Histoire littéraire d'Italie (1/9)

Chapter 27

Chapter 273,660 wordsPublic domain

«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort, ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée: ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque:

Ma quando io son per gire all' altra vita, Vostra immensa pietà mi tiene, e dice: Non affrettar l'immatura partita. La verde età, tua fideltà il disdisce; Ed a ristar di quà mi priega, e'noita; Sicch'eo[662] spero col tempo esser felice.

Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore davantage.[663]:

_Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno Il qual leggendo i miei sospiri in rima, Si dolerà della mia dura sorte. E chi sa sei colei ch'or non mi estima Visto con il mio mal giunto il suo danno, Non deggia lagrimar della mia morte_?

[662] _Eo_ pour _io_.

[663] En y joignant les deux quatrains qui les précèdent, on a un sonnet tout-à-fait _petrarquesque_, du moins pour le tour des pensées, si ce n'est pour le style.

_Quanto più mi destrugge il meo pensiero, Chè la durezza altrui produsse al mondo, Tanto ogahor, lasso, in lui più mi profondo, E co'l fuggir de la speranza spero. Eo parlo meco, e riconosco in vero Chè mancherò sotto si grave pondo: Ma'l meo fermo disio tant'è giocondo Ch'eo bramo e seguo la cagion ch'eo pero. Ben forse alcun_, etc.

Peut-être, après quelques années, viendra-t-il quelqu'un qui, lisant mes soupirs retracés dans mes vers, plaindra la cruauté de mon sort. Et qui sait si celle qui maintenant ne fait de moi aucune estime, voyant, avec ce que j'aurai souffert, la perte qu'elle aura faite, ne donnera point de larmes à ma mort»?

Trois grandes _canzoni_, sont jointes à ces sonnets. Le progrès de l'art et celui de la langue y sont moins sensibles. Ce sont des strophes de quatorze, seize et de dix-huit vers de différentes mesures, bien combinés entre eux, et dont les rimes sont disposées assez harmonieusement; mais pour ne dire, en cinq ou six de ces longues strophes, que des choses assez communes, et pour les dire sans mouvement et sans vivacité de style, sans idées piquantes et sans images poétiques. Il est donc inutile d'en rien citer: il vaut mieux dire quelque chose d'un ouvrage plus curieux, du même auteur. On a conservé long-temps manuscrites, et enfin imprimé dans le dernier siècle, environ quarante lettres de _Guittone d'Arezzo_, sur divers sujets de morale, et quelquefois de simple amitié. C'est un des premiers, peut-être même le premier monument de la prose italienne, et le recueil le plus ancien de lettres que l'on ait rassemblé et publié en langue vulgaire. Elles sont peu importantes pour le fond; mais elles servent à connaître plus particulièrement ce qu'était la langue italienne dans ces premiers temps. Le savant Bottari les a accompagnées de notes très-utiles pour ce genre d'étude[664]. Parmi ces lettres, il s'en trouve quelques unes en vers libres, ou rimés avec beaucoup de licence. C'est de la prose un peu plus cadencée, ou de la poésie un peu plus que fugitive.

[664] _Lettere di fra Guittone d'Arezzo con note_. Roma, 1745, in-4°. Le volume est de 330 pages: les lettres n'en occupent que 93: les notes philologiques et grammaticales remplissent tout le reste.

Un poëte de ce temps, qui eut encore plus de renommée, ce fut _Guido Cavalcanti_. Sa famille était une des plus illustres et des plus puissantes de Florence. _Guido_ fut un ardent Gibelin, et devint plus ardent encore en épousant la fille de _Farinata degli Uberti_, alors chef de cette faction. _Corso Donati_, chef du parti des Guelfes, homme alors fort en crédit en Florence, et personnellement ennemi de _Guido_, voulut le faire assassiner. _Guido_ l'ayant su, l'attaqua à force ouverte; mais il fut abandonné de ceux qui étaient avec lui; _Corso_, mieux accompagné, le repoussa et le mit en fuite. La commune de Florence, fatiguée de ces dissensions, exila les chefs des deux partis. _Guido Cavalcanti_ fut relégué à Sarzane, où l'air était très-malsain. Il y tomba malade, et, ayant obtenu son rappel, il mourut à Florence[665] de la maladie qu'il avait gagnée dans son exil. Il était né d'un père[666] qui passait pour philosophe épicurien, et pour athée. Quant à lui, quoique philosophe aussi, un fait démontre que, malgré les bruits publics, il n'était pas de la même secte que son père[667]; quand son ennemi voulut le faire assassiner, il allait en pélerinage à Saint-Jacques en Galice, où les Epicuriens ne vont guère. Au reste, tout le fruit que l'on croit qu'il tira de ce pélerinage fut de devenir éperduement amoureux, à Toulouse, d'une certaine _Mandetta_, dont il fit la dame de ses pensées, et, sans la nommer, si ce n'est peut-être une seule fois, l'objet de ses vers.

[665] En 1300.

[666] Il se nommait _Cavalcante de' Cavalcanti_.

[667] Boccace dit plaisamment de lui, qu'étant sans cesse plongé dans des méditations philosophiques, et passant pour épicurien, le peuple disait que ses méditations n'avaient pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu n'existait pas. _Si diceva fra la gente volgare, che queste sue speculazioni eran solo in cercare se trovar si potesse che Idio non fosse_. Decam. Giorn. VI, nov 9.

Ils ont, comme tous ceux de ce temps-là, pour unique sujet l'amour et la galanterie; mais avec une teinte de mélancolie et quelquefois de bizarrerie poétique qui leur donne un caractère particulier[668]. On reconnaît l'une et l'autre à la manière dont est amenée l'idée de la mort dans le sonnet suivant[669]: «Madame, avez-vous vu celui qui tenait la main sur mon cœur, quand je vous répondais si faiblement et si bas, par la crainte que j'avais de ses coups? C'était l'amour, qui, vous ayant trouvée, s'arrêta près de moi. Il venait de loin, comme un léger archer de Syrie, qui se prépare à tuer quelqu'un avec ses traits. Il tira ensuite de mes yeux des soupirs, qui se jetèrent avec tant de force hors de mon cœur, que je partis en fuyant et rempli d'effroi. Alors il me sembla que je suivais la mort, accompagné de ces souffrances qui nous consument en nous faisant verser des larmes».

[668] V. le Recueil, déjà cité, des _Giunti_. Les poésies de _Guido Cavalcanti_ en remplissent le sixième livre.

[669]

_O donna mia, non vedestù colui Che sù lo core mi tenea la mano_, etc.

La bizarrerie, il en faut convenir, va souvent jusqu'à l'extravagance; par exemple, il dit, en finissant un sonnet, que son âme affligée et pleine de crainte, pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans son cœur; qu'ils en sortent baignés de larmes, et il ajoute: Alors il me semble que je sens tomber dans ma pensée une figure de femme pensive, qui vient pour voir mourir mon cœur[670]».

[670]

_L'anima mia dolente e paurosa Piange ne i sospiri che nel cor trova Si che bagnati di pianto escon fora_. _Allor mi par elle nella mente piova Una figura di donna pensosa Che vegna per veder morir lo core_.

L'auteur est plus naturel et plus simple dans ses Ballades, genre de poésie qu'il semble avoir affectionnée, car on en trouve ici dix à douze. C'est dans l'une de ces ballades qu'il nomme sa jolie Toulousaine. Il était tout occupé de ses pensées d'amour quand il rencontre deux bergerettes qui lui font quelques agaceries. Ne me méprisez pas, leur dit-il, pour le coup que j'ai reçu; mon cœur est mort au plaisir depuis mon voyage de Toulouse[671]. L'une des deux se moque de lui, l'autre le plaint. Celle-ci lui demande s'il a conservé un fidèle souvenir des yeux de sa belle: «Je me souviens, répond-il, qu'à Toulouse, je vis paraître une dame élégamment parce, à qui l'Amour donne le nom de _Mandetta_, etc.[672]». Mais il paraît que l'absence eut sur lui son effet ordinaire, et que _Mandetta_ fit place à une autre, ou plutôt à d'autres beautés. Une de ses ballades, qui ressemble tout-à-fait aux pastourelles provençales, nous le représente rencontrant dans un bosquet une bergère plus belle à ses yeux que l'étoile du matin: ses cheveux étaient blonds et légèrement bouclés; son teint, de rose: une houlette à la main, elle menait paître ses agneaux, sans chaussure, et les pieds baignés de rosée, chantant d'une voix amoureuse, ornée enfin de tout ce qui peut inviter au plaisir[673]: il l'aborde, il l'interroge: elle répond et avoue que quand les oiseaux chantent, son cœur désire un amant. Ils entrent sous le feuillage: les oiseaux se mettent à chanter; tous deux entendent ce signal, et s'empressent d'y obéir.

[671]

_Era in pensier d'amor: quand' io trovai Due forosette nove: L'una cantava: e' piove Gioco d'amor in noi_: etc ........................................ _Deh! forosette, non mi haggiate a vile Per lo colpo ch'io porto; Questo cor mi fu morto Poich e'n Tolosa fui_.

[672]

_Io dissi: e' mi ricorda, che'n Tolosa Donna m'apparve accorelata e stretta, Amore la qual chiama la Mandetta_.

[673]

_In un boschetto trovai pastorella Più che la stella bella a'l mio parere; Capegli havea biondetti e ricciutelli; E gli occhi pien d'amor, cera rosata: Con sua verghetta pastorava agnelli, E scalza, e di rugiada era bagnata: Cantava come fosse innamorata; Era adornata di tutto piacere_, etc.

Celle de ses ballades où il y a le plus de naturel, et même de sentiment, est celle qu'il paraît avoir faite à Sarzane pendant la maladie qui le fit rappeler de son exil, circonstance que je ne crois pas avoir encore été remarquée, et qui contribue à rendre cette petite pièce intéressante. C'est à sa ballade même qu'il s'adresse: «Puisque je n'espère plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, va légèrement et doucement trouver ma dame, qui te fera un bon accueil[674]; tu lui rendras compte de mes soupirs, pleins de tristesse et de crainte; mais garde-toi d'être vu de personne qui soit ennemi des nobles penchants de la nature: elle en souffrirait elle-même; elle t'en voudrait, et ce serait pour moi un sujet de peine qui me suivrait jusqu'après ma mort. Tu vois que la mort me presse, que la vie m'abandonne, etc.». Il recommande à sa ballade de conduire son âme auprès de sa maîtresse, quand elle s'échappera de son cœur, de la lui présenter, de lui dire: «Cette âme, votre esclave, vient se fixer auprès de vous, ayant quitté celui qui fut esclave de l'amour». Cela est encore excessivement recherché, mais conforme aux idées d'amour et au langage de ce temps.

[674]

_Perch'io nò spero di tornar già mai, Ballatetta, in Toscana, Và tù leggiera e piana, Dritta à la donna mia, Cher per sua cortesia Ti farà molto honore.

Tu porterai novelle de' sospiri Piene di doglia e di molta paura; Ma guarda che persona non ti miri Che sia nemica di gentil natura_. ....................................... _Tu senti, Ballatetta, che la morte Mi stringe sì, che vita m'abbandona_, etc.

La _canzone_ de _Guido Cavalcanti_, sur la nature de l'amour, où il paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que la doctrine de cette passion avait de plus abstrait[675], eut alors tant de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe, et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour[676]. C'est une thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits sur cette pièce, l'un par le cardinal _Egidio Colonna_, qu'on appelait de son temps le Prince des Théologiens[677]; l'autre par le chevalier _Paolo del Rosso_; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa Vie de _Guido_[678], est de la première opinion, tandis que Marsile Ficin est de la seconde[679].

[675] Elle commence par ces vers:

_Donna mi priega; perch'io voglio dire D'uno accidente che sovente è fero, Ed è si altero ch' è chiamato amore_.

[676]

_Vien da veduta forma, che s'intende, Che prende nel possibile intelletto, Come in suggetto, luoco e dimoranza. In quella parte mai non ha posanza Perchè da qualitate non discende_, etc.

C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est encore là un des endroits les moins obscurs.

[677] Mazzuchelli, _Vite d'uomini illustri fiorentini_, note 9, sur la vie de _Guido Cavalcanti_.

[678] C'est la vingt-neuvième et dernière de ses _Vite d'uomini illustri fiorentini_, traduites et publiées par le comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre.

[679] Dans son _Commentaire_ sur le _Convito_ du Dante.

La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que les deux _Buonagiunta_, l'un séculier, l'autre moine[680]; _Guido Orlandi_, _Chiaro Davanzati_, _Salvino Doni_, d'autres encore, parmi lesquels il faut distinguer _Dante da Majano_, si cher à sa Nina sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a conservé un livre entier de ses poésies[681]; quarante sonnets, cinq ballades et trois grandes _canzoni_, ne permettent pas de ne faire que le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa vie, et le tendre enthousiasme de Nina.

[680] Le séculier était de Lucques, et son nom de famille était _Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca_.

[681] Le septième du Recueil de 1527.

Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire[682]; c'est plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses, avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène[683]; ou bien elle surpasse Iseult et Blanchefleur[684]. La fée Morgane était alors en si grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre auteur en fait un adjectif, et appelle _Gola morganata_ le cou de sa maîtresse[685]. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du jour[686]»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il demande[687]».

[682]

_Convemmi dimostrar lo meo savere E far parvenza s'io saccio cantare_.

[683]

Ond'eo di core più v'amo che Pare[F] _Non fece Alena_[G] _co lo gran plagiere_[H].

[F] On a dit depuis _Paride_.

[G] Pour _Elena_.

[H] Dont on a fait ensuite _piacere_, plaisir.

[684]

_Nulla bellezza in voi è mancata, Isotta ne passate e Blanzifiore_.

[685]

_Viso mirabile e Gola morganata_.

On sait que nos vieux romanciers appelaient cette fée Mourgue, ou Morgain.

[686]

_Quando haggio a mente, nobile pantera, Vostra lumera, che m'ha si innalzato Che son montato in aria veramente E de lo mondo porto luce e spera_.

[687]

_Onde humil priego voi, viso gioioso, Che non vi grevi e non vi sià pesanza S'eo son di voi fedele e amoroso:

Di più cherer son forte temeroso; Ma doppio dono e' dona [I] per usanza, Chi da senza cherere al bisognoso_.

[I] Pour _egli dona_. On lit dans le texte que je copie _è donna_, ce qui n'a aucun sens. Ce recueil des Giunti est presque aussi rempli de fautes que celui de l'Allacci.

Les ballades et les _canzoni_ du même poëte, n'ont rien de remarquable que cette surabondance de vers et de rimes, vides d'idées, qui n'a été que trop commune même dans de meilleurs temps, mais qui est plus fatigante dans les poëtes de cette première époque, parce qu'ils ne savaient point encore la déguiser par l'harmonie des vers et par les grâces du langage.

En finissant cette revue des premiers essais de poésie italienne, on ne peut se dispenser de faire une réflexion. C'était beaucoup sans doute que d'avoir enfin consacré par la poésie cette langue vulgaire qui jusque-là ne servait qu'à l'usage du peuple, d'avoir abandonné aux écoles, aux tribunaux et aux chancelleries le latin dégénéré qui y était encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle, plié l'idiome naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le perfectionner et le polir; mais quel dommage que, dans ces essais, un peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et de passions fortes, environné d'une nature si riche et placé sous un ciel si beau, n'ait pas songé a célébrer les objets réels, les mouvements et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et dans les autres ornements du style poétique et figuré.

Les Arabes, malgré le désordre de leur imagination déréglée, au milieu de leurs rêveries et de leurs contes extravagants, eurent de la passion et de la vérité; ils peignirent admirablement les objets naturels, et racontèrent de la manière la plus vraie et la plus animée, ou les grandes actions ou les moindres faits. Les Provençaux eurent à peu près les mêmes qualités, autant du moins que le leur permettaient des mœurs moins simples et moins grandes à-la-fois, une langue moins riche et encore inculte, une galanterie plus rafinée. Ils chantèrent les exploits guerriers, les aventures d'amour, les plaisirs de la vie. Ils furent louangeurs adroits, satiriques mordants, conteurs licencieux, mais pleins de sel et de vérité. Les premiers poëtes siciliens et italiens ne furent rien de tout cela. Un seul sujet les occupe, c'est l'amour, non tel que l'inspire la nature, mais tel qu'il était devenu dans les froides extâses des chevaliers, passionnés pour des beautés imaginaires, et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche qu'ils remplissent; toujours force leur est de chanter, c'est leur dame qui l'exige, ou c'est l'amour qui l'ordonne, et ils doivent dire prolixement et en _canzoni_ bien longues et bien traînantes, ou en sonnets rafinés et souvent obscurs, les incomparables beautés de la dame et leur intolérable martyre. De temps en temps, ils laissent échapper quelques expressions naïves, qui portent avec elles un certain charme; mais le plus souvent, ce sont des ravissements ou des plaintes à ne point finir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de Platon et de l'amour. Ils ont sous les yeux les mers et les volcans, une végétation abondante et variée, les majestueux et mélancoliques débris de l'antiquité, l'éclat d'un jour brûlant, des nuits fraîches et magnifiques: leur siècle est fécond en guerres, en révolutions, en faits d'armes; les mœurs de leur temps provoquent les traits de la satire; et ils chantent comme au milieu d'un désert, ne peignent rien de ce qui les entoure, ne paraissent rien sentir ni rien voir.

De tous les sujets traités par les Arabes et par les Troubadours ils n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet qui appartient à tous les temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles que ces pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser, même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant; on ne voit point leur maîtresse, on ne la connaît point: c'est un être de raison, une sylphide si l'on veut, jamais une femme. On n'entend point les mots qu'ils se sont dits, les serments qu'ils se sont faits, leurs querelles, leurs raccommodements, leurs ruptures. On ne les voit ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter; et ils trouvent le moyen de parler sans cesse d'amour, sans les espérances que l'amour donne, sans transports et sans souvenirs.

Ce fut là, pendant tout un siècle, la seule poésie connue en Italie; le goût en étant devenu général, ce fut là aussi ce qui donna aux esprits ce penchant pour l'exagéré, pour le vague et pour le faux, qui s'étendit jusqu'aux opinions sur les choses et sur les faits, qui corrompit l'histoire, écarta long-temps de l'étude de la nature, et ne s'attacha qu'à des questions de mots, à des puérilités et à des riens sonores. À mesure que la langue et le style se perfectionnaient, l'oreille apprit à jouir seule, sans que l'esprit fût intéressé par des idées justes et claires, ni l'âme par des sentiments vrais. Dans la suite, l'esprit et l'âme eurent aussi leurs jouissances, mais peut-être toujours un peu subordonnées à celles de l'oreille; et si, du moins en poésie, il y eut trop souvent dans les plus beaux génies et dans les plus beaux siècles, quelque chose dont un goût pur et sévère ne peut s'accommoder, quelque chose d'étranger à ce beau simple et naturel que les anciens seuls ont connu, et qu'ils nous apprennent à préférer à tout, il faut, pour en trouver la cause, remonter jusqu'à ces premiers temps, et chercher dans ces premiers hommes de la poésie italienne la tache originelle dont leurs descendants ont eu tant de peine à se laver complètement.

CHAPITRE VII.

LE DANTE.

_Notice sur sa vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages; Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce Poëme_.