Histoire littéraire d'Italie (2/9)

Chapter 27

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L'authenticité de cette note a été contestée en Italie; quelques critiques du seizième siècle ont douté qu'elle fût écrite de la main de Pétrarque; mais leurs doutes ont été éclaircis, et leurs objections réfutées. Les faits relatifs au précieux manuscrit où elle se trouve, recueillis d'abord par Tomasini, dans son _Petrarca redivivus_, ont été répétés par l'abbé de Sade, note 8, à la fin du volume II de ses Mémoires. M. Baldelli les a exposés à son tour avec de nouveaux développements et de nouvelles preuves, en faveur de l'authenticité de la note sur Laure, article II des éclaircissements ou _illustrazioni_ qui sont à la suite de son ouvrage, pag. 177 et suiv. Voici les principaux faits. La bibliothèque de Pétrarque fut vendue et dispersée après sa mort. Son Virgile passa à son ami et son médecin Jean Dondi; de celui-ci, qui mourut en 1380, à son frère Gabriel, et de Gabriel à son fils Gaspard Dondi. Il paraît que Gaspard le vendit, et qu'il fut placé, vers 1390, dans la bibliothèque de Pavie; il y resta plus d'un siècle. En 1499, les Français s'étant emparés de Pavie, enlevèrent beaucoup de manuscrits qui furent transportés à Paris, dans la bibliothèque du roi. Plusieurs sont apostilles et annotés de la main de Pétrarque. Quelque adroit Pavesan trouva le moyen de soustraire à cette exécution militaire le manuscrit de Virgile. Il était encore à Pavie, au commencement du seizième siècle, dans la bibliothèque d'un gentilhomme nommé _Antonio di Piero_. Deux autres propriétaires le possédèrent successivement; à la mort du second, _Fulvia Orsino_, il fut vendu, à très-haut prix, au cardinal Frédéric Borromée, fondateur illustre de la bibliothèque Ambroisienne, où il le plaça parmi les manuscrits les plus précieux. Il y est resté jusqu'en 1796; ce fut alors un des principaux objets d'arts, recueillis à Milan par les premiers commissaires français qui y furent envoyés après la conquête.]

«Laure, illustre par ses propres vertus, et long-temps célébrée par mes vers, parut pour la première fois à mes yeux au premier temps de mon adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la première heure du jour (c'est-à-dire six heures du matin), dans l'église de Sainte-Claire d'Avignon; et dans la même ville, au même mois d'avril, le même jour 6, et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut enlevée au monde, lorsque j'étais à Vérone: hélas! ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle m'en fut apportée par une lettre de mon ami Louis. Elle me trouva à Parme la même année, le 19 mai au matin. Ce corps, si chaste, et si beau, fut déposé dans l'église des Frères mineurs, le soir du même jour de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est retournée, comme Sénèque le dit de Scipion l'Africain, au ciel, d'où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve une certaine douceur mêlée d'amertume à écrire ceci, et je l'écris préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux, afin qu'il n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que mon lien le plus fort étant rompu, je sois averti, par la vue fréquente de ces paroles, et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le secours de la grâce divine, me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus, des vaines espérances, et des événements inattendus qui m'ont agité pendant le temps que j'ai passé sur la terre.»

Il y a de bien beaux sonnets dans Pétrarque, il y en a de bien touchants; mais je n'en connais point qui le soient autant que ces lignes d'un grand homme studieux et sensible, sur ce qui était sans cesse l'objet de son étude, de ses méditations, de ses tristes et doux souvenirs.

CHAPITRE XIII.

_OEuvres latines de Pétrarque; Traités de philosophie morale; Ouvrages historiques; Dialogues qu'il appelait son_ Secret; _ses douze Églogues; son Poëme de_ l'Afrique; _trois livres d'Épitres en vers._

Les OEuvres latines de Pétrarque, sur lesquelles il fondait, comme nous l'avons vu dans sa vie, tout l'espoir de sa renommée, forment un volume _in-fol_. de douze cents pages[612]. Environ quatre-vingts pages de poésies en langage toscan ou vulgaire sont comme jetées à la fin de cet énorme volume. Elles y sont à la place que Pétrarque lui-même leur donnait dans son estime; et ce sont ces poésies vulgaires qui font, depuis plus de quatre siècles, les délices de l'Italie et de l'Europe, où l'on ne connaît plus aucune des productions latines, objet de la prédilection de leur auteur; c'est ce qui l'a placé parmi les poëtes modernes du premier rang.

[Note 612: Dans l'édition de Bâle, 1581, qui est la plus complète.]

Il ne faut pas croire cependant que ces ouvrages latins, si complètement oubliés, soient sans mérite; ils en ont un très-grand au contraire, surtout si l'on n'oublie pas le temps où ils furent écrits, et si l'on a quelquefois lu d'autres ouvrages latins du même temps. Pétrarque sentit le premier que, pour écrire véritablement en latin, il fallait oublier le langage barbare de l'école, et remonter du style de la dialectique, de la théologie et du droit, jusqu'à celui de l'éloquence et de la poésie, de Cicéron et de Virgile. Ce furent les deux modèles qu'il se proposa dans sa prose et dans ses vers. Sa plume y est partout libre et facile, quelquefois élégante; quelquefois ses pensées y paraissent revêtues des couleurs de ces deux grands maîtres: enfin, quel que soit aujourd'hui le sort de ces compositions, elles rendirent alors un grand service aux lettres; elles montrèrent la route qu'il fallait prendre pour revenir à la bonne latinité; et si les grands écrivains qui fixèrent entièrement au seizième siècle les destinées de la langue italienne, et qui ne purent ni surpasser Pétrarque, ni même l'égaler dans la poésie vulgaire, le laissèrent loin d'eux dans la poésie latine, ainsi que dans la prose, il lui reste cependant la gloire d'avoir, le premier de tous les modernes, retrouvé les traces des anciens, et de les avoir indiquées à ceux qui devaient le suivre.

Je ne parlerai pas de tous les ouvrages ou opuscules qui entrent dans ce recueil. Pour satisfaire une curiosité raisonnable, il suffit d'avoir des principaux une idée exacte et sommaire. Le premier qui se présente est le _Traité des remèdes contre l'une et l'autre fortune_[613]. L'idée en est heureuse et vraiment philosophique. Peu d'hommes savent supporter la mauvaise fortune avec force et dignité; mais moins encore savent supporter la bonne avec modération et tranquillité d'âme. Pétrarque appelle la raison au secours des hommes mis à l'une et à l'autre de ces deux épreuves, mais surtout à la dernière. «Nous avons, dit-il dans sa préface adressée à son ami Azon de Corrége, deux luttes à soutenir avec la fortune, et le danger est en quelque sorte égal dans toutes deux, quoique le vulgaire n'en connaisse qu'une, celle que l'on nomme _adversité_. Si les philosophes connaissent l'une et l'autre, c'est cependant aussi celle des deux qu'ils regardent comme la plus difficile.... Oserai-je n'être pas de leur avis? Oui, si mettant à part l'autorité de ces grands hommes, je veux parler d'après l'expérience. Elle m'apprend que la bonne fortune est plus difficile à gouverner que la mauvaise, et je la trouve, je l'avoue, plus à craindre et plus dangereuse quand elle caresse que quand elle menace. Si je pense ainsi, ce n'est pas la réputation des auteurs, ce ne sont point les piéges de la parole, ni la force des sophismes qui m'y ont conduit: c'est l'expérience des choses, ce sont les exemples tirés de la vie et la preuve de difficulté la moins suspecte, la rareté. J'ai vu beaucoup de gens souffrir avec courage de grandes pertes, la pauvreté, l'exil, la prison, les supplices, la mort, et, ce qui est pire que la mort, des maladies graves; je n'en ai vu aucun qui sût soutenir les richesses, les honneurs ni la puissance.»

[Note 613: _De Remediis utriusque Fortunoe_. Pétrarque le composa presque entièrement en 1358, dans son délicieux _Linternum_, Voyez sa Vie.]

Le Traité est divisé en deux parties, dont la forme est moins heureuse que le fond. Ce sont des dialogues entre des êtres moraux personnifiés. Dans la première partie, la Joie et l'Espérance vantent les biens, les agréments, les plaisirs de la vie. La Raison démontre que tous ces biens sont faux, frivoles et périssables. Dans la seconde, la Douleur et la Crainte passent en revue les malheurs, les chagrins, les maladies, les calamités de toute espèce, dont la vie est empoisonnée. La Raison fait voir que ce ne sont point là de vrais maux, qu'ils ne sont point sans remède, et qu'on en peut même tirer quelques biens. Les dialogues sont secs et dépourvus d'art. Il y en a autant dans chaque partie, qu'il y a de circonstances dans la bonne et dans la mauvaise fortune, qui contribuent à l'une et à l'autre. La fleur de la jeunesse, la beauté du corps, la santé florissante, la force, la vitesse, l'esprit, l'éloquence, la vertu même, la liberté, la richesse et tous les autres avantages physiques et moraux, qui constituent le bonheur, sont dans la première partie, chacun le sujet d'un dialogue particulier. Il n'y en a pas moins de cent vingt-deux. La Joie ou l'Espérance, et, quelquefois toutes deux ensemble, vantent l'avantage annoncé au titre de chaque dialogue, et la Raison fait voir par une maxime, une sentence, que cet avantage est faux ou insuffisant, ou fragile. La Joie et l'Espérance insistent; la Raison est inflexible, et cela va ainsi jusqu'à la fin. La laideur, la faiblesse, la mauvaise santé, la naissance obscure, la pauvreté, les pertes d'argent, celle du temps, celle d'une femme, son infidélité, sa mauvaise humeur, le déshonneur, l'infamie et tout ce qui, au moral comme au physique, peut contribuer au malheur, sont les sujets d'autant de dialogues de la seconde partie, et il y en a dix de plus que dans la première. La Douleur et la Crainte exposent de même chacun des maux et les circonstances qui les aggravent. La Raison les atténue ou prouve même qu'ils ne sont pas des maux, et que quelquefois ils peuvent être des biens. Les deux interlocutrices allèguent en vain tout ce qui justifie, l'une ses appréhensions, l'autre ses plaintes; la Raison tient ferme, et prouve par des maximes, des raisonnements ou des exemples, qu'il y a du bien dans les maux, comme elle a prouvé dans la première partie, qu'il y a du mal dans tous les biens.

Cette marche est imperturbablement la même depuis le commencement jusqu'à la fin. On conçoit aisément qu'il en doit résulter de la fatigue et de l'ennui, malgré les traits d'esprit, l'érudition, la philosophie et les maximes vraies, puisées dans l'expérience et dans les écrits des philosophes, surtout de Sénèque et de Cicéron, que l'auteur y a su répandre, et les traits nombreux de l'histoire ancienne et moderne qui lui servent à approfondir et quelquefois à égayer son sujet. L'ouvrage fit beaucoup de bruit quand il parut, non seulement en Italie, mais en France. Le roi Charles V, qui avait connu Pétrarque à la cour de son père, et qui avait fait tous ses efforts pour l'y retenir, voulut avoir ce Traité dans sa bibliothèque. Il le fit traduire en français par Nicolas Oresme, l'un des savants que Pétrarque avait le plus goûtés pendant son ambassade auprès du roi Jean; et cette traduction, beaucoup plus fatigante à lire que l'original, a même été imprimée à Paris, en 1534.

Le Traité _de la Vie solitaire_, commencé à Vaucluse, repris et terminé en Italie dix ans après[614], contient la doctrine d'une philosophie misantrope qui n'était pas dans le caractère de Pétrarque, mais que des idées religieuses mal entendues et son amour excessif pour l'étude lui avaient fait adopter. Il est divisé en deux livres, ces livres en sections, et les sections en chapitres. Dans le premier livre il met en opposition l'homme occupé dans la vie sociale et dans les villes, avec la _solitaire_, pendant leur sommeil, à leur réveil, au dîner, après le repas, au coucher du soleil, au retour de la nuit, pendant sa durée; et, dans toute cette distribution du temps, il donne l'avantage au solitaire. Les inconvénients que peut avoir la solitude et les remèdes qu'on peut y appliquer, ses douceurs, l'utilité qu'on en retire, les lieux que l'on doit préférer pour en jouir, et plusieurs autres questions de cette espèce viennent ensuite; on croirait que c'est ici l'ouvrage d'un cénobite plutôt que d'un homme sensible et d'un sage; mais on reconnaît Pétrarque dans un chapitre ou paragraphe qui a pour titre: _Qu'il ne faut point persuader à ceux qui se plaisent dans la solitude de mépriser les droits de l'amitié, et qu'ils doivent éviter la foule, mais non pas les amis_[615].

[Note 614: Il est adressé à son ami Philippe de Cabassole, simple évêque de Cavaillon quand Pétrarque le commença, et devenu, quand il l'eut achevé, patriarche de Jérusalem, cardinal du titre de Ste.-Sabine, et légat du pape.]

[Note 615: _Quod iis quibus opportuna est solitudo non sit suadendum ut amicitioe jura conremnant, et quod turbas, non amicos fugiant._ Cap 4.]

Dans le second livre il met à la suite l'un de l'autre les exemples de tous les hommes connus pour avoir aimé la solitude, à commencer depuis Adam, Abraham, Isaac et les autres patriarches, jusqu'aux Pères et aux principaux personnages du christianisme. Les philosophes et les poëtes anciens qui ont aimé la solitude lui servent ensuite à démontrer qu'elle est aussi convenable à ce qu'on appelle sagesse, selon le monde, qu'à ce qui l'est aux yeux de la religion. En retranchant ou modérant dans cet ouvrage ce qui s'y trouve d'excessif, il resterait d'excellentes choses en faveur de la retraite, préférable en effet au tumulte du monde. L'érudition y est prodiguée comme dans le premier. On y voit toujours un esprit nourri des maximes de la philosophie antique, et souvent une éloquence plus persuasive et plus ornée que dans l'autre, parce que l'auteur n'y a pas été gêné par la coupe brisée du dialogue et par l'emploi d'êtres allégoriques, qu'on ne sait le plus souvent comment faire parler.

J'ai donné dans sa Vie une idée suffisante du Traité _sur le loisir des religieux_[616], qu'il dédia aux chartreux de Montrieu, après y avoir passé quelques jours auprès de son frère Gérard. C'est une production tout-à-fait monacale, excellente pour ceux à qui elle était adressée, bonne en général pour la vie du cloître, mais dont il n'y a rien à tirer pour celle du monde.

[Note 616: Voy. ci-dessus, p. 372.]

Je ne dirai pas la même chose d'un autre ouvrage qui est intitulé dans ses OEuvres: _Du mépris du Monde_, et qu'il appelait _son secret_[617]. On en tire de grandes lumières sur les événements de sa vie, sur ses goûts, son caractère et ses plus secrets sentiments. Il le fit à Avignon ou à Vaucluse dans le temps où sa passion pour Laure lui causait le plus d'agitation et de trouble[618]. Ce sont des dialogues entre lui et saint Augustin. Les Confessions de l'évêque d'Hippone lui en donnèrent l'idée. C'était celui de tous les Pères de l'église qu'il aimait le plus. Les rapports de caractère et de goûts qu'il avait avec lui contribuaient sans doute à cette préférence. Le père Denis, son directeur, lui avait fait présent d'un exemplaire des Confessions; il le portait toujours avec lui. Quand je lis les Confessions, disait-il, je ne crois pas lire l'histoire de la vie d'un autre, mais de la mienne. A l'exemple d'Augustin, il voulut développer tous les secrets de son âme, tous les replis de son coeur. Ni Augustin, ni Montaigne, ni même J.-J. Rousseau n'ont découvert plus naïvement leur intérieur, ni fait avec plus de franchise l'aveu de leurs faiblesses. A la fin de sa préface il s'adresse ainsi à son livre. «Toi donc, fuis les assemblées des hommes, sois content de rester avec moi, et n'oublie pas le nom que tu portes; car tu es et l'on t'appelera _mon secret_[619].» Ce titre et ce peu de mots font croire que son intention n'était pas de rendre cette espèce de confession publique; et, selon toute apparence, elle n'a vu le jour qu'après sa mort.

[Note 617: _De Contemptu Mundi, colloquiorum liber, quem secretum suum inscripsit._]

[Note 618: En 1343. Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. II, p. 101.]

[Note 619: _Secretum enim meum es et diceris._]

Voici quel est le dessein de l'ouvrage. Pétrarque méditait profondément sur sa destinée, lorsqu'une femme d'une beauté que les hommes ne connaissent pas assez, et environnée d'un éclat extraordinaire, lui apparaît. Il est d'abord ébloui des rayons qui sortent de ses yeux, et n'ose lever les siens sur elle. Mais elle l'enhardit et se fait connaître à lui. C'est la Vérité qu'il a si bien peinte dans son poëme de l'_Afrique_. Un homme d'un aspect vénérable l'accompagne. Pétrarque croit reconnaître en lui S.-Augustin: c'était lui en effet, à qui la Vérité adresse la parole. «Voila, lui dit-elle, ton disciple le plus dévoué: tu n'ignores pas de quelle dangereuse et longue maladie il est atteint: il est d'autant plus près de sa perte qu'il est plus éloigné de connaître son mal: c'est à toi de le guérir: tu y réussiras mieux que personne: il t'a toujours aimé, et tu fus toi-même sujet à des infirmités pareilles, quand tu étais captif dans un corps mortel. Essaie donc si ta voix persuasive pourra le tirer de sa langueur et remédier à ses maux. Saint-Augustin promet d'obéir par respect pour elle et par amitié pour le malade. Il le tire à l'écart, et commence avec lui, en présence de la Vérité, une conférence qui dure trois jours, et qui forme les trois dialogues dont tout l'ouvrage est composé.

Le premier est une sorte de préliminaire ou de prolégomènes. Saint-Augustin établit d'abord pour maximes, que nul n'est misérable s'il ne veut l'être; qu'une parfaite connaissance de nos misères produit le désir d'en être délivré; que ce désir n'est sincère et efficace que dans le coeur de ceux qui ont éteint tout autre désir: enfin qu'il n'y a que la pensée de la mort qui puisse produire cet effet, en détachant entièrement l'âme de toutes les vanités du monde. Doctrine fausse, triste et nuisible, qu'on est toujours fâché de trouver dans une philosophie, d'ailleurs si élevée et si pure, et qui, rangeant parmi les vanités à peu près tout ce qui se trouve dans le monde et constitue la société humaine, tend toujours à rendre ceux qui la professent au moins inutiles à la société et au monde. Pétrarque assure qu'il connaît son état, qu'il en veut sortir; mais que les efforts qu'il a faits jusqu'à présent ont été inutiles. Saint-Augustin le fait convenir qu'il ne l'a jamais bien voulu. Il analyse tous les symptômes de cette volonté douteuse, et ceux d'une volonté plus constante et plus ferme, la seule qui, dans une entreprise si difficile, puisse garantir le succès.

Dans le second dialogue, Saint-Augustin examine l'un après l'autre tous les défauts de Pétrarque qui mettent obstacle à son repos autant qu'à sa perfection. Le premier est la vanité qu'il tire de son esprit, de sa science, de son éloquence, des agréments de sa figure et de sa personne. Il rabaisse tous ces avantages, et lui en fait voir la vanité, la fragilité, le néant. Le second défaut est l'avarice, ou plutôt la cupidité. Pétrarque se récrie sur ce reproche, et affirme qu'aucun vice ne lui est plus étranger; mais son sévère examinateur lui prouve que ce goût qu'il a pris pour une vie commode, pour une fortune aisée qui peut seul la procurer, pour la société des grands et pour le séjour des villes et des cours n'est au fond qu'une cupidité déguisée. Pétrarque a beau répondre qu'il ne désire point de superflu, mais qu'il voudrait ne manquer de rien; qu'il n'ambitionne pas de commander, mais qu'il voudrait ne pas obéir, Augustin lui fait voir que ce qu'il désire est le comble des richesses et de la puissance; que les plus grands monarques manquent de quelque chose; que ceux qui commandent sont souvent forcés d'obéir; qu'enfin la vertu seule peut lui procurer cet état d'indépendance qui est le terme de ses désirs; vérité aussi incontestable qu'elle est ancienne, et qui découle en quelque sorte de toutes les parties de la philosophie antique; mais qui, dans l'antiquité profane comme dans le christianisme, sans avoir jamais eu de contradicteurs en théorie, a toujours eu peu de sectateurs dans la pratique. Mais, insiste Pétrarque, je suis loin d'avoir en effet ce goût que l'on m'attribue pour le séjour des villes, pour la société des grands, et les vues d'ambition que ce goût suppose. Je les fuis au contraire autant que je puis. S'ensevelir, comme je le fais, dans les bois et dans les rochers, combattre les opinions vulgaires, haïr, mépriser les honneurs, se moquer de ceux qui les recherchent et de tout ce qu'ils font pour y parvenir, cela ne suffit-il pas pour mettre à l'abri du reproche d'ambition? Soyez de meilleure foi, répond Augustin, ce ne sont pas les honneurs que vous haïssez, mais les démarches nécessaires dans ce siècle pour les obtenir. Vous avez pris une route plus cachée et plus détournée pour arriver au même but. Convenez que c'est là le véritable objet de vos études et du parti que vous avez pris de vivre dans la retraite. Tel entreprend d'aller à Rome, qui revient sur ses pas, effrayé du chemin qu'il faut faire pour y arriver. Ce n'est pas Rome qui lui déplaît, c'est le chemin[620].

[Note 620: Dans l'extrait de ces dialogues, je me sers, en l'abrégéant, de la traduction de l'abbé de Sade, lorsqu'il ne s'est pas trop éloigné du texte que j'ai sous les yeux.]

La gourmandise et la colère ont leur tour, mais ne font pas l'objet d'un reproche très-grave, parce qu'au fond cela se borne à quelques vivacités passagères, et dans une vie habituellement sobre, à quelques parties de plaisir et de bonne chère avec ses amis. Saint Augustin se hâte d'arriver à un article plus important et plus délicat, sur lequel Pétrarque se rend d'abord justice, et qui fait, de son aveu, la honte et le malheur de sa vie, c'est celui de l'incontinence. Il exprime avec beaucoup de force, et la révolte de ses sens, et ses inutiles efforts pour les dompter. La prière fréquente, humble, fervente et accompagnée de larmes, est le seul remède que saint Augustin, qui doit s'y connaître, lui indique contre ce mal. Mais j'ai prié, répond Pétrarque, et si souvent que je crains que Dieu n'en ait été importuné. Augustin lui soutient qu'il n'a pas bien prié, qu'il a prié pour un temps trop éloigné, qu'il a voulu se réserver les plaisirs de la jeunesse, et remettre à un âge plus avancé l'effet de ses prières. C'est ce qui lui était arrivé à lui-même; mais prier ainsi, c'est vouloir une chose et en demander une autre. Il l'exhorte à être plus sincère avec Dieu et avec lui même, et lui promet qu'il obtiendra sur ce chapitre difficile, comme sur tous les autres, ce qu'il aura demandé de bonne foi.