'une mort libre termine une vie esclave.»

Ganymède a beau lui reprocher son ingratitude: il continue à peindre sous des images pastorales les dégoûts qu'il éprouve, la vie plus douce et plus faite pour son âge que lui promet la voix de la patrie et qu'il veut désormais goûter. «Vous méprisez donc, reprend Ganymède, tout ce que vous aimiez autrefois, les entretiens de vos amis, les amusements champêtres, le doux repos?.... Je ne méprise, répond Amyclas, que cette forêt sauvage, ce pasteur licencieux, ce terrain fertile en poisons, ce triste vent du midi, ces sources que le plomb enferme et rend malsaines, ces tourbillons de poussière, cette ombre nuisible et cette grêle bruyante.--Mais ne connaissiez-vous pas auparavant tous les désagréments de ce séjour?--Je les connaissais, je l'avoue; l'habitude, votre amitié, et peut-être plus encore les charmes d'une bergère me les faisaient supporter; mais tout change avec le temps; ce qui plaît au jeune âge déplaît à la vieillesse, et nos inclinations varient avec la couleur de nos cheveux, etc.»

Dans une autre Eglogue[640] qu'il intitule _Conflictatio_, un berger raconte une querelle de Pan et d'Articus. Les rois de France et d'Angleterre sont cachés sous ces deux noms. Articus reproche à Pan les faveurs qu'il reçoit de Faustula, et à Faustula les bontés qu'elle lui accorde. Cette courtisane, qu'il appelle bien de ce nom, _Meretrix_, est la ville d'Avignon, ou plutôt la cour pontificale. Le pape avait abandonné au roi de France les décimes de son royaume, et ce secours mettait le roi Jean en état de soutenir la guerre, ce que le monarque anglais ne pardonnait ni au pape ni au roi. Presque toutes les Eglogues de Pétrarque sont dans ce genre énigmatique et mystérieux: sans une clef, qu'on ne trouve pas toujours, il est impossible de les entendre.

[Note 640: La XIIe.]

Trois livres d'Epîtres terminent ses poésies latines. Elles sont adressées, soit aux personnes puissantes, telles que les papes Benoît XII et Clément VI, ou le roi Robert, ou le cardinal Colonne, soit à d'intimes amis, à Lélius, à Socrate, à Boccace, à Guillaume de Pastrengo, à Barbate de Sulmone, au bon père Denis. Le poëte y laisse courir librement ses pensées et son style à la manière d'Horace, et y parle comme lui, des événements et des circonstances particulières de sa vie. Fait-il bâtir à Parme cette jolie maison qu'il appelait son _Parnasse Cisalpin_, il écrit, à Guillaume de Pastrengo, qui habitait Vérone[641]; il lui rend compte de la vie qu'il mène, des occupations qu'il s'est faites. La première est de travailler à son poëme de l'_Afrique_; «la seconde, dit-il, est de bâtir une maison convenable à ma fortune. J'y emploie peu de marbre; je regrette souvent que vos montagnes soient si loin de nous, ou que l'Adige ne descende pas directement ici. Peut-être l'embellirais-je davantage; mais les vers d'Horace m'arrêtent: le tombeau revient à ma mémoire[642], et je me souviens de ma dernière demeure; je suis tenté d'épargner les pierres et de les réserver à un autre usage.» Prêt à quitter cette entreprise, à prendre en haine les maisons, à vouloir habiter les bois, si par hasard il aperçoit, dans le mur qu'on bâtit, une fente, une crevasse, il se met à gronder les ouvriers; ils lui répondent; il tire de leurs réponses des réflexions morales; il rentre en lui-même, et se reproche de vouloir une habitation durable pour un corps qui ne l'est pas; puis il presse de nouveau l'ouvrage, trop lent pour ses désirs. Il peint avec beaucoup de vérité ses retours de raison et de folie. Ce qui le console c'est que les autres hommes ne sont pas plus sages que lui: enfin, tout bien considéré, il rit de lui-même et de tout le monde. On voit que cela est tout-à-fait dans le goût d'Horace.

[Note 641: L. II, ép. 19.]

[Note 642: Et non pas: Je me souviens de mon buste, _busti_, comme l'a plaisamment traduit l'abbé de Sade.]

C'est de cette maison qu'il écrivait à Barbate de Sulmone, une jolie épître qui n'a que dix-huit vers. «J'ai, dit-il, une paisible campagne au milieu de la ville, et la ville au milieu de la campagne[643]. Ainsi quand je suis seul, le monde est tout près de moi; et quand la foule m'importune, j'ai à ma portée la solitude.... Je jouis ici d'un repos tel que les hommes studieux ne le trouvèrent ni dans le vallon retentissant du Parnasse, ni dans les murs de la ville de Cécrops[644], tel que les pieux habitans des sables de l'Egypte le goûtèrent à peine dans leurs déserts silencieux. O Fortune! épargne, je t'en supplie, un homme qui se cache: passe loin de son modeste seuil, et ne vas attaquer que la porte superbe des rois.»

[Note 643: L. III, ép. 18.]

[Note 644: Athènes.]

Des ordres imprévus, des affaires, l'obligation de se joindre à l'ambassade de Rome, viennent-ils le forcer à quitter sa douce retraite, et à retourner dans des lieux qu'il avait cru quitter pour toujours, il confie encore à Barbate le chagrin qu'il éprouve; il adresse à la Fortune ces plaintes, que peuvent s'appliquer ceux qui, nés comme lui avec des passions douces et des goûts paisibles, se trouvent lancés, malgré eux, dans les flots orageux du monde et des affaires. «O Fortune[645]! je n'ambitionne pas tes faveurs. Laisse-moi jouir d'une pauvreté tranquille: laisse-moi passer dans cette retraite champêtre le peu de jours qui me restent. Je ne connais ni l'ambition ni l'avarice; et tu me condamnes à des travaux sans fin! Ils semblent croître sans cesse avec la rapidité du temps. Quel port puis-je espérer pour ma vieillesse? O de combien de misères on est assailli dans ce monde! Les hauteurs tremblent; le milieu glisse; au bas on est foulé. Ce sont les bas lieux que je préfère; et je tremble comme si j'étais dans les nues. Voilà surtout de quoi je me plains. Si je voulais monter au sommet ou m'élancer sur les ondes, et que je fusse atteint de la foudre ou englouti par la tempête, j'aurais tort de gémir; mais les flots viennent me chercher sur le rivage, et des tourbillons m'engloutissent dans l'humble poussière où je suis caché.»

[Note 645: L. III, ép. 19.]

Ce mélange de philosophie, d'imagination et de sentiment règne en général dans toutes ses épîtres latines. S'il n'y a pas atteint l'élégance et la pureté d'Horace, il a cependant cette abondance et cette facilité qui prouvent qu'on est tout-à-fait maître de l'idiome qu'on emploie. Les formes et les tours de la langue latine lui sont aussi familiers que ceux de sa langue naturelle: il ne paraît lui manquer que quelques unes de ses grâces. Elles existaient dans les modèles anciens, et sans doute il les sentait, quoiqu'il ne put entièrement les atteindre. Ces grâces manquaient encore en partie à une autre langue, nouvellement née de la première. C'est lui qui contribua le plus à les y fixer, et qui lui en donna de nouvelles, que d'autres poëtes purent sentir à leur tour, mais que personne encore n'est parvenu à égaler. Ses poésies italiennes, qui ne furent pour la plupart que l'expression de son amour, et les jeux de sa plume, sont à la fois ce qu'il y a de plus agréable dans sa langue, de plus solide et de plus brillant dans sa gloire.

CHAPITRE XIV.

_Poésies italiennes de Pétrarque, ou son CANZONIERE. De la Poésie érotique chez les anciens Grecs et Latins: Ovide, Properce, Tibulle. Éléments dont se composa la Poésie érotique de Pétrarque; caractère de cette poésie, ses beautés, ses défauts. Poésies lyriques de Pétrarque sur d'autres sujets que l'Amour._

Les poëtes qui ont peint la passion la plus forte et le sentiment le plus doux, les poëtes érotiques, forment dans la littérature une classe intéressante que l'on croirait d'abord ne devoir l'être que pour la jeunesse; mais on reconnaît ensuite que c'est pour les âmes sensibles qu'à tout âge ces poëtes ont de l'intérêt; dans la jeunesse, parce qu'ils peignent ce qu'elles éprouvent; dans la suite de la vie, parce qu'ils leur rappellent de touchants souvenirs. Les âmes froides, celles qui s'occupent trop du matériel de la vie pour s'ouvrir aux affections qui en font le charme, n'aiment à aucun âge l'expression d'un sentiment qu'elles ignorent; à aucun âge un poëte _sentimental_ n'est pour elles autre chose qu'un diseur de vaines paroles et de phrases vides de sens. Plus il se dégage de la matière, moins elles le goûtent et se soucient de le lire ou de l'entendre. Si enfin c'est une passion tout-à-fait libre du joug des sens, si c'est le pur idéal de l'amour que ce poëte a peint dans ses vers, parce que c'est là qu'il aspirait et qu'il s'élevait sans cesse, à quel petit nombre d'admirateurs et même de lecteurs est-il réduit? ou quel mérite ne lui faut-il pas pour vaincre cette défaveur de son sujet, née de sa sublimité même?

De toutes les preuves qui attestent le mérite extraordinaire de Pétrarque, c'est peut-être ici la plus frappante. Aucun poëte n'a exprimé de sentiments aussi épurés, disons-le franchement, aussi hors de la portée de la plupart des hommes, et aucun, depuis les temps modernes, n'a été plus généralement lu et admiré. Il parut dans un siècle où la corruption était aussi forte que l'ignorance était générale: il a traversé d'autres siècles où les connaissances, sans épurer les moeurs, les avaient du moins raffinées, pour arriver jusqu'à nos jours, où les connaissances de l'esprit et le raffinement des moeurs ont encore fait des progrès, sans que nous nous soyons pour cela rapprochés de la vertu; il n'a chanté que pour elle, et cependant il n'est jamais déchu du rang où il était une fois monté. On ne se lasse point de relire ses poésies, qui sont un hymme perpétuel à cette déesse dont le culte a si peu de sectateurs, à peu près comme on lit dans d'autres poëtes des hymnes à Diane et à Pallas, sans adorer ces divinités et sans y croire.

Ce qui nous reste des poëtes grecs qui ont chanté l'amour prouve qu'ils n'y voyaient comme Sapho, qu'un délire des sens, ou, comme Anacréon, qu'un amusement pour les sens et pour l'esprit à la fois. Si d'autres surent lui donner le langage du coeur et l'accent de la tendresse, leurs poésies ne sont point parvenues jusqu'à nous. Nous n'avons rien, ni de l'ancien Simonide qui fut, selon Suidas, l'inventeur de l'élégie, ni du Simonide de Céos, dont les poésies étaient si tristes que Catulle les appelle _les larmes de Simonide_[646], ni d'Evenus, ni presque rien de Callimaque, et ce ne sont pas ses élégies que nous avons. Les Romains prirent des Grecs, comme presque tout le reste, la forme du vers élégiaque, et sans doute aussi son caractère. Ils ont excellé dans l'élégie. Tibulle, Properce, Ovide, sont des poëtes si connus, loués, définis, comparés tant de fois, ils l'ont été depuis peu de temps avec tant de talent et dans une occasion si solennelle[647], qu'il n'y a plus rien à dire d'eux, quand c'est d'eux et de la poésie élégiaque que l'on veut parler. Mais on en peut dire quelque chose encore, quand il s'agit de reconnaître en eux la nature de leurs passions et l'objet essentiel de leurs vers, pour comparer avec eux un poëte qui vint, quatorze siècles après, donner aux sentiments passionnés une autre direction et à la poésie d'amour un autre langage.

[Note 646: _Moestiùs lacrymis Simonideis_. (CATUL.)]

[Note 647: Dans l'éloquent et ingénieux discours de M. Garat, président de la classe de la langue et de la littérature française de l'institut, pour la réception de M. de Parny. Cette séance avait eu lieu depuis peu de temps, quand je lus ce chapitre à l'Athénée de Paris.]

Tous trois vivaient à la même époque, dans le plus beau siècle de la littérature latine, dans le siècle d'Auguste. Ils parlent la même langue et peignent les mêmes moeurs. Leurs maîtresses sont des beautés coquettes, infidèles et vénales. Ils ne cherchent avec elles que le plaisir; ils ont la fougue et l'emportement de la jeunesse. Le brillant esprit d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'ame sensible de Tibulle, s'expriment avec les diverses nuances qui doivent résulter, dans le style, de la différence de ces trois sources; mais tous les trois aiment à peu près de la même manière des objets à peu près de même espèce. Ils désirent; ils possèdent; ils ont des rivaux heureux. Ils sont jaloux; ils se brouillent et se raccommodent. Ils sont infidèles à leur tour; on leur fait grâce, et ils retrouvent un bonheur qui est bientôt troublé de même.

Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari, quels signes ils doivent se faire devant lui, devant tout le monde, pour s'entendre et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près, bientôt les querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques, au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé; il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient un plus heureux; il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas interrompre son bonheur.