Histoire littéraire d'Italie (1/9)

Chapter 28

Chapter 283,664 wordsPublic domain

Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même, et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps.

Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265[688], d'une famille ancienne, riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse[689]. Il reçut en naissant le nom de _Durante_: on s'habitua pendant son enfance à y substituer le petit nom de _Dante_ qui lui est resté[690]. L'astrologie prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire[691], et l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui annonçait[692]. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre ordinaire de la nature.

[688] Pelli, _Memorie per servire alla vita di Dante Alghieri_, vol. IV, part. II de la belle édition des œuvres du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°.

[689] Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien nom de la famille du Dante était des _Elisei_; ils lui donnaient pour première tige un certain _Eliseus_ qui vint s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres reculent même cet _Eliseus_ jusqu'au temps de Jules-César. L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom de _Cacciaguida_; c'est lui que les généalogistes raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille. Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant adresser par lui ces deux vezs, _Parad._; c. XV, v. 88:

_O fronda mia in che io compiacemmi, Pure aspettando, io fui la tua radice_.

Cacciaguida eut pour femme une _Aldighieri_ de Ferrare, et les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut appelé _Aldighiero_, ou _Allighiero_, du nom de sa mère. L'un des trois petit-fils de cet _Allighiero_ porta aussi le même nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des _Alighieri_ de Florence, au quatrième degré, depuis la femme Cacciaguida.

[690] Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non pas Le Dante, puisque l'article honorifique _il_ ne se met en italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit toujours _Dante_ sans article, ou bien l'_Alighieri_: mais en France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion.

[691] Le soleil se trouvait dans la constellation des gémeaux; _Brunetto Latini_, qui était alors à Florence, et qui joignait à des connaissances réelles la science imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme, _Parad._, c. XV, v. 55:

_Se tu segui tua stella, Non puoi fallire a glorioso porto, Se ben m'accorsi nella vita bella_.

[692] Boccace raconte ce songe dans sa _Vie da Dante_, ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.

Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère _Bella_ eut le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études _Brunetto Latini_, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où _Brunetto_ excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun, puisque la poésie est aussi une musique et une peinture.

Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans[693] il avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de _Folco Portinari_, que ses parents nommaient _Bice_, diminutif du nom de _Béatrice_, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument que le temps ne peut effacer.

[693] Boccace, _Origine, vita, studj e costumi di Dante Allighieri_.

Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et s'il eut des liaisons d'amitié avec _Guido Cavalcanti_ et d'autres poëtes de son temps, avec le célèbre _Giotto_ et d'autres peintres par qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien _Casella_[694] et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles; il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des instruments avec eux.

[694] On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme, _Purgator._, c. II, v. 88.

Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa patrie.

Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée, _immatriculer_ sur le registre de l'un des arts ou métiers entre lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics[695]. Il prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la cavalerie dans la bataille de Campaldino[696], où, après une résistance opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles du parti guelfe[697], fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été pour Socrate[698]; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la souffrir.

[695] Le nombre de ces arts ou métiers était d'abord de quatorze, et s'éleva ensuite à vingt-un. On les distinguait en majeurs et mineurs. Le sixième des arts majeurs était celui des médecins et des pharmaciens. C'est celui dans lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y eût dans sa famille quelque pharmacien, soit qu'il eût eu d'abord le dessein de professer la médecine, science à laquelle on dit qu'il n'était pas étranger.

[696] En 1289.

[697] Les _Donati_: elle se nommait _Gemma_.

[698] _Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge scriptum esse legimus_. Giannozzo Manetti, _De vitâ et moribus trium illustrium poetarum florentinorum_ (Dante, Pétrarque et Boccace), publié par l'abbé Mehus avec une savante préface, Florence, 1747, in-8°.

Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades dans diverses cours ou républiques d'Italie; ce qui est le plus certain, c'est qu'il fut élu à l'âge de trente-cinq ans l'un des magistrats suprêmes de Florence, qui portaient alors le titre de _Prieurs_; mais cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses malheurs.

Les Guelfes étaient depuis long-temps restés maîtres de Florence, et les Gibelins en avaient été chassés; mais parmi les Guelfes mêmes il s'éleva de nouveaux troubles entre les deux familles des _Cerchi_ et des _Donati_. Il y en eut vers ce même temps de pareils à Pistoie entre deux branches d'une seule famille (celle des _cancellieri_) qui, pour se distinguer, elles et les deux factions qu'elles formèrent, prirent les titres de _Blancs_ et de _Noirs_[699]. Les chefs des deux partis, voulant, comme dit Machiavel[700], ou mettre fin à leurs divisions, ou les accroître en les mêlant à des divisions étrangères, se rendirent à Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux, entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La première chose que firent ceux-ci fut, comme on aurait dû le prévoir, de se lier, les Blancs avec les _Cerchi_ et les Noirs avec les _Donati_, ce qui augmenta considérablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrôlés désormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrèrent aux plus grands excès. Les Noirs se réunirent dans l'église de la Trinité. Le résultat de leur délibération fut quelque temps secret; mais on sut ensuite qu'ils avaient traité avec le pape Boniface VIII, pour qu'il engageât le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife attirait en Italie dans d'autres vues[701], à venir à Florence apaiser les troubles et réformer l'état. Les Blancs irrités de cette résolution, s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent leurs ennemis d'avoir, dans un conseil privé, osé délibérer sur l'état de la république. Les Noirs s'arment de leur côté, vont se plaindre aux prieurs de ce que leurs adversaires ont osé se réunir et s'armer sans l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme perturbateurs du repos public. Les deux factions étaient sous les armes, et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrassés suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la prudence et la fermeté d'un magistrat. Ils exilèrent les chefs de deux partis, les Noirs à la Piève, près de Pérouse, et les Blancs à Sarzane. Ces derniers eurent, peu de jours après, la permission de rentrer à Florence, sous le prétexte que leur fournit la santé de _Guido Cavalcanti_, l'un d'entre eux, qui était tombé malade à Sarzane[702]. Les Noirs exilés à la Piève accusèrent le Dante de n'avoir songé dans toute cette affaire qu'à favoriser les Blancs, dont il avait embrassé le parti, et à rendre sans effet la délibération qui appelait à Florence Charles de Valois.

[699] On dit que l'une des deux branches était déjà distinguée par le nom de Blanche, parce que leur ancêtre commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche. «Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient donné aux enfants de l'autre le nom de la couleur opposée». _Histor. des Répub. ital. du moyen âge_, ch. 24.

[700] _Istor. fiorent_, l. II.

[701] Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de Sicile le jeune Frédéric d'Aragon, choisi pour roi par les Siciliens, et qui y tenait tête au roi de Naples, Charles II, protégé du pape. Celui-ci avait promis, pour récompense, à Charles de Valois, de lui conférer le titre et la dignité de roi des Romains, qu'il roulait ôter à Albert d'Autriche, et de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel Charles avait cru acquérir des droits en épousant Catherine de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin, Baudouin II. Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1301.

[702] Nous en avons parlé vers la fin du chapitre précédent. Voyez ci-dessus, p. 427.

Le vieux pape[703], qui voyait que les _Cerchi_ ou les Blancs prenaient le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre de Gibelins, craignait que les _Donati_ ou les Noirs, qui étaient presque tous Guelfes, ne succombassent entièrement et ne fussent enfin écartés du gouvernement de la république; il avait donc résolu que Charles de Valois entrerait à Florence avec ses troupes. Charles y entra, et, au mépris des conventions faites, il s'y rendit maître absolu. D'après le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paraître innocent ni au prince, ni moins encore aux _Donati_, qui étaient revenus triomphants de leur exil. Il était alors en ambassade auprès du pape, pour tâcher de le fléchir et de le ramener à des conseils de modération et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie à Rome, on excita contre lui le peuple de Florence, qui courut à sa maison, la pilla, la rasa même entièrement et dévasta ses propriétés. Sa perte une fois résolue, on lui trouva facilement des crimes. Il fut condamné au bannissement, et à une amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqués, quoique déjà pillés d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le condamna par contumace, lui et ses adhérents, à être brûlés vifs[704]. Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des malversations qu'il fut accusé d'avoir commises dans l'exercice de sa charge et qui servirent de prétexte à sa proscription; mais dans des temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'étonnant ni dans ces calomnies ni dans leur succès.

[703] Il avait plus de quatre-vingts ans.

[704] Cette seconde sentence fut rendue par le même juge que la première. C'était un certain _Conte de' Gabrielli_, alors potestat de Florence, qui s'intitule _Nobilem et potentem militem_. C'était un _noble_ et _puissant_ juge de tribunal révolutionnaire. Sa sentence, écrite en latin barbare et presque macaronique, conservée dans les archives de Florence, y fut découverte en 1772, par le comte Louis Savioli, sénateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait une copie authentique. Il l'a insérée toute entière dans une note de sa vie du Dante, _Stor. della Letter. ital._, t. V, liv. III, p. 386. Il y est dit littéralement: _ut si quis predictorum_ (Dante et ses quatorze co-accusés) _ullo tempore in fortiam_ (au pouvoir) _dicti communis_ (de la commune de Florence) _pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic quod moriatur_.

Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, très irrité contre Boniface, qu'il soupçonna de l'avoir arrêté auprès de lui, tandis qu'il ourdissait cette trame à Florence. Si l'on se rappelle le caractère de ce pape, on n'aura pas de peine à le croire. On voit comme il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frère du roi de France, et, dans ce même temps, il préparait contre ce roi des menées sourdes, bientôt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par la captivité dans Anagni, par les accès de frénésie à Rome, et par la mort violente de ce pontife ambitieux[705]. Dante se rendit d'abord à Sienne, pour prendre une connaissance plus particulière des faits. Quand il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, où il joignît ceux du parti des Blancs qui étaient exilés comme lui. C'est là qu'il se lia d'amitié avec Boson de _Gubbio_, qui lui rendit quelque temps après de grands services. Boson était Gibelin, et avait été lui-même chassé de Florence, deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis étaient forcés, par les persécutions du pape, à devenir aussi Gibelins; malheureuse condition d'hommes assez énergiques pour désirer l'indépendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un pouvoir étranger!

[705] Muratori, _Annal d'Ital._, an 1303.

Quelque temps après[706], les exilés firent une tentative pour rentrer dans leur patrie à main armée. Ils parvinrent à rassembler seize cents cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se présentèrent à deux milles de Florence et y jetèrent l'épouvante; ils pénétrèrent même dans la ville, mais les opérations furent mal dirigées, et la confusion s'étant mise parmi les différents corps, ils furent définitivement forcés à la retraite. On croit que Dante fut de cette expédition, dont le mauvais succès lui ôta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors il se retira d'abord à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis Malaspina, ensuite à Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin à Vérone, auprès des _Scaligeri_, ou des seigneurs de _la Scala_, qui y tenaient une cour brillante[707]. Il reçut d'eux l'accueil et les traitements les plus honorables; mais la fierté de son caractère, que le malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre à vivre dans une cour. La liberté de ses manières, et plus encore celle de ses discours ne tardèrent pas à déplaire. Un jour l'un des deux princes lui demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de gens trouvaient plus agréable un bouffon, sot et balourd, que lui qui avait tant d'esprit et de sagesse. Dante répondit sans hésiter: Il n'y a rien d'étonnant à cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance des caractères qui engendre les amitiés[708]. Dès qu'il s'aperçut qu'on se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, célèbre sous le nom de _Can grande_, il lui dédia la troisième partie de son poëme, comme il dédia la seconde au marquis de Malaspina.

[706] En 1304.

[707] Ils étaient deux frères, _Alboino_ et _Cane_. Ce ne put être que l'an 1308 au plus tôt, que Dante fut accueilli par eux à Vérone, puisque ce fut cette année-là même que les deux frères commencèrent à gouverner ensemble. Pelli, _Memorie per la vita di Dante_, § XII.

[708] Ce fait est rapporté par Pétrarque, _Rerum memorabilium_ lib. IV.

Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de séjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance, comme autrefois celle d'Homère, plusieurs au moins se disputent la gloire d'avoir en quelque sorte donné le jour au poëme qui, pendant long-temps, a le plus honoré l'Italie. Florence prétend qu'il en avait fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vérone réclame la composition de la plus grande partie du poëme. Gubbio prouve, par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastère des environs[709], où l'on fait voir encore aux étrangers l'appartement du Dante. D'autres donnent pour patrie à son poëme la ville d'Udine, ou un château de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de Ravenne.

[709] Celui de _Santa-Croce di fonte Avellana_.

Au milieu de tous ces déplacements, qui prouvent une inquiétude d'esprit, bien naturelle dans la position où était le Dante, mais qui prouvent aussi l'empressement que mettaient à l'attirer chez eux les amis que lui avaient fait ses talents et sa renommée, il vit briller un nouveau rayon d'espérance. L'empereur Albert d'Autriche étant mort assassiné, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impériale sur la tête de son frère Charles de Valois, à qui Boniface VIII l'avait promise: mais Clément V, quoiqu'il fût la créature de Philippe, et pour ainsi dire, sous sa main[710], effrayé de cet accroissement de la maison de France, et conseillé par le cardinal de Prato, amusa le roi par des promesses, et dirigea secrètement le choix des électeurs sur Henri de Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner à Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des Gibelins. Dante se crut encore une fois prêt de rentrer dans sa patrie. Il quitta dès-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris depuis son exil. Il avait écrit plusieurs fois, et à des membres du gouvernement, et au peuple lui-même, pour solliciter son rappel. Dans une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophète[711]: _O mon peuple! que t'ai-je fait_? Mais alors il changea de langage, et ne fit plus entendre que des reproches et des menaces. Il écrivit aux rois, aux princes d'Italie, au sénat de Rome, pour les inviter à bien recevoir Henri. Il écrivit à l'empereur lui-même, pour l'animer contre Florence[712], et se rendit personnellement auprès de lui.

[710] Il était à Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur son élection et sur la translation du Saint-Siége.

[711] Michée, c. 6, v. 3. _Popu'e meus quid feci tibi_? etc.

[712] En 1311.

Le peu de succès qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva bientôt après[713], ôtèrent à notre poëte tout espoir de retour. On croit que ce fut alors qu'il vint à Paris; il fréquenta l'université, et y soutint publiquement une thèse, vivement disputée, sur différentes questions de Théologie; ce qui est d'autant plus à remarquer, que Paris était alors pour cette science, le théâtre le plus brillant de l'Europe. De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il séjourna successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vérone était comme le point central où il revenait le plus souvent. Il y soutint au commencement de l'an 1320, dans l'église de Sainte-Hélène, devant une assemblée nombreuse, une thèse célèbre sur deux éléments, la terre et l'eau[714]. La même année, il se rendit à Ravenne, chez _Guido Novello da Polenta_, seigneur qui protégeait les lettres et les cultivait lui-même. Là, il goûta enfin quelque repos. Devenu l'ami plutôt que le protégé d'un prince éclairé et vertueux, il eut bientôt dans Ravenne une existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis.

[713] Le 24 août 1313, à _Buonconvento_, près de Sienne.

[714] _De Duobus Elementis terrœ et aquœ_. On l'a imprimée à Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227.

On a dû remarquer dans sa vie une fatalité singulière. Chaque bienfait de la fortune était pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son élévation à la magistrature avait commencé le cours de ses disgrâces; son ambassade auprès du pape avait été l'époque de sa ruine: une nouvelle ambassade devint celle de sa mort. _Guido Novello_ était en guerre avec les Vénitiens; il leur députa Dante pour traiter de la paix. N'ayant pas réussi dans cette ambassade, il revint fort triste à Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette négociation importante, abrégea ses jours; il tomba malade, et mourut peu de temps après, à l'âge de cinquante-six ans[715].

[715] 14 septembre 1321.