Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 28

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Dans le reste de ce dialogue, il lui reproche un certain penchant à la mélancolie et à la mauvaise humeur, auquel Pétrarque convient qu'il s'abandonne trop souvent. Il en accuse la vie qu'il mène, les injustices de la fortune, le spectacle choquant qu'il a sous les yeux, les moeurs dégoûtantes d'Avignon, le tumulte qui y règne, et tout ce que ce séjour a d'incompatible avec la paisible société des Muses et l'étude de la sagesse. «Si le tumulte de votre ame cessait, répond saint Augustin, vous ne vous plaindriez pas de ce tumulte extérieur qui n'affecte que les sens. On peut s'y accoutumer comme au murmure d'une eau qui tombe. Quand l'âme est dans un état serein et tranquille, les nuages passagers qui l'environnent, le tonnerre même qui gronde autour d'elle, ne peuvent la troubler. Apaisez donc les mouvements de la vôtre, vous serez alors en sûreté sur le rivage; vous verrez les naufrages des autres hommes[621]; vous écouterez en silence les voix plaintives de ceux qui flottent sur les ondes; et si vous éprouvez à ce cruel spectacle les tourments de la pitié, vous sentirez aussi une secrète joie à vous voir vous-même à l'abri des mêmes dangers.» Au reste, de quoi se plaint-il? ce séjour qui lui déplaît tant n'est-il pas de son choix? n'est-il pas le maître d'en sortir? Pétrarque l'avoue, et finit par convenir que son état, comparé à celui de beaucoup d'autres, n'est pas aussi malheureux qu'il le croyait.

[Note 621: On sent ici l'imitation de ces beaux vers de Lucrèce:

_Suave mari magno turbantibus oequora ventis, E terrâ magnum alterius spectare laborem_; etc.]

Le troisième dialogue est le plus intéressant. Saint Augustin dit à Pétrarque qu'il porte deux chaînes aussi dures que le diamant, dont il craint bien qu'il ne veuille pas qu'on le délivre; ces deux chaînes sont l'amour et la gloire. Il commence par l'amour, et veut lui faire avouer que c'est une extrême folie; mais il ne trouve pas sur ce point la même docilité que sur tout le reste. Pétrarque ne permet pas, même à son maître, d'avilir un sentiment délicat et généreux qui élève et épure l'âme quand il a pour objet une femme digne de l'inspirer. Particularisant ensuite ces idées générales, il peint sous les couleurs les plus nobles et les images les plus attachantes le mérite et la vertu de Laure, la pureté de son amour pour elle, l'influence qu'a eu cet amour sur son goût pour la vertu, pour l'étude et pour la véritable gloire. Mais le bon directeur ne lâche pas prise, il le retourne de tant de façons qu'il le force d'avouer que si cet amour lui a fait quelque bien, c'est en le détournant d'autres biens plus grands encore: enfin il l'engage à reconnaître la nécessité d'un remède. Mais quel remède choisir? c'est là la difficulté. Chasser, selon le conseil d'Ovide et même de Cicéron, un amour par un autre, un ancien par un nouveau, c'est ce dont Pétrarque ne peut supporter même la pensée. Changer de lieu, voyager pour se distraire serait fort bon; mais il a souvent éprouvé que son amour le suit partout, que pour être éloigné de Laure il ne l'en aime pas moins et n'en souffre que davantage. La pensée du progrès de l'âge ne peut rien sur lui. Il n'a point passé l'âge d'aimer, puisqu'il est encore sensible. D'ailleurs, Laure vieillit aussi; mais puisque c'est son âme qu'il aime, peu lui importe que son corps change: enfin, quelques objections que lui fasse saint Augustin, il y repond; quelques remèdes qu'il lui propose, il les rejette, et le Saint est réduit à lui conseiller la même recette qu'il lui a donnée pour des passions moins nobles, la prière.

Il le trouve de meilleure composition sur la gloire que sur l'amour. Il lui reproche le temps qu'il consume à rassembler des paroles sonores uniquement pour flatter les oreilles de ce monde qu'il méprise, et même celui qu'il donne à des entreprises plus graves, telles que l'Histoire romaine depuis Romulus jusqu'à Titus, telles encore que son Poëme de l'Afrique, sans compter d'autres petits ouvrages qu'on le voit produire tous les jours. Quelle perte d'un temps qu'il pourrait employer à apprendre à bien vivre! Et cette gloire même qu'il espère, l'obtiendra-t-il? sera-t-elle durable? vaut-elle tous les sacrifices qu'elle lui coûte? «Vous qui, surtout à l'âge où vous êtes, vous consumez de travail pour faire des livres, vous êtes dans une grande erreur. Vous négligez vos propres affaires pour vous occuper de celles des autres, et sous une vaine espérance de gloire vous laissez, sans vous en apercevoir, s'écouler ce temps si court de la vie. Que ferai-je? répond Pétrarque. Abandonnerai-je des travaux commencés? Ne vaut-il pas mieux que je me hâte de les finir pour m'occuper ensuite de choses plus sérieuses? car enfin ces ouvrages sont trop importants pour les laisser imparfaits.--Je vois ce qui vous tient, réplique Augustin; vous aimez mieux vous abandonner vous-même que vos livres. Eh! laissez-là toutes ces histoires; les exploits des Romains sont assez célèbres et par leur propre renommée et par les travaux de bien d'autres génies. Laissez l'Afrique à ceux qui en sont en possession; vous n'ajouterez rien à la gloire de votre Scipion ni à la vôtre. Rendez-vous à vous-même; songez à la mort; ayez toujours vos pensées et vos regards fixés sur elle, puisque tout vous y conduit.» Pétrarque le remercie de ses conseils et fait des voeux pour obtenir la force de les suivre.

Cet écrit est curieux, comme le sont tous ceux où les hommes célèbres ont parlé d'eux-mêmes. Il est étonnant que depuis sa publication tant de choses vagues et conjecturales aient été dites et écrites sur Pétrarque, sur Laure et sur sa passion pour elle. La manière aussi positive qu'intéressante dont il en parle ici, dans un ouvrage étranger aux fictions de la poésie, devait suffire pour lever toutes les incertitudes. La première édition en est pourtant de 1496, et les incertitudes ont duré depuis, pendant près de trois siècles; et pour beaucoup de gens qui restent toujours au même point, parce qu'ils ne lisent ni écoutent, elles durent même encore.

Pétrarque avait amassé pendant plusieurs années des matériaux pour une Histoire Romaine qu'il n'acheva point, qu'il ne commença même jamais à écrire d'une manière suivie. Il n'en est resté que des fragments divisés en quatre livres, sous le titre de _Choses mémorables_[622], et d'autres moins considérables, intitulés _Abrégé des vies des hommes illustres_[623]. Ces derniers sont tous tirés des premiers siècles de Rome, et divisés en petits chapitres qui contiennent les principaux traits de la vie de Romulus, de Numa, de Tullus-Hostillius, de Junius Brutus, etc. Il a fait des autres fragments un autre usage. Il les a rangés sous différents titres dans chacun des quatre livres de ses Choses mémorables. Dans le premier, par exemple, qu'il divise en deux chapitres, il consacre l'un au repos ou au loisir, l'autre à l'étude et au savoir. Le premier chapitre fait voir quel usage des hommes célèbres dans l'histoire savaient faire de leur loisir. Les traits dont il se sert sont d'abord puisés chez les Romains; il y ajoute, sous le titre d'_étrangers_[624], d'autres faits tirés de l'histoire des autres peuples anciens, surtout des Grecs; et ensuite sous celui de _modernes_[625], il en joint encore de plus nouveaux, la plupart même arrivés de son temps. C'est ainsi, qu'à la fin du second chapitre, où il traite de l'étude et du savoir, il rapporte le beau trait de Robert, roi de Sicile, qui préférait les lettres à sa couronne[626]. Il suit le même ordre dans chacun des trois autres livres; et si ce traité ne renferme sur les peuples anciens, rien qui ne soit déjà connu par les récits de l'histoire, il a conservé beaucoup de faits particuliers des temps modernes qui méritaient aussi d'être transmis à la postérité.

[Note 622: _Rerum memorandarum_ libri IV.]

[Note 623: _Vitarum illustrium virorum epitome_.]

[Note 624: _Externi_.]

[Note 625: _Recentiores_.]

[Note 626: Voy. ci-dessus, p. 359.]

Nous avons vu quel était l'attachement que François de Carrare, souverain de Padoue, eut pour Pétrarque dans ses dernières années. Il se plaisait singulièrement à s'entretenir avec lui, et il allait souvent le voir dans sa petite maison d'Arqua[627]. Il se plaignait un jour, sur le ton de l'amitié, de ce qu'il avait écrit pour tout le monde, excepté pour lui. Pétrarque pensait depuis long-temps à prévenir ce reproche; mais il était embarrassé pour le choix, et ne savait à quoi se déterminer. Enfin il imagina de lui adresser un petit Traité _sur la meilleure façon de gouverner une république_[628], et sur les qualités que doit avoir celui qui en est chargé. Ce sujet lui fournissait une occasion naturelle de donner à ce prince des louanges indirectes, sans exagération et sans fadeur; et en même temps, ce qui est toujours plus difficile, de relever quelques défauts de son gouvernement qu'il avait remarqués[629]. Cet opuscule est rempli de maximes excellentes, tirées pour la plupart de Platon et de Cicéron, et l'application en est faite avec beaucoup de jugement; mais ce même sujet a été traité depuis avec tant de supériorité, qu'il n'y a plus ici rien à apprendre pour personne. Le seul bien que fasse cette lecture, c'est de montrer que, dans un temps où les principes d'un bon gouvernement étaient peu connus, où l'Italie était partagée entre de petits princes, qui presque tous étaient de petits tyrans, un philosophe, nourri des leçons de la sagesse antique, ne louait dans un prince son ami, que ce qui était conforme à ses principes, et blâmait tout ce qui y était contraire; et que ce philosophe était un poëte aimable, qui réunissait ainsi, dès le quatorzième siècle, à cette première aurore de la renaissance des lettres, ce qu'elles ont de plus solide et ce qu'elles ont de plus doux.

[Note 627: En 1372 et 1373.]

[Note 628: _De Republicâ optimè administrandâ_.]

[Note 629: _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 794.]

Il avait fini, deux ans auparavant[630], dans la même retraite, un autre ouvrage commencé depuis quelques années, dont le titre est d'une simplicité piquante, et le sujet assez singulier; c'est celui qu'il intitula: _De sa propre ignorance et de celle de beaucoup d'autres_[631]. Voici quelle en fut l'occasion. Lorsqu'il alla s'établir à Venise, la philosophie d'Aristote y était fort à la mode, ainsi que dans toute l'Italie. On ne la connaissait pourtant que par de mauvaises versions latines faites sur des traductions arabes, et par les Commentaires d'Averroès qui étaient bien loin d'y répandre de la clarté. Mais plus Aristote était obscur, plus il y avait de gens disposés à l'admirer. C'était l'oracle des écoles; on n'y jurait que par lui. Ce siècle était assurément très-religieux, et cependant Aristote, expliqué par Averroès, niait la création, la providence, les peines et les récompenses de l'autre vie. Ses disciples, à Venise, croyaient, comme leur maître, le monde infini et coéternel à Dieu: ils se moquaient de Moïse, de la Genèse, de Jésus-Christ même, des Pères de l'Église, enfin de tous les objets respectables pour les chrétiens. Cela devint une espèce de secte fort tranchante dans ses opinions, et disposée à jeter du ridicule sur tous ceux qui n'en étaient pas.

[Note 630: En 1370.]

[Note 631: De Ignorantiâ sui ipsius et multorum.]

Quatre jeunes gens qui en étaient, trouvèrent moyen de faire connaissance avec Pétrarque. Ils s'insinuèrent dans ses bonnes grâces par leur douceur, leur complaisance et l'honnêteté de leurs manières. Il se livra bientôt à eux sans défiance. Tous quatre avaient de l'esprit. Le premier ne savait rien, le second peu, le troisième un peu plus, et le quatrième plus encore; mais c'était un savoir incertain, embrouillé, joint, comme dit Cicéron, à tant de légèreté, de jactance, qu'il aurait peut-être mieux valu qu'il ne sût rien. «Car les lettres, ajoute sagement Pétrarque, sont pour beaucoup de gens une source de folie, pour presque tous elles en sont une d'orgueil, à moins qu'elles ne tombent, ce qui est fort rare dans un esprit naturellement bon, et qui ait été bien conduit[632].» Ils s'étaient appliqués principalement à l'histoire naturelle; ils savaient beaucoup de choses sur les animaux, les oiseaux, les poissons, «ils vous auraient dit, c'est Pétrarque qui parle, combien le lion a de poils à la tête, l'épervier de plumes à la queue[633]; et un nombre infini d'autres choses tout aussi vraies et aussi importantes que celles-là.» Pétrarque s'expliquait avec sa liberté ordinaire, et sur ces belles connaissances, et sur Aristote; ils en furent d'abord surpris, ensuite indignés. Ils finirent par tenir conseil entre eux; «pour condamner, dit Pétrarque, comme convaincue d'ignorance, non pas ma personne qu'ils aiment, mais ma renommée, qu'ils n'aiment pas.» Ils s'étaient donc rassemblés seuls, pour que la sentence qu'ils voulaient porter fût unanime; mais, pour se donner un air d'équité, ils voulurent qu'elle fût contradictoire. Ils alléguaient d'abord ce qui était favorable à Pétrarque, et répondaient ensuite de manière à détruire tout le bien qu'ils en avaient dit. Ainsi l'opinion publique, qui était en sa faveur, l'amitié des grands et même de plusieurs souverains, son éloquence universellement reconnue, son style dont personne ne contestait le mérite, furent successivement allégués, et l'on trouva toujours des raisons pour réduire à rien tous ces éloges. Enfin, ce singulier tribunal prononça tout d'une voix que Pétrarque était un ignorant, homme de bien[634]. Cette sentence avait été réellement portée et avait fait beaucoup de bruit à Venise. Pétrarque s'en était moqué d'abord; mais ses amis prirent la chose sérieusement, et voulurent absolument qu'il écrivît pour se défendre. C'est ce qu'il fit par ce Traité _De sa propre ignorance et de celle de beaucoup d'autres._

[Note 632: C'est le même sens qui est renfermé en moins de mots dans ce vers si vrai de notre Molière:

Et je vous suis garant Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.]

[Note 633: _Quot Leo pilos in vertice, quot plumas Accipiter in caudâ_, etc., _ub. sup._]

[Note 634: _Scilicet me sine litteris virum bonum._]

Après avoir fait l'histoire de ce jugement bizarre porté contre lui, Pétrarque paraît y souscrire et reconnaître son ignorance. Il s'en console, pourvu qu'en effet on le reconnaisse pour homme de bien. «Je me soucie peu, dit-il, de ce qu'on m'ôte, pourvu que j'aie en effet ce qu'on me laisse. Je ferais volontiers ce partage avec mes juges: qu'ils soient savants, et moi vertueux.» Mais ensuite, malgré ces traits de modestie, il fait un assez grand étalage d'érudition pour prouver l'injustice de cette sentence dictée par l'envie; et il en appelle à la postérité, par qui il ne doute point qu'elle ne soit réformée. Il passe en revue, dans ce Traité, la philosophie ancienne, et tourne en ridicule les atômes de Démocrite et d'Épicure, la Métempsycose de Pytagore, etc. Il fait voir que notre science se réduit à rien, ou à peu de chose, et il cite les plus grands philosophes qui en sont convenus de bonne foi. Presque tout ce qu'il dit est tiré des Tusculanes de Cicéron, de son Traité _De la Nature des Dieux_, et du livre _De la Cité de Dieu_, de saint Augustin. Il termine de la manière la plus digne d'un philosophe aimable, et que tout homme qui aurait, je ne dis pas son génie, mais son caractère, et qui se verrait, comme lui, poursuivi par l'injustice et par la haine, pourrait se rappeler avec plaisir et avec fruit. Après avoir passé en revue tous les grands hommes qui ont été en butte aux traits de la satire, Homère, Démosthène, Cicéron, Virgile, et tant d'autres, qui osera, dit-il, se plaindre qu'on écrive ou que l'on parle contre lui, lorsque de telles gens ont osé parler et écrire ainsi contre de tels hommes? «Il ne me reste donc plus que de m'adresser non-seulement à vous (Donat le grammairien, à qui il dédie ce Traité) et à un petit nombre d'autres, qui n'avez pas besoin d'être excités pour m'aimer, mais à mes autres amis et à mes censeurs eux-mêmes, de les prier et de les conjurer tous de m'aimer désormais, sinon comme un homme de lettres, au moins comme un homme de bien; sinon comme tel encore, du moins comme un ami; si enfin, par défaut de mérite, je ne suis pas digne de ce nom d'ami, que ce soit au moins comme un homme bienveillant et aimant qu'ils m'aiment[635].»

[Note 635: _Ut deinceps me, si non ut hominem litteratum, at ut varum bonum; si ne id quidem, ut amicum; denique si amici nomen proe virtutis inopiâ non meremur, at saltem ut benevolum et amantem ament._]

Imitateur en tout de Cicéron, il semblait avoir pris de lui le besoin et l'habitude d'une correspondance épistolaire très-active avec ses amis et avec les principaux personnages de son temps. Les choses les plus simples de la vie et les affaires les plus importantes, tout lui fournissait un sujet de lettre. Il en avait brûlé des paquets, des coffres entiers, et cependant on a imprimé de lui dix-sept livres d'épîtres. Ils en contiennent près de trois cents, dont un assez grand nombre sont, par leur étendue, moins des lettres que de véritables traités, et on en connaît beaucoup encore qui n'ont jamais vu le jour. C'est là surtout qu'il faut chercher l'âme de Pétrarque et les détails les plus intéressants de sa vie. «Il avait, dit avec raison l'abbé de Sade[636], une amitié babillarde, et un coeur qui aimait à s'épancher.» Ce qui veut dire qu'il était un homme confiant, sensible, et un véritable ami. Ces lettres sont très-importantes pour l'histoire littéraire, pour celle des événements, et plus encore des moeurs du quatorzième siècle. Les portraits de la cour papale d'Avignon y sont horribles. Peut-être aussi sont-ils un peu chargés. Le style n'a pas, à beaucoup près, l'élégance et la pureté de celui de l'auteur qu'il avait choisi pour modèle; mais on y voit cependant, ainsi que dans ses autres oeuvres latines, combien il avait gagné à l'avoir toujours sous les yeux, à le lire et à l'imiter sans cesse. Il écrivait avec abandon et sentiment à ses amis, aux Grands avec des égards, mais sans renoncer jamais à son ton habituel de franchise et d'indépendance; en écrivant, non-seulement à cette illustre et puissante famille des Colonne, ses bienfaiteurs, et qu'il appelle même ses maîtres, ou à ce tribun Rienzi, qui fut un instant le maître de Rome, ou à des prélats et à des cardinaux, mais même aux différents papes qu'il vit se succéder sur le trône d'Avignon et qu'il voulut toujours ramener en Italie, aux souverains de Milan, de Vérone, de Parme, de Padoue, au doge de Venise, au roi Robert, enfin à l'Empereur, il garde cet air de liberté noble et décente, qui convient à la philosophie et aux lettres, même avec les puissants de la terre, parce que, quand elles savent se respecter elles-mêmes, elles sont aussi une puissance.

[Note 636: _Mém. pour la Vie de Pétr._, Préf. p. XLVIII.]

Pétrarque ne gagna pas moins, dans sa poésie latine, à son commerce continuel avec Virgile, que dans sa prose à celui qu'il entretenait avec Cicéron. Si l'on compare ses vers avec tous ceux qui avaient été faits depuis les siècles de décadence, on y voit une différence telle, qu'il semble avoir retrouvé, du moins en partie, la langue qui paraissait totalement perdue. Les formes, les tours, les expressions, tout semble renaître. Il n'y manque qu'un degré de plus d'élégance et de poésie de style; mais ce degré est si considérable, qu'il le sépare presque autant de Virgile, que lui-même est séparé des versificateurs du moyen âge. Il ne se contenta pas de composer, à l'exemple du Cygne de Mantoue, douze églogues qu'il appela aussi ses Bucoliques; la palme de l'épopée le tenta; il entreprit et termina un poëme épique, dont le héros est ce grand Scipion, qui se couvrit de tant de gloire dans sa guerre d'Afrique, que, le premier de tous les Romains, il obtint de joindre à son nom celui du peuple qu'il avait vaincu.

Pétrarque n'intitula point son poëme Scipion, mais l'_Afrique_. Si l'essence de l'épopée est l'invention, si elle doit offrir à l'imagination une grande machine poétique, en même temps qu'une grande action historique à la mémoire, l'_Afrique_ n'est point une épopée, mais un simple récit en vers. Ce qu'elle a de merveilleux occupe les deux premiers livres; et ce merveilleux se réduit à un songe, dans lequel le héros du poëme voit Publius Scipion son père; et encore l'idée de ce songe et plusieurs des traits dont il est rempli, sont-ils pris du fragment de Cicéron, si connu sous le titre de _Songe de Scipion_. Dans le premier livre, Publius Scipion raconte à son fils l'origine et les principaux faits de la première guerre punique, sans oublier la bataille où il fut tué en Espagne avec son frère Cnéus. Dans le second, il lui prédit l'heureux événement de la guerre qu'il va soutenir contre Carthage, son triomphe et l'abaissement de cette orgueilleuse rivale, et les effets qu'aura cette victoire sur les moeurs et la destinée de Rome. Il donne au jeune Scipion d'excellents avis sur les moyens de délivrer sa patrie des dangers extérieurs et intérieurs qui la menacent; mais quoiqu'il y ait dans tous ces discours de fort belles choses, souvent même très-heureusemeut exprimées, comme sur neuf livres que contient le poëme, ce songe en remplit deux entiers, on ne peut se dispenser, en le lisant, de trouver que le héros rêve beaucoup trop long-temps.

Scipion, encouragé par les conseils de son père, commence par envoyer son ami Lélius auprès de Syphax, pour l'engager à une alliance avec Rome. La description magnifique de la cour de ce roi maure, la réception qu'il fait à Lélius, le repas splendide qu'il lui donne, l'origine de Carthage chantée par un jeune musicien pendant ce repas, le récit que Lélius fait à Syphax de celle de Rome, des belles actions des anciens Romains, et de la mort de Lucrèce, qui fut la source de leur liberté, mort qui est ici racontée dans un morceau très-étendu, très-soigné, et où le poëte paraît avoir fait tous ses efforts pour se surpasser lui-même, tout cela remplit le troisième livre, sans que l'action du poëme soit, pour ainsi dire, encore entamée. Elle fait un pas au quatrième; mais c'est encore par un récit. Lélius, interrogé par Syphax, lui raconte la vie de Scipion, qu'il représente aussi grand à Rome que dans les camps, et dans la paix que dans la guerre. Il s'étend surtout avec complaisance sur le siége et la prise de Carthagène, où Scipion traita avec une bonté délicate et généreuse de jeunes et belles captives, et rendit la plus belle de toutes à un jeune prince son amant.